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UNE

CQNYERSATION EN ^AGON

La scène se p^se dans un w^gon de première classe, tapissé de drap gris-perle, orné de passementeries, reifiQ boarrë d'élastiqfuea, et partagé e|i ^talles dont ehacan^ a la largeur d'un coupé de diligence.

Les personnages sont : Madeiioisbli.b Aqlaè, YOffà& geuse arrivée à cet âge incertain qu'on nomiqe un certain âge; — M. Agénor, peintre de l'école pittoresipej* très-connu par sa barbe et ses cannes; — Un Moiï8|£^J[^ TRÈS-GRAVE, décoré et membre de tous les conseils de son département; -^ M. Lillebois^ grand industriel, qUne se croit pas riche seulement à son profit, mais aussi au profit des autres ; — Trois figurants, occupés à doinflf on à lire le journal. -^ On est entre deux stationf;^r||lA conversation est engagée.

M. Agénor, parlant très-havf et ^rte-«ai9ip Ht moi, je déclare que les cbemins de tetAlbût le dernier coup porté au pittoresque. Ldtno|piii

d*étadier la nature, de saisir l'accent d*im site ou d'un personnage^ quand on passe comme un. boulet! — L'art s'en va, voyez-vous... à la vapeur.

Mademoiselle âglaé, pa/rlarU très-bas et très-lentement. Dites la poésie, Monsieur. Elle s'est envolée aux sifflements de vos locomotives. Il y a quelques années encore, ce beau pays ne pouvait être traversé qu'en Voiture, on n'y rencontrait que des touristes d'élite; aujourd'hui^ gr&ce à vos trains de plaisir, nous ayons chaque semaine une véritable invasion de barbares.

M^ Ltllebois, avec politesse. Pardon, Mademoiselle, je ne saisis pas bien l'inconvénient (full" peut y avoir à faire jouir tout le monde de ce qui était autrefois le privilège de quel- (pes-uns. ,

) Mademoiselle Aglaé. L'inconvénient, Monisîeur.? G*est que, pour moi, notre pays a perdu

toat son channe ; qu'on y cherche en vain cette sditoâe sauvage nécessaire à certaines âmes. Une route ordinaire est déjà un désenchantement pour la rêverie; mais un chemin de ferl... c'est à faire fuir!

Le monsieur grave, a^ès avoir toussé plusieurs fois^ corrnne il en a l'habitude au conseil général quand il va prendre la pa* fde. Je signalerai un autre inconvénient des voies ferrées, Messieurs; c'est la modification rapide qu'elles apportent aux usages, aux mœurs, j'oserais même dire aux institutions, en créant une facilité de déplacements qui amène une fréquence toujours croissante de rapports. Autrefois nos paysans vivaient comme avaient vécu leurs pères, sans rien changer aux habitudes, aux modes de culture, au costume. Maintenant déjà ils commencent à examiner, ils calculent; Ajiafimd'ppjp^'iAT

SM LA ▼ALIBB NOIRK

Cndfi6f*Yoi» (et Je eonstate OB fit! mniB ni symptôme mdal des plus gmves), cmMei- Tov» que deoi cultivateurs de ned^eomttiifie OBt m Viûée d'aHei* ft TexpositioA de Landreel

M. LiLLEBOis. En sent-lis leventts moine hennétes gens?

M. AeÉNOR. Non, mais Us en semt pent-Mre revenns avec des habits noirs. — floiûpre«eR" ▼eus une sod^ où Ton ne tiwvera pins fue le frae américain et la redingote boUandaise ! — Et sans doute que vous verrez aussi s'élevrar, à la place de ces ravissantes cabanes aux toits croulants et moussus, de longs rectangles de maçonnerie percés de grandes fenêtres et recouverts de tuiles d*un rouge cru. — La tuîie neuve est affreuse dans le paysage. — n ne vous reste plus, après cela, qu'à envoyer à l'école ces jolis enfants demi-nus qui gardent m^M»Ek êtmiSô'rïmêes, qu'à macadamiser

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dolMit ée si ehftnmiits effete, qu'A eoBibler vos maies fleuHes de némipluifs} et pu», poQF Mpo conséquents» vous n'aurez qu'à eher* cher un nouveau Botany-Bay, oà veus exporterez tous les maUteuraux coupables âe goût pour l'art.

Mademoiselle Aola^é, avec un s(mpk. Hélas! nous avons perdu les mœurs naïves de nos pères; la civilisation aura bientét tout envahi!

M. Ltllebois, en souriant. Heureusement, Mademoiselle. — Jjb suis loin de calomnier nos prédécesseurs; ils nous ont laissé un riche héritage, mais précisément parce qu'ils ont {iK^(!ë^({lfeiMuS'feisons. Eux aussi étalent des i«WWàtië«tté'lftif''^^f»pJW^ tetittl^^aïeux^ qui

Pi(^^fâé'7^i^*i<à)^pdi«-^â')46»»d wmtm^.^yi âiifcij^^fciittèl/ntoi'ftriftmtaâi'toej^

admirez, avaient aussi comblé 4ieî(iMfeê^

élargi des chemins creux, babillé et insbroit de pauvres enfants, et, pour trouver une géaération innocente de pareils méfaits, il faudrait retourner aux temps primitifs, où il n'y avjat ni écoles, ni chemins, ni habits. Je ne pense pas que Mademoiselle désirât rebrousser jusqu'à cette naïveté, ni que Monsieur voulût revivre dans un monde aussi exclusivement pittoresque.

M Agénor. Eh bien! c'est ce qui vous trompe, Monsieur. Je n'aspire qu'au réalisme de la nature, et la preuve, c'est que je me prépare à cpiitter votre Europe tirée au cordeau. Je veux du spontané, du pêle-mêle, de la couleur, et je vais les çber^çJ^çr^gf^^Qj^

ib>j«iVOfW Q9»prf|i^a,|î|topsjip]ifr^,ïQi^ftllfijffl^ (^€!,y.i,Yfle^ftU^çAl)?ftU!WçA, au^oïiiliw de^fp^Ws (JfiWaJfbfl^^d^»eiaw:S1iailli8Sft^itQg, dwbq?89«to

. H. AeéN^i^R. Entouré de magnifiques modèles à barbe!

Mademoiselle âglae. Coiffés de cachemijes...

M. ÂGENOR. Avec la veste de velours broctee***

Mademoiselle Aglaé. Et le poignard enrichi de diamants.

M. Agenor. Tout ce qu'il faut, enfin, pour faire de la couleur l

Mademoiselle Aglaé. Et pour respirer dans une atmosphère de poésie !

M. Lillebois, souriant. Mademoiselle connaît l'Orient?

Mademoiselle Aglaé, sèchement. Oui, Monsieur... comme tout le monde... par les Mille et wne Nuits.

Le monsieur grave, toussant et sans rire. J'ai lieu de croire, d'après des rapports plus

SS4 hh VAUJ91R MOIRE

antbentiqiieB, plus sérietix, el faserai dire presque oflïciels, que l'Orient ne répond pas ppéeifiément am idées que Toa peirt 8*eB fiiire à travers les illasioas^qui naissent de Félc^gnement, fld il s*arrête^ promène le9 yeu» sur ses interlocuteurs^ visiblement satisfait de sa phrase f ei reprend d*%m ton qm caresse Unis les mots). Car l'éloignement, MessîeHï», erée toiijouTB des illusions sur les bommea et iur les choses, — c'est une (d^aervation que ma longue expérience des affaires m'a p^r^ûa de répéter bien des fcâs. -m Or i) paratt positif que les peuples orientau:^ ne savent tirer parti d'aucune des ricbesses que leur prodigue la nature \ que leurs palais de marbre sont inhabitables, leurs vestes çle velours rarement renouvelées, leurs cachemires peu en rapport avec l'idée que ce mot réveille dans les imaginations européennes, et enfin qu'ils mangent sans fourchette, rendent la justice à coups de

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bftton, et sont fréquemment décimés par la peste.

M. Agé NOR. Qu'importe pour le pittoresque?

Mademoiselle Aglaé. Et pour la poésie?

M. Agénor. Ils ont la peste, c'est possible, mais ils ii'ont pas autant de médecins; c'est une compensation. Ils reçoivent de temps en temps la bastonnade; mais ils n'ont ni jury d'admission pour les tableaux, ni billets de garde, ni police contre les chiens, ni architectes-voyers. — Us fument^ boivent du café et disent : Allah I sans s'aviser de construire des chemins de fer.

Madeugiselle Aglaé. Ce qui fait que la nature copserve toute sa majesté,

H. Agénor, Et que les voyageurs p'ont pa$ cette agréable perspective de poteaux orpé» de fil de fer et de qaatoimiersi répétant le même signal pes^sint (m% Uaue^.

M. LiLLEBOis. Décidément, vous aimeriez mieux un chameau qu*un wagon.

M. Agénor. Vous croyez plaisanter; mais les chameaux font très-bien dans le paysage.

Mademoiselle Aglaé. Et quoi de plus poétique? Cela réveille ridée de caravanes dans lé désert, de simoun, d'oasis. On pense au puits deLaban, où les jeunes filles rencontraient des envoyés de Dieu chargés de les conduire vers celui qui devait décider de leurs destinées.

Le Monsieur grave, toussant. J'ajouterai qu'en considérant la question des chemins de fer sous le côté essentiellement social, qui doit préoccuper avant tout les hommes sérieux, on est frappé de certains résultats inévitables parmi lesquels je signalerai l'effacement progressif des nationalités, le mélange des classes, et, par suite, un certain nivellement dont nous voyons les prolégomènes se manifester déjà de toutes parts.

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H. LiLLEBQis. Et c'est là précisément, Monsieur, ce qui me réjouit. En amoindrissant les distances, les chemins de fer rapprochent les nations, effacent les dissemblances trop fortes qui créaient les antipathies, confondent les intérêts, facilitent des affections, et tendent ainsi à transformer insensiblement le genre humain en une vaste association. Ajoutez que s'ils deviennent le moyen de locomotion commun à toutes les conditions, ils les rendent par là moins étrangères Tune à Tautre. La vapeur qui emporte, avec une même vitesse, les wagons de trois classes différentes, établit entre le riche et le pauvre une sorte d'innocente égalité. En procurant à tous deux les mêmes avantages, elle adoucira peut-être l'orgueil de l'un et la jalousie de l'autre. — Quant au pittoresque dont Monsieur annonce la disparilion, il survira tant que la création aura ses grands spectacles* Les chemins de fer ne feront dispa-

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raitre ui les sublimités des Alpes^ Ai tes merveilles de rOcéan; Us pemiettront seuleinsnt de les atteindre plus vite ea supprimaiit^ posr ainsi direi les es^oees iniarmédiaires* Si de riants cottages reœplaceiit^ dans nos campa* gaesi les cabanes eroul^es, et si auliende pâtres déguenillés^ on a'r trouve plus qusde beaux euâiits bieu vêtus, Tart db sera point anéanti pour c^la. Ce qu'où aura peidu en moufises vertes, en teiats bàveS) eu haillom, on tâchera de te retrouver dans te spectacle de rabondance^ daos les physionomies jofettses, dans ce rayonnement qui semble Gourooner le bonheur. La poéeâe, au lieu d'être uue élégie, sera un hynuie de contentement ou de trkmçke^ et n'y perdra rien. ~ Il resteramëiDe des coins solitaires pour celles qui, comme Mademoiselte, aiment à jouir de la nature en (éteà-tête; mais il faudra tes chercher : lege&i« humain ne laissera point son domaine en fri*

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che pour que quelques douzaines à'oisiîs y pramèuent leurs 'rêveries. •— La civilisation n'est autre chose que le jàéveloppement progressif des ressources sociales au profit du plus grand nombre.

M» ÂGÉNOB. Et c'est précisément pourvoi ceux qui sont du plus petit, cooune ik)us {U jette un regard à Mademoiselle Aglaé)^ aspirent à devenir sauvages, ne rêvantque forêts vier-^ ges, déserts arabiques ou steppes À la Mazeppal

H. LiUiEBOis* Mon Dieu ! je comprends i — Tout ce qui manque au réel on croit le trouver dans ridéah Comme nous ne sonunes potot contents de ce qui est, nous nous persuadons que le contraire nous rendrait heureux 1 — Qd regrette le passé et on aspire à l'avenir parce qu'ils sont loin; le présent déplaît surtout parce qu'il est là. — Puis, il faut faire la part des habitudes dérangées, des souvenirs.

Une innovation est un apprentissage; on ne s'y soumet qu'à contre-cœur. — Que l'industrie invente un nouveau moyen de voyager plus commode et plus prompt, vous commencerez à regretter la vapeur.

Mademoiselle Aglaé à M. Agénor^ d'un ion qui frise V ironie. Eh bien, monsieur, ôtesvous persuadé ?

M. Agénor. Si peu, que je vais m'occuper de hâter mon voyage en Orient.

Le Monsieur grave, TneUcM la tête à la portière. Voici que nous arrivons à la station. — Eh ! quels sont ces étrangers dont le singulier costume fixe tous les regards?

Mademoiselle Aglaé. Ciel ! Tafifreuse mascarade!

M. LiLLEBOis. Pardon, Mademoiselle, maip ils arrivent du pays des Mille et mie Nuits. Ce sont des gens de la suite de l'ambassade persane que je dois conduire à ma fabrique.

M. ÀGÉNOR. De sorte qu'ils vont monter dans notre wagon?

M. LiLLEBOis. Si vous n'y voyez point d'objection.

M. Agénor. Mais, au contraire I je leur demanderai des renseignements. Parbleu, voilà qui est curieux 1 II n'y a que les chemins de fer pour réunir ainsi les gens des quatre points du globe.

M. LiLLEBOis. Ce qui vous prouve qu'ils sont bons & quelque chose ! ÂUez^ Monsieur^ on dit beaucoup de mal de notre temps ; mais l'œuvre humaine se poursuit, et, que nous le voulions ou non, le char est lancé, nul ne l'arrêtera.

[Leconvois'arrête^les Persans montent; M. LUlebois présente à leur interprète 'M. Agénor qui commence ses questions. La locomotive pousse un sifflement, et on part.)

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