ALICE
Seule héritière d'un haut baron, la jeune Alice devait à sa naissance un rang et des biens dignes d'envie ; et, quand son père mourut, elle devint l'épouse d'un digne chevalier.
Ce chevalier, dont les respects la rendaient heureuse, la conduisit dans un séjour décoré de tout ce que les arts ont de gracieux. Jamais, non jamais, une retraite iid fut plus agréable. Alice y passait doucement sa vie à côté d'un époux fidèle.
Ses journées s'écoulaient comme le ruisseau qui bordait la prairie ; mais la fortune vint tout à coup changer son sort. Des brigands étacangefs répandirent l'épouvante dans ses montagnes; ils y exercèrent toute sorte de ravages.
Au milieu de la nuit, ils envahirent le paisible manoir d'Alice ; ils le livrèrent aux flammes ; ils égorgèrent son époux qui combattait pour elle, Alice eut peine à s'enfuir ; et sous le simple habit d'un damoisel, elle regagna, consternée et tremblante, Tabri d'une immense forêt.
Aucun de ses varlets n'avait pu la suivre ; aucun de ses serviteurs ne lui tenait lieu d'escorte; elle se trouva seule dans la nature, le cœur navré de regrets.
Bien que son âme fût malade, et profondément blessée, le ciel ne voulut point laisser succomber sa jeunesse au désespoir. Il lui inspira la pensée de changer le beau nom d'Alice pour l'humble nom de^ William.
Elle coupa sa chevelure blonde, et se résolut à conserver son déguisement. Ainsi, cachant son front sous la toque à plumes flottantes, et sa taille sous le léger justaucorps, elle marcha longtemps, et traversa de lointains pays.
Un soir, fatiguée de sa course,' elle s'était arrêtée pour prendre un peu de repos; et voilà que, conune elle rêvait assise sur la lisière d'un bois, son pauvre cœur se gonfla tellement, qu'elle sentit le long de ses joues couler des larmes.
Le roi de la contrée chassait avec ses écuyers et ses pages. Il vint à passer près de ces lieux; il aper-
eut Alice, il la vit pleurer, détourna soudain son destrier vers elle, et lui demanda son pays et son nom.
«t Je suis un pauvre enfant sans amis sur la terre, répondit-elle ; et réduit, malgré une noble origine, à la condition du plus obscur serviteur.
— Lève-toi, beau jouvencel ! dit le roi, je veux Remmener à ma cour. Dis-moi ce que tu sais faire, et à quel service tu te destines.
» Veux-tu prendre soin de mes coursiers et de mes armes? Veux-tu accompagner mes hommes de guerre? Veux-tu être mon échanson, et te tenir derrière moi à la table des festins?
» Préfères-tu rester près de ma personne et devenir mon chambellan? ou bien entrer dans mes gardes? je t'y promets un poste d'honneur. Vois, médite, choisis, aimable jouvencel.
— - Je voudrais, dit Alice, puisque Votre Majesté me permet de choisir, je voudrais, je Tavoue, être votre chambellan. »
Un doux sourire annonça à Tétranger que son vœu serait rempli. Jeune et timide, l'étranger se rendit donc, avec le roi, dans un palais superbe ; il prit le costume de chambellan ; et son exactitude et sa grâce à remplir sa charge lui méritèrent bientôt une grande faveur.
Mais sa destinée n'était pas accomplie. Un jour, le
roi, soucieux et distrait, partit à cheval pour une longue partie de chaese, où le suivirent tous ses officiers, tous les seigneurs de sa cour ; mais le pauvre William reçut Tordre sévère de rester au château.
Seule et livrée à elle-même, Alice sentit s'élever au fond de son âme des souvenirs pleins de tristesse. Elle se prit à pleurer en jetant les yeux sur le déguisement qui la couvrait* Elle songeait qu'elle ne serait plus aimée comme autrefois.
Tandis que, absorbée dans sa rêverie, ses yeux et ses pas erraient dans les appartements déserts, elle aperçut dans un salon reculé, les vêtements d'une femme ; elle s'en revêtit ; elle se para comme une princesse, avec une longue robe de satin azuré, à franges d'or, et des bijoux précieux.
Puis, saisissant un théorbe, elle en fit résonner les cordes sous ses doigts, et elle chanta des paroles qui retentirent doucement sous les voûtes du palais solitaire.
' Elle chanta : « Mon père fut un châtelain illustre et courtois; sa renommée vola dans toute l'Europe ; ma mère fut uiïe noble dame ; mon époux un preux che* valîer.
» Et moi aussi, j'ai connu le bonheur! Et moi aussi, j'eus en ma possession la somptueuse parure d'une dame puissante !^Et moi aussi, j'étais environnée de mortels qui portaient envie à ma destinée 1
» Des chanta gracieux, des concerts enchanteurs tenaient sans cesse mon âme en extase. Je ne me montrais qu'entourée du cortège des vierges et des ménestrels renommés.
» Mon époux a perdu la vie ; mes amis sont bien loin de moi; mes beaux jours se sont évanouis ; et je nç suis plus qu'un pauvre damoisel. »
En prononçant ces mots, Alice laissa échapper un soupir, qu'elle crut n'être entendu de personne ; puis elle tomba dans une rêverie plus profonde encore ; son cœur était oppressé, ses beaux yeux: noyés de larmes.
Le roi, parti pour la chasse, 3' était bientôt lassé de courir. Il avait abandonné sa suite, on ne sait pourquoi, et il avait repris, en soupirant, le chemin de son palais.
En arrivant sous les fenêtres, il entendit chanter. Il s'arrêta au pied des tourelles, curieux de savoir quelle voix produisait des accord^ assez puissants pour faire palpiter son cœur.
Il approcha davantage, il monta les hauts degrés de la tour, et, placé près de la porte qu'avait mal fermée Alice, il écouta le chant plaintifs II vit d'un œil ému les larmes qui tombaient sur les joues de son page... Mais comment dire sa surprise quand il découvrit que l'humble William était une noble dame.
Il s'élance à ses pieds. « Beauté digne d'un meilleur
sort, dit-il, consolez-vous, séchez yos pleurs. |J*ai entendu vos plaintes ; et je viens mettre un terme à de si touchantes douleurs. »
A ces mots, une vive rougeur couvrit le visage d* Alice, un feu subtil courut dans toutes ses veines. Interdite, elle baissa les yeux ; elle était confuse d'avoir fait deviner son sexe, et laissé échapper son secret. Hélas ! elle se croyait seule.
Le monarque, qui portait une secrète affection à William, et, s'étonnait quelquefois de sa tendresse pour lui, fut épris des grâces d'Alice. Il lui offrit les présents les plus rares, si elle voulait devenir sa maîtresse par amour.
€ Jamais ! répondit-elle ; j'aimerais mieux desoetidre au tombeau ; et, bien que Votre Majesté ait su toucher mon cœur depuis longtemps, je ne puis faire' une chose indigne du rang de mes aïeux.
— Pardonne, ange de chasteté, ajouta un jour le roi à mille douces prières. J'admire ta vertu ; et, puisque ton cœur a de nobles sentiments, deviens aujoiu»d'hui ma royale épouse. »
Alors, impatient d'obtenir tous les dons que l'amour implore, il unit sa destinée à celle de William. Ainsi s'accomplit un événement sans exemple ; et le pauvre damoisel devint une grande reine.