‹ La vallée aux loupsChapitre 4 sur 34 · VI H. X>£ LATOUCHE · texte numérisé non relu

VI H. X>£ LATOUCHE

boulé pure, ne se rebutait pas. Il m'indiquait des lectures à faire, et quelquefois, dans son empressement, il me les faisait d'avance à sa façon ; c'est-à-dire qu'il citait un * livre et se mettait à le raconter avec une abondance, une animation, une couleur extraordinaires. Je lisais le livre après, et n'y retrouvais plus rien de ce que j'avais éprouvé en l'écoutant. Il en avait pri:S la donnée, et, frappé du parti qu'on en pouvait tirer, il avait improvisé, sans y songer, un chef-d'œuvre.

Comme tous les commençants, j'étais très-porté à imiter la manière d'autrui : quand, d'après son conseil, j'avais lu un ouvrage, j'écrivais quelques pages d'essai que je lui apportais. Il rédigeait dans ce temps-là le Figaro, un petit journal pétillant d'esprit d'opposition et de satire. Nous étions autour de lui quatre ou cinq apprenais, entre autres Félix Pyat et Jules Sandeau, qui, assis à de petites tables couvertçp de jolis tapis, tâchions, à certaines heures de la matinée, de lui fournir ce qu'on appelle de la copie, terme très-impropre pour dire du manuscrit. C'était une très-bonne étude, quelque frivole qu'elle dût paraître. Il nous donnait un thème; il fallait, séance tenante, brocher un article qui eût du sens et de la couleur. Jusqu'à ces entre- filet s de trois ou quatre lignes qui portaient là le titre collectif de Bigarrures , il s'occupait de tout ; il s'amusait à faire jaillir autour de lui, sous la plume

H. D£ LATOUGHE

de ses apprentis, les bons mots, les calembours et les épigrammes.

Je dois dire bien vite que, tandis que les autres jetaient là le premier entrain de leur jeunesse, et arrivaient à l'improvisation rapide et heureuse, j'étais, moi, d'une gaucherie et d'une ineptie désespérantes. Il m'eût fallu rêver trois jours avant de trouver une pointe, un jeu de mots. Mon cerveau avait la lenteur berrichonne, dont Félix Pyat s'est si vite et si vaillamment débarrassé. M. de Latouche me choisissait bien les sujets qui prêtaient un peu au racontage. S'il avait à recueiUir quelque anecdote un peu sentimentale, il me la réservait. Mais j'étais trop à l'étroit dans ce cadre d'une demi-colonne. Je ne savais ni commencer ni finir dans ce rigide espace, et, quand je commençais à commencer ^ c'était le moment de finir ; l'espace était rempli. Cela me mettait au supplice ; je n'apprenais pas, je n'ai jamais pu apprendre l'art de faire court. Jamais il ne m'a été possible de faire ce qu'on appelle un article en quelques heures, et, quand on me demande, pour un almanach, le concours modeste de quelques lignes, on ne se doute pas qu'on me demande quelque chose de plus pénible que de faire dix volumes.

Cet engourdissement de mon cerveau, cette pesanteur de ma réflexion, ce besoin de développer toute ma pensée pour m'en rendre compte, M. de

vin H. DE LATOUCHE

Latouche fit généreusement et courageusement tout son possible pour les vaincre. Ni lui ni moi ne pûmes en venir à bout. Sur dix articles que je lui fournissais, il n'en prenait souvent pas un seul, et il a longtemps allumé son feu avec mes efforts avortés. Il ne cessait de me dire que la facilité est le premier don de Técrivain, que les chefs-d'œuvre sont courts : je le sentais, je le reconnaissais, mais je n'y pouvais rien.

Il ne se découragea point, et, chaque jour, il me disait : « Vous finirez par faire un roman, je vous en réponds. Tâchez de vous débarrasser du pastiche, mais ne croyez pas que ce soit une preuve d'impuissance. On ne fait guère autre chose en commençant. Peu à peu vous vous trouverez vous-même, et vous ne saurez pas comment cela vous est venu. »

En effet, pendant mon court séjour à la campagne, je fis un roman intitulé Indiana, qui commençait à être l'expression d'une individualité quelconque, et qui n'était du moins l'imitation volontaire de personne. M. de Latouche, qui m'avait trouvé précédemment un éditeur, et qui m'avait par là mis à même d'en trouver un second, ne voulut pas voir mon livre avant qu'il fût imprimé. « Je veux que vous essayiez votre vol à présent, m'avait-il dit ; je craindrais de vous influencer, et, puisque vous dites que ce livre vous est venu, il faut le lancer sans regarder en arrière. D'ailleurs, vous lisez mal, je ne peux pas lire un ma-

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