COPA
Il en va ainsi de la vie.
A peine l’amitié s’est-elle ébauchée entre gens de cœur que le destin de la séparation brise ce commerce charmant. Les uns vont d’un côté, les autres de l’autre. Tout ce qu’il en reste se résume en un souvenir et un regret, souvenir embaumé du passé, regret de n’en avoir pas assez joui. nt
— Combien sommés-noûs dans/lé canot? de . We
mande quelqu'un. *(
x Pigeon nous compte ; quatre bourgeois et huit "engagés : cela fait douze. Oui, lecteur, douze hommes dans un frèle canot d’écorce, sans parler de la charge qui pèse bien de quinze à äix-huit
cents livres.
nous
sl
O vous, qui dans un langage unique, disiez jadis que le premier humain qui osa tenter l'onde perfide sur un navire avait au front un triple airain, Horace, qu'eut pensé votre grande âme de nous voir dans notre mince écorce glisser sur la Mantawa comme une flèche rapide ?
Mais, j'y songe, Horace était un Romain de la décadence, un esclave affranchi, un flatteur éhonté, un cr‘tin pour tout dire. Il eut pâli de frayeur : qu’attendre autre chose d’un classique payen ?
S1 jamais J'écris un traité touchant l'Art d'aller en Canot d’Ecorce, je m'emprunterai
-sans Strüpule cette digression poux-en faire mon
Avant-propos. Ce passage respire un parfum d’antiquité que j'essaie en vain de retrouver dans les leçons que me donne en ce moment Pigeon sur la façon de me tenir et de me déranger dans un rabaska.
Premièrement, ditil, il faut ne plus bouger üne fois qu’on est en place ; secondement, se tenir assis carrément et solidement, afin que si, par hasard, on ait à remuer tête ou bras le tronc reste immobile ; troisièmement, avertir ses com: pagnons quand on veut changer de position ;
quatrièmement, ne jamais prendre les bords du {1
canot pour point d'appui soit pour embar juer, soit pour débarquer, soit pour aucun mouvement, cinquièmement...….
Mais, je m’arrête ; car ou le lecteur connait ce que je lui dis, ou il n’en sait rien. Dans le premier cas, je m’expose inutilement à sa critique ; dans le second, je dois en toute conscience laver tir qu'il se donne bien de garde de se risquer avec ces seules notions dans le moindre canot | d'écorce : autrement, je ne réponds de rien.
La chose est plus difficile qu’elle en a l’air, et la meilleure théorie ne vaut certainement pas une heure de pratique sous les ordres de Pigeon. (
En effet, notre première sensibilité nerveuse est déjà passée, et nous nous extasluus, tout à notre aise sur le pays enchanteur qui se déroule
à nos regards. Les dernières pluies ont fait monter l’eau de quatre à cinq pieds, de sorte que la rivière coule à pleins bords et comme entre deux massifs de verdure A gauche nous apercevons les premières montagnes des Laurentides, qui fuient de plus en plus à l’est; à droite l'horizon n’est coupé que par de légères élévations ou des montagnes isolées entre lesquelles IN ll: on découvre de vastes plaines coûivertes de LL. il LA grands bois mèlés. C’est à se croire sur la rivière
1er, | des Mille-Isles ou sur celle de l'Isle Jésus, disions iVe- | nous mes compagnons et moi.
— Attention ? crie subitement le devant-de- It ce | cnot qui se tient debout son grand aviron à la pre- main.
que ; — Attention! mes cœurs, répète Pigeon debout ver- au gouvernail. Nagez bon, tout le monde. quer | Ces mots dits d’une voix brève donnent tou. anot l jours la chair de poule quand on sait combien ces rien. | deux chefs d’un canot d’écorce sont avares de r, et leurs paroles. Ici c'était un rapide dont nous nous L pas J approchions et qui fesait déjà sentir au rabaska geon. ces oscillations courtes et saccadées, indices du veuse Æ danger. Pigeon de même que Messire Provost | avaient plusieurs fois remonté la Mantawa avant celle-ci, mais jamais dans un canot de cette dimension et avec un pareil chargement. Or, on sait que le moindre choc est toujours fatal à ces embarcations.
Au commancement de Pigeon, les avirons glissèrent drus le long des flancs du rabaska, le Ÿ, silence se fit partout et Messire Provost se leva à moitié pour reconnaitre le portage.
— Là,@t-il, en indiquant au gouvernail un | petit enfoncemeni insignifiant pour tout autre ivière que l’œil exercé d’un homme des bois.
Le canot bondit sur les dernières vagues furieuse du Rapide Brulé qu’il franchit comme un trait, puis :
— Sciez, fit Pigeon.
Tous les avirons nagèrent en sens contraire; bientôt le canot se trouva dans un petit remou et vint se coller le long des branches de la rive. Nous étions au pied même du rapide; c'était notre premier portage.
XXX ins
” Le devant-de-canot, Nol Seigneur sauta le premier à terre en Ssäidant de son aviron, puis un autre, puis un troisième jusqu’à ce qu’il ne restât plus que Pigeon. Alors commença le décharge.
ment des effets sous la direction de ce dernier. Quand le rabaska fut complètement vide, les hommes le tirèrent doucement à terre et le renversèrent sur le côté en attendant d’être portagé. Malgré l'appel de mes compagnons qui avaient pris les devants, je restai, pour voir comment les . hommesallaient s’y prendre pour faire r sl tant de paquets en pièces, comme ils disent. ne fut pas long. Les ] porteurs étendirent leur
ire dada A
uri- bricole à terre en la doublant (une bricole est une | un Janière étroite de cuir, longue de huit à dixpieds | [® ctun peu élargie vers le milieu) ; puis ils firent 1 un paquet de soixante à quatre-vingt livres ire ; | 1 pesant qu'ils se jetèrent sur le dos; ils assujettiju et | rent sur leur front la partie large de la bricole, rive. «M . etles voilà partis à la file les uns des autres. était Honteux de voir c°s hommes courbés sous leur
paquet, je résolus de leur aider de mon mieux, et à l'exemple de mes compagnons je me chargeai d'un drapeau.
ns Ceux qui ont voyagé dans la forèt vierge savent | que si l'on est étonné des fardeaux énormes > pre- Ù transportés par les hommes des bois, en revancae is un | 1 un rien fatigue le voyageur novice qui n’a jamais estàt ; À foulé que le trottoir nni des grandes villes. Donc, arge- | À je fis preuve de courage en m’emparant d’un nier. h drapeau tricolore et en protégeant notre arrière- >. les D garde de ses plis glorieux.
ren- | Les sentiers de portage sont loin d’être larges ; tagé. | tout au plus quelques branches cassées, un aient } arbusle tordu, certaines traces à peine visibles le at les D découvrent au chasseur. D'ordinaire, cependani, rtage aucun oBtacle sérieux, renversis on marais, ne
s’y rencontre : mais on se tromperaitsi l’on allait en conclure qu'ils sont faciles au pied inexpéri-
isent.
leur
rienté. C'est ce dont je pus me convaincre en peu de temps.
Le portage du Rapide-brülé a trente arpents de long, et je n’en avais pas fait la moitié que j'étais en nage ainsi que mes compagnons que J'avais rejoints dans un accès d'amour propre. J’aurais voulu en ce moment voir le drapeau de mon ancienne Mère-Patrie sur les tablettes du marchand ; mais, comme personne ne demandait grâce, Je devais souffrir et me taire sans murmurer, suivant le mot de Scribe. Ajoutez à cela qu’il fesait une chaleur écrasante, et que dans le brûlé que nous traversions le soleil ne nous épargnait guère.
Déjà la conversalion languissait, car après s'être félicité mutuellement sur la qualité du sol, MM. Provost et Archambeault m'’avaient laissé la parole, lorsque de magnifiques bluets s’offrirent à nos yeux. Nous avions chaud, j'avais faim, et la soif la plus intense nous dévorait ! nous fimes une abondante cueillette de ce petit fruit que tout le monde s’accorda à trouver délicieux. Que ne trouve t-on pas délicieux dans les bois ?
Presqu'au même instant une perdrix se leva à deux pas de moi. Aussitôt, sans perdre une
minute, je sais mon revolver, je l'arme et je fais feu au jugé, à tout hasard. Je n'avais pas vu la perdrix, mais j'avais entendu le bruit, et ce pouvait bien être quelque animal moins inoffensif qu’une perdrix. Il me semblait glorieux de défendre mes compagnons, et moi avec eux, contre toute bête cruelle, et d’ailleurs je brûülais depuis longtemps de décharger mon arme sur quelque chose. Hélas ! jy perdis ma poudre et mon dévouement, car mes compagnons n’eurent qu’une voix pour rire de ma précipitation et blâmer ma maladresse. Qu'auraient-ils pensé si je leur eusse dit que tout cela n’était dû qu’à un acte de courage ? J’eus la modestie de le leur cacher et d'endurer leurs quolibets sans me défendre, car c’est ainsi que se comporte le vrai mérite.
Clou, nous avions avec nous un chien qui portait ce nom, Clou se précipita dans la direction de ma balle, et je l’excitais pour me distraire, lorsque derrière moi éclate un vrai coup de fusil, cette fois.
— Venez, me dirent aussitôt mes comjagnons ; laissons la chasse à M. Martel (Louis-Jérémie), il est bon tireur et rapportera certainement de quoi faire une gibelotte. M" Je subis cet affront sans sourciller : Clou, qui
non en éme ne Le
n’était pas meiileur chasseur que moi, en prit aussi sa part, Car il se mit à marcher devant moi, tête etqueue basses, malgré les cris de M. Martel, mon rival. Si ce dernier avait le gibier pour lui, moi j'avais le chien.
Des hauteurs de la tête du portage où nous fûmes bientôt rendus, M. Provost nous montra dans le lointain cette splendide Vallée des Aul-
Xnaies—siége futur des plus riches paroisses de la Mantawa, car elle comprend une grande éten- + due de pays. Puis, comme les portageurs retardaient, nous cherchâmes de l'ombre sous les grandes aulnes du rivage. M. Provost se mit à lire tout haut quelques pages d’un poème sur les Grandeurs de Dieu dans la Nature; j'écoutais tout en faisant mes notes et en rechargeant mon pistolet. M. le Ministre se défendait avec peine contre les maringouins qui s’acharnaient à son cou, comme s'ils eussent été de l’ancienne opposition. Le rapide mugissait tout près de nous. Un deuxième coup de fusil suivi de hourrahs nous signaia bientôt l’arrivée de M. Martel et de
prit moi, artel, r lui,
nous nontra s Aulses de e étenretarpus les mit à sur Îles outais nt mon c peine t à SOI e OPp0ous.
purrahs el et de
nos hommes. En effet, le premier nous rejoignit et me montra tout triomphant une magnifique perdrix. D'une seule voix nous le proclamons grand chasseur devant l'Eternel, tout en me réservant in petllo de lui demander compte de son deuxième coup de fusil. Je savais par onidire que le plus beau gibier du chasseur est invariablement celui qu’il manque. Par grandeur d'âme, je ne vouius pas néanmoins mêler publiquement des chardons à sa gloire, car réellement M. Martel est un adroit chasseur et sa réputation comme tel dans l’Assomption est à l'abri de tout soupçon,
Lorsque notre rabaska, porté triomphalement par cinq engagés, fut délicatement couché de long du rivage, il passait midi; le portage était fait et le temps était arrivé de manger une bou-
chée. Personne ne se fit prier, pas même votre serviteur.
— Enfin, dit l’un de nous, voilà notre vie des bois bien et duement commencée ; qu’en pensez vous, jeune citadin ?