‹ La vallée aux loupsChapitre 34 sur 34 · TAM · texte numérisé non relu

TAM

Quand les marchands désertent les carrefours, que les voisins retrouvent leurs voisins sur le seuil des portes, que le jour du marché va finir, et que les villageois commencent à sortir de la ville, si nous savourons la bière écumeuse, nous ne songeons guère aux longs milles écossais, aux marais, aux fondrières, aux portes fermées, aux barrières menaçantes qui s'élèvent entre nous et notre maison ; notre maison, où veille, en attendant, notre femme inquiète, fronçant les sourcils, comme un orage qui se prépare, et attisant bien sa colère, afin de la maintenir chaude.

Cette vérité poursuivait Tam, pendant qu*il galopait, au milieu de la nuit, revenant de la cité d*Ayr (ancienne cité d'Ayr, qu'aucune autre n'a jamais sur-

passée, ni par la valeur des jeunes hommes, ni par la beauté des jeunes filles).

Tam ! que n'étais-tu assez sage pour prêter Toreille aux conseils de ta ménagère Kéty; que de fois ne tla-t-elle pas répété que tu n'étais qu'un fanfaron, un babillard oisif, qui, de novembre jusqu'à octobre, ne connut jamais la tempérance un jour de marché. Elle t'a rappelé que chaque fois que tu portais ton blé au moulin, tu restais au cabaret avec le meunier aussi longtemps que ton argent durait. Que, chaque fois qu'on ferrait ton cheval, le maréchal et toi, vous vous livriez à une ivresse bruyante. Que, le dimanche même, au sortir de l'église, tu allais [boire avec Kirtonn-Jean jusqu'à lundi. Elle t'a prédit que tôt ou 'tard tu serais retrouvé noyé au fond de la Down, ou peut-être attrapé par les sorcières qui errent, dans les ténèbres de l'hiver, autour de FégUse d'AUovay.

Respectables matrones, je me sens moi-même attendri quand je songe au nombre infini de doux conseils, de longs et sages avis que vous prodigues à vos époux, qui les méprisent. Mais revenons à notre histoire.

Un soir donc, et après le marché,- Tam s'était assis justement au milieu d'un foyer oii brûlaient gaiement un feu de mélèze ; devant lui était de Taie nouvelle, dont lo goût était divin ; à côté de lui le sacristain Joanny, son ancien et altéré camarade. Tam l'aimait

comme un frère ; ils avaient été ivres ensemble pendant des semaines entières.

La nuit s'éôoulait rapidement entre les chansons et le bruit. L'aie nouvelle devenait à chaque instant meilleure, Thôtesse et Tam devenaient plus intimes ; il s'établissait entre eux un commerce de douceurs, et des faveurs cachées. Le sacristain débitait ses plus joyeux contes, et les ris de Thôte étaient toujours prêts à leur servir de refrain. Que Fouragan gronde au dehors; qu'il éclate et renverse les hautes forêts d'Argail, Tam ne s'en soucie plus.

Le chagrin, irrité de voir un homme si heureux, se noyait lui-même dans les flots de l'aie. Les rois de la terre peuvent être un moment glorieux et triomphants ; mais nul ne le fut jamais autant que Tam ; il était en ce moment vainqueur de tous les maux de la vie.

Mais qui peut arrêter le temps et les hautes marées ? L'heure approche, ô malheureux Tam, oii il te faudra marcher ; et cette heure est la plus noire de toutes celles qui sont errantes sur le char de la nuit. Cette heure terrible, à laquelle il monte à cheval, est celle qui s'écoule si lentement après minuit. Jamais un misérable pécheur n'est sorti de sa maison dans une obscurité pareille à celle qu'il lui faudra percer pour trouver sa route.

Le vent soufOLait^ disaient les fileuses; comme s'il eût voulu rendre son dernier soupir. La pluie abon-

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dante volait sur les vente ; les éclairs étaient engloutis à l'instant par les ténèbres ; les éclats du tonnerre étaient longs, bruyants et fréquents. Dans cette nuit, un enfant même aurait pu comprendre que le diable avait quelques projets à accomplir.

Tam, bien monté sur sa jument grise Meggie (une meilleure n'avait jamais levé le pied dans les trois royaumes), Tam galopait à travers les étangs et la boue^ méprisant les vents, la pluie et les éclairs. . Pendant qu'il affermissait sur sa tête son bonnet neuf et bleu, et qu'il fredonnait une vieille chanson des montagnes, il regardait de tous côtés avec circon- , spection, de peur que les revenants ne le saisissent à l'improviste; et il s'approchait de l'église d'Ailovay, où les spectres et les hiboux gémissent toutes les nuits.

Il avait déjà traversé le gué où le marchand s'est perdu dans la neige ; il avait dépassé les bosquets de la grande pierre où l'ivrogne Charlie s'est rompu le cou ; il sortait du passage étroit où les chasseurs ont trouvé l'enfant étranglé, et derrière lui était l'arbre, au-dessus du puits, où la mère de Mungo s'est pendue. Devant l'intrépide Tam la Down épanchait ses eaux turbulentes. L'ouragan redoublait de force^et mugissait dans les bois ; les éclairs volaient d'un pôle à l'autre; le tonnerre approchait, lorsque tout à coup, étincelante au milieu des sapins courbés, l'é-

glise d'Allovay parut en feu. A travers les fentes des murailles ruinées, brillaient les rayons de mille flambeaux ; et les accents de la joie et de la danse faisaient résonner ses antiques échos.

Encouragé par tes esprits, divin John Barleycorn * ! combien de périls ne sommes-nous pas capables de mépriser? Avec de la bière, un Ecossais craint peu de maux ; mais, avec de l'eau-de-vie, il ferait face à Belzébut lui-même. Les liqueurs fermentaient avec tant d'ardeur dans la tête de Tam, que, toute raillerie à part, il n'eût pas donné un schelling pour éviter la rencontre du diable. Mais Meggie, la bonne et prudente Meggie s'arrêta, étonnée. Les naseatp: ouverts et bruyants, elle attendit que les talons et la main l'avertissent d'avancer. Elle approcha à regret de la lumière, et Tam vit le spectacle de la danse des sorcières et des sorciers.

Ils dansaient. Non les danses nouvelles de France ; mais des pas de deux, des gigues, et des contredanses écossaises, qui semblaient donner à leurs talons la vigueur de s'élever jusqu'à leur dos. Dans renfoncement d'une fenêtre, à l'orient de l'église, était le vieux démon qui présidait à la fête. Il avait la forme d'une espèce de loup ou de chien noir, tout couvert de poils, énorme et féroce. Son ministère

i. L'eau- de- vie. ^

était la musique ; il pressait sous son bras unet^ornemuse immense, et la faisait erier à faire trembler les piliers et les voûtes.

Des cercueils debout, et rangés autour de l'édifice comme des armoires ouvertes, montraient les morts dans leurs derniers vêtements; et, par TeiTet d*un pouvoir diabolique, chacun d'eux tenait, dans sa main froide, un flambeau qui aidait Théroïque Tam à distinguer les objets dont il était environné.

Sur la sainte table était le squelette d'un meurtrier entouré de chaînes; des enfants expirés sans baptême; un voleur récemment tombé de la potence, et la bouche encore ouverte de son dernier soupir ; cinq massues indiennes tachées de sang, cinq cimeterres souillés de meurtre ; une jarretière qui avait servi à étouffer un nouveau-né ; le poignard dont un fils avait ôté la vie à son père : sur le manche d'ébène étaient encore attachés des cheveux gris. Plusieurs choses enfin si horribles et si effrayantes, que les nommer serait un péché !

Pendant que Tarn » stupéfait d'étonnement, contemplait tout avec cuiiosité, la danse et la gaieté devinrent plus vives et comme furieuses. Le musicien donnait plus de voix à sa oornemuse; les danseurs volaient plus rapidement. Us tournaient, ils se balançaient, ils traversaient jusqu'à ce que chaque sorcière, en sueur , dépouillât J ses haillons l'un

après Tautre, pour continuer son plaisir en chemise.

Tarn ! si les danseuses avaient été belles, jeunes, potelées et blanches, et que leurs chemises, au lieu d'être de flanelle noircie, eussent été d'un litige éclatant et fin, ton poëte lui-même eût donné son unique plaid pour contempler un moment ces rares oiseaux de la nuit. Mais des sorcières sèches, propres, tout au plus, à faire avorter les ôavales, et sautant sur des manches à balai , je suis étonné, Tam^ qu'elles ne vous fissent pas un peu mal au cœur.

Que dis-je ! Tam apercevait au milieu des sorcières une jeune fille, belle et gaie, qui, cette nuit même, avait été initiée aux mystères de Tenfer» Depuis, elle Se fit bien connaître sur les rives de la Glyde, par le nombre des troupeaux qu'elle faisait mourir, les baN ques qu'elle faisait échouer, les moissons qu'elle détruisait, la peur qu'elle inspirait à toute la contrée.

Sa chemise courte, et portée depuis longtemps, était la meilleure qu'elle possédât; et elle était orgueilleuse de sa blancheur. Hélas ! combien peu sa révérende grand'mère soupçonnait que cette chemise ornerait un jour une danse de sorciers, lorsqu'elle Tacheta pour sa petite Nannie, au prix dé deux livres écossaises,^ qui étaient toiîte sa richesse.

Mais il faut abaisser le vol de ta muse. Elle ne peut décrire ici la danse inspirée de Nannie, et comment Tam la contemplait, immobile, l^s yeux comme

enchaînés par un sort sur un tel spectacle. Satan ' même jetait sur la jeune fille des regards plus animés, un trouble secret se trahissait dans son maintien, et il enflait de plus en plus sa bruyante cornemuse. Après plusieurs gambades extravagantes, et telles qu'on en fait à TOpéra de Paris, Tam perdit totalement la raison, et il s'écria, comme s'il eût été au parterre : « Bravo la courte chemise ! »

Alors, et au même instant, tout rentra dans les ténèbres. A peine Tam eut-il le temps de détourner la bride de Meggie, que la légion infernale s'élança tout entière hors de l'église. Ainsi que les abeilles furieuses sorteat en bourdonnant, quand un bouvier • attaque leur ruche ; ainsi que les ennemis mortels du

chat se dispersent s'il tombe à l'improviste au milieu d'eux; ainsi que la foule, remplissant un marché, court si l'on vient à crier au voleur, ainsi s'élança Meggie. Les sorcières la poursuivirent avec des cris et des hurlements affreux.

Tam, imprudent Tam ! tu vas trouver ta récompense ! tu seras grillé dans l'enfer comme le hareng des îles Orcades ! C'est en vain que ta Kéty attend son époux ; Kéty sera bientôt une femme désolée. Et toi, Meggie, redouble d'efforts; nulle sorcière ne peut dépasser le ruisseau qui coule autour du lieu où se tient le sabbat. Gagne le centre du pont, et, à l'abri de toute atteinte, secoue en paix ta queue pour nar-

guer tes ennemis. Mais, avant d'arriver au milieu du pont, Meggie n'avait plus de queue !

Nannie, devançant toutes ses compagnes, s'était jetée furieuse sur Tarn et sur Meggie. Elle ne soupçonnait pas, toutefois, la vigueur de cette généreuse monture, qui, par un seul élan, parvint à sauver son maître ; hélas î mais en abondonnant sa queue grise. La sorcière la lui arracha, sans lui laisser même un seul crin.

Lecteurs bénévoles, profitez de cette véridique histoire. Quand on s'abandonne au plaisir de boire, et que de courtes chemises nous occupent l'esprit, il convient de ne point oublier de quel prix s'achètent de telles jouissances. Il faut se souvenir surtout de la jument de Tam.

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