CINQUIÈME PARTIE
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Charmoiii 11 août Ite...
« George, la main me tremble. Mon Dieu!
quelle nouvelle! je te croyais mort, et tu yis! tu vis pour m'aimer. Âhl le désespoir brisait mon cœur. Béni soit ton ami Louis de Chégar, qui m'a sauvée I Bénie soit sa lettre à ma tante I
« Je sais tout. Je me hais, quand je songe que je vous ai mis en présence, toi que j'aime et Thomme que je devais respecter. Mais tu m'as sacrifié ta vengeance ; tu m'as préservée d'un remords éternel. Tu es pour moi plus qu'un ami, plus qu'un frère, plus qu'une mère. Vraiment, je ne me connais plus. Je vais, je viens, je monte, je descends, je cours^ je m'arrête, je pleure, je chante, je m'écrie, je me tais. Quelquefois je soupire et je suffoque. George, l'excès du bonheur est redoutable. J'ifispire à ma tante une sorte d'effroi. J'ai peur moi-même de mourir ou de perdre la raison. Mon émotion est trop ardente; mais j'espère en Dieu. II ne voudra pas que je succombe sous le poids de ma félicité. Oui, mon George, je vivrai pour toi ! Que cette pensée te pacifie. Soigne-toi, abandonne-loi tout entier à ton ami Louis de Chégar. Àh ! ce que je sens est inexprimable. Que ne puis-je te voir, te serrer sur mon sein, et verser tout
moD cœur dans le 'tien ! Adieu ! ne fais aucune imprudence, car ta vie, c'est la mienne. Guéris, guéris , si je te suis chère. Je t'aime comme aucune femme n'a jamais aimé» je t'aime au delà des forces humaines.
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DB VARIB ▲ GBOBCS.
CbarmoD, i** septembre 183...
(c Encore une lettre de M. de Chégar à ma tante, cher George , et, pour moi, quelques lignes de ta nriain. Je les ai baisés mille fois, ces caractères sacrés. Je ne saurais te dire dans quelle ivresse ils m'ont plongée. Mon dernier doute se dissipe; je crois à ta conva* lescence, à ta guérison. Tu revivras pour moi.
«t Cher George^ au milieu de mon bonheur^ te l'avouerai-je? j'éprouve un regret. Ce n'est pas moi qui t'ai soigné. Frêle créature que je suis^ quand je voulais me dévouer à toi, je n'ai pas pu ; mon courage était plus grand que mes forces, elles ont défailli malgré mon cœur. J'étais partie pourte rejoindre; je ne craignais plus rien J'avais besoin de te revoir, de veiller sur toi le jour et la nuit. Ma tante m'a devinée; elle n'a pas eu de peine à m'atteindre. {111e m'a trouvée, à quelques lieues, gisant dans une auberge de village* J'étais bien malade ; elle m'a ramenée ici : sa tendresse m'a rap-* pelée à la vie. Depuis quelque temps, mon ami, mes secousses ont été trop rudes, elles m'ont ébranlée profondément. Je tousse beaucoup et j'étouffe par intervalles. Rassure* toi cependant, l'application des sangsues et les deux mots que tu m'as écrits m'ont ranî-mée, Je me sens tout à fait bien.
^ J'ui souffert, — mais toi, n'as-tu pas souf-
2ub LA VALLÉE DE GUARMON.
fert aussi ? De quel droit me plaindrais-je , quand tu ne te plains pas? D'ailleurs, n'ai-je pas une pensée au dedans de moi qui couvre tout de sa splendeur? Ne m'as-tu pas aimée, ne m aimes-tu pas, cher George? Ne répondstu pas à tous les mouvements de mon âme, à ses élans, à ses caresses ? Ah I dussé-je en mourir, s'il me fallait recommencer la vie, je voudrais que ce fût aux mêmes conditions; je redemanderais la tempête, si ton cœur était à ce prix. Je me précipiterais de nouveau dans les hasards de la passion ; j'implorerais de nouveau la douceur terrible d'aimer et d'être aimée. George, ne te reproche pas mes orages, quand moi je m'en félicite et je m'en glorifie. Ta magie incoucevable, c*est de calmer jusqu'aux blessures aiguës, cest de changer le mal en bien.
Non, je ne connais pas un tourment que ton amour ne puisse charmer. Ton amour, c^est un baume dans le sang, c'est un parfum dans
U VALLÉE DE GHABifOlf. * 261
le cœur. Ahl cesse d'avoir pitié de moi.
Cher George, ne t'accuse pas, ne te re« pens pas ; aime-moi plutôt, et^ malgré tout, je serai trop heureuse.
<x Je suis eutièrement libre. M. de Salisi n'a plus la sauvage conscience de son droit ; il comprend que tout lien est rompu entre nous. Hélas! il s'est montré si cruel^ il m'a fait tant de mal ! Il donne des fêtes continuelles. Jamais Marnay n'avait été si bruyant. La foule, qui me blâme, entoure d'hommages M. de Salisi. Cette sévérité de l'opinion attère ma pauvre tante: moi, je n'en suis pas même effleurée. George, je ne suis vulnérable qu'en toi, car je n'aime que toi.
Je t'aime avec tendresse, avec passion; tu es tout pour moi, et le reste n'est rien.
c Mon ami, madestinécestctroitemenl unie à la tienne : ne te laisse point abattre, et je demeurerai debout. Ne sois pas inquiet de ma panlé, elle dépend de toi ; si tu le portes birn,
96S LA yfàiXÈE BE GBARIIOK.
je ne serai plus malade. Bien que d'espérer, je me sens mieux. La mort ne me frappera pas sous tes ailes. Va, mon cœur ne s'arrêtera qu'avec le tien y et tant qu'un sou£Qe animera ta poitrine, la mienne en vivra.
DE MADAME D ORGLET A LOUIS DE CHÉGAR.
Charmon^ 10 septembre 183...
a Âh ! monsieur, quel coup de foudre ! Ce pauvre Salisi est mort! Je ne puis revenir de mon trouble; je suis anéantie. C'est à vous que j'aurai recours pour instruire George dô cet événement, qui a tant ébranlé ma pauvre nièce. Ses étouffements et sa toux présentent
un caractère plus alarmant. Ses crises m'inspirent les plus vives inquiétudes. Je fais de vains efforts pour la ranimer. Je n'ose la quitter un moment de plus. Vous saurez bientôt les détails de cette terrible catastrophe.
« Adieu^ monsieur, et mille amitiés. »
Les décrets de Dieu sont impénétrables.
Tandis que M. de Salisi s'applaudissait d'avoir frappé son rival, c'est lui-môme qui allait être frappé.
C'était le 10 septembre, jour de l'ouverture de la chasse. Le soir, à Marnay, le retentissement du cor annonçait une fête. Quoique le soleil eût disparu depuis longtemps, les ténèbres n'enveloppaient pas le château. Une gplendide illumination sillonnait tous les éta*
ges, s'échelonnait sur les tours, sur les tourelles, et serpentait au loin dans les jardins. De toutes parts ce n'était que bruit et confusion. Les chasseurs arrivaient dans les cours, les voitures roulaient, les chevaux piaffaient, les chiens aboyaient. M. de Salisi, debout sur le seuil, recevait les convives, et leur donnait la bienvenue.
Vers huit heures, la porte de la galerie, transformée en salle de banquet, s'ouvrit.
C'était une autre illumination.
M. de Salisi fit placer ses amis, puis, avant de s'asseoir :
— Vous êtes, leur dit*il, de gais compagnons, vous êtes d'aimables convives. Pas un de ceux que j'attendais ne manque ici. Je bois à notre réunion.
En ce moment, on lui apporta une lettre timbrée de Paris. Sur l'adresse il y avait deux fois le mot Pressée. Cette lettre était anonyme. Elle lui apprenait que George ^'*^ n'avait pas
ta VAIXÉE Iffi CSBARMOlf. 967
succombé à ses blessures et qu'il pourrait bientôt faire une visite à Gharmon.
M. de Salisi fronça le sourcil. Sa figure s'empourpra. Il lança la lettre à de Gange, en disant :
— Nous retournerons à Paris. Mais, reprit-îl, buvons.
II vida son verre d'un trait. Tous lui firent raison.
L'accueil de l'hôte était devenu fébrile : il n'en parut que plus empressé. Le repas s anima. Dispensés de la retenue qu'impose toujours la présence des femmes, les convives s'oublièrent. Â minuit, personne n'était de sang-froid.
— Qu'on apporte les coupes de saint Hubert ! s'écria M. de Salisi.
C'étaient des verres de forme antique et plus grands que les autres.
— Allons, mes amis, versez, remplissez jusqu'aux bords. Allons, mes hôtes, je vous défie*
268 LA TALLÉE DE GHARHOll.
En acheyant ces mots, il vida une coupe, puis une autre, puis une autre encore. Tous les convives l'imitèrent.
A monteur, s'écria de Gange, je vous défie.
Nous avons chassé avant de dîner. Eh bien ! la rivière est proche, la nuit est douce, péchons avant déjeuner.
— Oui, oui, péchons au feu, répétèrent les convives.
— J'y consens, dit M. de Salisi, mais que ceux qui ne voudront pas venir restent. Chacun est maître ici. Avant de partir, buvons.
Et les coupes furent vidées en chœur.
La plupart des convives sortirent, quelquesuns demeurèrent. Les torches et les tridents furent bientét prêts. Sur les pas chancelants de M. de Salisi, convives, piqueurs et valets s'acheminèrent dans les prairies, le long de l'eau.
En ce moment, Marie qui ne pouvait dormir et qui souffrait, se glissa dans la chambre
IJk VALLÉE DE GHARMON. 369.
de salante. Elle était toute brûlante. Madame d'Orcley se leva et ouvrît la fenêtre. Quel spectacle elles eurent de CharmonI A une demi-lieue d'elles, à Marnay, la lumière ardente des torches embrasait la rivière, des voix s'appelaient et se répondaient, les fanfares du cor résonnaient, et Tillumination scintillait sur le château.
— Fermons, dit vivement Marie; tout cela redouble mon mal. Là-bas la fête, ailleurs le deuil. Ma tante, je ne puis être seule cette nuit, je suis toute tremblante, je vais partager votre lit.
Les deux pauvres femmes se recouchèrent.
Cependant la pêche continuait. M. de Salisi la dirigeait du pré. Pas un des convives n'avait encore osé se hasarder dans l'eau, après tant d'heures d'intempérance. Tout à coup, voilà qu'un jeune paysan enfonce son trident, se baisse, et jette aux pieds de M. de Salisi Une truite coupée en deux.
,270 LA VALLÉE DE GHAilMOM.
— Imbécile ! s'écrie M. de Salisi, tu déshonores notre pèche. Voici Tendroit le plus favorable. Je le vois bien, il faut que je m'en mêle.
De Gange et quelques-uns l'entourèrent.
— Tu n'iras pas, Salisi.
Mais la contradiction ne faisant que l'irriter, il saisit une torche d'une main, un trident de l'autre, et se précipita tout habillé dans la rivière. Il se sentit perdu, et cria au secours. Son piqueur, qui se trouvait à côté de lui, l'entratna vers la rive. Tous ses amis accoururent. Il ne prononça pas une parole, il se tordit sur l'herbe dans d'affreuses convulsions, ses membres frémirent, ses dents claquèrent, tout son sang reflua du cœur à la tète. En quelques minutes, il expira.
Quelle pitié ! M. de Salisi roide mort, au milieu de ces hommes hébétés par l'ivresse et par rétonnementl Presque tous reprirent leurs sens. Ils suivirent par le rentier du
-U YAU.ÉS DE CBAWfON. 371
château, comme un cortège funèbre, le corps froid de leur hôte, que de Cange aidait à porter. A mesure qu'ils approchaient, ils entendaient les chants des convives restés dans la salle du banquet.
' — Silence ! s'écrièrent-ils en entrant , silence !
£t ils montraient M. de Salisi mort. Il y eut alors une scène inouïe. Les plus ivres, croyant que c'était une comédie, s'y prêtèrent avec tous les accents d'une douleur bouffonne. Ils faisaient des aspersions de vin en guise d'eau bénite, ils s'agitaient et se lamentaient, ils entonnaient, en nasillant, l'hymne des funérailles. Ce ne fut pas sans peine que les plus calmes firent cesser ce délire. On traversa la galerie, toute semée de bouteilles vides, toute souillée des désordres de l'orgie. On pénétra jusque dans la chambre de M. de Salisi, qu'on étenditsur sa couche. Un de sesamis» qui était médecin, l'examina de nouveau avec soin , tou -
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cha son pouls, et déclara que tout était tioi.
A ces mots, des regrets et des sanglots véritables éclatèrent. De Gange, qui avait proposé eette pêche, se frappait la poitrine et s'arrachait les cheveux de désespoir. Il se tint au lit du mort avec quelques autres. Le plus grand nombre s'éloigna. Les fanfares se turent, les torches s'éteignirent, l'illumination disparut, et tout rentra dans une muette obscurité.
Le surlendemain, un peu de terre recou* vrait M. de Salisi pour toujours.
DE MAHIE À GEORGt.
« George , M. de Salîsî est mort ; il est mort par nous : je n'ai pas reçu son pardon.
J'ai juré de me punir.
<K Ah ! le repentir me pèse et m'accable.
George, j'ai pris une grande, une formidable résolution : nous ne nous verrons plus.
Je te supplie, mon ami, de ne pas lu maudire cette résolution cruelle qui te coûtera
tant de larmes, et qui, je l'espère, me coûtera une vie désormais odieuse.
« Adieu, mon unique ami, adieu.
Cette lettre était enveloppée dans une autre lettre à M. de Chégar. Marie lui recommandait à genoux de ne remettre ces lignes que lorsque George serait entièrement rétabli.