‹ La vallée de CharmonChapitre 3 sur 9 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LA

VALLÉE DE CHARMON

L'air était tiède et calme. Nul pli ne sillonnait la surface de Teau, nul souffle ne nnurmurait dans la forêt. D'innombrables feuilles d'automne joncbaientla terre. Le soleil couchant di3paraissait avec majesté derrière la montagne. Le pâtre chantait en poussant devant lui son troupe.au. Des nuées de corbeaux s'abattaient çà et là sur les collines, au milieu des chemins, puis, reprenant leur essor, s'élevaient d'un vol pesant vers le ciel.

Un peu à l'écart, près du sentier qui court

sur les hauteurs d'une fraîche vallée de VAutunois, un jeune homme était à demi couché dans les broussailles. Son visage méditatif et pâle annonçait une vie sérieuse. Ses cheveux noirs retombaient comme le saule sur ses tempes et voilaient son front de leur ombre.

L'expression de ses yeux était indéfinissable. On eût dit qu'étranger à tout ce qui l'entourait, il contemplait au dedans et sans fin l'horizon d'un monde invisible dont son regard reflétait par instants les splendeurs en brillants et rapides éclairs. Tel était George***. Sa tète reposait pensive au-dessous d'une roche blanche environnée de lianes et de bruyères. Près du jeune homme gisaient son sac de voyage et son bâton d'érable.

George aimait les voyages pédestres. Depuis quelque temps il s'était mêlé aux pauvres habitants des campagnes. 11 se contentait de leur hospitalité , il s'asseyait à leur table de châtaignier , et s'intéressait à leurs

histoires, à leurs labeurs, à leurs plaisirs. La veille, il avait fait une bonne rencontre dans la forêt. Dès qu'il en eut franchi le seuil, il entendit des sons lointains qui cessaient par intervalles pour reprendre aussitôt. Peu à peu, il distingua les coups régulièrement cadencés d'un maillet de bois sur les branches élevées du fayard ; c'était la récolte des faines. Il s'approcha de plus en plus vers trois sœurs belles et rieuses, filles d'un riche fermier. Elles déployaient sous l'arbre une vaste toile pour recevoir les fruits qui se précipitaient comme une grêle. George les regarda quelque temps, puis il saisit l'un des bouts de la toile^ et par de gais et simples propos, il gagna leur confiance et leur amitié. D'abord silencieuses à son aspect, elles recommencèrent à causer et à jouer en lui faisant mille avances de jeunes filles. Il fallait voir, à chaque coup du hardi paysan sur la cime de l'arbre , la pluie de faines qui tombait ,

6 LA TALLÉE DE GHARMON.

et les rires prolongés, et les cris de joie, et les artiâees renaissants pour s'altirer la préférence du jeune homme. Lorsque vintPheuro du goûter, elles invitèrent George à s'asseoir près d'elles sur Therbe et à partager leur repas. G elait pour elles un ancien ami. Lui, accepta une place à côté d'elles, il mangea de leur crème et de leurs raisins, il écouta leurs chants agrestes , et ce n'est pas sans regret qu'il se sépara de ces charmantes filles.

Ainsi vivait George au milieu de ses habitudes nomades. Il plongeait dans les ravins, gravissait les crêtes escarpées et se recueillait sous les ramures des futaies. Sa pensée se transformait et s'épurait sans cesse; elle se colorait dans le prisme divin de Tarc-en-ciel, elle se parfumait dans le calice des fleurs, elle se baignait dans la blanche lueur des étoiles ; elle se perdait et se retrouvait dans les mystères innombrables et dans les profondeurs sublimes de l'infini.

Au moment cependant où nous avons découvert le jeune voyageur, un souvenir de femme communiquait à ses rêves un enchantement de plus. George était tout absorbé dans cette douce contemplation, lorsqu'un énorme fragment de granit, se détachant de la montagne, vint rouler à ses pieds et le tira brus* quement de sa radieuse extase.

Il se Jeva, reprit son sac de voyage, puis, ramassant son bâton, il s'en aida pour descendre jusqu'au chemin frayé qui longe la vallée. Elle lui apparut alors dans toute son étendue et dans toute sa beauté. La rivière Bouge, ainsi nommée à cause de la teinte de ses eaux, la traversait mollement. Sur les bords verdissaient les prairies. Les grands bois grimpaient au renflement des coteaux et couronnaient les hauteurs. Le soleil ne lais* sait après lui qu'une mourante lumière sur le chaume des toits et sur les cimes dorées des arbres. Plus d'oiseaux dans l'air, plus de labou-

8 LA VALIiÉE DE CHARMON.

reurs dans les champs, plus de troupes de vendangeurs sur les chemins. Les derniers sons de YAngelus avaient cessé de vibrer. Tout . se préparait au repos.

Ce silence universel fut un avertissement pour George. Il se dirigea vers une fontaine cachée dans les fougères. Elle était entourée de ronces, et des salicaires l'ombrageaient de leurs clochettes roses. Le jeune homme chercha quelque temps sa tasse de cuir, et songesAtqu'il l'avait placée par distraction dans le sac qu'il portait avec lui, il se pencha sur la fontaine et but à plusieurs reprises dans le creux de sa main. Enfin il continua sa route, préoccupé de la seule pensée d'un gtte pour la nuit. Il avait marché plus d'une heure. L'obscurité était devenue profonde.

Plusieurs fois, avec ce tact de voyageur qu'il avait acquis dans ses courses, George avait changé de chemin, lorsqu'il vit venir un cavalier précédé d'un paysan qui tenait une tor-

che. À peine avait-il observé que le costume du cavalier était celui d'un chasseur^ qu'un chien s'élança sur lui. Plus prompt que l'éclair, George le renversa d'un coup de son bâton noueux.

— Ici, Tom, ici ! s'écria le chasseur d'une . voix rude, laisse en paix les malfaiteurs et

les mendiants.

— Merci de votre courtoisie, monsieur, dit George en s'avançant hardiment, les vagabonds comme moi n'ont pas besoin de secours, ils savent se protéger eux-mêmes.

Soudain , quoique ces hommes se fussent bien peu vus dans leur vie, ils crurent se reconnattre à la lueur de la torche. Leurs regards se rencontrèrent un instant, Toutefois, ils ne s'adressèrent pas une parole, et, sans s'expliquer le mouvement irrésistible qui les entraînait, chacun poursuivit son chemin dans une direction opposée. Un long pressentiment de malheurs s'empara de leur âme à tous deux .

10 LA TALLÉE DE CUARMON.

Se retrouveraient-ils jamais? Voilà ce que se demandait le chasseur. Telle était aussi la question que se faisait George intérieurement, lorsqu'il arriva devant une maison dont la cour était fermée d'un petit grillage en bois, à hauteur d'appui.

Avant de frapper à Thumble porte , George s'arrêta, tout ému de reconnaissance pour le monde primitif qu'il allait quitter. Il s'était retrempé dans l'innocence de ces mœurs patriarcales. Il avait respiré pour quelque temps le parfum matinal de ses jeunes an* nées. Oh ! qu'il aurait voulu s'y replonger, dans cet Ëden dont il ne s'était pas encore séparé ! Mais le démon de sa destinée l'entraînait.

Un léger bruit rappela George à lui-même.

II entrevit sur le seuil de la modeste habita-^ tion un vieillard, qui s'écriait en examinant le ciel :

— C'est le vent du nord, il fera beau demain pour les œuvres.

George entra presque en même temps que le vieillard dans une chambre qui servait à toute la famille.

— Mon père, dit-il, je viens vous demander un abri pour cette nuit.

— De grand cœur, monsieur, répondit le vieillard, en ôtant à demi son bonnet de laine.

George, à la clarté douteuse d'une lampe de plomb, jeta les yeux autour de lui. Des flèches de maïs renversées, des tresses de lin, des grappes de raisin noir et blanc pendaient en guirlandes le long des poutres. Les meubles étaient d'une rare propreté. Une table étroite traversait toute l'étendue de la chambre; elle était couverte de mets simples et de cruches de grès,

— Mes teilleurs soupent ici ce soir, dit le vieillard en s'adressant à George. Us seront bien honorés, ainsi que moi, de votre présence au milieu de nous.

Alors, à l'exemple du vieillard, d'agiles garçons et de fraîches paysannes prirent place à table. Le vieillard fît asseoir George près de lui. L'arrivée inattendue d'un étranger comprima d'abord l'explosion de la pétulance villageoise. Mais peu à peu les visages s'épanouirent, les propos s'animèrent. La gaieté, un moment contenue , s'échappait à flots bruyants, moussait et pétillait comme le cidre dans les verres. Que de naïves chansons ! que de vifs refrains ! quels rires et quelle joie !

— A la santé de notre hôte ! s'écria George.

— A sa santé ! redirent les paysans en chœur; et les verres pleins s'entre-choquèrent dans un cliquetis retentissant.

Ce fut le signal de la retraite. Chacun se

14 LA TALLtB DE GILOUIO^.

remit à l'ouvrage. Le Yieillard se pencha vers le feu en avançant ses mains froides et ridéeSy tandis que Creorge, debout devant la cheminée, considérait avec intérêt les images grossièrement peintes qui la décoraient. C'étaient le Juif errani. Napoléon^ saint Bernard, le Christ et la Vierge. George causa avec le vieillard ; puis, s'asseyant sur une chaise de bois, à Tun des coins de Faire, il ne tarda pas à s'assoupir, tout en rêvant.

II se rappela successivement les ligures de la cheminée. Sa méditation monta et descendit tour à tour ; puis toutes ses idées se noyèrent doucement dans sa fantaisie. Oh !

quelle extase fut la sienne ! Que de songes divins, que de bruits charmants, que d'harmonies suaves chantèrent dans son âme !

De temps en temps le bourdonnement rapide et monotone du rouet le faisait souvenir du toit qui l'abritait. Quelquefois une voix pure de jeune fille suivait la note sim-

pie et mélancolique d*un air champêtre; quelquefois y une poignée de chenevottes, lancée dans le foyer , illuminait toute la chambre^ qui retombait bientôt dans Tobscurité. Enfin, le vieillard prononça d'un ton grave la prière du soir. Ce fut le terme de la veillée , ce fut Theure des adieux. Chacun se retira. Le feu fut recouvert de cendres, et George, s'étant dirigé vers le lit qui lui était destiné, s'enveloppa de ses rideaux de serge et s'endormit d'un sommeil profond.

Le lendemain, lorsqu'il se leva, tout le monde était aux travaux des champs; il n'aperçut que le vieillard , auquel il demanda s'il connaissait M"*** d'Orcley.

— Je la connais, reprit vivement le vieillard. Cette ferme lui appartient. J'ai fait un voyage chez elle cette semaine. Tenez, sa demeure est à plus d'une journée de marche, derrière la seconde de ces montagnes.

^me d'Orcley se trouve seule, en ce moment,

à GharmoD^ avec sa nièce, une belle personne dont le mari se rendait hier par ce chemin à une grande partie de chasse.

— C'est bien lui que j'ai rencontré, se dit George en lui-même.

Et, prenant congé du vieillard, il se remît en route.

George^ en gravissant la montagne^ pressait ou ralentissait le pas. Il marchait légè« rement et son cœur battait vite. Une femme au fond de sa pensée renaissait plus belle, à mesure qu'il s avançait. Autour de lui, l'image d'une femme errait dans le sentier, ou flottait dans l'air, ou lui souriait dans les nuées. Mais c'était une chimère qu'il caressait. Cette femme n^était pas libre. Elle n'avait entrevu George que peu de jours. Sans doute elle avait oublié jusqu'à son nom.

18 LA VALLÊ£ DE GHARMON.

— Je ne veux pas, je ne dois pas l'aimer, se disait George, et, secouant la tête tristement, il s'efforçait de faire diversion à sa peine secrète.

II considérait en passant la renoncule et la violette qui grimpent depuis l'herbe du ruisseau jusqu'au chèvrefeuille de la haie. Il se penchait pour écouter le petit oiseau qui chante du creux de son nid de mousse. Il se baissait pour toucher de la main les jolis agneaux qui broutent dans la lande fleurie. Il se détournait pour voir les bœufs accroupis le suivre, tout en ruminant, de leur paisible et fixe regard, jusqu'à ce qu'il eut disparu derrière Téchelette. Il mouillait son visage à l'hu* mide poussière que l'eau fait jaillir du ro« cher, avant de se perdre en filets d'argent dans le ravin. Quand George atteignit l'autre versant de la montagne, ce fut une joie pour lui de revoir ce vaste bassin bordé de hauteurs, semé de ruinesi où, comme une couleuvre qui se replie sous lo taillis, l'Arroux

coule en serpentant dans les roseaux. Â micôte, une ville dresse ses tours et ses clochers. C'est Àutun^ la pauvre vieille reine des Gaules, déchue^ découronnée, presque ensevelie sous ses décombres. Elle est si pleine de silence et de tristesse, tant de débris Fentourent, une teinte si sombre brunit ses édifices, qu'on la prendrait pour une ville morte, couchée de»

puis mille ans dans ses broussailles. Âh ! sous son linceul de siècles et de mousse^ qu'elle pa< raissait belle à George ! mais surtout qu'elle lui était chère ! C'était le berceau de sa famille, où chaque année le ramenait lorsqu'il était petit garçon, et où fumait encore le toit vénéré des ancêtres.

George, qui aimait ce pays, s'appuya contre le tronc d'un châtaignier, et ses regards s'arrêtèrent sur les murs de la ville. Ces murs croulants sont beaux avec leurs tours qui s élèvent majeslueusementde distance en distance.

Deux portes romaines attirèrent l'attention

20 LA YALLÉE DE CHARMON.

de George. Leurs cintres surmontés d'un double rang d'arcades, leurs pilastres et leurs colonnettes ont une grâce antique. George considéra aussi la noble cathédrale^ dont le pied domine la ville et dont la flèche s'élance avec les montagnes. En s'éloignant, 11 laissa derrière lui là plaine et les monuments. On ne peut savoir jusqu'où l'aurait emporté son rêve sans un torrent qui lui barra le chemin. George n'hésita pas. Il jeta son sac par de là le torrent, il coupa une branche recourbée avec laquelle il saisit la cime d'un jeune verne qu'il abaissa, non sans effort, au-dessus de l'eau. C'est à l'aide de ce pont qu'il sauta sur l'autre rive. Ne sachant pas précisément dans quelle direction il se trouvait, sa décision fut bientôt prise. Il se hâta de monter la côte escarpée qui se dressait devant lui: ^U apercevait au milieu des rochers, sur la hauteur, un pâtre assis dans l'immobilité d'une statue de granit. De loin, le pâtre fit un signe

LA VALLÉE DE CHARHON. îil

expressif à George, et George évita jusqu'au moindre bruit. Il vînt s'asseoir près du berger, qui tenait à terre un long fusil et qui attendait à Faffût les lapins sauvages de la montagne.

Après vingt minutes de silence^ George parla le premier.

— Camarade , dit-il , en frappant sur l'épaule du paysan, il n'y a rien à faire ce soir.

— C'est vrai , l'eprit le pâtre. Vous n'avez pas été lent, monsieur, à jeter un pont sur le torrent, et, par saint Ladre I je n'aurais pas mieux sauté ni plus hardiment, moi qui ai Thabitude de cela.

Ces paroles n'étaient pas une faible marque d'estime. Alors ces deux hommes se mirent à causer familièrement, et gagnèrent la cabane du pâtre, où ils se couchèrent à la tombée de la nuit. Le pâtre était debout avant l'aube. II s approcha de George qui dormait encore, loi prit la main et lui dit :

22 LA VALLÉE DE nHARlION.

— Dieu vous garde» je vous souhaite un bon voyage.

Il soriit, et les sons de la cornemuse^ qui s'éloignaient peu à peu, achevèrent d'éveiller George. II étaitétendu sur un lit de bruyères et son sac lui servait d'oreiller. La cabane sous laquelle il avait reposé était faite de charmille^ de branches de chêne et de palmes de fougère. L'alouette chantait tout à côté dans le sillon. George se leva et sortit à son tour. Quelle fut sa surprise de voir aunlessus de la porte deux touffes de gui qu'il n'avait pas remarquées la veille. C'était le symbole de l'immortalité de l'âme dans la Gaule ptîmitive.

Le pâtre n'avait pas immolé deux taureaux, il ne s'était pas servi, pour cueillir l'arbuste sacré, d'une serpe d'or, maïs il y attachait certainement quelque idée religieuse, et grâce aux soins du pauvre berger, le signe pieux sur lequel avaient passé. tant de conquêtes et tant de siècles reparaissait de nouveau. Un

rayon matinal le colorait de mille teintes roses, l'illuminait d'une gerbe étincelante et jouait au milieu de ses feuilles flétries. Ce n'est pas sans plaisir que George retrouva dans ce pays, profondément druidique, le vieil emblème druidique suspendu au seuil de la cabane. Il partit, et se retourna plus d'une fois pour le regarder.

Midi venait de sonner dans la vallée.

La maison grise de Charmon se perdait à demi sous les lianes. Gomme un nid dans les rameaux, celte maison cachée sous les feuilles se dessinait, au milieu d'arbres centenaires, avec ses volets verts et son toit de sapin.

Au bas de la chenevière, un folâtre enfant dépouillait un groseillier, près d'une jolie levrette engourdie au soleil.

Le vieux jardinier, penché sur ses arbres, les émondaiten sifflant.

M"® d'Orcley , la maîtresse de ce lieu paisible, faisait une lecture mystique dans un petit oratoire faiblement éclairé d'un jour mat.

Sbus les yernes, au bord du courant où se désaltèrent les biches des bois voisins, la nièce de M"^ d'Orcley, Marie de Salisi, tout en songeant , baignait et regardait frémir au fond du flot , dans la mousse , ses pieds blancs et purs comme un marbre de Canova.

tout à coup, un pas mesuré s'avança dans la grande allée. À travers les branches, Marie vit un jeune homme de Tair le plus noble sous les vêtements les plus simples. Elle tressaillit. Il marcha droit au jardinier, qu'il pria d'annoncer George ***. Marie avait deviné ce nom. Mais quand elle l'entendit pro* noncer, 11 retentit dans son cœur, où péné-

trèrent de vagues délices mêlées de crainte.

M"* d'Orcley quitta sa lecture avec em* pressement pour recevoir George. Son fils, le petit Jules, accourut bientôt suivi de la levrette Stella, puis Marie entra la dernière.

L'intimité de Thôte nouveau avec les habitants | de Gharmon s'établit en quelques instants. (

 six heures, quand le dîner rassembla | tout le monde autour de le table de famille, on aurait cru, à l'aisance affectueuse des convives, qu'ils étaient unis par les plus doux liens de la parenté ou de l'amitié. On aurait pu remarquer, tout au plus, sous la bienveillance, un peu de réserve entre George et M™« de Salisî, la nièce de M"** d'Orcley.

M'"'* de Salisi était fort jeune; elle n'avait pas encore vingt-deux ans. Son imagination, quoique chaste, était très-vive, et son cœur très-ardent.

Elle avait la taille svelte, un peu languissante. Les pressentiments baignaient son front et ses tempes. Ses cheveux étaient longs et noirs, son nez délicat, ses yeux bruns, grands et profonds j ses joues pâles, et sa bouche mystérieusement expressive, môme dans le silence. Sa grâce cachait une passion

dormante, dont on ne se rendait pas compte d'abord et que Ton soupçonnait pourtant.

La présence de George, le premier jour et les jours suivants, produisit un changement merveilleux dans M"* de Salisi. Sa beauté éclata du dedans avec une sorte de magnificence. Ses regards eurent une flamme, ses lèvres une âme, sa physionomie un ciel. Elle se transfigura, semblable à ces portraits de femmes qui, malgré leur charme, paraissent d'un prestige douteux, jusqu'à ce qu'ils soient à leur place, jusqu'à ce que le rayon descende sur eux et d'un éclair leur communique la vie.^

Tantôt M""* de Salisi habitait le château de Mariiay avec son mari, et tantôt la maison de Charmon avec sa tante. C'étaient ses deux résidences, situées à une distance de trois quarts de lieue. Soit dans l'une, soit dans l'autre, elle avait une écurie particulière pour deux bêtes favorites qui ne la quittaient ja* mais, non plus que su petite levrette Stella* Ces deux l>êtes étaient une jument et une ânesse«

La jument s'appelait Flamelte« Elle avait

la robe isabelle, la croupe limousine, la queue longue et mobile, les jambes fines, une étoile blanche au poitrail, Tencolure charmante par la souplesse du cou et par le jet de la crinière d'un blond de feu. Ses yeux étaient vifs et doux, un peu sauvages, comme ceux d'un daim ; sa bouche tendre avait été faite pour lécher. En tout, elle avait une tête exquise et une expression moitié d'un chien, moitié d'un faon, qui attirait.

On avait baptisé l'ânesse du nom de Babet.

Elle était giande et robuste. Elle avait le poil roux, et le dos fortement marqué d'une raie noire. Babet était simple, patiente, dévouée , aussi bonne, en un mot, que Flamette était belle. Elle paraissait être sortie toute vivante, avec son air de brebis, des toiles des vieux mattres flamands de la fin du moyen âge«

George étant entré par hasard dans récurie, un petit paysan lui apprit que M"* de Sa-

lisi visitait plusieurs fois par jour ses deux bètes, se plaisait à les caresser, et parcourait souvent avec elles^ surtout avec l'ânesse, les environs.

Elle montait Flamette pour la promenade ; elle ne montait que bien rarement Babet.

Elle s'en allait à pied avec elle et avec le pe* lit paysan, dont c'était la besogne de soigner les bétes et d'accompagner sa maîtresse.

Un malin que l'aube entr'ouvrait le ciel et que la rosée blanchissait les prés, George aperçut, en efiPet, M'^'de Salisi qui descendait le sentier de la vallée dans ce rustique équipage. Elle était à côté de Babet, dont le petit paysan tenait la bride, et qui était bâtée de deux paniers pleins. George suivit un peu de loin celle que, dans son cœur, il nommait déjà Marie. Pour n'être point reconnu, il s'arrêta au coin d'un pâtis marécageux. Une paysanne y gardait trois vaches en filant une quenouille chargée de laine. George vit Ma-

rie qui pénétrait dans une chaumière, puis dans une autre, et qui s'acheminait à une troisième.

— Où va donc ainsi la jeune dame? dit-il à la bergère.

— Où elle va? à son plaisir et à celui du bon Dieu. Elle porte à ceux qui n'ont pas; elle porte le vin, le pain, le petit salé, sans compter le bois^ le grain et l'habillement qu'elle distribue à Marnay et à Charmon.

Elle ajoute de l'argent quand il faut, et tout ça avec un sourire qui brille mieux que l'argent et qui réjouit plus que les provisions. C'est Babet qui marche côte à côte de madame. Allez I cette bête-^là sait ce qu'elle fait. Elle a plus de charité que bien des chrétiens; aussi elle est fêtée partout dans la campagne et aimée du pauvre monde. Madame pourrait mourir que Babet ne manquerait jamais. Les villages la nourriraient plutôt. M. le curé de Broyés en parlait dans son

LA YALLÉE HE GHARMON. 55

prôoe^ dimanche^ à la grandmesse, et disait que Babet ressemble à l'ânesse qui menait en Egypte la sainte Vierge et l'enfant Jésus.

George; saluant de la main la paysanne^ revînt à Charmon. Il s'expliquait maintenant la gaieté habituelle de M*^' de Salisi aux déjeuners. Cette gaieté signifiait : Je suis contente. Il n'y a pas un malheureux autour de Marnay et de Charmon. Toute faim a sa soupe aux châtaignes dans la vallée, et même quelque chose de plus. Je donne le nécessaire à ceux qui ne Font pas, et à ceux qui l'ont, je donne un peu de superflu.

. Touchante gaieté, qui venait de l'âme et qui se communiquait à l'âme !

YII

La rivière Rouge était très-poîssonneuse.

George souhaita d'y pécher. M"« d'Orcley fit donc préparer par Pierre, son domestique de confiance, des filets pour son hôte. Mais, elle, qui craignait la chaleur et la fatigue, se résolut à rester à Charmon. Marie, encore retenue par la prudence, n'osa quitter sa tante, malgré son désir secret d'accompagner les pécheurs.

Elle vit du perron George marcher vers le hangar où les filets étaient suspendus. 11 les

chargea sur son épaule, et, avant de disparaître dans le chemin tournant, il salua tendrement Marie d'un de ces regards qui sont des aveux.

Marie alors rentra pour prendre son ouvrage, et alla s'établir, en compagnie de sa tante, sous les marronniers, l'endroit le plus frais de l'enclos.

Après un silence :

— N'est-ce pas, Marie, dit M"*' d*Orcley, que nos heures passent plus vite depuis l'arrivée de George? Ne te semble-t-il, pas mon enfent?

Marie s'inclina timidement et continua sa broderie.

— Je ne trouve à George qu un défaut, re-* prit M"""* d'Orcley.

— Lequel 7 ma tante.

— C'est de me vieillir. Sa mère est ma plus ancienne amie. Lorsqu'il était petit, que de fois, près d'elle, je l'ai bercé dans mes bras I

o6 LA VALLÉE DE dURMON .

que de fois il s'est endormi sur mon sein !

Maintenant, c'est un homme. Rien ne me plaît comme sa simplicité aisée , son esprit d'aigle et sa familiarité caressante. J'ensuis fière autant que s'il était mon fils. Mais, dismoi, mon enfant, dans ce peu d'instants que George demeura près de nous, l'année dernière, ton mari n'eut-il pas quelque ombrage?

— M. de Salisî, vous le savez, ma tante, est prompt à s'inquiéter ; il est prompt aussi à se calmer.

— Eh bien ! c'est moi qui suis presque jalouse de George. Ne m'enlève-t-il pas sans cesse mon petit Jules?

— Oui, ma tante, mais c'est Tony, votre bon vieux jardinier, qui est le plus irrité. Votre colère n'est rien auprès de la sienne; car, chaque jour, George -donne à Jules les meilleurs fruits de votre verger et les plus jolis dahlias de votre parterre.

M™' d'Orcley regarda sa nièce avec enjoué-

LA VALLÉE DE GHARMOlt. S7

ment. Toutes deux causaient sous les marronniers. M"*' d'Oreley, couchée dans un long fauteuil, avait une attitude d'indolence. Quoi* qu'elle ne fût plus jeune, elle était toujours belle, mais d'une beauté maladive et fati« guée. Sa physionomie était encore charmante, et, l'on eût dit, par moments, que l'âme d'un ange brillait dans ses yeux ou souriait sur ses lèvres. Pieuse et induis gente, perdue dans la région des songes ascétiques, elle avait traversé le monde sans l'observer ; elle en avait souffert sans le connaître. L'âge ne l'avait point instruite, et son inexpérience était complète. Marie, assise aux pieds de sa tante, sur un coussin, avait laissé retomber sa broderie.

Jusque-là son isolement l'avait préservée de l'amour. Unie malgré elle à M. de Salisi, sa vie avait été triste. Mais George était survenu, et voilà qu'une émotion nouvelle s'était emparée de Marie; voilà qu'un trouble

38 LA YAUJE DS GfiARMOM.

adorable s'était éveillé dans son cœur. Dès que le courrier arriva, elle saisit une lettre sur laquelle se fixa toute son attention.

— Une lettre de mon mari à vous, dit-elle à sa tante, en rompant le cachet. Elle était d'une pâleur mortelle et d'une anxiété inexprimable, pendant que M"* d'Orcley lisait les lignes qui lui étaient adressées. Enfin M"*d'Orcley reprit:

— M. de Salisi m'annonce une autre chasse, il no reviendra que dans quinze jours.

Âh! sans oser se Tavouer, Marie ressentit une joie secrète. Ses joues retrouvèrent leur fraîcheur, ses yeux brillèrent d'un doux éclat, et toutes ses fibres palpitèrent de plaisir et de confusion.

Elle éprouva le besoin de marcher , et comme elle faisait une seconde fois le tour des parterres, le vieux jardinier lui présenta un carnet qu'il avait ramassé dans une de ses plates-bandes.

U VALLÉE DE CHAEIION. 39

Marie reçut le carnet et continua sa promenade. Le petit livre de maroquin, dont le ressort avait été heurté en tombanti s'ouvrit tout seul. Il ne contenait qu'une rose blanche habilement fixée à une page de satin. Au bas de la page on lisait : Charmon^ 17 octobre 183.; puis le double chiffre entrelacé de Marie et de George.

Marie fut inondée de bonheur. Cette fleur était celle qu'elle avait détachée de son sein Tannée précédente et qu'elle avait donnée à George^ d'un premier mouvement^ la veille de son départ.

Cette preuve inattendue que le hasard lui envoyait remplit sa poitrine comme d'une bouffée de parfum.

Marie se glissa dans le salon, déposa furtivement le carnet sur une table, et retourna auprès de sa tante.

A peine était-elle assise, qu'une petite voix s'écria soudain :

— Quelleheureuse pêchel Anguilles, truites, brochets, je crois que nous avons dépeuplé la rivière. Venez, venez donc voir tous les poissons que nous avons pris, George et moi !

Et le petit Jules entraîna sa mère. Marie se disposait à les suivre et s'élançait déjà, lorsque George, qui s'était approché entre les marronniers, lui saisit la main qu'il pressa en Taidant à se relever. Marie s'appuya tout émue sur le bras de George. Ils s'éloignèrent lentement à travers les arbres, dans la direction de la maison où les précédait M"® d'Orcley.

Quand M*"* de Salisi eut admiré, au gré de Jules^ la pêche de la journée, elle descendit au jardin avec George. Ils s'y promenèrent quelques instants avant le diner.

Le soleil brillait moins ardent, les ombres s'allongeaient un peu, et les hauts sommets, se détachant sur un fond d'or, nageaient majestueusement dans une vapeur bleuâtre.

42 LA VALLÉE DE GHARtfON.

— Quels beaux lieux ! s'écria George.

— Vous avez donc, reprit M"^ de Salisi, un goût bien vif pour nos montagnes^ nos grands bois et nos ruines ?

— Je 1 avoue, je respire mieux au sein de cette puissante nature. Ce pays d'Autun est le plus druidique de la terre. Ah ! le bonheur serait d'habiter quelque coin écarté de ces forêts.

— Oui, n'est-ce pas ? parmi les légendes de nos nourrices et les apparitions des temps anciens.

— Il est vrai, dit George, que des fantômes peuplent ces retraites sauvages. Depuis que je suis ici, chaque soir, je crois apercevoir dans les crépuscules des troupes de druides tout vêttis de lin. Ils errent çà et là, entre les hêtres et les châtaigniers gigantesques; puis ils s'asseyent pour méditer i^ur l'immortalité au bord des eaux courantes, ou bien ils s'agenouillent pour prier le

Dieu unique devant leurs autels de pierre.

— Ces hommes terribles m'effrayent y dit M"*** de Salisi ; j'aime mieux penser à la Velléda de nos traditions autunoises. Quelle grâce dans cette fille de la Gaule, lorsque, sortant du brouillard des forêts sacrées, elle s'avance avec sa tunique blanche, sa ceinture de feuilles de chêne, sa gerbe de gui, sa faucille de prêtresse et sa couronne de verveine nouée autour de la tête I

— Et pourtant, dit George en soupirant, ce n'est pas elle que je Yois, ce n'est pas elle qui m'adoucit ces rudes horizons.

— Qui est-ce alors î dit M"* de Salisi en baissant les yeux.

— C'est une autre femme, chère Marie, poursuivit George, c'est vous, sans que vous le sachiez peut-être. Vous êtes le charme de cet âpre pays ; vous êtes la poésie et comme le sourire de ces sévères solitudes.

Et M"* de Salisi devint toute rêveuse ; et la

44 U VALLÉE DE GHARMON.

cloche du dinei% qui sonna tout à coup» ii'in<terrompit que la convei'sation des lèvres:

celle du cœur continua.

Depuis cet entretien» George fut enivré.

Une sorte de mirage flotta autour de lui. Ce mirage naissait d'un geste ^ d'une attitude, d'un mot de M"* de Salisi, d'un rayonnement de ses longs cils, d'un pli de sa robe, d'un de ses pas sur l'herbe, du moindre signe, du moindre parfum, du moindre souvenir d'elle.

Tout le jour, cet enchantement transportait George. Il décroissait, mais il ne cessait pas entièrement dans le sommeil , qui en était comme le reflet voilé. La nuit même

46 LA VALLÉE T)E CHARMON.

était encore traversée par les plus doux songes.

Le mirage se renouvelait au réveil avec une intensité, avec un redoublement que rien ne peut exprimer. Et un seul de ces réveils de George à Charmon, entre ses rideaux bleus, tandis que, par l'imagination, il ressuscitait Marie des ténèbres du rêve, et qi^'elle en sortait radieuse, aux humides splendeurs de l'aurore, au chant des merles, au frissonnement des fayards, aux bêlements qui s'élevaient des étables, aux mugissements qui arrivaient des prairies; — oui, un seul de ces réveils valait mieux dans sa minute que toute une vie d'ambition ou de gloire; car il contenait un amour, ce bien suprême, ce miracle, dont le foudroiement délicieux et sublime fait d'un homme plus qu'un homme, —-presque un dieu !

George proOta de son voyage dans rAutu^ nois pour visîler un voisin de M"*' d'Orcley. Ce voisin mystérieux ne voyait personne, lorsqu'il habitait sa campagne de Bourgogne^ située à deux lieues de Cliarmou. Il imprimait une sorte de terreur d'opinion par le rôle qu'il avait joué à la Convention nationale. Dans tout le pays, on ne l'appelait que le Régicide. U sera désigné ici sous le nom de Yendel, le

nom de sa mère, son nom véritable appartenant à l'histoire.

II avait un fils, Edmond***, le pamphlétaire le plus ardent de la presse révolutionnaire et l'ami le plus dévoué de George.

Marie et le petit Jules accompagnèrent George quelques minutes, lorsqu'il partit pour cette visite.

Tout en causant, ils s'avancèrent jusqu'à la pêcherie, dont les eaux dormaient immobiles sous l'ombre des mélèzes et des trembles. Les herbes des rives soulevaient leur verte crinière et retombaient .échevelées au milieu des marguerites et des boutons d'or.

Des papillons volaient ça et là, se posaient sur les fleurs, reprenaient leur essor, et dans leurs tourbillonnements décrivaient mille cercles radieux. Avec plus de grâce encore, des demoiselles, toutes vêtues de rubis et de diamants, déployaient leurs antepnes ausi eib de soie, leurs longues ailes

LA TAUÉE DE CHARMOIS. 49

de crêpe et leurs anneaux de pourpre, d'éme* raude et d'azur. Petits mondes lumineux lan« césavectant d'autresii traversl' espace! George et Marie, dans une sorte d'éblouissement, suivaient du même regard ces délicates créatures de l'air.

— Que j'aime cette retraite 1 dit Marie, Et vous la quittez!

Et comme George faisait un mouvement pour revenir sur ses pas.

— Non, non>' dit-elle, vous vous devez à l'amitié. Je vous donne ce jour, ajouta-t-elle avec un geste de tendre regret, puis elle s'éloigna avec Jules en soupirant.

George se retourna pour la voir. Il s'élança ensuite sur le grand saule recourbé et y resta suspendu au-dessus de la pêcherie, afin de l'apercevoir encore. Quand elle eut disparu, il se laissa glisser à terre. Une douce ardeur d'amour le ravissait.

Il marcha plus d'une heure vers le domaine

50 LA VALLÉE DE GHARMOIf.

de M. Yondel. Il y fut accueilli par Edmond, avec celte joie que ressentent les solitaires à Taspect d'un ami.

Le conventionel était absent, l^es affaires ravalent rappelé aux environs de Paris. Ëd^ mond était demeuré seul. C'était un journa* liste plein de feu, qui se reposait de ses fatigues et de sa passion dans la campagne de son père. Après avoir embrassé George, il entama une discussion {jolilique. Il y avait des semaines qu il n'avait parlée il s'en dédommagea en attaquant les gouvernements et en maudissant la société.

— Anathème sur elle ! s'écria-t-il, jusqu'à ce qu'elle ait fait disparaître les pauvres de son sein.

— Utopiste ! répondit GeorgOé Puisque la richesse et la pauvreté sont des faits nécessaireS) indestructibles, sache les admettre.

Puisque la société est l'œuvre de Dieu, ne cherche pas à la briser sous ta main d'homme.

LA VAIiLÉË DE CHARMOM. 51

Tu succomberais à la peine. Â côté de ta fière théorie des droits, il faudrait formuler la sainte théorie des devoirs. Il faudrait allu-^ mer dans U cœur du riche Tamour du pauvre, et dans le cœur dû pauvre l'espérance d'une vie meilleure. Car, ce gouffre qui t'a donné le vertige, ce gouffre de douleur où le peuple expire, il n'y a que l'Évangile, c'est-àdire la résignation du pauvre et la charité du riche pour le comfcler. Calme-toi donc, et pacifie-toi.

Les deux amis s'entretinrent longtemps, toujours étroitement unis par l'affection , quoique divisés par la controverse. Il était fort lard lorsque George se sépara d'Edmond.

Après une heure de marche, il frappait doucement à la porle de M"* d'Orcley. Les volets élaient fermés, les flambeaux éteints, et rien ne troublait le silence universel, que do rares aboiements de chiens dans la campagne.

Avant de franchir le seuil de la maison, George

remarqua une petite fenêtre éclairée des lueurs d^une bougie qui brûlait dans la chambre de Marie. Il en éprouva une joie profonde. Marie ne dormait paS; elle veillait et pensait à lui.

—Vous êtes bien pâle, George, seriez-vous malade?

<— NoDj chère Marie, je ne suis pas malade, mais je souffre un peu. C'est une vieille habitude. Le grand air me guérira; car nous ferons ce matin, si vous le voulez, cette promenade sur Teau dont vous vous réjouissiez tant et que nous avons trop ajournée.

— Une promenade sur Feaul s'écria Jules, j'en serai, moi, n'est-ce pas, ma bonne Marie?

— Oui, mon enfant.

— Nous allons nous embarquersur Télang.

ma tante, dit Marie à M"* d'Orcley qui les rejoignait en ce moment; confiez-nous Jules, je vous en prie.

— Puisque George est avec vous, j'y consens, répondit M"" d'Orcley après quelque hésitation, et même je te promets d'être tranquille.

— Quelle joie ! quelle joie! s*écria de nouveau Jules en s' élançant pour embrasser sa mère. Et Stella viendrait-elle? Oh! laisse-la venir, Marie, elle sera si contente!

— Eh bien ! qu'elle vienne.

— Stella, Stella, cria Jules ; et la levrette accourut plus légère qu'une gazelle, tandis que George mettait sur son bras le manteau de Marie et le sien.

— Je prends mes précautions, dit-il ; Tair est lourd, le ciel est voilé ; nous aurons beau temps, je crois, mais à tout hasard, il faut être prêts.

Ils partirent. George et Marie marchaient lentement. Jules et Stella couraient devant eux, franchissaient les haies, et grimpaient tour à tour les deux versants du chemin.

— Nous sommes presque arrivés, dit George. Je vois déjà Télang blêmir à travers les arbres*

Ils eurent bientôt pénétré jusqu'au bord.

La vase y croupissait. Mille plantes marécageuses y croissaient çà et là. Sous un ciel plombé dormaient les eaux livides de l'étang. De grandes herbes, des frênes encore verts, des saules pleureurs y bai-gnaientleur pied, y projetaient leur ombre.

Pas un oiseau ne chantait dans les futaies voisines. Pas un canard sauvage, pas une sarcelle ne remuait parmi les joncs, pas un héron voyageur ne blanchissait avec l'écume de la rive dans les roseaux. Tout cet horizon était morne, muet, immobile, et rien n'est comparable à l'infinie tristesse qu'il exhalait.

George détacha la barque du pieu qui la retenait. Il y plaça Jules à côté de Stella, fit asseoir Marie, et s'élançant à l'arrière, il rama vivement vers le milieu de l'eau. Dès qu'ils furent en plein étang, George ralentit ses efforts et la barque se balança mollement sur la vague. C'était un charmant coup d'œil, que Jules blotti près de la petite levrette dans un repos profond qui ressemblait au sommeil.

Tout le corps de Stella s'arrondissait en une courbure gracieuse terminée par son museau qui s'allongeait assoupi entre sa cuisse et sa queue. George montra du doigt ce tableau à Marie. Elle sourit. Mais reprenant aussitôt une expression sérieuse où se trahissait Fin* quiétude, elle dit :

— Que ce lieu me paraît lugubre aujourd'hui ! Je le reconnais à peine. On le croirait enseveli dans un linceul. Je ne sais, mais j'ai l'âme pleine de pressentiments sinistres. Je suis toute troublée en moi-même.

Je n'ai que trop raison de craindre^ ajoutât-elle en regardant George. Mon ami, je suis sûre que vous souffrez.

George, faisant un effort sur lui-même :

— Ne savez-vous pas mon histoire? depuis dix ans j'ai beaucoup souffert, toujours seul et plus accablé peut-être de Tisolement que du mal même. Car, c'est une cruelle peine, Marie, de ne pas sentir dans les angoisses poignantes le frémissement d'une main aimée.

Cette peine, je nel'ai plus. Rassurez-vous donc. La douleur du reste a cédé depuis un instant; maintenant je suis bien. Et il ajouta d'une voix vibrante: — Merci de votre bonté, merci.

Marie ne put répondre, mais la joie illumina tous ses traits.

— Marie, que vous êtes belle !

-^ Non, je suis heureuse. Puisque vous ne souffrez pas, qu'ai-je à souhaiter de plus? Cette nature tout à l'heure si sombre et si funèbre n'a plus qu'un voile de mélan-

colie, et du fond de son recueillement elle semble me sourire. George, ajouta-t-elle avec gaieté, n'apercevez-vous pas celte truite dont les écailles luisantes sont semées d'étoiles rouges et noires : ne dirait-on pas que c'est pour me faire fête qu'elle nage si près de notre aviron? Oh ! voyez aussi cette gentille bergeronnette qui badine sur le nénufar. Comme elle est folle et joueuse ! Comme elle sautille do feuille en feuille ! La voilà qui s'enfonce, elle va se noyer. Mais non, elle se redresse sur ses petites pattes. Elle s'envole, elle est sauvée.

George était vivement touché du bonheur de Marie. Une même émotion le berçait et l'enivrait, lorsqu'un coup de vent rapide déchira l'étang. La vague rejaillit jusque sur la barque, réveilla Jules, et mouilla les cheveux de Marie.

— Voici l'orage, je ne le croyais pas si proche, dit George,

En quelques jninutes, l'étang devînt telle-

inent houleux, que la barque était emportée comme une feuille à sa surface. Deux fois elle avait menacé de sombrer. La terreur se peignait sur les traits de Marie et de Jules. George, tout en ramant, sentant le besoin de les distraire de leur propre danger, leur cria :

— Il n'y a pas le moindre péril ; seulement, si vous voulez que Stella ne saute pas dans l'étang, veillez sur elle.

Ce qu'avait prévu George, arriva. Jules et Marie ne s'occupèrent plus que de la petite levrette, dont tout le corps tremblait de peur et de froid. George ramait, ramait toujours.

Enfin lorsqu'il se crut assez près de la rive :

— Voilà le port, s'écria-t-il, et saisissant la chaîne de la barque, il s'élança.

Le bond fut si vif, qu'en touchant terre, George^ laissant échapper la chaîne, courut sans pouvoir s' arrêter jusqu'à la haie de la chaussée. 11 se retourna brusquement et vit la barque ballottée sans pilote sur l'étang.

Marie et Jules étaient frappés d'épouvante.

— Du courage I mes enfants, je vais vous secourir. Et, jetant son habit, il se précipita. Marie prit l'aviron et le lui tendit. Malgré sa souplesse, George nageait avec peine.

L'écume des bords couvrait tellement son visage et les flots étaient si troublés, qu'il ne voyait rien. Il s'élançait par moments et se rapprochait ainsi plus vite de la barque. Dans un de ses eflForts, il se heurta le front contre l'aviron qu'il n'apercevait pas. Etourdi du coup, il disparut sous l'eau. Alors un cri perçant, un cri de désespoir traversa l'étang et pénétra jusqu'au cœur de George.

G était Marie qui l'avait poussé. Ce cri le ranima. 11 fit un énergique effort et reparut à la surface. Il n'était plus qu'à peu de distance de la barque. En quelques brasses il l'atteignit. Lorsqu'il souleva la main pour y monter, ce fut une autre main qu'il trouva, une main fébrile qui l'attirait.

LA TALLÉE DE GHARMON. 01

— Marie, calmez-vous ; dans trois minutes, nous serons sur la chaussée.

Et ramant de nouveau, de nouveau il s'élança; mais cette fois il ne lâcha plus la chaîne, et Marie, Jules et Stella débarquèrent enfin.

Le vent était un peu tombé. De rares et larges gouttes de pluie battaient déjà les feuilles des arbres et la poudre du chemin.

— n ne fautpas nous arrêter sous ces grands châtaigniers, dit Marie à George, dont les cheveux et les vêtements ruisselaient, il nous faut retourner à la maison. Il y aurait imprudence pour vous à rester en repos. Cher George, je vous en supplie, retournons tous et sans retard ; nous pouvons bien braver la pluie, quand vous venez* d aflFronter la mort pour nous.

George jetait autour de lui de rapides regards et cherchait à s'orienter. Il sortit sou«

62 LA VAU.ÉB DE CHARMON.

dain de son in décision^ et montrant du doigt un étroit sentier :

— C'est par là qu'il faut me suivre, dit-il à Marie en doublant le pas. Je vais vous déposer en un lieu sûr , et moi je gagnerai la chaumière la plus voisine. Je suis connu des paysans qui l'habitent. Là je changerai de vêtements, je me réchaufferai près d'un bon feu, et, quand la bourrasque aura passé, je reviendrai vous trouver. Voilà mon plan, Marie, acceptez-le, je vous en conjure. Ne me refusez pas. Songez d'ailleurs que vous n'êtes pas seule et que Jules vous est confié.

Marie suivit George.

— Nous voici arrivés, et il était temps, s'écria-t-il, car la pluie aura bientôt percé les arbres, et dans un instant elle tombera par torrents.

Tout en parlant, il foulait la verveine et le serpolet, il relevait les branches de mûrier et

de jasmin sauvage^ il écartait les lianes Innombrables qui fermaient l'entrée d'une petite caverne. Il y établit Jules et Marie en disant :

— Soyez tranquilles ici. Avant une heure je serai de retour.

Il partit au pas de course. L'orage éclata, le ciel a'ouvrit. Ce notait pas une pluie, c* était une trombe. George ne marchait pas, il nageait comme dans Tétang. Il ne pouvait songer à s'arrêter; car où trouver un abriî Et puis, trempé comme il Tétait, le plus court repos aurait suffi pour le glacer. Il continua donc jusqu'à la maison qu'il cherchait. Il entra sans frapper, en disant :

— Mes amis, du feu et des vêtements, j'en ai bien besoin.

— Pauvre malheureux ! dit une vieille qui priait près d'un cierge, il est mouillé jusqu'aux os, et faisant dévotement le signe de la croix, elle se releva.

— Oh ! mais c'est M. George. Donne,

Jacques^ donne vite tes habits du dimanchOt et^ moi, je vais faire du feu.

Prenant alors à droite de la cheminée quel* ques fagots de sarment, elle les jeta dans l'âtre. Us s'enflammèrent aussitôt en pétillant et répandirent une vive chaleur qui ranima George. Il changea de vêtements pendant que la vieille recouvrait une petite table d'une nappe bien blanche sur laquelle elle plaçait une bouteille, du fromage et du pain de seigle. George n'accepta qu'un verre de vin qu'il trouva délicieux.

— Mes amis, on dirait que l'orage se calme.

— Oui, monsieur, répondit Jacques.

— Alors, il faut que je vous quitte ; demain je reviendrai vous apporter ces vêtements et vous remercier.

George, malgré les instances de ses bons et simples hôtes, courut à la caverne. Elle fut grande la joie des pauvres reclus, quand une voix leur cria parmi les lianes :

— Eh bien, comment êtes -vous ? me reconnaîtrez-vous sous mon nouveau costume ?

Marie s'élança la première et vint se suspendre au bras de George qu^elle serra fortement. Elle ne pouvait parler.

— Tu as bien fait de ne pas tarder davantage, disait le petit Jules en élevant la tête du milieu des ronces où il frayait un passage à sa levrette chérie, tu as bien fait, George, de nous rejoindre, car Marie pleurait de frayeur en t' attendant. Moi, je suis bien aise de te revoir, mais je n'ai pas versé une larme.

— Oh ! toi, c'est que tu es un homme, reprit George en souriant.

— Marchons^ vite pour rassurer ma tante, dit Marie en pressant doucement George.

Ils retournèrent en silence. Marie tout éperdue ne trouvait que George au fond de son cœur et de sa pensée. Gomme il savait sortir de la rêverie l Comme il était prompt dans

l'action ! Comme sa résolution était rapide, décisive ! Cet homme dont le charme la séduisaity comme il était capable de la protéger et de la défendre ! C'était* un point de vue nouveau sous lequel George lui apparaissait, et l'amour de Marie s'en exaltait encore.

Quand ils arrivèrent, M"' d'Orcley ne pouvait plus réprimer ses douloureuses inquiétudes et s'y livrait tout entière. Jules et Marie se précipitèrent dans ses bras, lui racontant tous les deux ensemble leurs aventures de la journée, pendant que George se jetait tout épuisé sur un canapé.

— Pourquoi donc étiez-vous, malgré votre promesse, si inquiète hier? disait George à M~* d'Orcley.

— Parce que vous tardiez trop à revenir, qu'il y avait un orage, et que tout ce que j'aîme le mieux était avec vous dans cette petite barque si facile à chavirer.

— Et puis aussi, ma tante, dit Marie, un souvenir sinistre se rattache pour vous a cet étang.

68 LA YALLÉE DE GHARMON.

— Quel est ce souvenir? reprit George.

— Je ne me le retrace pas à moi-même sans douleur et sans effroi^ réponditM""" d'Orcley.

n y avait dans ce pays, à une lieue de Gharmon, une belle jeune fille qui était petite-nièce de M. Yendel; elle s'appelait Annette. Elle fut aimée du frère de votre ami Louis deGhégar.Pour son malheur, elle l'aima à son tour.

La [famille patricienne des Ghégar s'opposa avec hauteur à ce mariage. La pauvre Annette repoussée par cette famille orgueilleuse, mais entraînée vers son amant par son cœur, craignît de succomber aux séductions du jeune homme et au vertige de sa propre passion. Ne pouvant être la femme de celui qu'elle adorait et ne voulant pas être sa maîtresse, elle fléchit au désespoir. Elle m'écrivit qu'elle allaît se noyer dans l'étang.

Elle me suppliait de défendre sa mémoire

h\ VALLÉE DE GHARMON. 69

auprès du monde par mon affection, et son âme auprès de Dieu par mes prières.

A la lecture de cette lettre, je fis mettre en toute hâte le cheval à la voiture* Je courus à l'étang bien accompagnée.

11 était trop tard.

Nous ne vîmes que la surface terne des flots, quelques touffes de roseaux par intervalles, et çà et là des flocons d'écume. Un signe terrible nous avertit seulement du sort de la pauvre Ânnette. Un petit châle rose de crêpe de Chine et son chapeau noué par les rubans aux branches du grand aune se balançaient au gré du vent.

Trois hommes se jetèrent dans une barque. Mais l'étang n'avait conservé en se refermant aucune trace de la jeune fille.

Elle était ensevelie sous la vague. On délibéra. Deux des pécheurs de la barque allaient plonger afin de ramener la jeune fille à la clarté du jour, lorsqu'à un endroit pro-

fondy près de Taune, Tétang frémit et bouillonna. spectacle funèbre et louchant ! C'était le corps d'Ânnette qui remontait. Elle était toute yétuede blanc. Sa main droite était posée sur son cœur. Ses traits avaient conservé sous une pâleur de mort une angélique beauté. On eût dit qu'elle était la fée endormie des eaux et qu'elle flottait en rêvant parmi les joncs et les fleurs. Les hommes qui dirigeaient la barque s'étant approchés d'Annette la soulevèrent, et l'attirèrent à eux pour la transporter à terre. Je n'oublierai jamais ce moment. La tête de la jeune flUe parut s'animer un peu, ses vêtements de neige et ses boucles blondes s'égouttèrent. Ses cheveux épars, tout ruisselants de lumière et d'eau, étincelèrent sous un rayon de soleil et se réfléchirent en une teinte d'or sur le miroir plonibé de Tétang. Je m'évanouis.

La pauvre Ânnette heureusement était orpheline. Elle vivait avec une parente que j'ai-

dai pieusement dans les derniers devoirs qui furent rendus à notre jeune amie. Malgré Fabsence du clergé, tous les villages accoururent à ses funérailles et la pleurèrent. Son amant voyagea et se consola vite. La famille de Chégarne dissimula pas son indifférence.

M.Yendel et son fils Edmond, qui étaient à Paris, furent désolés et redoublèrent de haine contre la noblesse. Moi seule et la cousine chez qui elle demeurait, nous parlons encore avec larmes de cette charmante Ànnette, si tragiquement enlevée à notre tendresse.

— Je comprends maintenant, dit George, vos appréhensions d'hier et votre horreur de cet étang. Àh ! quelle histoire émouvante !

— Peu de femmes se noient d'amour^ dit Marie à voix si basse qu'elle ne fut entendue que de George, mais beaucoup en meurent.

xin

La maison de M"" d'Orcley dominait la vallée de Charmon. Cette vallée était traversée par un courant voilé sous les longues herbes des bords. Enveloppée d'ombre, de fraîcheur et de silence, elle se creusait en un vaste bassin dont les versants étaient semés de grands bois de châtaigniers. C'est là que George oubliait le temps. Il faisait tout son univers de cet étroit espace. Il vivait dans cet horizon borné, heureux du bonheur que lui apportait chaque jour, sans s'inquiéter que

le monde et Tavenir fussent au delà. Toutefoisy en de rares moments, il s'avouait qu'il ne lui était plus permis de rester près de celle qu'il aimait uniquement. De cruelles convenances s'y opposaient. M. de Salisi ne devait pas tarder à revenir, et toute l'âme de George se révoltait à cette pensée. Mais la considération la plus puissante sur George était pleine d'une exquise délicatesse. Il se méfiait de lui. Jusqu'ici sa passion pour Marie avait été pure et désintéressée. Leur chaste intimité avait toute l'innocence des liens de famille et tout le charme de l'amour. George craignait l'entraînement de l'occasion, qui pouvait être si funeste à Marie. Comme une glace qu'aucun souffle n'a ternie, leur affection n'était effleurée d'aucun remords, ni même d'aucun regret. Il désirait la prései'ver jusqu'à la fin. Il voulait qu'elle demeurât sacrée dans le cœur de Marie. Douce et sainte pudeur de l'amour, plus tard peut-être vous serez vain-

74 LA VAIXÉË PE CHABHON.

eue par la passion, mais rien vaudra-t-il jamais vos rêves obscurs, vos pressentiments inexprimables, votre poésie virginale et votre mystère profond? C'est dans un de ces instants de scrupuleuse tendresse que Geoi^e osa parler de son départ. Marie, hélas! en fixa le jour.

Le matin de ce jour fatal, George se leva tout brisé de sa nuit. Il n'avait pu dormir. 11 avait tourné et retourne sa tête brûlante sur son chevet, sans trouver une minute de repos. Après avoir fait pêle-mêle son sac de voyage, il tria parmi ses papiers quelques notes rapides sur la Suisse. Ces notes composaient un petit journal dont Marie avait parcouru les pages avec intérêt. George y ajouta de pénétrantes paroles d'adieu, et l'emporta avec lui.

Il traversa la cour, la chenevîère, et, par des allées sinueuses, il gagna le lieu le plus abrité de l'enclos. Là, dans renfoncement.

LA VALLÊ£ DE GHARMO». 75

sur un banc de verdure, au milieu des branches et des fleurs^ une femme était assise immobile. Celait Marie. Ses grands cheveux mal noués pendaient à demi sur ses épaules, son visage exprimait l'abattement; et l'on voyait bien que ses yeux, au lieu de se fermer da*tis le sommeil, avaient beaucoup pleuré. Au léger bruit que fit George, elle tressaillit.

— Est-ce vous, mon ami î Venez donc» ah I venez. Dites-moi de ces mots que vous seul savez dire. Car j'ai beau sentir qu'il faut nous séparer, je suis au désespoir.

— Chère Marie, calmez-vous, nous nous reverrons.

— Tenez, George, rien que votre présence me fait du bien. Parlez-moi ou ne me parlez pas, que m'importe ! si vous êtes là, que mes yeux puissent vous voir et que ma main puisse vous toucher. En vous attendant, j'ai tressé pour vous cette boucle de

7G Lk TALLÉB DE CHABHON.

cheveux. C'est une partie de moi-même, gardez-la comme un souvenir.

— Merci. Jamais cette boucle ne quittera mon sein. Moi, je vous apporte ce journal sur la Suisse que vous m'avez demandé. A travers les feuillets, vous trouverez toutes sortes de plantes que j'ai trempées dans leau. des lacs. Maintenant ces plantes sont flétries, moins flétries pourtant que ne l'était mon cœur, avant de vous aimer, ô Marie.

— Ah l mon ami, que votre journal, que vos paroles me font de bien I

George, sans répondre, attira doucement Marie et la serra sur sa poitrine. Elle se laissa glisser sur l'herbe aux pieds de George et pencha la tète sur les genoux de son ami. £t George passant sa main à travers les cheveux de Marie, lui disait avec un énergique accent: Je vous aime, je vous aime.

— George 1 s'écria Marie. Et George, la soulevant, la serra de nouveau d'une étreinte

si passionnée, que Marie poussa un cri de détresse, un gémissement étouffé. George, réprimant ses fougueux transports, dégagea Marie et s'élança loin d'elle.

— Pardonnez-moi, s'écria-t-il, je serai plus sage, nous avons besoin de toutes nos forces, et Tattendrissement ne nous vaut rien.

Elle lui tendit la main, et tous deux reprirent la direction de la maison.

Au détour du bois , ils rencontrèrent M"*' d'Orcley qui venait au-devant d'eux.

-—George, un domestique portera d'avance votre bagage. Vous, vous irez seul. Vous pourrez ainsi rester quelques moments de plus avec nous. Vous monterez Flamette jusqu'à la ville, d'oii vous partirez avec le courrier, pour prendre, à quelques lieues plus loin, la diligence de Paris. C'est là, c'est à Paris que nous nous rejoindrons. Nous y serons à la fin de l'hiver. Je confierai Jules à ma sœur, et j'irai voir ma pauvre amie,

78 LA TALLÉB DE GHARMON.

M"* Ralnave^ dont la santé est si chancelante. Je vous charge de le lui dire.

George sinclina, tandis que la physionomie de Marie exprimait la plus vive reconnais** sance. Après une promenade assez longue dans les jardins, George proposa de rentrer.

Le temps n'était pas froid, il était au contraire étouffant et lourd. Le ciel était gris et terne, moins sombre pourtant que leurs âmes à tous. Revenue au salon, Marie s'assit et demeura comme anéantie sous le poids d'une pensée. M"' d'Orcley se plaça à côté d'elle, et sa figure était pleine de sollicitude et de bonté. Pour George, il changeait de contenance à chaque minute, il passait d'une chaise sur un fauteuil, d'un fauteuil sur un canapé, puis il se relevait et marchait lentement sur le tapis. C'était la première fois que la conversation languissait. Elle se traînait sur des sujets insignifiants et se brisait à chaque instant pour ne se renouer qu'avec peine*

Les heures tombaient sur ces poitrines gonflées de soupirs, elles tombaient glacées et pesantes. Elles accablaient, elles oppressaient. George, se dérobant le premier à cette situation violente, ordonna de seller Flamette et de la lui amener sous les fenêtres du salon. Quand Marie entendit sa jument qui hennis-^ sait, elle se leva brusquement et s'appuya sur George pour sortir. George embrassa Jules et M'^^d'Orcley, il pressa Marie dans une tendre angoisse :

— Adieu, lui dit-il, adieu.

Et montant Flamette, il partit.

Au bout de Tavenue, il s'arrêta. La levrette Tavâit suivi. M"** d'Orcley, Jules et Marie étaient fixés à la même place où il les avait quittés. Encore une fois, il leur fit un salut du geste; encore une foîs^ il leur jeta un cri d'adieu, et disparut. Adieu, adieu, mot terrible ! Adieu pour des mois, adieu pour des années, adieu pour toujours.

George avait déjà prononcé, sous toutes ces formes, ce mot qui lui brûlait le cœur et qui répondait au dedans de lui à toutes les nuances de la douleur, depuis la tristesse jusqu'au désespoir.

Et ce mot résonnait lugubrement à l'oreille de George, qui précipitait sa rapide jument et l'aiguillonnait sans cesse. Peu à peu il ralentit sa course.

— Pauvre Flamette, s'écrîa-t-il , je suis bien cruel pour toi.

Et la flattant, il la modéra de plus en plus. Il n'obéissait pas seulement à sa pitié pour elle, une pensée s'était glissée dans son cœur.

— Si je prenais le sentier qui côtoie l'en'clos, se disait-il, peut-être reverrais-je Marie, peut-être entendrais«je le frôlement de sa robe dans les ronces, peut-être apercevrais-je les boucles de sa chevelure à travers la ramée !

Tout au moins saluerais-je de loin sa chambre!

Cette pensée devint si forte que George y

céda. Il rebroussa chemiD et lâcha la bride à Flamette. Il atteignit bientôt le sentier. Quel charaie amer pour lui de se retrouver au milieu de ses souvenirs ! Le ciel était toujours sans lumière, mais il était moins voilé. Des troupes de petits oiseaux chantaient et sautillaient le long de la haie* George découvrit enfin la maison. Le cœur lui battit, il s'arrêta. Ses yeux errèrent longtemps sans rien voir. 11 avançait encore tout découragé, lorsqu'^il reconnut, ô surprise ! ô bonheur!

Marie, elle-même, assise dans un fourré, sur un amas de feuilles mortes. Le journal de George était posé près d'elle. Elle venait de lire les pages d'amour et d'adieu qu'il y avait tracées. Sa tête s'était penchée sur ses mains que soutenaient ses genoux. Ses beaux cheveux, mal retenus, s'étaient dénoués et couvraient de leurs ondes noires ses épaules et son cou. Elle paraissait ensevelie dans sa peine. Sa chère petite Stella la sollicitait d'une

83 LA YALLÊIS DE CHAlUION.

patte amicale, et semblait humiliée de ne pouvoir attirer un seul instant Fattention de sa maîtresse. George contempla longtemps Marie. Plus d'une fois il fut tenté de l'appeler^ de se précipiter dans ses bras, de la presser sur son sein ; mais il craignit do renouveler de trop poignants adieux. Un moment la tentation fut si forte^ qu'il s'y déroba par la fuite.

George avait encore devant lui plus d'une heure de jour, lorsqu'il entra par le versant oriental dans la grande forôt qu'il connaissait si bien. Elle était magnifique, non plus de silence et de repos y mais d'agitation et de bruit. Elle retentissait du tumulte d'une chasse. Rien n'était animé comme les voix confuses des chasseurs qui ralliaient ou qui excitaient leurs meutes ; rien n'était superbe

comme les fanfares du cor d'une harmonie si triomphale et si fière. II n'en sonnait pas mieux dans les bois de Shervood, lehardi braconnier, Tintrépide outlaw Robin-Hood, ce roi de tout un cycle de poésie. George se laissait un peu distraire à ce mouvant tableau. Soudain il vit accourir, bride abattue, un chasseur qui poursuivait un pauvre chevreuil tout haletant. Le chasseur et George échangèrent rapidement un regard, comme un éclair succède à un éclair dans un orage. Le chasseur fut près de s'arrêter, mais, emporté par son ardeur, il continua de relancer sa proie. Le chevreuil épuisé se tapit à la fin dans de hautes broussailles, au sein des roches sauvages où se cachent les loups, où sifflent les vipères. C'est là que le chasseur, sautant à terre, lui plongea dans le flanc son couteau de chasse jusqu'à la garde. Mais le cri de hallali n'était point sorti de sa poitrine. Dans ce recoin du bois, au milieu de ce repaire de bêtes fauves, sous

cette ombre épaisse et noire, une souffrance de l'enfer l'avait saisi.

— Quel est cet homme? se disait-il ; est-ce lui qui ma donné quelque humeur l'an dernier? est*ce lui qui a frappé Tom, mon bon chien ? Au lieu de prendre le chemin de la ville, aurait-il été chez M"* d'Orcley? aurait-il revu Marie ? Il m'a semblé qu'il montait Flamette. Serait-il arrivé le lendemain de mon départ ? Partirait-il la veille de mon arrivée? Ah I si ce que je soupçonne était vrai, ce ne seraient plus les cerfs et les sangliers que je traquerais, ce serait lui. Comme j'essuie de mes doigts le sang de ce chevreuily c'est le sien que j'essuierais avec mes lèvres.

En ce moment, ses joyeux compagnons survinrent et ses rêves de mort s'évanouirent peu à peu.

— Certainement je me suis trompé, se dît*il, je suis devenu visionnaire depuis quel*

86 Là VALLÉB DE GHARMON.

que temps, et les bruyantes félicitations de ses amis achevèrent de le calmer.

George, lui, s'était arrêté dans une petite auberge située sur la lisière de la forêt. Il avait demandé de l'avoine pour Flamette.

Frappé des apprêts splendîdes d'un festin :

-—Vous avez bien du monde ce soir, avaitil dit à rhôte.

-^ Oui, monsieur, tous les chasseurs se sont donné rendez •* vous chez moi. C'est M. de Salisi qui les traite aujourd'hui.

— M. de Salisi ! se dit George^ dont la figure s'éclaira d'une flamme sombre, je m'en doutais ; maintenant j'en suis sûr. Voilà deux fois que nous nous rencontrons, et si mes pressentiments ne me trompent pas, nous nous retrouverons encore. Entre nous l'avenir décidera.

— Serez-vous du festin, monsieur? dit rhôte à George, en s'approchant de lui avec une bonhomie familière. Chasseur ou non,

LA f ALLÉE DE CHAAMOIC. 87

j 'estime que M. de Salîsî sera flatté d'avoir un convive tel que vous.

— Non. non, je vais partir, car ma jument doit être prête. George s'avança vers la porle. Son hôte l'accompagna.

— La ville est-elle encore loin ? reprit George en montant à cheval.

-^ Dans une heure vous y serez, mais vous n'y trouverez pas, je vous le dis, repas pareil à celui-ci.

George se remit en route; il était tellement absorbé en lui-même, son esprit flottait dans un ciel intérieur si profond, qu'aucun objet du dehors ne frappait ses regards.

Deux fois pourtant il se réveilla comme en sursaut , deux Tois il tressaillit sur sa jument. Son ombre, au clair de lune, trottait avec lui. Â deux reprises, il lui sembla que c* était son mauvais génie sous la forme de M. de Salisi qui le poursuivait. A deux reprises^ il se retourna brusquement pour

le combattre. Alors, il s'apercevait de son erreur et continuait son chemin. Peu à peu les terres brunirent, l'aspect du pays se revêtît d'une couleur de houille. J'approche de la ville, se dit George en gravissant une montagne. Dès qu'il fut au sommet, il s'arrêta comme ébloui. C'était une ville de cyclopes. La lune éclairait de sa lueur endormie le ruisseau qui se perd, au delà du faubourg, sous les saules, près d'un bois, qui grimpe le long du coteau. Sur la ville on ne distinguait pas le plus pâle rayon.

Elle n'était qu'embrasement. L'air était obscurci de fumée sulfureuse et de phosphoriques vapeurs. Les enclumes gémissaient sous les marteaux, les machines criaient, les hauts - fourneaux hurlaient et retentissaient au milieu du dessoufrement de la mine. Aussi loin que l'œil de George pouvait s'étendre , il ne voyait que des sillons de flamme, que des rivières ardentes

qui roulaient en désordre leurs flots de feu. Partout, à la lumière de cet immense incendie, éclataient les sauvages figures des mineurs qui attisaient les charbons.

George côtoya lentement, par un étroit sentier, ce spectacle étrange. Il ne s'arrêta qu'à Textrémité de la ville, à l'hôtel qu'il avait indiqué, n remit Flamette au domestique de M"* d'Orcley, et il continua sa route dans une petite voiture du pays jusqu'à Tendroit oji la diligence de Paris devait le prendre.

Elle arrivait en même temps que lui. Edmond, à qui il avait donné rendez-vous, l'attendait au relai. Il serra cordialement la main de George. Quelques minutes après, de frais chevaux les emportaient tous deux.

Page 1