UNE VISITE
— Qui est-ce qui est là?
— Monsieur, c'est le libraire de la rue de Choiseul. Ah! malheureux! verrouillez votre porte, criez à
travers la serrure : « Je suis malade, je suis mort, enterré, comme MM. tels et tels' .. Allez trouver les vivants, ceux à qui sourit la gloire, Fauteur deSmarra^ l'auteur deto Confession, et mon cher Déranger, et Mérimée, et Lamartine, et cet ardent conteur des amours d'Espagne et d^Italie. Celui-là se joue dans la grâce, l'originalité, la passion ; avec des vers comme Chérubin dut en faire, il déconcertera vos admirations anciennes, brisera vos illusions sur vousmême, comme les cristaux qui vous sont chers, et vous enchante en vous appauvrissant. » Mais déjà la politesse vous a tendu un piège, et la civilisation vous
a perdu. Le ravisseur a pénétré dans votre dernier asile, il emporte de vous une folle promesse, et peutêtre la moitié d'un manuscrit !
Troublé d'abord de Tentraînement que vous avez subi, vous vous accoutumez trop vite à Tidée du pacte signé. Le terme est encore si loin! vous vous familiarisez avec le péril, vous vous établissez dans le remords. Mais il accourt, le terme fatal : et vous ne prévoyiez pas qu'il arriverait au printemps ; que la sommation serait faite un matin d'avril, où le vent aurait de tièdes haleines; quand, ranimé par de brillants projets de paresse, on prépare ses malles pour aller reprendre possession d'un ermitage dans les bois. Ce p'est pas que d'abord le héraut de cette sommation ne paraisse assez innocent et timide : c'est un trèspetit apprenti, coiffé d'un bonnet de papier, un typographe de cinq ou six ans. Mais il est là, mais il attend dans la modeste antichambre, mais il lui faut une solution.
— Attendez, mon petit ami, je vais écrire à notre éditeur, et peutrêtre m'accordera-t-il un sursis, frappé qu'il sera de l'illustre exemple que je vais citer;
fj.
A II MDITBUÂ
i Monsieur,
» Quand le dernier Romain s'immola lui-même à UUque, ce fut durant une nuit d'hiver. La mer d'Afrique battait le pied de la tour en ruine où il demeurait. Le vent faisait tournoyer la fumée dans son âtre, et quelques noyaux d'olivier qui composaient tout son feu, ne jetaient plus qu'une lueur intermittente. D'ailleurs, selon Plutarque, cet homme admirable avait mal soupe. Un bain qu'il s'était obstiné à prendre avant son dernier repas, avait ouvert ses pores à ce froid misérable qui, en nous pénétrant jusqu'à l'âme, rapetisse les idées de quelques-uns et détache les autres du monde. Ce sage souffrait de la
main gauche pour avoir donné un rude soufflet à son esclave, et le premier objet gracieux qu'il eût aperçu
depuis la bataille de Pharsale, était l'enfant qui lui
If apporta son épée au milieu de la nuit. Etonnez-vous
qu'il l'ait saisie avec joie ! Il était seul, monsieur, dans une triste tour. Des pas légers avaient bien glissé sur les nattes de jonc qui l'entouraient; mais, occupée lire dans son lit le Dialogue de Platon, le général ne les avait pas entendus. Il avait, dit encore Plutarque, l'oreille un peu dure, ou bien son esprit était absorbé dans quelque méditation sur les suprêmes paroles de Socrate. Quand il leva les yeux, en attisant la mèche de sa lampe avec ce style d'ébène dont il venait de se servir pour écrire une dernière fois à Varus, il demeura frappé de l'apparition arrêtée tout à coup devant lui. Car ses amis, monsieur, et son propre fils avaient imaginé, pour attendrir cette âme républicaine, de lui envoyer, par le plus jeune enfant de leur hôte, ce fer qu'il avait bien fallu lui rendre. Ils supposaient que la vertu sourirait et se rattacherait à vivre en voyant la mort présentée par l'innocence. C'était là une idée antique, monsieur. Gaton arrêta d'abord sur le messager un regard sévère, puis il le considéra avec émotion, et enfin ^ avec reconnaissance.
» L'enfant portait très-péniblement cette grande épée. Il la soutenait horizontalement et des deux
PRÉFACE n
mains. L'épée était nue^ bleuâtre, et les reflets de la lampe la firent briller de plusieurs éclairs. Le général avança, pour la reprendre, une main affectueuse. Le messager à la tunique blanche et aux blonds cheveux la lui abandonna avec contentement : c'était le contentement d'avoir bien fait sa tâche ; et, sans comprendre qu'un rival de César le bénissait, il se retira le front rouge de plaisir. C'était un tableau à faire, et qui eût tenté Steuben ou Laroche.
» Et vous voulez, monsieur, au lieu d'un trépas épique, genre de suicide qui du moins fait. envie, proposer à un homme d'atf enter à son repos le jour où par hasard son âme est en joie, où Paris va être abandonné pour les fraîches vallées de Vemères, quand son rossignol est revenu, quand. ses pruniers fleurissent ! C'est en vérité plus d'exigence maladroite et de dureté qu'on n'en passe même à un éditeur. Je vois bieiî l'enfant que vous m'envoyez ; mais celui-là est un messager sans grâce ; il n'apporte rien, et demande quelque chose ; il ne murmure et ne sait peutêtre qu'une seule parole bien niaise et bien monotone : « De la copie ! ... »
-— Oui, monsieur; de la copie, s'il vous plaît.
— Eh ! petit malheureux, le Romain échappait à la tjTannie, et il faut ici échapper à la liberté. Une fois livré à vous, qui n'aura pas droit de nous imposer un
i8 LA VALLÉE AUX LOUPS
joug, depuis vos compositeurs et vos protes, jusqu'à nos lecteurs de hasard et nos juges de profession ? Après le don reçu, Gaton se rendormit encore un moment au chant des oiseaux abrités sous les vieux remparts, et tu veux me faire veiller durant les lunes de printemps I Va te débarbouiller un peu et me laisse continuer ma lettre.
<c Monsieur, différons de quelques semaines. L'époque est à la politique; et, quand les feuilles éparses qui doivent composer un opuscule sont ébauchées depuis longtemps, elles peuvent attendre encore. Si on ne doit publier de vers que quand on n'attache plus de vanité à cette publication, il reste ici bien peu de chose à faire! Une fois l'opportunité manquée, qu'importe d'arriver plus ou moins près de la nuit dans la vigne poétique? Nous, monsieur, puisqu'il faut arriver à prononcer ce mot fâcheux, ce moi, qui n'a pas moins de soixante syllabes dans la bouche d'un romantique, je suis, pour quelques vers, trèsconnu de cinquante personnes littéraires, dont cinq me sont malveillantes parce que je ne suis d'auoune coterie, et parfaitement inconnu du public: Si j'ai laissé prendre mes sujets, user mes fantômes; si j'ai restauré le diable au profit d'autrui^ et n'ai dit à personne : « Ote-toi de devant mon Satan, » ce pubUc en aura-t-il plus d'indulgence? et voudra-t-il s'informer
des dates de quelques* comportions, pour les comparer avec répoque de leurs révélations? Nul ne date que du jour de son entrée dans le monde : les limbes et les mois de nourrice littéraires ne sont comptés à personne. Attendons encore. Je ne puis me dissimuler que Fart a changé depuis le temps où fleurissaient nos alexandrins coupés d'exactes césures. A-t-il gagné, cet art, ou perdu? je suis, moi, pour Taffirmative et Tojptimisme. Ressuscitera- 1- il dans ses premières formes, comme la mode des habits carrés, les anciennes méthodes de guérir, les religions tombées en indifférence ? vous l'ignorez. Mais tel rêveur qui se trouverait de l'ancien art par la forme de ses essais; et du parti de l'avenir par les progrès de son esprit, ne devrait point risquer, n'est-ce pas? de s'établir entre ces deux arts, comme on est entre deux maîtresses. Encore un jour : et le temps ou le goût auront prononcé ; car la situation est violente. Quelle époque de notre histoire eut jamais, en effet, à consignei^ une dissemblance si complète entre deux âges de littérature et de politique ? Les hommes qui nous restent du dernier siècle ont bien fait une révolution, mais ils s'irritent qu'on veuille imiter leur exemple. Ils ont bien laissé là les traditions de leurs aïeux et méprisé l'expérience des siècles, mais il faut maintenant qu'on adore les cinquante années qu'ils ^ont vécu. Leurs idées sont les colonnes d'Hercule ; ils ont dit à la
postérité comme Jéhovah aux flots : « Vous n'irez pas plus loin. » Ils ont marché tant qu'ils ont été virils ; maintenant, s'ils sont fatigués, que leurs successeurs se reposent. Il y a trois siècles d'intervalle entre la génération qui finit et la génération qui commence. On dirait solution de continuité dans l'espèce. Ces pères ne sont pas les pères de ces enfants ; ces enfants ne sont pas les enfants de ces pères. Un mur infranchissable est élevé de part et d'autre. Les classiques et les monarchiques seront les Chinois, si vous voulez ; mais je vois que les Tar tares ont travaillé beaucoup . aussi à la grande muraille.
» Voudriez-vous donc m'embarquer au milieu d'une guerre qui traîne encore après dix ans entre les prétentions d'une double poétique? Un homme qui a horreur de tout juste milieu, voudriez-vous l'asseoir entre les deux selles de Pégase ? Le public seul peut se placer entre les deux camps littéraires : voyez-le sourire en les regardant l'un et l'autre.
» — Grecs et Romains de naissance ! dit-il aux académiciens, l'adoration des plus nobles autels peut donc conduire à la superstition ? Pourquoi n'admirer que les images en circulation avant la naissance de Jésus-Christ? Pourquoi vouloir que les émotions du jeune poëte répondent à toutes vos mémoires de collège, et prétendre achever de souvenir toutes les situations qu'on va inventer devant vous? Vous dis-
pufez chaque matin contre le danger d'une révolution de l'art, et ne vous apercevez pas qu'elle est faite. Elle était dans vos besoins, sinon dans vos vœux. La réaction a-t-elle été brutale et la lutte sans probité ? hélas ! quelles révolutions, même glorieuses, s'achèvent autrement que par des violences et des injustices! Mais pourquoi imiter la partialité de vos adversaires, et, à travers des créations qui cachent le faible et le faux sous le bizarre, ne point distinguer les candides essais de quelques jeunes talents, hardis et aventureux comme leur âge? Telle œuvre de spontanéité ne vous est-elle pas livrée sans intrigue comme un rayon du soleil de mai, comme la grâce du premier essor du ramier?
« Est-ce que le dramatique auteur de Teresa, et MM. Sainte-Beuve, Eugène Sue, Jal, dont les écrits sont si pleins de cœur, l'auteur à'une Rencontre et d'un Jeune Homme d'autrefoiSj n'abandonnent pas leurs rêveries au hasard de vos jugements ou de vos caprices, comme on abandonne un sourire au passant ? Pourquoi, manquer d'indulgence envers les gens qui rie vous assomment ni de leur importance, ni de leur gloire, ni de leur génû ? Ceux que je nomme vous entretiendront d'intérêts et d'émotions avec lesquels vous pouvez sympathiser ; ils ne s'établiront point le centre de l'univers et ne feront point commencer à eux l'honneur des lettres françaises.
» Ce gracieux auteur de Frank et de Portiay Alcibiade littéraire qui vous a tant occupé d*un point sur un I, pour faire sa réputation à travers vos sarcasmes, ne vous a-t-il pas déjà ftiit comprendre que, si Tadmîrable vers des anciens maîtres avait un dôfkut, c'était la monotonie ? Il a essayé d'adoucir Femphase d'une voix souvent bien solennelle, pour exposer le» choses communes du récit. Transportant à la poésie ce que vous admettiez déjà dans la musique ! le ré* citatif et le chant, il alterne remploi des deux modes. S'il attend pour émouvoir les cordes de la lyre, ç*est un motif qui soit digne d'elle. Et vous lui donnez le dérisoire conseil de parler en prose ! Non, non ; que sous ses doigts, même distraits, l'instrument reste toujours d'accord, pour qu41 le ressaisisse avec soudaineté et puissance quand l'inspiration viendra. Interdire au talent ses piquantes inégalités, c'est le méconnaître. Ce serait demander à Paganini d'abandonner le violon, parce que, le laissant un moment tomber de l'épaule, il aurait caressé du pouce le pizzicato léger qui le ramènera tout à l'heure à de plus savants accords.
» Crisdgnez, messieurs, qu*en poursuivant de vos cris les mélodies qui s'élèvent loin des anciens concerts, vous ne montriez un regret bien peu philosophique. Vous initeriez-vous de voir semer pour l'année à venir quand votre moisson jaunie devrait
être coupée ? Vouloir que rien ne changeât quand nous changeons si misérablement, ce serait s'indigner de la marche de Tannée , s'affliger de voir sur la joue de vos enfants ces fraîches couleurs et ces duvets de la pêche que vous avez perdus. Si Fart a fait un pas que nous n*avons pu suivre, résignonsnous ; et, assis sur le rivage, n'insultons pas ceux qui marchent, parce que le pied leur glisse quelquefois. » Mais ce même public , il se tue à crier aux autres : » — Enfants, ne cassez point les statues antiques pour essayer de fabriquer la vôtre. Êtes-vous ces conquérants du Bas-Empire qui mutilaient jusqu'aux marbres de Phidias pour étayer leurs cahutes de Gaulois ? Que la génération nouvelle soit éprise d'une nouvelle beauté, cela est juste ; mais est-il juste, estil adroit d*outrager nos maîtres et l'objet des amours de nos pères? Étranges séducteurs que vous êtes,. qui cœmnencez la séduction par l'injure. « Amenez, devant l'amant d'une femme déjà moins belle, une fraîche jeune fllle ; qu'elle passe devant lui sans regards d'amertume contre sa rivale et souriant seulement pour plaire; mais n'avertissez pas le cœur qu'il se trompe. Malheur à vous si vous avez appris à l'homme que son amour a pu être une erreur, et son bonheur un ridicule *. Voilà ce que vous avez fait du