DEUXIÈME PARTIE
Marie était triste dans sa vallée ; M. de Salîsî revenait et repartait sans cesse. Avec lui sa douceur était inaltérable, noais réservée. En tout ce qui pouvait blesser sa délicatesse, elle se montrait invincible. A force de vouloir, elle avait dompté cet homme énergique et vulgairement passionné.
Les journées de Marie étaient pleines de longs ressou venirs et d'une ardente espérance. Si le temps le permettait, elle s'enveloppait de fourrures et faisait ses courses de charité
avec son ânesse Babet et son petit paysan.
Souvent aussi elle montait Flamette, et, accompagnée d'un domestique, elle s'égarait au milieu des futaies. Rien ne lui plaisait comme sa forêt que l'hiver argentait d'une poésie de givre. Pendant que l'aspect indécis du paysage fuyait, devant Marie, à travers le bois, elle se rappelait de George une conversation, un mot, un geste, un sourire, un accent qui l'avaient saisie. Elle se plongeait et se replongeait dans son rêve d'amour, jusqu'à ce qu'elle fût rentrée sous son toit, où elle le brisait pour le reprendre et le recommencer sans fin. George^ lui, que faisait-il ? retiré vers l'une des extrémités de Paris, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, dans une petite chambre, il vivait de nobles études. Ses heures, hélas ! ne s'écoulaient plus en d enivrantes extases du cœur, elles se consumaient en de sérieux et profonds travaux d'intelligence. Chaque matin, à son réveil, George s'abîmaitdans ses
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méditations, et sa pensée inquiète Tarrachait de sou lit, bien avant le chant du coq. Il allumait son feu, puis, à la lueur de sa lampe, il écrivait le journal de son âme et suivait le fil d'or de son inspiration au milieu de l'univers des idées, monde infîni, tout couvert d'ennui et de joie, d'ombre et de soleil, de steppes et d'oasis. Lorsqu'il sentait les at-teintes de la fatigue et que depuis longtemps la clarté de sa lampe s'effaçait devant le jour, George allait à sa fenêtre et regardait le temps à travers les vitres. Il se préparait pour sortir. Il partait tantôt par la. pluie, tantôt par le froid, tantôt par le brouillard. Souvent la bise semait ses cheveux d'une fine poussière de neige, et les maisons semblaient toucher le ciel prêt à s'entr'ouvrir. N'importe, George continuait sa route. Il visitait tour à tour les savants, les publicistes, les orateurs politiques, et, chacun lui versant une part de son trésor, un flot de son onde,
jamais il ne les quîltait sans ôlre riche d'une erreur de moins ou d'une vérité de plus. Toutefois ses hommes de prédilection étaient les hommes littéraires. Car, mieux que tous» ces prêtres de la pensée ont le secret des choses. Ils pénètrent l'histoire, la nature et Dieu. Ils tirent de leur sein des mondes de lumière qu'ils lancent au loin comme des astres. Ils fécondent l'espace et peuplent le néant. Le verbe anime leurs paroles et repose en eux.
George vivait donc dans l'intimité ravissante des plus rares esprits de son temps.
Presque tous ces hommes d'élite étaient pauvres. Presque tous, ils étaient souffrants et maladifs, comme si le génie, la proie d'une sensibilité dévorante, devait expier par la douleur la beauté de son origine céleste et l'immortalité de sa nature de feu.
Néanmoins, malgré le prestige entraînant de ces hommes et leur irrésistible séduction,
George était triste de voir qu'ils ne lui suffisaient pas. Il les aimait^ il les admirait, il montait, montait au plus haut faite de leur génie, et il se désolait de ce qu'il lui était refusé de s'éteindre en eux. Ah! c'est qu'il n'y a que l'infini qui puisse remplir une âme tout entière, en combler le désir sans bornes^ et l'absorber dans son abîme et dans sa paix. Hélas! hélas ! en considérant ce peu que nous sommes^ les premiers comme les derniers, George élevait plus haut son espérance, et s'écriait en son cœur, ainsi que l'orateur chrétien : — Dieu seul est grand / Toutefois, quand il songeait à tous les esprits de lumière qu'il connaissait, à tous ceux qu'il ne connaissait pas, à tant d'héroïques jeunes hommes, à tant de talents supérieurs, la gloire du. présent et de Tavenir, George se réconciliait avec cette terre. Au milieu de cette vaste épopée qu'offre le monde, au milieu de ce choc d'idées, de
cette lutte de races^ de ces colères de peuples, de ces échafauds de rois, de ces prisons d'empereurs, de ces exils de dynasties, au milieu de tous ces drames terribles et sanglants, les génies divins qu'aimait George lui apparaissaient comme le chœur harmonieux de l'humanité. Il était heureux. de mêler sa voix, si humble qu'elle fût, à ce prodigieux concert, à ces jets d'amour et de passion , à ces chants exhalés vers le ciel de tous les points de l'espace et du temps. Il était fier de son siècle, qu'il regardait comme l'un des plus brillants anneaux de la chaîne des âges, et comme l'un des plus grands siècles qu'eut fécondés de son souffle le verbe de Dieu !
Il y avait dans cette petite chambre d'étude
une seule gravure, signée et datée ainsi :
i5i4 Cette gravure : Melancolitty avait
été rapportée à George, deNurem-
berg. Elle était d'Albert Durer.
Elle respirait je ne sais quoi de sublime et
de lugubre.
Ce puissant génie ailé près de son chien assoupi, ce génie, parmi tous ses instruments de travail, avec son trousseau de clefs pour ouvrir les mystères , avec son échelle
pour gravir son observatoire et pour escalader le ciel , avec son compas pour mesurer le globe^ avec son sablier pour régler le temps, avec sa balance pour peser les élé* ments des choses et la justice des hommes, avec sa table mathématique surmontée d'une cloche pour interroger les nombres du destin et pour sonner Theure des révolutions, ce génie grandiose, n'était-ce pas le génie même des temps modernes, résolu, ardent, curieusement penché sur tous les horizons de l'avenir? Gomme il était profondément triste dans la science, peut-être parce qu'il n'avait pas l'amour ! C'était le chercheur de l'idée divine, l'apôtre bien éprouvé mais invincible de r esprit.
Ce génie appartient plus à la liberté qu'à la tradition. Cependant il veut les unir. C'est le problème qu'il agite nuit et jour, terrible problème dont il appelle la solulion avec une formidable anxiété. Celte solution, il ne Ta
pas trouvée encore. Et voilà pourquoi il est si sombre; voilà pourquoi, dans son cadre de sorcellerie, ses poings se ferment et se crispent, ses cheveux se tordent comme des serpents, son œil brûle d'un feu sinistre ; voilà pourquoi il lient du martyr, du héros, de Texplorateur et du prophète, autant que du philosophe.
Quand George apercevait par hasard celte gravure, la seule qui fût suspendue à la muraille, la science le tentait un moment, mais il se rejetait bientôt dans Tamour.
xvu
Un soir qu'il était déchiré de réflexions contraires, il ne sortit pas. 11 inclina sa tête entre ses mains. Une voix sévère lui parlait en son cœur.
— Que veux-tu de Marie? bientôt elle doit venir. Son inexpérience du monde, son dédain du danger, la confiance aveugle de sa tante si bonne, mais si imprévoyante, te la livreront sans défense. Loin de son pays na^ tal, hors du regard salutaire de l'opinion, elle
LA VAUÉE DE GIIARMON. 103
ne sera retenue par aucune de ces barrières semées autour de la femme pour la protéger contre les autres et contre elle-même. Que deviendra-t-elleî Plus son amour est profond, plus elle voudra se sacrifier à toi. Elle se dé* vouera, elle s'immolera. Dis, ne craîns-tu pas de la voir chanceler et mourir dans ce gou£Pro • de la passion où tu l'auras jetée? — Et M. de Salisî, ce soldat grossier, mais plein d'honneur, que t'a-t-il fait pour que tu le flétrisses devant les hommes? — Et M"*« d'Orcley, que t'a -t* elle fait pour que tu empoisonnes le reste de ses jours? — Et toi-même , insensé, n'as-tu pas des devoirs impérieux, n'as^tu pas une sainte destinée à remplir ? Il en est temps encore^ romps cette chatne qui te meurtrit, repousse ce sentiment qui t'obsède, qui te tue. Sauve M. de Salisi de ses fureurs, M"* d'Orcley de ses regrets amers, Marie de sa folle passion, et toi-même du remords et du désespoir.
— Non, non, répondait George à ces durs conseils; non, je n'abandonnerai pas Marie; non, les liens qui m'unissent à elle, je ne les briserai ni ne les dénouerai. — M. de Salisi serait son père, il l'a épousée malgré elle, il tient ses droits de la société ; les miens, je les tiens de la nature. Lesquels sont les plus sacrés? Que m'importe ma destinée? Plus elle • est riche d'espérance, plus je m'empresserai de l'effeuiller aux pieds de Marie. D'ailleurs, quelle destinée, si grande qu'elle soit, que l'amour d'une telle femme n'honore et ne comble tout entière ? — A Dieu ne plaise que je trouble la paix de M"' d'Orcley ! Je serai le frère de Marie, elle sera ma sœur. D'elle je ne veux pas d'amour coupable, je ne veux que son amitié si chaste. Le passé n'est-il pas le garant de l'avenir? Et George se leva, puis il se retourna pour voir si Marie n'était pas près de lui, à ses côtés, et, tout en se promettant de maîtriser l'avenir, il ne pou-
LA VALLÉE DE GHARHOiN. 105
vait maîtriser le présent , tant son âme
était saisie d'une seule pensée, d'une seule image !
Du haut de son balcon sur lequel il s'appuyait, George était pensif et sombre. D /affligeait en lui-même du silence de Marie.
Pourquoi ne lui écrivait-elle pas? Était-elle malade y ou bien voulait-elle délicieusement le surprendre? Il se perdait dans ses conjectures. — Une autre préoccupation l'agitait. Son ami le plus cher, Edmond***, était atteint d'une fièvre inflammatoire. Depuis plusieurs jours, il se débattait entre la vie et la mort. George l'aimait tendrement. H
LA TALLÉE DE CHABHON. 107
Tavait déjà veillé plus d'une nuit. Il devait, dans quelques heures, se transporter chez lui^ s'y établir et ne le plus quitter. Edmond n'éprouvait un peu de calme que lorsqu'il sentait George près de lui; et les inquiétudes de George étaient aussi moins poignantes quand il pouvait entourer Edmond de ses soins fraternels.
Tout préoccupé qu'il était dans son âme, le tableau qui se déroulait sous ses yeux attirait à demi l'attention de George. La température était assez douce et la neige ne blanchissait plua les toits. La foule, heureuse de quelques pâles rayons de soleil, à la fin de l'hiver, se pressait autour d'un chanteur ambulant dont la voix rauque criait par intervalles : — «Encore une chanson de Béranger ! » Et le peuple accourait de tous côtés pour entendre les refrains de gloire de son poète national.
Du milieu de celte scène animée, George vit se détacher un beau jeune homme à che-
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val. Il était vêtu d'une polonaise tout ornée de fourrures et de brandebourgs. Sa taille était baute et souple, sa figure ouverte et fine. II avait je ne sais quel air aristocratique dans son attitude et ses moindres mouvements.
II dirigeait avec grâce un cheval plein de feu. Le noble animal hennissait, courbait son cou sous le frein , jetait au vent sa crinière avec Técume de son mors , et faisait jaillir du pavé mille étincelles. Arrivé près du balcon, l'élégant jeune homme salua George, qui, s'inclinant à son tour, le suivît du regard. Le jeune homme s'arrêta, sauta légèrement à terre, remit la bride de son cheval au petit groom qui raccompagnait et franchit la grille de la maison qu'habitait George.
George, s'avançant à sa rencontre, le reçut avec empressement.
— Bonjour, il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus.
LA VAUÉC DE CHABMON. 109
— C'est vrai, reprît Louis de Chégar, je viens réparer noire négligence mutuelle. Comment se porte Edmond ?
— Très-mal, mon cher Louis; son état n'est pas tout à fait désespéré, mais il a vingt chances de mort pour une de vie. Vous ètes« vous présenté chez lui î
— Non, George, j'aime mieux m'adresser à vous qu à son vieux père le Régicide. Pau* vre Edmond ! je le plains bien plus d'avoir un tel père que d'être si malade. Je ne me crois pas intolérant, et pourtant je ne suis plus maître de moi, je sens tout mon cœur bondir, à l'aspect de ce vieillard. Son fanatisme a profané la triple majesté delà vertu, de la naissance et du malheur. Ses principes ont tué la monarchie, et ses mains impitoyables se sont trempées dans le pur sang d'un martyr et d'un roi. Ah ! son remords doit être grand.
— Je connais cet homme mieux que vous,
mon cher Louis. Croyez que sa conviction est trop profonde, croyez qu'il aie cœur et la tète trop inflexibles^ pour éprouver, je ne dirai pas un remordsy mais un regret. C'est toujours le même montagnard. Ses cheveux ont blanchiy mais son énergie est indomptable. Le temps et les souvenirs ne l'ont pas courbé d'une ligne. Étranger à nosprogrès, il méprise notre époque, et notre époque le repousse. Il est demeuré à sa date, avec toutes ses idées, avec son désintéressement, sa pauvreté, son audace et sa puissance d'aclion, dans son cadre rouge de 93.
— C'est possible, mais alors il ne m'inspire que plus d'horreur, ce jacobin inaccessible au repentir. Tel n'est pas sonfîls, notre camarade Edmond. Lui, je le tiens pour plus honnête et pour plus éclairé. Il est aussi républicain que je suis légitimiste. Souvent nous avons discuté avec chaleur, avec emportement. Nous nous sommes tiré des coups de fusil dans les
LA YAUiiE m GttABMON. 111
journées do Juillet. Toutefois, malgré tant do dissentinfients entre nous, j'aime sa personne^ son talent et son courage vraiment héroïque.
Quand il sera mieux^ vous le lui direz^ n'estce pas, mou ami ?
— Oui, certes, je lui parlerai de votre sympathie, et il en sera fier.
Puis il se fit entre les jeunes gens un silence que George rompit le iSremier.
—Mon cher Louis, permettez-moi de vous avouer qu'Edmond m'attend.
— Certainement, reprit Louis, je me reprocherais de vous trop retenir.
Alors tous deux se levèrent et sortirent ensemble. Ils se dirent afiectueusement adieu. Louis de Chégar s'élança sur son cheval et tourna vers la rue de Seine, tandis que George prenait la direction de l'Ecole de médecine, qu'il eut bientôt laissée derrière lui* Tout en marchant, il ne pouvait s'empêcher de penser au contraste éclatant qui distinguait
Thomme qu'il venait de quitter de celui quMl allait rejoindre.
Louis de Chégar était beau, brave et spirituel. Peu chrétien dans l'âme, il se soumettait à toutes les exigences du culte, avec une déférence de bon goût. Que ce fûit un sermon, un drame, une chasse, ou un bal, il était bien partout. Il avait des chevaux d'un grand prix, il entretenait une charmante actrice italienne, s'enivrait de ses succès de salon, se jouait de l'amour et s'environnait avec une grâce insouciante de tout le luxe des arts, de toutes les élégances de la vie. Du reste, il était prêt, comme il le disait, à se faire tuer pour sa cause.
Edmond était autre. Il portait, lui, le sentiment du devoir jusqu'au fanatisme. Il voyait peu le monde, mais lorsqu'il y paraissait, c'était avec une contenance simple et digne qui commandait le respect. Quoique profondément religieux, il s'abstenait de toute démonstration extérieure. II n'avait
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aimé qu'une femme , et cette femme était consumée d'un autre amour. Malheur inoui pour un homme de sa trempe, en qui les impressions demeuraient ineffaçables ! Il s'était donc jeté dans la liberté, qu'il étreignait de toute son âme. Il la servait avec un dévouement sans mesure. Il descendait le premier dans la rue, aux jours d'émeute, avec de bonnes cartouches et son fusil de juillet au poing. Il inondait le peuple de catéchismes, d'exhortations, de petites feuilles volantes. Il rédigait plusieurs journaux avec un talent remarquable. Il dormait peu , et lorsqu'il n'y avait rien à faire, il trouvait qu'il y avait à dire. C'était un homme qui refusait de se résigner à la nécessité, qui traitait le temps en ennemi politique, parce qu'à son gré, la marche en était trop lente et la main trop avare. Il avait résolu de se pas* ser de lui. Il ne savait circonscrire ni son action, ni son espérance dans les limites du
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possible. Il voulait, à tout prix, réaliser sod rêve, son idéal, sa passion : la république.
Ah ! jamais cœur ne battit plus vite pour elle! il l'appelait convulsivement de ses vœux, comme l'Arabe, une source d eau vive dans le désert, k la fin, ses blessures, ses veilleS; ses travaux, sa soif toujours trompée, l'ont précipité dans une maladie inflammatoire.
Peut-être il y va succomber. Peut-être il va mourir de son impatience, de sa colèrei de son désir. Peut*^étre, sous la monarchie, il va mourir du mal de la république, comme un brave soldat qu'ont, épargné les balles» après mille fatigues et mille dangers, meurt sur la terre étrangère du mal du pays,
George avait hâte d'arriver près d'Edmond.
Il avait traversé bien des rues, il avait franchi la Seine, lorsqu'il passa devant l'église Saint'Merry ; sans s'arrêter, il continua sa route sinueuse jusqu'à une maison de l'aspect le plus pittoresque et le plus ténébreux.
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Elle avait élébâtie, vers le commencement du règne de François P', par des artistes italiens. George ne lui accorda pas un regard, et pourtant^ toute décrépite qu'elle paraisse, elle est vraiment belle à son déclin. Deux tours la flan-* quent aux extrémités. Toute la façade est or«» née de médaillons de rois et de saints ; mais le marteau calviniste a brisé les tètes de saints, la hache républicaine a mutilé les figures de rois, et cette maison porte l'empreinte terrible de deux révolutions. C'est là, dans ce nid féodal, que 93 a jeté le Régicide. Les assignats, la monnaie de la terreur, lui ont conquis cette demeure gothique.
Elle forme, avec une modique pension viagère et un domaine en Bourgogne, toute sa fortune. Cette maison est dans un tel état de délabrement intérieur, et les appartements ont un air si repoussant, que personne n'a osé s'y établir près du propriétaire. Le conventionnel et son fils l'occupent seuls,
avec une vieille servante et un ancien portier. C'est là qu'ils vivent dans une fière indépendance et dans une honorable pauvreté.
George monta rapidement, par un escalier tournant, qu'éclairaient à peine d'étroites lu-< carnes. Après avoir frappé doucement à la porte d'Edmond, il entra sur la pointe du pied. La vieille Marthe fut la première qui l'aperçut.
— Voici monsieur George.
— Tant mieux, dit Edmond, en s'éveiHaDt de son assoupissement.
George allant droit au lit :
— Cher Edmond, je viens pour ne te plus quitter, jusqu'à ta guérison.
— Quelle joie tu me fais , George ; mon pauvre père pourra prendre un peu de repos!
George regarda le vieillard. 11 se tenait ies jambes croisées, près du feu, dans une courbure immobile. Sa grande taille était ployée sous un profond accablement. C'était pitié de
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voir ces vêtements négligés , cette longue barbe, ces cheveux blancs en désordre, ce front tout labouré de rides, ces sourcils épais presque hérissés, ces yeux mornes, et sur ce visage sévère des traces redoutables de fatigue et d'affliction d'esprit.
M. Yendel se leva lentement, et, s'approchant du lit de son fils, il s'assit sur le bord.
— George, vous êtes un bon ami, dit-il, et toi, mon enfant, tu veux donc que je me repose? Eh bien, puisque George est avec toi, j'y consens; mais à une condition, c'est qu'au lieu de te tourmenter de chimères créées par la fièvre, tu chercheras à ne te plus troubler. Béponds, seras-tu tranquille 7
— Oui, mon père, comptez sur moi.
Alors le Vieillard lui sourit mélancolique-
mept et se retira. George se plaça près du foyer. U se chauffait, et considérait en même temps cette vaste chambre, ces solives enfumées, ces tapisseries séculaires toutes char-
118 LA VALLÉE DE GBARMOlî.
gées de dessins gothiques ^ lorsqu'Edmond entr'cuvrit ses rideaux et le tira de cette contemplation.
--* Dis^moi, George, sais-tu des nouvelles?
— Aucune.
— As-tu vu quelques-uns de mes amis politiques?
— Je n'ai vu personne.
— Mon père leur interdit ma porte. II prétend qu ils irritent mon mal.
— Ton père a raison, mon cher Edmond.
— C'est possible; mais je soufifre de me taire, George. Je regrette les mâles accents de mes frères. Je voudrais les entendre et leur parler. Ne crois pas que je souhaite de mourir ; je souhaite de vivre, au contraire, pour accomplir ma tâche. Je Tai commencée, je désire l'achever. J'en ai le sentiment profond, je l'ai toujours eu. Ëcoute-moi^ je t'en prie. Il faut aujourd'hui que je t'explique, à
toi, ce que tu as appelé si souvent mon fa*> natisme. Ce fanatisme est ma vie tout entière.
Alors Edmond, se retournant sur le c6té, posa sa tôte sur son bras et reprit :
— Dès que je conçus Fidée de la liberté, j*en éprouvai l'amour, et mon cœur battit de haine contre ses ennemis. Je compris que Thorizon politique du christianisme allait poindre ; je compris tout ce qu'il y a d'ineffable, de fécond, de prophétique dans ces mots : Tous les hommes sont frères. Nous aussi, pensai-je en moi-même, nous touchons à une grande ère du monde; nous aussi, nous avons un grand mystère d'amour à dévoiler, ce Tous les hommes sont frères devant Dieu, t> a dit le Christ. Nous disons, nous : Tous les hommes sont frères devant Dieu et devant la loi. Notre mission n'est pas de démentir la sienne, mais de la compléter, ^ous sommes les fils du Christ, Comme il a
120 U VALLÉE DE CHAIUfOIf.
transformé la vie future, nous voulons transformer la vie présente ; comme il a partagé aux hommes leur héritage spirituel, nous voulons les mettre en possession de leur héritage temporel ; comme il a fondé l'égalité autour du trône de son père, nous voulons, nous, la fonder ici*bas; comme il a ouvert le ciel au genre humain, nous voulons^ nous, lui ouvrir la république. Quand je fus bien pénétré de ces vérités, je m'y abandonnai tout entier. Je devins un homme nouveau.
Je ne respirai plus que pour les pauvres et pour les petits. Je me consacrai au peuple sans mesure, sans retour, et je lui donnai ma vie avec la même facilité que j'aurais pu lui offrir un verre d'eau.
George, sans répondre , s'avança jusqu'au lit.
— Sois donc plus tranquille, mon ami.
Repousse ces idées orageuses qui t'agitent et •redoublent ta fièvre.
LA VAlLÉfi DE CHARMOIf» 121
— Oui, je te promets de me calmer pour moD père et pour toi.
George alors effleura légèrement de sa main le front d'Edmond, en lui disant avec tendresse :
— Dors, et repose pour guérir.
Puis, il alla reprendre sa place au coin du feu. Mais à peine était-il assis qu'Edmond dit:
— Louis de Chégar est-il venu î
— Il est venu chez moi.
— Il craint de rencontrer ici mon père.
Âh I cher George , tu n'as pas cette appréhension, toi^ et cependant lu blâmes dans ton cœur celui qu'on nomme partout le Régicide.
Moi, qui suis son fils, je ne le juge pas^ et je l'aime. S'il y a un coupable, c'est le temps.
George s'était rapproché d'Edmond.
— Ne parle plus. Tu te fais bien du mal. Pourquoi te tourmenter ainsi 7
Il prit alors les mains d'Edmond, les pressa dans les siennes, et, par une sorte de magné-
133 LA YALLiK DE GHARIKHI.
tisme, il parvint à le calmer. Il ne tarda pas à tomber, le pauvre Edmond, dans un pesant sommeil troublé d'un sourd délire. La fièvre ardente et sèche colorait ses joues. Le médecin déclara qu'il avait perdu presque toute espérance. M* Yendel, malgré son courage, ne pouvait se contenir. Il restait un instant près de son fils^ puis il s'en éloignait ; il montait et descendait sans cesse les degrés de sa maison, dont il parcourait, dans une muelte angoisse, les appartements déserts. Le troisième jour depuis que George était là, des symptômes encore plus alarmants se manifestèrent. Edmond se réveilla dans des trans» ports efifî'ayants.
— Dieu ! s'écria-t-»il , me tromperas-tu aussi? Je n'ai aimé qu'une femme^ une seule; hélas I son âme était à un autre. En retour de tout mon cœur, elle n'a su que me plaindre.
— * J'ai chéri le peuple. J'ai voulu verser sur lui tous les trésors de la liberté, tous les bien-
LA VALLÉE hB QHAIUION. 193
faits de Tégaltté. J'ai pensé, parlé, écrit pour lui; pour lui je me suis battu, pour lui mon sang a coulé, et le peuple ne s*est pas ému.
Il n*a pas pris pitié de lui<*roème^ il a déserté sa cause et ses défenseurs. Et toi, Dieu, Dieu, m'abuseras-tu à ton tour ? te raillerastu de ma foi? En te cherchant, en te priant, n'ai-je tourmenté qu'une chimère, n'ai-*je creusé qu'un mot? Par delà cette vie, comme dans cette vie, n'y a-t-il que le néant, toujours le néant? n'embrasserai-^je qu'une ombre éternelle?
— Edmond ! Edmond ! s'écria George.
Mais Edmond ne l'entendit pas. Il s'affaissa
dans un lourd assoupissement entrecoupé de cris et de sursauts. Lorsqu'il revint à lui, après ce long cauchemar, il était presque épuisé, mais sa tête était libre et nette. 11 remarqua que son père n'était pas près de lui.
— De quel chaos je sors I dit-il à George.
J'ai bien souffert. Il me semble que j'ai eu le
délire. Je suis plus tranquille à présent. La fièvre me brûle jusqu'à la moelle^ et pourtant je n'ai plus de force. Je touche au moment fatal, je me sens défaillir et mourir.
— Tu ne mourras pas de ce mal, cher Edmondy reprit George.
— J'en mourrai aujourd'hui, dans quelques heures; George, mon pressentiment est vrai. Écoute : Quand tout sera consommé, vois cette adorable femme que tu sais, dis-lui que je n'ai pas cessé de l'aimer et que j'ern^ porte son Image dans le ciel. Vois mes amis politiques auxquels mon père a barré, malgré moi, le chemin de mon lit. Dis-leur que je suis le même, et que je meurs comme j'ai vécu. Et toi, mon ami, qui es resté le frère de mon cœur et de ma prédilection, réprime tes larmes. Songe que je compte sur toi pour soutenir et consoler mon père.
En ce moment le vieillard rentrait. George s'inclina mélancoliquement vers Edmond^ et
LA VAIXiE DE CBàmOJX. 125
Edmond comprit que toutes ses intentious seraient remplies.
— Maintenant, dit-il à voix basse : Seigneur, je suis prêt.
D'intervalle en intervalle, il ajoutait avec un accent profond :
— Mon Dieu , quand me recevrez-vous dans votre république céleste ?
Un instant il fixa sur son père un regard d'ineffable commisération.
— Adieu, mon père, adieu. Toute la joie de votre maison va s'évanouir. Ne vous révoltez pas en vous-même, c'est moi qui vous en prie. Soyez doux et résigné sous la douleur qui bientôt vous écrasera. Mon père, encore une fois, à revoir. Que Dieu bénisse vos cheveux blancs !
— Oh ! mon enfant, murmura le vieillard.
Alors Edmond reprit avec un accent suave
et divin :
c Mon désir est celui des collines éter-
1S6 LA VALLte DE GHARMOM.
nelles. Montrez - moi, montrez - moi j Seigneur, ou vous paissez votre troupeau d'âmes libres. »
Ce furent ses dernières paroles. Son agonie fut courte. Après quelques minutes d*une respiration pénible, il pencha la tête sur l'épaule de son père, et il expira. Ce moment fut horrible. Le vieillard tenait ce corps tiède dans ses bras tremblants, sans verser une larme, sans faire un mouvement. Il demeurait debout avec une expression déchirante, dans l'angoisse du doute, devinant son malheur, et n'osant s'en assurer. Enfin , replaçant son pauvre enfant sur le chevet :
— - C'en est fait ! s'écria le vieillard.
Mais il refoula ses pleurs, il étouffii ses sanglots. Il contempla longtemps son Edmond, en silence, avec désespoir; puis il lui ferma lentement les yeux, le baisa deux fois, et revint choir dans son fauteuil. George» dont toutes les fibres frissonnaient, dont le cœur se
fendait, n'éclata pas. Cette douleur paternelle muette et stolque lui imposait. Sans proférer un mot, il s'assit à côté du conventionnel. Quelle nuit I Près d'eux gisait Edmond. Toute lumière était éteinte. Le feu seul que Marthe attisait^ en y jetant quelques bûches, éclairait cette grande chambre d'un reflet sombre. La mort y planait sur sa proie. L'attention de George ne pouvait se détacher du vieillard. L'infortuné était plongédans une movne atupeur. Ses lèvres remuaient sans qu'il en sortit aucun son. George crut pénétrer que, dans une sorte d'invocation sauvage, il redemandait son fils.
-—Non, non, sembla dire une voix, non.
Comme toi, vieillard, je suis safis pitié. Tu redemandes ton fils? Mais rends donc aussi, toi, rends donc au monde, que tuas dépeuplé, les victimes que ta main, sans trembler^ a frappées de la hache homicide 1
La redoutable voix se tut et tout rentra
128 U VAUÉB DE GHARHON.
dans le silence. Le vieillard pâlit, s'agita sur son siège, fit un geste farouche, et dit, comme en se parlant à lui-même :
— Je n'ai fait que mon devoir.
Alors ses traits profondément altérés perdirent en un instant toute autre expression que celle de la douleur, et il reprit son attitude immobile. La nuit lut longue. Un siècle ne dure pas plus. Le matin, George secoua son poignant engourdissement, pour écrire aux amis d'Edmond. La fatale nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair dans les écoles et dans le peuple. A Theure du convoi, M. Yendel monta dans une voiture de deuil avec George. Il avait décidé que le corps ne serait pas déposé à l'église et qu'on se passerait de prêtres. Le convoi marcha donc directement de la maison du mort au Père-Lachaise. À la grille du jardin, George donnait la main au conventionnel et l'aidait à descendre, lorsqu'il aperçut une femme vêtue de
noir qui se glissait comme une ombre à l'écart, n la reconnut. C'était celle qu'Edmond avait adorée pendant sa vie, et qui n'avait pu répondre à sa passion que par une amitié de sœur. Sans crainte de se compromettre, elle était venue seule rendre les derniers devoirs au pauvre pamphlétaire^ et accompagner à sa demeure éternelle celui qui l'avait tant aimée. Noble et généreuse femme ! George la bénit pour cet acte de piété fraternelle. Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'il la perdît au milieu d'une touffe de cyprès où elle s'agenouilla pour pleurer et pour prier. M. Vendel, lui, s'avança d'un pas ferme jusqu'au bord dé la fosse, d'où son austère tête blanche dominait la foule et toute cette pompe funèbre. 11 vit la bière s'enfoncer et s'engouffrer. Quand tout fut fini, il prit des fleurs de la main de George, et les jetant sur la bière :
— Mon Edmond, dit-il, reçois ces fleurs, qu elles embaument ta tombe.
130 LA TALLÉE DE GHARVOHi
Puis relevant la tète et regardant le ciel avec une expreasion indéfinissable :
-^ Oh ! mon enfknt» que Tamour de ton père te soit doux jusque dans le sein de Dieu I
A peine achevait-il ces mots» qu*un bruit sourd fit trembler le conventionnel : c'était la terre qui tombait par pelletées dans la fosse. Il serra convulsivement le bras de George, et» se mêlant avec lui parmi la foule qui s'écou* lait :
— Plus de voiture, dit-il ; j'ai besoin d'espace et d'air.
Ils marchèrent donc silencieusement comme deux morts au milieu des vivants.
Dès qu'ils furent arrivés à la porte de sa demeure, le stoïque vieillard arrêta George:
— Ami, lui dit-il, ne repassez pas aujourd'hui ce seuil de douleur. L'isolement et les regrets amers l'habiteront désormais. Venez quelquefois, de loin en loin ; nous parlerons de mon pauvre Edmond. Je vous remerciedu
U YALLÉE DE GlUftlfOIf. 151
fond de mon cœur de tout le bien que vous lui avez fait* U vous aimait tendrement, et je vous aime aussi; en mémoire de lui. Adieu, puissiezvous ne jamais survivre ni à votre cause, ni à votre enfant! Vous êtes jeune, puissiez-vous ne pas souffrir autant que j'ai souffert, moi qui suis vieux I Puissiez-vous ne pas voir autant de jours, autant de honte, autant de maux, autant de sang que mes yeux en ont vu ! Adieu, encore une fois. J'espère que mon heure ne tardera pas à sonner. Je ne la crains pas, je la désire plutôt, mais je ne la devancerai pas; je l'attendrai en homme. J*aî bien pâti dans le temps; Dieu veuille me rappeler à lui, pour que je me repose enfin dans l'éternité!
George pressa la main du conventionnel.
La lourde porte s'ouvrit et se referma sur le vieillard. S'il l'eût rencontré comme les anciens régicides, au milieu de la place publique, le front ceint d'une couronne de fer
rouge, George n'eût pas été saisi d'une pîlîé plus profonde et plus âpre. 11 partit, et ce n'est pas sans chanceler qu'il put regagner son toit.
Marie, Marie, oùêtes-vousî que faîtes-vous loin de moi? Ne savez-vous pas ce que je souffre? Je ne puis plus vivre sans vous.
Mes amis expirent. Ils succombent à la maladie, au désespoir. Moi seul je reste, Marie, je vous attends. J'ai besoin d'une parole de votre bouche, d'un regard de vos yeux, d'un jour passé près devons.
Tout dévasté par la mortd'Edmond, George rêvait ainsi, à Técart, dans sa petite cour.
Cette cour était une dépendance de son ap-
partement, et nul autre n'y entrait jamais.
Le soleil y luisait quelques heures, le matin. Elle était sablée avec soin et de beaux pieds de vigne y grimpaient le long des murs. C'était là, dans un recoin obscur, sous un vieux érable, que George se recueillait, lorsque la température était douce. C'était là que nul importun ne devait Je surprendre, et * que, tout entier, il pouvait se livrer à luimême avec sécurité. Si George contemplait le présent, ce n'était que désolation ; s'il évoquait le passé, il n'y trouvait que des regrets; mais l'avenir, c'était l'avenir qui lui gardait les plus redoutables visions. L'avenir, c'était, pour George, l'absence indéfinie dans l'amour; c'était l'isolement, le pire des maux, ce tourment inouï d'un cœur qui étreint le néant et qui s'use dans le vide. L'avenir attirait sans cesse George et le menaçait. C'était comme un vertige*. Quelquefois, pour chasser tant de fantômes, il lui suffisait de toucher à
quelque vaste horizon de la pensée. Alors ses préoccupations se dissipaient pour un temps, et son regard devenait serein. Il se dégageait insensiblement de ses troubles, et finissait par vivre dans la lumière et dans l'azur. Comme une eau d'orage dépose son limon et rejette son écume sur ses rives, son âme, bouleversée par la passion, s'épurait peu à peu, et réfléchissait tout le ciel des idées. Mais il ne tardait pas à se replonger au milieu des tempêtes de la vie individuelle.
Un événement inattendu rapprocha le bonheur de George. M. de Salisi ayant été appelé dans le Midi par de grands intérêts industriels, M"*'* d'Orcley et sa nièce hâtèrent leur voyage à Paris.