FRAGMENT DU JOURNAL DE MARIE
Charmon, S5 septembre 183...
* J'ai accompli mon barbare devoir. Après avoir tué M. de Salisi par mon amour^ puisse* je ne pas tuer George par mon remords.
mon Dieu, contentez-vous de moi^ de moi seule.
J'ai réprimé mon désir infini. J'ai vaincu
mon cœur. J'ai ressenti un déc)iirefîiej:]^t intérieur auquel je ne survivrai pa;s< N'îpfiporle^ j'ai fait mon sajcriQce. Malheureuse que je.
suis ! Ah George^ mon bieu-aîmé George, à ton retour ici, car tu reviendras, tu ne trouveras plus qu'une tombe. :
I«oclol>re 183...
Pendant le dîner, ma tante m'a proposé une promenade en voiture. J'ai choisi la route de Môvres : c'est la plus nue et la plus aride que je connaisse. Ma tante s'est résignée à ce caprice. Nous avons pénétré jusqu'à Champi* gno|le$. Quel pays ! Ici des caillqux et du sa*, ble, un terrain gris, des genêts secs, des bruyères fauves ; là, des mousses fangeuses, des roches peuplées de vipères, des 0aques d'eau verdâtre, où scintillent par moments de petits poissons blêmes ;» où s'épanouissent,
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)K)ur une heure , quelques chétifs nénufars ; partout des troupeaux efflanqués^ des visages hàlés, une végétation naine.; partout l'aspect de la stérilité ! Nous sommes revenues au mi* lieu de la brume. J'avais froid. J'ai toussé et je n'ai rien dit. Ma pauvre tante était dé* solée.
Âh ! je ne suis plus la même.
Je ne m'égare plus dans la forêt de hêtres, ni danslesboisde châtaigniers et de bouleaux. Je ne gravis plus le sentier odorant, à Tombre des frênes et des cerisiers. Je ne foule plus la prairie, ni le vallon, ni la montagne. À la forêt des hêtres, aux bois de châtaigniers et de bouleaux, au sentier odorant, à la prairie, au vallon, à la montagne, je préfère le morne et vil steppe. Je n'aime plus là voix humaine, mais le silence; je n'aime plus le mouvement, mais le repos ; je n'aime plus le matin, mais le soir. Autrefois, avec quel intérêt |!épiais les feuilles naissantes pour les voir se
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dilater aux tièdes haleines du printemps ! Aujourd'huiy je n'éprouve de tendresse que pour les feuilles d'automne que la bise amoncelle sur les chemins. Pauvres feuilles flétriesi ne suis-je pas aussi flétrie que vous? n'étes-vous pasmessœursTHélas! encore un peudetemps^ et je serai couchée plus avant que vous sous les pieds du passant ! Encore un peu de temps, et je sommeillerai dans le sein de la terre, comme vous à sa surface !
4 octobre 183...
J'ai marché jusqu'à la pécheriC; le long de la chenevière ; je me suis appuyée contre un arbuste et j'ai entr'ouvert, pour la première fois, depuis un an, le drame de Roméo.
Souvenir poignant !
Un jour que George, en jetant ses fllets dans
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la pêcherie, avait mouillé son habit, il Taccro-» cha, pour le faire sécher, à une branche si fine, qu'on eût dit, comme dans les légendes, un vêtement suspendu à un rayon de soleil.
J étais assise à quelques pas de George. Lui, debout sous le saule de la rive, me regardait. Il me demanda quel livre j'avais près de moi.
— Roméo et Juliette, répondis-je.
Alors, se baissant, il cueillit un peu de romarin qu'il mit au hasard dans ces pages, a Gardez cela, à cause de moi, me dit-il ; cette plante est sacrée, c'est Therbe de Tamour. »
Or, en ouvrant mon livre, j'ai retrouvé ce bouquet de romarin, toujours vert, et j'ai ressenti une angoisse dont l'impression dure encore.
7 ociobre 183...
La poitrine me fend! Que je suis affai-
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blie! Je n'ai plus qu^un soufiQe. Jeine suis aperçue à la glace avec un serrement de cœur. Que je suis maigre et pâle ! George ne me reconnattrait pas. Je suis si changée !
13 octobre lg3 ..
J'ai biep prié ce matin. M. de Chégar a écrit à ma tante. George n'est plus du tout en danger.
Merci, mon Dieu !
15 oclobre 18â...
Hier, j'ai voulu aller, bien tai*d, à l'église. Ma tante m'accompagnait; sous le porche un frisson m'a saisie. J'ai traversé les ténèbres profondes de la nef. J'éprouvais une
LA VALLÉE DE XHABMON. â6|
terreui^ fiogrd^. Je me su» avancée jusqu'à It lampe d'^rgeulqui brûle nuit cl jour,
Je.inesub agenouillée 8ur les Galles. J'ai longtemps e$s4^4 de prier. Mais j'étais em<brasée d'amour profane. Mon cœur était vide de Dieu; George seul le remplissait. Âh!
quelle ardente préoccupation jusqu'aux pieds de ce crucifix d'ivoire^ à la clarté douteuse de la lampe 1 Sous les arceaux de cette église, quelle solitude, quelle âpre souffrance !
Le passé s'est réveillé ; j'ai soulevé le voile de l'avenir.
J'ai vu George qui venait à moi ; son charme était irrésistible. Il m'a subjuguée d'un re^ gard. J'ai vu de Cange se glisser entre nous et ramper à nos côtés avec un stylet. J'ai vu M. de Salisi se dresser dans l'ombre; son visage était menaçant, d'un geste farouche il m'appelait. Georgeyplushéroïque, me proté-* geait contre eux. Mais un mal secret^ devant lequel George était impuissant, s*est insinué
38S U VALLÉE DE GHAfUION.
dâQsmon sein et m'a glacée. Et ce malt c'était le remords.
J'étais accablée sous le poids de ma faule.
Elle n'a laissé aucune trace, mais Yml de Dieu Ta connue. Une voix a prononcé à mon oreille cette parole ; Expiation ! Et l'expiation, c'était de renoncer à George. Et je ne pouvais m'y résigner. Mes yeux se sont dirigés vers la lampe. Affreux présage ! Elle s'est éteinte. Et la même voix a répété le mot lugubre : Expiation! J'ai poussé un cri et j'ai perdu tout sentiment.
Quand je suis revenue à moi, j'étais dans ma chambre, au coin de la cheminée. Ma tante me faisait respirer des sels. Elle m'a doucement attirée dans ses bras, ou nous avons mêlé nos pleurs.
Mon agitation s est prolongée pendant 1^ nuit. Elle m'oppresse encore. Hélas ! qu'il est difticile de s'arracher au bonheur et au soleil ! Mot) Dieu, n'avoir que vingt-deux ans,
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éUe libr^, être aiuiée ^e Geprge et fii'eii sé-parer ! Ah! la n)ort serait plus douée I
Et cependant cette expiation mille fois plus amère que la mort : m plus voir George ! je l'ai voulue et je la veux encore, quoique je n'ose l'envisager en face !
SO octobre 183...
Dieu mesure aux forces les fardeaux. Je crois qu'il m'infligera la mort et qu'il me dispensera d'infliger l'absence. Tout est sans doute pour le mieux.
26 octobre 183...
Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne.
Je ne saurais tenter quatre pas san§ être
S84 LA VAtLÂB DE CHARMOR.
tout essoufflée. Je ne descendrai plus au jardin. J*ai pris congé de mes fleurs, dont j'ai respiré le dernier parfum ; j'ai pris coAgé de ma bonne ànesseBabet,et de ma belle jument^ de ma chère Flamette. Je les ai baisées avec attendrissement. J ai foulé pour jamais la terre de mon pays natal. J'ai dit adieu, de ma fenêtre, à ma vallée où le gui sacré crott sur les chènesy où tintent les clochettes des vaches, âmes monlagnes aimées de George, à mes vieux bois druidiques peuplés de légendes, ces nids merveilleux, qui me chantalent Tamour, et qui maintenant ne me chantent plus que la mort!
J'ai légué mes pauvres à ma tante ; je les ai nommés tous par leurs noms, et ils ne seront point oubliés. Je leur manquerai cependant. Ils reverront mon excellente ânesse avec ses deux paniers pleins; mais moi, ils ne me reverront plus. Us seront encore secourus, ils ne seront plus consolés.
Je suis bien faible et bien malheureuse ! Je ne puis ni parler, ni lire, ni écrire^ ni marcher. Chaque instant me diminue. Je souffre de mon âme et de mon corps. Mon corps s'épuise, mon âme pleure. Ah! bientôt je ne serai plus. Ceûl été pourtant une douceur inexprimable de revoir George I Oh! mon Dieu, acceptez mon immolation. Soyez loué de me retirer à vous ; car, à toute heure, je me sentais près de retourner vers lui !
{Fin du journal de Mark,)
M""' de Salisi était assise plutôt que couchée sur son lit de douleur. Elle était environnée de coussins et d'oreillers. Elle attendait la mort avec une anxiété et une résignation qui se succédaient tour à tour.
Elle avait reçu la visite du curé de Broyés, amené par sa tante. Apaisée d'abord par les cheveux blancs et par les prières du vieux prêtre^ Marie était retombée dans son attente et dans son mal.
LA TALLÉE DE GHAHMOII. 287
On était au soir de la Toussaint.
L'obscurité qui enveloppait Marie, le silence qui régnait autour d'elle, mettaient le comble à ses terreurs.
On apporta des flambeaux. Une sinistre clarté vacilla sur le visage de M"* de Salisi. M°*'d'Orcley ne reconnaissait sa nièce qu'avec efProi. La malade était si faible cependant qu'elle s'endormit.
Quand trois heures du matin sonnèrent, l|me d'Orcley, M"' de Ralnave, arrivée depuis peu, et le médecin, étaient consternés près du foyer. Le grillon bourdonnait sous le tapis. Une bougie voilée dans uil vase d'albâtie répandait ses lugubres reflets. M°*' d'Orcley regarda le médecin, qui secoua tristement la tête. Ce signe muet, irrévocable, acheva d'éclairer la pauvre tante. Elle ne put retenir un profond gémissement, qui réveilla Marie.
— Est-ce vous, matante?
— Oui, mon enfant.
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— Soyez Msez bonne pour me retourner un peu de votre côté.
Et comme M"' d'Orcley se baissait afin de soulever Marie :
-^ Chère tante, si vous aUiez vous reposer, dit-elle.
— Non, non.
-^ Ah ! c'est que vous aurez besoin de force aujourd'hui.
Écoutez-moi^ ma tante, ce moment est sérieux; prôfitons-en. Dîtes à George de ne point se reprocher ma faute, de ne point me supposer sa victime. Je suis plus coupable que lui; ma mort sera mon expiation. Son expiation, à lui, sera sa douleur. Qu'il la modère, cette douleur, à cause de moi. Dieu m'attii'e à lui la première, mais il nous réunira pour toujours.
— Oh ! je t'en supplie, ménage-tor, ne parle plus, dit M"*" d'Orcley, ne te fatigue pas ainsi.
LA VAILLES DE CUAKMOr<I. 289
Marie se tut et s'afiEaissa coium^ anéantie, pendant plus de deux heures.
Souclain, leis cloches sonnèrent en con^mérnoration des morts. Marie tressaillit.
— Je vais fermer ces volets, dit M"*' d'Orcley. Ce bruit est bien importun.
— Non, ma tante, restez ici, près de moi.
J'ai du goût pour les cloches. Leur chant me paraît bien autrement solennel qu'autrefois. Elles m'avei'tissent , elles me convient. Elles sont comme la voix de Téternité qui m'appelle. Ah ! ce jour est le mien ; c'est le jour des morts. Ne pleurez pas, ma t^nte, le me trompe, c'est le jour des vivants!
Alors, elle s'adressa aux personnes qui l'entouraient ; elle leur serra la main à toutes et les remercia de leurs soins.
— Adieu, ma tante, dit-elle à M"*' d'Orcley, pauvre orpheline que j'étais, vous m'avez protégée comme votre fille, et, moi, je
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VOUS ai chérie comme une mère. Adieu!
Et Marie, se penchant sur la poitrine de sa tante, fondit en larmes. M"* d'Orcley, aussi mourante que la pauvre malade , la berçait des mots les plus doux et cherchait à rallumer en elle une espérance que ni Tune ni l'autre n'avaient plus.
L'espérance de Marie était ailleurs. Sur ses traits flétris, l'âme éclatait jusqu'à la fin en tendresses pieuses, en prophétiques lueurs, comme aux mélancoliques soirées d'avril , à travers la haie nue, çà et là, des touffes blanches et vertes annoncent que le printemps est proche et que la vie va refleurir.
La respiration devint plus difficile, Tagonie plus forte.
— Ne me quittez pas, murmura Marie.
Sans rien dire^ M""" d'Orcley soutenait cette tète si. belle et tant aimée. ËUe rejetait en arrière ces cheveux en désordre. Elle
essuyait la sueur glacée qui coulait de ces tempes fiévreuses.
Cependant, Marie parut recouvrer un peu de calme. Hélas ! c'était l'instant fatal de son agonie! Tout son cœur se concentra dans ses yeux plombés, qu'elle fixa profondément sur le vide, comme si elle y eût cherché George, ou Dieu.
Quelques minutes après, M"' d'Oi'cley trembla dans toutes ses fibres. Elle avait recueilli l'adieu suprême que Marie venait d'exhaler avec son soufQe.
Il y eut un morne silence mêlé de larmes.
M"* d'Orcley entendit le galop d'un cheval.
— C'est peut-être lui ! s'éoria-t-elle.
C'était George, en effet , brisé et chancelant, George à qui on avait tout caché et qui avait tout découvert. Pendant une absence de M. de Chégar, il avait trouvé la lettre de Moie d'Orcley qui lui annonçait la mort de M. do Salisi, et la lettre de Marie qui ne von-
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lait plus le revoir. Lui , s*était dérobé à son médecin et à son ami. Il avait trompé leur surveillance. Au risque d'expirer en route , il accourait haletant, avec l'infaillible instinct du cœur, avec celte folie de l'amour si supérieure à toute science et à toute sagesse,^ M"* d'Orcley s'était élancée de son fauteuil, en même temps que M"* Rainave. Au bas de l'escalier, George embrassa M'^* d'Orcley, dont la physionomie bouleversée lui apprit tout. — ^ C'en est fait de Marie, se dit-il. Et toutes les horreurs de la sépai*ation inévitable pénétré^ rent dans l'abtme de son cœur.
En un instant, il fut dans la chambre do Marie. 11 alla droit à elle et tomba sur le carreau. Quand il eut recouvré ses esprits : — Marie, Marie, s'écria-t-il, dors-tu Î-— Monsieur, dit-il en s'adressa nt au médecin , voyez, elle est pâle, elle est froide , s'est-elle évanouie ? ne pouvez-vous la ranimer î — Marie , oh !
parle-moi, oh! par pitié, un mot, un seul
LA VALLÉK DE CIIAUMO.N. 297)
mot. Malheureux ! je suis venu irop lanl. Un sourd sanglot suffoqua George. On Tenlraîna dans la chambre de M™** d'Orcley.
Après une exi)losion de désespoir : — Je veux la revoir, dit-il ; et, retournant sur ses pas, il se tint longtenaps près de Marie. Puis, il se réveilla comme en sursaut : « Morte, morte! » s'écria-t-il. Alors il se jeta sur le corps de sa pauvre amie, dont il baisa les joues, le front, les cheveux et qu'il serra convulsivement. On eut beaucoup de peine à l'arracher de cette étreinte cl on Fentraîna de nouveau.
Marie était encore belle dans la mort. Sa bouche immobile était fermée d'un sceau mystérieux ; et ses lèvres énigmatiques, mais sublimes, semblaient taire et raconter à hi fois le monde inconnu.