‹ La vallée aux loupsChapitre 5 sur 34 · H. DE LATOUCHE IX · texte numérisé non relu

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nuscrit, et je crois que ne jugerai jamais qu'un livre imprimé. » Je fis les choses avec beaucoup d'indifférence. Mon but était de gagner le nécessaire et de me perdre vite dans la foule des gens qu'on oublie. Les douze cents francs que me versa l'éditeur furent une fortune pour moi. J'espérais qu'il en aurait pour son argent, et que M. de Latouche me pardonnerait mon livre en faveur de mon peu d'ambition. Avec deux affaires comme celle-là dans l'année, j'étais riche et satisfait.

Un soir que j'étais dans ma mansarde, M. de Latouche arriva. Je venais de recevoir les premiers exemplaires de mon livre ; ils étaient sur la table. Il s'empara avec vivacité d'un volume, coypa les premières pages avec ses doigts, et commença à, se moquer comme à l'ordinaire, s'écriant : « Ah ! pastiche ! pastiche! que me veux-tu? Voilà du Balzac si ça peut t » Et, venant avec moi sur le balcon qui couronnait le toit de la maison, il me dit et me redit toutes les spirituelles et excellentes choses qu'il m'avait déjà dites sur la nécessité d'être soi et de ne pas imiter les autres. Il me sembla d'abord qu'il était injuste cette fois; et puis, à mesure qu'il parlait, je fus de son avis. Il me dit qu'il fallait retourner à mes aquarelles sur écrans et sur tabatières, ce qui m'amusait, certes, bien plus que le reste, mais dont je ne

trouvais pas malheureusement le débit.

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Ma position devenait décourageante, et cependant, soit que je n'eusse nourri aucun espoir de succès, soit que je fusse armé de l'insouciance de la jeunesse, je ne. m'affectai pas de l'arrêt de mon juge, et passai une nuit fort tranquille. A mon réveil, je reçus de lui ce billet que j'ai toujours conservé :

« Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à Vous lire. »

Suivent deux lignes d'éloges que l'amitié seule

peut dicter, mais qu'il y aurait mauvais goût de ma part àtranscrire ici. Et le billet se termine par ce mot paternel :

>« Oh ! mon enfant ! que je suis content de vous ! »

C'était le premier encouragement littéraire que je recevais, et je crois pouvoir dire que c'est le seul qui m'ait jamais fait plaisir. Il partait du cœur : d'un cœur qui ne se livrait pas aisément, qui se défendait presque toujours, mais qui s'ouvrait avec une grande effusion et une grande naïveté, quand une fois on en avait trouvé l'entrée mystérieuse.

Gomment donc arriva-t-il qu'un an après environ je perdais l'amitié de M. de Latouche pour ne la retrouver qu'au bout de dix ans ? C'est ce qu'il me fut impossible de savoir. Mon dévouement et ma recon-

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naissance pour lui n'avaient pas la plus légère défaillance à se reprocher. J'ai ignoré les niotiis de cette désaffection jusqu'en 1844, et, quand ils m'ont été dits par M. de Latouche lui-même, je ne les ai pas mieux connus. Seulement, l'état maladif de son cœur et de son organisation m'a expliqué l'importance qu'il avait donnée à dès motifs si nuls, que j'aurais pu les appeler imaginaires.

Il avait quitté Paris en 1832 pour habiter sa petite maison d'Aulnay. Deux romans publiés m'ayant procuré une aisance relative, j'avais pu quitter mamansarde un peu étroite et un peu froide, pour un petit appartement qui était une mansarde aussi, mais que M. de Latouche avait su rendre plus confortable. Cet^t ce même appartement, quai Malaquais, où il avait reçu ma première visite, et où j'avais collaboré si mal à la rédaction du Figaro, La maison appartenait a M. Hennequin,le célèbre avocat. M. de Latouche, qui cherchait à sous-louer pour se retirer à la campagne, me céda son bail et eut du plaisir à voir un hôte ami* occuper cette mansarde qui lui était chère. Ce n'est que dans les conditions de la médiocrité que l'on s'attache aux humbles murs confidents de nos rêveries et de nos études. J'ai aimé aussi cette mansarde longtemps après qu'un petit accroissement d'aisance m'eut permis de la quitter pour un gîte un peu plus

spacieux. Elle était retirée» silencieuse, donnant sur

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des jardins et rie recevant que d'une manière trèsaffaiblie les bruits et les cris de la ville. Un grand acacia dont la cime avait envahi ma fenêtre, remplissait ma petite.chambre de ses parfums au printemps. Cet ancien ami de M. de Latouche était devenu le mien. Plus tard je le vis abattre, et, dans ce temps-là, l'amitié était brisée entre M. de Latouche et moi.

Pendant l'été de 1832, j'allais avec quelques amis le voir à Aulnay. Quelquefois, j'y allais seul. Une espèce de diligence me descendait à Sceaux ou à Antony. Delà, prenant, à travers les prés et les champs, un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleur, je gagnais à pied l'humble demeure du poëte. C'est un délicieux paysage que cette Vallée-aux-Loups, c'est une charmante retraite que ce hameau d' Aulnay. Artiste soigné, coquet en toutes choses, M. de Latouche avait choisi avec réflexion, avec amour ce petit coin pour y ensevelir ses méditations. Il avait eu égard à tout, à l'isolement de la maison, auprès de quelques ressources de bien-être ; à la qualité du terrain, où il pourrait se livrer au jardinage; au voisinage des bois, où il pourrait échapper aux importuns ; et, jusqu'aux noms des localités et des sites, il avait tout pris en considération. Il n'aurait pu se souffrir en un lieu qui se fût appelé Puteaux ou Chatou. Il lui plaisait d'être dans un endroit qui s'appelait la Valléeaux-Loups, non loin de Fontenay-aux-Roses.

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Sa petite maison n'était qu'une sorte de presbytère dont il avait fait une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur des prairies coupées de buissons, cachait sous les arbres ses murs de clôture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isolé des maisons voisines. Il était là bien seul, bien ermite, bien poète : mais aussi bien rêveur, bien mélancolique, et peu à peu il y devint bi^ misanthrope.

Cette solitude, qu'il cherchait avec tant de persévérance et qu'il choyait avec tant d'amour, devait arriver à lui être funeste. La retraite est certainement la plus précieuse et la plus légitime récompense d'une vie de travail. Mais il y faut l'entourage de la famille : autrement, cette muette beauté de la nature nous tue, et le recueillement, ce loisir ininterrompu de l'âme, devient un poison lent qui nous mine sans relâche, en nous trompant par ses douceurs.

M. de Latouche avait déjà, de longue date, un fonds de chagrin qui tendait à l'amertume. Il adorait les enfants, il en avait eu un, un garçon prodigieux d'intelligence et de beauté, m'a-t-on dit. Il l'avait perdu, il ne s'en était jamais consolé> il ne s'en consola jamais. Dans ses dernières années, il m'écrivait ;

c Ah ! qu'on me donne un adorable enfant, et que j'emploie ma vie à lui faire plaisir! Je ne demanderai plus rien. j>

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En 1832, il était déjà sombre et rude par moments. Il était peut-être Thomme du monde le moins fait pour la solitude. A en juger par les nombreuses ratures qui couvraient ses manuscrits, il avait le travail pénible, et, s'il composait avec spontanéité, du moins il apportait le fini à son œuvre, avec de grands efforts ou après de nombeuses indécisions. Sa spontanéité,, je Tai déjà dit, sa véritable manifestation, son plaisir, sa vie par conséquent, étaient dans la parole, surtout dans la parole échangée, dans la remarque fugitive colorée à Tinstant par le trait de Tobservation juste ou de la comparaison poétique ; dans la réplique mordante ou gracieuse, dans les courts récits pleins d'atticisme ou de charme. Il avait ces deux extrêmes dans Tesprit, Tamour des choses naïves avec le goût de Tarrangement de toutes choses. Un peu de contradiction lui faisait grand bien, et tout mon tort avec lui fut, je crois, de Técouter toujours sans songer à le combattre. Il était fort soulagé de ses ennuis intérieurs quand il pouvait se fâcher un peu. Un jour qu'il marchandait quelques plantes au marché aux Fleurs, pour son jardin d'Aulnay, un porteur lui demanda quarante ou cinquante francs pour les conduire dans sa charrette. La demande était exorbitante, j'en conviens; mais, au lieu de lui tourner le dos, M. de Latouche se plut à railler ses prétentions et à l'écraser sous une grêle de lardons si comiques, que le

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pauvre homme, ^étourdi de tant de verve, ne pouvant ni se fâcher ni riposter, fut la risée de tout l'auditoire des jardinières-fleuristes étalées sur la place. Sa raillerie était si bien tournée, qu'elle saisissait de joie tous ces esprits illettrés et qu'en même temps elle ne pou* vait blesser aucune oreille délicate. M. de Latouche avait dépensé là autant d'esprit de saillie qu'il en eût fallu pour défrayer pendant huit jours son facétieux journal Figaro. 11 est vrai qu'il avait cédé son journal, et que, n'ayant plus cet exutoire, il prenait celui qui lui tombait sous la main. Ce n'était pas le besoin de se mettre en vue ; pas plus dans les salons littéraires qu'aux champs ou dans la rue, il n'aimait à se faire remarquer. Toute sa vie a été, un soin extrême, de se soustraire aux vanités puériles. Mais il avait besoin de jeter hors de lui cette humeur secrète qui manquait d'aliments. Nous ne le vîmes jamais si bien portant, si gai, si affectueux que dans la soirée qui suivit cette scène avec l'homme à la charrette.

Partagé entre son besoin de sympathie immédiate et son penchant pour la solitude, il vous invitait à venir le voir. Et puis, une heure après, si sa lettre était partie, il vous en envoyait une autre, ou il venait lui-même pour vous dire de ne pas venir. « Ne venez pas, disait-il, je suis triste, maussade, malade. » Et il restait avec vous, il s'oubliait, il s'égayait et finissait par vous prier de retourner avec lui à Aulnay. Ou

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