LIV
La chose paraîtra monotone si l’on veut, mais ce fut par le même soleil ardent que la veille que nous nous mîimes en marche le lendemain, l mardi. C'était notre dernière journée de portage, et nous la commençâmes de bon matin. A dix heures, nous allumions au crique de la Mâchoire X d'Orignal, près d’une piste d'ours.
Ces carnassiers habitaient le voisinage, car plusieurs jeunes sapins avaient l'écorce enlevée près du pied, et la trace des griffes nous parut | encore toute fraîche. En descendant quérir de | l'eau dans le ruisseau qui coulait au pied du ravin je heurtai des os blanchis, ce qui me fit hâter le pas. Nous étions bel et bien au milieu | de la cuisine de Messieurs les Ours de l’endroit,. ! c'est-à-dire dans le cimetière de leurs victimes. | Si c'eut été la nuit et que j'eusse été là, seul et ï sans armes, js crois véritablement que je n’y serais pas demeuré longtemps.
- Le pays que nous traversons offre ça et là de
{, superbes dévallages à la colonisation, et rendra
très-facile la location et l'entretien du chemin projeté.
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Nous voici enfin arrivés au bas des montagnes |-/de Cassegueule qui ressemble assez à celles du Crique-à-Läzävre, avec cette différence qu’au lieu de les enjamber nous les tournons en suivant leurs contreforts.
__ — Ces montagnes sont, dit Pigeon, de vrais ‘ casse-cous, d'où leur nom.
La plus charmante pièce d'eau baigne le pied de ces pics sauvages, et nous nous y arrêtons avec délices. C'est le lac Elisa, ainsi baptisé en souvenir de la dame de M. le Ministre. Plus loin, entre deux montagnes, nous tombons sur une autre nappe d’eau non moins bien encadrée de montagnes ; nous l’appelons lac Virginie : nouvel hommage d'un mari galant à sa femme.
“ Puis, nous nous engageons dans des fourrés Éf. épouvantables où Clou, notre chien, a de la
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misère à passer. J'aie eu, pour ma part, le mal:
de heur de m'écarter un tant soit peu de mes comdra pagnons, et me voilà engagé dans un renversis min où je manque vingt fois de m'empaler sur les €
chicots d'arbres entassés là depuis des années. Entre ces renversis le sol est bas, et lorsque je mets pied à terre j’enfonce dans une mousse qui me mouille jusqu’à la cheville. On eut dit un vaste champ d’éponges tout imbibées d’eau.
znes — Plaque, m'écriais-je de temps à autre pour ù s du ne pas rester écarté des autres tout à fait. | w'au | — Plaque, me répondait mon excellent ami vant M. Martel avec sa grosse voix de basse profonde, Mais, qu’y a-til? Des cris de joie, des coups
vrais de fusil, des acclamations qui se répondent : | d’où vient cette clameur ? je me hâte le plus |
pied que je peux, je risque de ne pas sortir vêtu de ! PLons ces montagnes d'arbres renversés pêle-mêle les | sé en uns sur les autres; c’est égal, j'avance : enfin, je | loin, débouche sur une petite clairière d’où j'aperçois une | nos hommes occupés sur le bord d’un lac à tirer | se de un canot à terre. | ju vel — Le lac la Joie, vive le lac la Joie! crient | mes compagnons du plus loin qu’ils me voient, |
rrés — Le lac la Joie, vive le lac la Joie! m'écriai- | de la je à mon tour.
mal: Inutile d'ajouter que ma joie égalait la leur, |
Encore une heure de trajet comme celui que je venais de faire, et toutes les parties essentielles de mon costume restaient accrochées aux arbres. Quoique très-endommagé, je pouvais cependant me montrer aux yeux de mes gens sans trop les étonner. D'ailleurs, nous étions rendus: un canot nous attendait, et nous allions enfin nous reposer de nos marches forcées. Le reste tirait à peu de conséquence, surtout à cette distance de la ville,
Il était cinq heures de l'après-midi quand nous serrâmes la main des deux jeunes Maynard, garçons vigoureux et déterminés, qui avaient été envoyés au devant de nous, par ordre de M. Provost, dont la prévoyance avait tout habilement calculé. Le canot qu'ils nous avaient amené ressemblait à notre beau rabaska du Lac des Pins, sinon qu’au lieu d’être fait d'écorce il avait été taillé par Pigeon dans un tronc d’arbre. IL était flambant neuf, et jamais les lacs qu’il venait de traverser n'avaient été sillonnés par une embarcation aussi imposante.
Nous avions baptisé l’autre L'Empereur, nous appelâmes celui-ci Sir George E. Cartier.
D'une capacité moindre que le rabaska, nous ne pümes le charger que du bagage et de cinq
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d’entre nous. Le père Aubin, Jetté et Mandeville dûrent continuer à pied. Quant aux deux Maynard, ils étaient partis depuis longtemps dans leur canot d'écorce, lorsque le lendemain matin nous appareillâmes à notre tour.
Le lac la Joie, qui reçoit les eaux des lacs Elisa et Virginie, est le dernier de cette chaîne de splendides nappes d’eau qui descend sur le versant oriental des Laurentides une fois qu’on a dépassé la hauteur des terres en quittant le lac Bourget. Je ne crois pas qu’il y ait au monde de nature plus riche, plus accidentée, plus grandiose que dans cette partie des Laurentides où la scène change à chaque instant pour rester toujours merveilleusement belle.
Du lac la Joie nous passons dans le lac Provost, long de sept milles environ ; puis, nous entrons dans un troisième que je propose à M. le Ministre, dans un accès de grandeur d'âme, d'appeler lac Ouimet ; enfin, nous fesons solennellement notre entrée dans le grand lac Archambeault vers midi.
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Une chaloupe de M. Parker nous attendait gracieusement au passage pour nous inviter à dîner au chantier de Théophile Grenier, campé depuis quatre jours à la tête de la décharge du lac Archambault dans le lac Ouareau, avec une vingtaine d'hommes.
Nous y fûmes parfaitement traités,
— C'est comme aux noces, me disait Pigeon à tout moment, car lui et moi avions une faim pantagruélique.
La cuisine du cook de M. Grenier enfonçait
pour toujours cellé du père Aubin, lequel, comme tous les astres, subissait en ce moment son éclipse totale.
Après avoir visité un instant les travaux d’endiguement que la Compagnie Américaine fesait exécuter pour faciliter le flottage de ses bois au printemps, nous disons adieu à M. Théophile et à son cook, et Sir George reprend avec nous sa course rapide.
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La colonisation a beau jeu sur les bords de tous ces lacs couverts de bois mêlés de haute futaie, sur ces vastes plateaux qu'on aperçoit à
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gauche du lac Provost, sur les deux côtés du lac Ouimet et à droite du lac Archambeault. La plupart des montagnes sont peu élevées, et s'écartent ça et là pour former des vallées d’une fertilité incontestable.
Derrière nous, le grand lac Archambeault déverse ses eaux dans le lac Ouarenu, lequel à son tour descend dans le lac FAssomption où prend naissance la longue et si capricieuse rivière de ce nom.
Le chemin Provost, dont nous devons renrontrer demain matin les escouades de travailleurs, se dirige vers la décharge que nous veuons de quitter, et au moment où j'écris ces lignes, j'apprends qu’il est ouvert un chemin d'hiver jusqu'à ce point extrême.
On ne saurait trop approuver l'énergie et la prévoyance avec lesquelles le gouvernement a permis de pousser aussi activement l'ouverture de cette artère, et de mettre par ce moyen les colons en communication directe avec les chantiers qui vont se faire sur ces grands lacs. Car ces chantiers sont le marché naturel du colon des Laurentides, et consommeront, d'ici à longtemps encore, tout le bétail, le foin, les grains et les légumes que pourra leur fournir ce dernier.
Le lac Archambeault est la plus grande nappe d’eau qu’on rencontre dans un rayon de pays considérable. Sa largeur varie d’un demi mille. à deux milles, et sa longueur est de plus de huit milles. Quand nous arrivâmes an fond de cette petite mer intérieure, le soleil était à son déclin. L’enfoncement où nous abordâmes avait été fréquenté depuis peu; il y avait des traces d’un campement récent. En effet, en tirant le canot à terre une inscription toute fraîche gravée sur
un cèdre attira tout d'abord nos regards. La voici :
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