DIVAGATIONS
f Paris, 2o avril 1833.
Elle passe, cette triste vie; enfermez-la dans vos
digues symétriques, comme une rivière artificielle;
laissez-la courir en liberté, pareille à ces sources da
montagne qui répètent le ciel, et les fleurs, et les
enfants qui jouent sur leurs bords ; qu'elle languisse
sur le limon des villes, s'épuise au hasard le long des
pentes rapides et variées, elle passe. Dites-nous le
secret de la saisir, vous qui comprenez la gravité de
ses fins. Les courses au jardin, les cerceaux, les
peurs de votre mère vous ont à peine- initié à de
riantes émotions, voilà le collège et ses privations de
Spartiate. Vous éprenez-vous au goût du savoir? à
Tattrait des longues parties de barre et des amitiés qui ne doivent jamais finir ? Vous pleurerez demain : car les prix sont déjà gagnés ; adieu vos frêles couronnes ! adieu vos cinquante amis !
Voilà le monde : il vous attendait, gauche et tiinide, un pied dans ces salons éblouissants de femmes et de lumières, un pied soùs les bancs noirs des écoles de Broussais ou de Delvincourt. Et, quand le droit romain, si cher à vos parents, quand les cinq Godes, qui devraient édifier votre fortune, commencent à entrer dans votre mémoire distraite, voilà que vous rêvez, vous palpitez d'amour devant toutes les capricieuses imaginations de la femme : depuis cette pâle jeune fille qu'un char armorié emporte à Auteuil, près de sa mère, sur des coussins de soie, dans les plis d'un châle bigarré, jusqu'à la seule et libre grisette qui, la jambe dévoilée, le brodequin luisant^ va choisissant les pavés blancs de pluie, ainsi que fait Tan-^ gora perfide, et ne s'y pose qu'un instant, tenant ses coudes en arrière comme les deux ailes d'un papillon.
8i une nouvelle ardeur vous sauve de la première, si un autre accès de la vie vous prend : « Oh 1 qui agrandira, dites-vous, les horizons qui pèsent sur moi? » Et vous commencez par les terres prochaines et banales à étancher cette soif des voyages, éternel besoin de changer d'exil. Partez : des sapins noirs, des torrents, l'odeur du serpolet ; au bord du glacier,
les fraises mûres ; le vertige à côté de la rose des Alpes; et, dans tous ces paysages qu'il faut gravir, la nuôe qui, comme un personange, se promène sous les arbres et se joue le long des cMeaux. Pour six mois, vous voilà libre et opulent : partez, milord ! Suivez ces brouillards qui montent ; laissez à droite le Nant d*Arpennaz ; et, pour commencer cette route nouvelle, vous trouverez un guide au-dessus du premier nuage, au deuxième chalet à gauche.
Puis risolement du cœur au milieu de ces déserts de neige ; des larmes involontaires pour vos affections déjà perdues : perdues à vingt ans ! Ici Tâpreté des cimes, ici Tâpreté des hôtes ; Tennui de tant de montagnes à franchir, mais l'enchantement de tous leurs sommets. Quatorze lacs à vos pieds! et la cloche des troupeaux si près des étoiles, et la voix du pâtre qui traverse le Rutly en chantant. rives du lac Stemback ! rustique chapelle de Guillaume ! voilà donc la Suisse, voilà ses éloquentes vallées... Et puis, le soir, quand vous rentrez, ivre de solitude et d'enchantement, que trouvez-vous à l'auberge de Martigny? Cent oisifs que vous connaissez, cent badauds voyageurs, tout Paris rassemblé aux sources de l'Arve, le boulevard de Gand au pied du Righi. Fuyez l .
Fuyez par ce versant qu'échauffe le soleil. Gondolier , arrête un moment au Lido, descends entre ces
roseaux qui frémissent sous ta proue et les bizarres palais qui hérissent la Brenta. Déjà Bologne ; adieu, Rossini. La mule au pied sûr nous emporte à travers les- Apennins chargés d'orages. Là-bas, tout là-bas, au fond de ce vallon, de cet Éden où serpente le ruban argenté d'un fleuve, les dômes sont d'or, les oliviers montent entre les fleurs : est-ce TArno? est-ce
Florence? est-ce les sépultures de Dante et de Michel- Ange ? Oh ! que ce ciel est bleu sur tant de blanches colonnades ! Encens de Rome, jeunes filles et vieux murs, poignards des brigands, splendeur du soleil, tableaux des madones de Sorrente, œil attractif et signe des blanches mains napolitaines, quoi, déjà! déjà l'Italie est connue, parcourue, épuisée, profanée ; elle n'a plus de charme, elle n'a plus de secrets pour vos rêveries !
A la voile donc ! et qu'on nous porte au pied de Westminster, sur le sol de la liberté. La liberté, où est-elle? Que de gênes ! et de rangs séparés, et d'étiquettes honteuses ! Que d'efforts pour disputer sa vie à une terre chargée d'enfants si inégalement déshérités. Mais voyez : à l'impuissance de l'homme succède le règne de la vapeur, et l'àme intelligente des machines. La vapeur est le premier et le plus utile citoyen de cette grande île. Elle commande sur tous ces monotones gazons de velours vert, sous les tentures grises d'un ciel immobile, entre- la majesté des
vaisseaux et la vétusté des cathédrales. Les Anglais, où sont-ils? A promener le faste et Tennui sur tous les continents. Mais la vapeur les remplace : elle continue les travaux commencés, elle occupe la patrie, elle ouvrira demain la session du parlement impérial. Ainsi, absence de joie, estime de Targent, trafic de rhymen, amour des titres, horizons de fumée : voilà donc cette terre qui regarde en pitié notre France. Oh ! comme Tamour du pays vous reprend !
Comme ce Paris déserté vous rattache à l'humble condition de vivre ! Vous avez donc revu la bienveillance et Fhospitalité sur un visage ! on ne vous a donc pas fait, selon quelque tarif, payer le prix d'un salut, acquitter la taxe d'un sourire ! Rentrez. Soyez moins défiant de vous, plus fier de vos compatriotes, et plus heureux des liens de la famille. Mais, pour l'ardeur croissante et l'oisiveté de votre inquiétude, vous cherchez des aliments nouveaux : vous les aimerez, ces rapides compagnons de la jeunesse, ces chevaux qu'il a fallu dompter, et les courses poudreuses, et tous les enivrants périls de la chasse au clocher. Puis, le soir, la tète parfumée, portant la lorgnette et les gants aristocrates, allez prolonger l'extase de la musique italienne, savourer longtemps ce bain d'harmonie où quelque Sontag saura vous plonger.
Après la mollesse, l'escrime et les fatigues du
Champ de Mars. Quelle joie n'est-ce pas de traverser la Seine à la nage, de faire voler en éclats la poupée, en attendant Toccasion de fracasser Tépaule d'un rival? Et cependant un mot de la conversation de Humboldt, une ligne généreuse du National sur la destinée des deux Amériques, vous a ramené à des projets demi-oubliés ; il se retrouve au fond de votr© cœur une passion déjà prête à mourir. Allons, cette terre vierge où la république n'a point coûté de sang> où le^chef n'a pas d'intérêts pl*ivés ennemis de tous les intérêts du peuple, cette Amérique qui sera l'exemple et la honte du vieux monde, dès qu'elle honorera ou comprendra seulement les arts, nous la visiterons. Vos plans sont arrêtés, vos amis s'affligent et vos cousins se réjouissent; les passe-ports si péniblement signés sont prêts depuis huit jours... D'où vient donc que vous ne partez pas?
Un soir, au détour de la rue du HeldiBr, une taille éclairée à la fois par la lueur du gaz et les suaves clartés de la lune, une femme a passé près de vous comme un de ces fantômes qu'enfermait le classique Elysée. Au milieu des cinq personnes qui composaient son cortège, et depuis le matin^ et depuis six mois que vous errez dans Paris, vous n'avez aperçu qu'elle. Elle marche devant vous, à pas rêveurs ; sa voix, dans un adieu doucement adressé à sa sœur, a laissé tomber de faibles accents. Pourquoi tressail-
lez- VOUS ? Elle s'arrête ; il faut passer, il faut bien que vous passiez près d'elle. Oh ! gardez que la mousseline de sa robe ne vienne à effleurer vos vêtements , que l'odeur de ses cheveux ne parfume votre air !
Où êtes- vous? Pourquoi minuit, et la garde urbaine, et le jour qui va renaître, vous trouveraient-ils dans cette rue déserte en face d'un hôtel encore séparé de vouB par ses vastes jardins? Pourquoi cette clarté qui veille à une seule croisée vous semble-t-elle si douce à travers Pazur des rideaux ? Elle indique l'asile de tout ce qui vous occupe^ de tout ce que voua aimez, insensé que vous êtes ! Et pourquoi ? parce qu'uiie main délicate s'est posée sur le balcon d'or, qu'une ombre a paru s'avancer, contempler le ciel et regarder du côté où vous avez fui ? Que je vous^plains, si vous ne vous trompez pas !
Bh bien, après tant de recherches, vous la connaissez donC) cette fière et pâle souveraine de vos rêves? Des liens éternels la séparent de vous ; elle fuira demain pour une terre dont vous ignorez le nom, elle en aime un autre ; car que vous a-t-elle donné, depuis un an que vous vivez de ses regards ? Un bouquet demi-fané> dont sa coquetterie pouvait faire une arme terrible. Qu'avez^vous obtenu d'elle? Un sou»rire au bal ; et, le soir, au pied d'un acacia chargé de grappes odorantes, un baiser bien furtif. Etes-vous
seulement sûr qu'elle Tait laissé prendre, et n'est-ce pas. encore à travers le tissu de son voile brodé de fleurs ?
Malheureux ! elle a rejoint en riant ses compagnes; elle était triomphante en rentrant au salon ; qu'avezvous à espérer? « Demain, elle m'entendra, ditesvous ; demain, elle décidera de mon sort... » Demain, l'hôtel est désert. Elle est partie, et vous n'êtes point la cause de cette fuite. Où va-t-elle ? est-ce à Baréges? est-ce aux eaux de Chambéry, aux bords de ces lacs où plus d'une rivale lui promet des victoires à disputer sur des colonels ou des princes ?
Que méditez-vous, ami ? pourquoi ces armes ornées avec le même soin que si leur infaillible sûreté à donner la mort ne les dispensait pas de tout autre luxe? Nous quitter pour les torts d'une coquette? vous frapper pour le triomphe d'une reine de la mode? Hélas! je sais que vous puisez au fond de votre cœur tout ce qui manquait au sien pour élever votre amour; je sais qu'à vous seul vous êtes assez déchiré pour composer un malhour; je sais que, dans la profondeur de vos regrets, vous eussiez prêté une âme à l'idole, sans vous appauvrir ; mais épanchez votre colère, confiez-nous vos larmes , hâtez-vous de la maudire, ou vous allez succomber.
Ingrat ! ce n'est pas nous, c'est la seule idée de ta mère qui suspend tes résolutions. Mais te voilà plàin-
tif et le front couronna de pâleur. Du moins, Tamertume des paroles et le dédain pour nos plaisirs sont déjà un symptônne de renaissance. Ces regards, plus souvent adressés au ciel, indiquent Tobjet de quelque recherche moins terrestre ; ces lèvres, sans cesse et sans bruit agitées, semblent murmurer les notes de quelque chant secret. Méditeriez-vous un art? composeriez-vous des vers? Une élégie tout entière!... Enfant, je réponds de ta vie. Remercie-le, cet art plein de futilité et de grandeur, la gloire et la consolation de Schiller et d'Horace, le compagnon de Sénèque et d'André Chénier. Il est encore douteux pour toi, ce talent ; et telle est sa puissance, que déjà tu reprends pour lui ton fardeau de jeune homme et le poste que tu voulais déserter. « Sur la blessure du cœur, dit le vieux Théocrite, appliquez le dictame des Muses, et soulagez ainsi plus doucement la vie que par tout ce qui s'achète au poids de l'or. »
Ainsi, vous voilà initié aux mystères d'une vie nouvelle : vos troubles ont donc un but ; cette fièvre qui, à seize ans, vous agitait, vous faisait errer, fatiguer les quartiers de la ville, rentrer mécontent de tout et surtout de vous-même ; cette ardeur sans nom qui plus tard vous attacha aux pas de Valérie, aux sourires d'une ombre ; maintenant, vous l'accueillez sans frémir. Vous l'enfermez en vous pour l'employer sur des facultés vagues encore, mais déjà plus person-
nelles ; vous voilà devenu le roi d'un fantastique empire. L'existence est donc désormais tout entière pour vous dans un art. Ce problème de la vie, si péniblement cherché à travers les passions et les voyages, il est résolu. Artiste! Voilà votre condition, votre condition humble et sublime ; votre ressource contre les chagrins de ce monde, votre fortune et votre amour ; c'est le don que Dieu vous a fait pour achever la vie. Viennent maintenant trois amitiés d'homme et une 'seule et plus douce affection, et, si votre sort n'excite pas l'envie, vous ne méritiez pas d'en jouir.
Artiste ! Mais que de conditions à remplir 1 Ne vous alarmez pas ; il suffit pour mériter ce nom que le seul amour du beau vous anime. 'Assez d'autres, dans la carrière des arts, seront industriels et producteurs. Mais vous, si l'exemple de votre vie solitaire enseigne la dignité de l'homme et le mépris des. vulgaires ambitions, elle sei*a assez utile à vos frères ; et il vous sera permis de jouir sans honte de vos studieux loisirs et du trésor de vos fantaisies.
Ces premières pensées qui composent la famille du poëte, comme il les aime, n'est-ce pas? comme il reht ses vers avec délices, et qu'il est affectueux pour les amis qui les admirent! Déjà on vous vante, on vous retient par cœur : je sais qu'on vous a cité en épigraphe dans plus d'une composition nouvelle ; on vous a promis, dans une gazette oubliée demain^ une
réputation immortelle, et vous y croyez! Heureux privilège de votre innocence et de ces fictions dont vous vivez ! Auriez-vous, le premier, essayé de faire revivre les terreurs du xni® siècle? ouvert une veine de superstition qui conduit loin dans le cœur des enfants de tout âge? essayé d'élever pour nos tradi-tions populaires une sorte de monument pareil au livre d'Ovide sur les métamorphoses de ses dieux? Vous êtes « THésiode du genre romantique». Eh bien, ces illusions menteuses, admirations fugitives que vous échangiez sans calcul avec des louangeurs qui vous seront chers toute la vie, si, pendant deux années de votre existence, elles vous ont tenu lieu d'avenir, pourquoi leur reprocheriez-vous ce mécompte, et à quoi servirait la poésie, si ce n'est à charmer et à tromper la vie ?
Mais des succès d'amitié vous font rêver la gloire, c'est-â-dire le suffrage des indifférents. C'est de toute ambition que naît le mal. Vous entrevoyez dans l'arti qui est un but, un moyen : un moyen de bruit^ de publicité> j'allais dire de prostitution. Là, l'ingratitude commence; vous demandez à la poésie un salaire^ autre chose que le bonheur qu'elle donne à la cul^ tiver, vous méritez d'en être puni, et vous allez l'être. Déjà vos illusions se fanent ; voilà que, devant des éloges anticipés, votre modestie s'effarouche ; et, effrayé de tant de promesses, l'obscurité vous paraît
un refuge. Ainsi tombe dans le cloître Thomme qu'un premier amour a trompé.
Mais qui est-ce qui peut tromper sa nature vaniteuse de poète? Après avoir brûlé deux fois vos vers, votre mémoire vous tyrannise; elle vous rappelle quelques hémistiches que vous jugez dignes de clémence, parce qu'ils ont échappé à la justice de FoublL Et puis, avoùez-le aussi, le sort de quelques ouvrages prônés vous a fait réfléchir. Si le triomphe de la médiocrité indigne, il encourage, s'il produit la colère, il produit aussi la confiance; et, à force d'être coudoyé à tout moment par des grands hommes, le démon de l'orgueil vous visite. Il vient rôder autour du lit où vous dormiez en paix, et il évoque le fantôme de vos compositions bizarres. Elles descendent autour de vous, se tiennent la main, voltigent en rond près de votre couche, vous demandent la vie, vous jettent des sourires, et vous promettent des fleurs. Et, quand ce démon vous a fasciné, préparé à toutes les faiblesses d'une tentation pareille à celles de cet honnête ermite qui voyait en falbala de si ravissantes diablesses, il conduit à votre porte un émissaire de perdition.