‹ La valse. Les départsChapitre 1 sur 14 · RUE AL'BER · texte numérisé non relu

RUE AL'BER

PQ

— Pourquoi as-tu les larmes aux yeux quand on te parle de valse? Il y a une histoire là- dessous?

Mon ami me répondit :

— Pas la moindre histoire, mais de simples souvenirs. Je n'ai aucune raison pour les taire, surtout à toi.

Chaque fois que ce mot de valse est prononcé devant moi, il me rappelle aussitôt ma tante Virginie, telle que j'en ai gardé pieusement l'image depuis l'époque déjà lointaine de ma jeunesse qui était aussi — n'est-ce pas comme une dérision? — celle de ses dernières

années. Se peut-il qu'un même temps soit si différent pour deux existences qu'il dévore, l'une à son aube, l'autre à son couchant?

C'est d'abord à Orléans, dans le quartier Saint-Euverte, que je revois, au bout de la rue des Noyers, l'étrange maison à la Balzac où l'excellente et curieuse femme habita la plus grande partie de sa vie. Elle m'apparaît, cette demeure, ainsi qu'un vieux petit hôtel, sans style précis , à deux étages , avec une mansarde et un toit vermoulu tout le long duquel rôdaient de maigres chats.

Quand on avait tiré la chaînette qui mettait en branle, à l'intérieur, une grosse cloche à son de bois (pareil à celui de certaines sonnettes qui pendent au col des vaches en pays de montagnes) et franchi la porte basse et ronde, peinte en vert, boulonnée de gros clous à facettes , et munie d'une serrure aussi peu défensive que compliquée, on était surpris de se trouver, en plein vestibule carrelé, devant un puits à demi encastré dans la muraille, surmonté de ses crochets et de sa poulie. Ce puits communiquait immédiatement, à toute personne qui entrait pour la première fois chez

ma tante, une impression de malaise et de vague terreur. La maison, pourtant, n'avait rien qui sentit le mystère ou le crime, une fois la part faite de cette tristesse toute spéciale, morne et grise, qu'ont, en province, la plupart des habitations où vivent, presque cloîtrées, des dames seules. Or, ma tante était seule, ayant toujours voulu rester fille.

Elle avait eu, paraît-il, aux environs de sa vingt-septième année, bien après la fête mélancolique de sainte Catherine, un petit roman qui n'avait point abouti, et je crois bien qu'il s'agissait d'un bel officier de la Garde Royale. Ma curiosité, à ce sujet, ne fut jamais pleinement satisfaite. Mes oreilles d'enfant n'ont retenu que de courtes et insignifiantes phrases échappées à ma mère ou à mon père quand ils faisaient par hasard allusion aux honnêtes intrigues de l'officier et de ma tante. Cette dernière, dont le cœur — je l'ai su depuis — s'était laissé prendre assez violemment, fut plusieurs mois avant de se consoler, et, à vrai dire, elle se résigna plutôt qu'elle ne se consola. L'abandon de celui qu'elle s'était cru en droit de regarder comme un fiancé (car les choses

avaient été avancées à ce point) la dégoûta pour toujours du mariage qu'elle raya impitoyablement de sa vie. K 1 le était, en vérité, fort bizarre dans sa monotonie l'existence que menait ma tante en sa petite maison de la rue des Noyers, et je ne crois pas inutile, avant d'en donner un aperçu, de compléter en quelques mots la description de cette maison au seuil de laquelle je me suis tout à l'heure brusquement arrêté. Au rez-de-chaussée se trouvaient le salon, la salle à manger et la cuisine. Seul le salon avait vue sur la rue, ce qui ne le rendait pas plus gai. Imaginez une pièce assez vaste, à boiseries peintes de différents gris , au parquet plus miroitant qu'une glace, un parquet tellement ciré qu'il vous suggérait irrésistiblement l'envie de braquer le jarret et de danser. Aux murs, quelques tableaux, de vieilles gravures ayant depuis longtemps célébré leurs noces d'or avec les cadres centenaires qui les protégeaient, une tête de Vierge attribuée à Sasso Ferrato, abaissant de beaux yeux noirs sur des joues de créole. En face de la cheminée, au-dessus d'une console étroite, une magnifique pendule de Boule qui avait l'air toute

découragée quand elle sonnait ; et puis, épars, des sièges Louis XV, laqués blanc et gris. Enfin, dans un coin — toujours le même — sept à huit cannes placides, des bambous à pomme d'ivoire, d'argent et d'or ; et c'étaient les cannes de défunt le grand-oncle de ma tante, le chevalier de Eckner, qui fut professeur de clavecin de Marie-Antoinette. J'oubliais une monumentale commode, à cuivres pompeux, aux tiroirs pesants dont il fallait saisir avec effort les massives poignées, et dans laquelle reposaient, bien couchés, bien plies, bien dorlotés dans du papier de soie, les habits et les culottes du chevalier. De la salle à manger comme de la cuisine je ne dirai rien. Ma tante n'y mettait jamais les pieds. Elle prenait ses repas dans le salon, sur une table à jeux volante qu'on dépliait, et d'ailleurs, pour tout ce qui avait rapport au ménage, elle se reposait sur Lazarette, la domestique, une robuste et taciturne villageoise en qui elle avait une absolue confiance.

Par un escalier de bois tournant dont les marches ont familièrement retenti — et voilà des années ! — sous mes pas de petit enfant, on

atteignait le premier, qui comprenait deux grandes chambres, et une autre de moindre dimension.

L'une de ces deux pièces était la chambre à coucher de ma tante ; l'autre la mienne. Tenez ! je n'ai qu'à fermer les yeux pour tout revoir avec une netteté qui me donne presque le frisson. C'est à croire que je vais toucher, en allongeant la main, le papier de la chambre de ma tante, où se reproduit cent fois répété, le dessin suivant : une coupe d'albâtre nouée d'un ruban bleu, au bord de laquelle se désaltèrent deux palombes ; et puis le papier de ma chambre, à moi : un écureuil, dix écureuils, cinquante écureuils grignotant une, dix, cinquante noix. Près de l'alcôve de ma tante, voilà, dans un lacet d'or bruni, le pastel ovale du chevalier, l'œil oblique et fin, plus noir sous la neige de la perruque, le menton frais et bien servi sur le jabot qui s'échappe et floconne hors de l'habit de pékin vert. Et si j'ouvre ce placard étroit et haut, à gauche de la cheminée, je vais, à coup sûr, retrouver intacts et rangés comme autrefois les joujoux et les bibelots qui ont fait la joie de mes

récréations. Oh! je me rappelle les boites de perles, les cartons d'ancien loto-dauphin, les jumelles d'ivoire, les carnets de bal en nacre garnis de crayons d'argent noirci, que mes doigts tachés d'encre ont tenus, palpés, caressés si souvent ! Il n'y a pas jusqu'à cette odeur pénétrante que je ne reconnaisse et ne reconquière par le souvenir, cette odeur des pommes et des poires du jardin que Lazarette, avant l'hiver, alignait sur des planches, dans la troisième petite pièce en retour. Et je pourrais aussi, je voudrais même, oui, je voudrais tout évoquer, tout recueillir, tout exhumer sans jamais en être las : et le bon grenier avec l'angoisse de ses trouvailles, et le jardin avec sa tonnelle, ses plates-bandes de gueules-de-loup, son bassin où plongeaient mes arrosoirs de Lilliput, ses treilles chagrines, le long desquelles le raisin demeurait désespérément vert, vert comme lhabit du Chevalier ! Ah ! si j'ai cédé, à la minute, à un attendrissement un peu naïf, j'ose espérer, lecteur, que tu te garderas d'en sourire. Arrête-toi, et réfléchis. N'as-tu pas eu, toi aussi, dans les premières années où ton esprit et ton cœur s'éveillaient aux

choses, d'analogues et délicieuses impressions, sœurs des miennes, qui ne sont pas encore aujourd'hui tout à fait mortes?

J'ai dit, au début de ce récit, que le mot de valse était intimement lié à l'existence de ma tante. Nulle, en effet, ne fut mieux qu'elle (à l'époque de sa jeunesse) experte et alerte aux danses les plus variées, les plus difficiles. Mais, entre toutes, la valse lui avait permis d'exercer en quelque sorte une suprématie de salon.

Les soirs où sa vieille bonne humeur consentait à remonter un peu le cours de sa vie, c'est d'un très grand nombre de valses demandées, accordées, refusées, disputées, qu'il était question. On eût pu s'imaginer, à l'entendre, que ses plus brillantes années, elle les avait passées au bal sur la pointe d'un soulier de satin, abandonnée au bras d'un agile cavalier qui la ravissait. Elle-même, au cours de ses histoires qu'elle fredonnait presque, et en mesure, elle-même parfois s'oubliait, se balançait mollement sur les coussins de sa bergère, et les anecdotes qu'elle contait, ses bonheurs comme ses chagrins évanouis, tout cela paraissait alors valser et s'échapper en tournant de

ses lèvres pâles. En un mot, ma tante avait de dansants souvenirs, et j'ai toujours cru que le sang de son cœur battait à trois temps.

C'est de dix à quatorze ans que j'appris surtout à la connaître et à l'aimer. J'étais interne, à quelques kilomètres de la ville, au séminaire de la Chapelle, où rarement elle venait me voir, car elle redoutait de se déplacer. « J'ai horreur des coches ! » est une phrase qu'elle répétait volontiers. Mais, les jours de sortie, quand les omnibus jaunes nous déposaient tous en foule, le matin, à Orléans, dans la cour du grand séminaire, en face de l'évêché, j'étais sûr, chaque fois, d'apercevoir ma tante, à la même place, un peu en arrière des autres parents qui se bousculaient.

Digne et grave comme le tiers état, mais un tiers état souriant, tout en soie noire des pieds à la tète, coiffée d'un ample chapeaucapote en velours pensée dont les brides raides la cravataient avec honorabilité, ayant aux épaules un mantelet brodé de jais ou bien encore un châle carré, elle était là, debout, tenant son mouchoir de batiste que toute sa vie, du matin au soir, je lui ai vu à la main,

sans oublier une ombrelle dite persane, à effilés, qui se repliait en deux morceaux ainsi qu'un compas.

Aussitôt lâché, je la prenais par la main et nous partions. J'aurais dû, je lésais, lui sauter au cou et l'embrasser de toutes mes forces, comme je l'aimais, et pourtant je n'en faisais rien, glacé, retenu par cette espèce de fausse honte qui, devant autrui, nous fait rougir de nos parents, quand nous sommes petits. Il nous semble alors, pauvres cervelles ébauchées, pauvres cœurs en formation, présomptueuses chrysalides d'hommes, il nous semble qu'il y a quelque chose de ridicule et de grotesque dans l'échange public de ces caresses et de ces baisers sacrés, et nous avons tous, plus d'une fois, précoces ingrats, par notre gêne ou notre froideur, sans le vouloir quoiqu'en le sachant, déchiré des êtres bons qui nous adoraient. L'âge de raison, plus tard, s'efforce bien de réparer ces férocités de l'enfance; le plus souvent c'est en vain. Nous ne pansons qu'à moitié les blessures que nous avons trop bien faites. Si j'insiste sur ce point, c'est qu'aujourd'hui encore je ne me rappelle pas sans un profond

repentir certaines circonstances où mon apparente froideur contrista ma chère tante; et je ne sais pas ce que je donnerais pour racheter ces chagrins que j'ai pu lui causer, n'eussentils été que d'une minute! Jamais du moins elle n'en laissa rien voir. D'une humeur toujours également douce, elle s'informait de ma santé, de mon travail et de mes jeux, tandis que nous regagnions à pied la maison où m'attendait, sur une nappe si blanche qu'elle donnait faim, le gentil et savoureux déjeuner combiné par elle depuis quarante-huit heures :

— Tu aimes les beignets? Oui? Eh bien, regarde comme cela se trouve : il y a des beignets.

Dans l'après-midi, nous sortions. Nous passions, au bout de la rue, devant un rez-dechaussée dévot, à petits carreaux bleuâtres, où je revois cette inscription : « Mesdemoiselles Badinier, qui font les chapeaux sérieux et les bonnets montés », et nous allions chez une vieille dame, la seule et intime amie de ma tante, mademoiselle Désirée de Bergeronnière , qui avait dans son salon un Pleyel à queue dont l'aspect seul écrasait.

Ce Pleyel était si perclus, si lassé, si usé, si fini et à bout de cordes et de laiton, qu'il ne rendait plus que des notes chevrotantes et tlûtées ainsi que la voix d'une grand'mère. Dès qu'on appuyait un tant soit peu sur ses pédales, il gémissait comme si on lui eût marché sur le pied, et rien n'était plus déconcertant pour l'oreille et le regard que l'incurable aphonie, de ce coffre volumineux. Véritablement on ne pouvait entendre ses plaintes sans songer aussitôt et se représenter par la pensée les milliers et les milliers de mélodies, d'ariettes et de romances qu'il avait dû chanter gaiement, à plein clavier, avant d'en arriver à une pareille extinction. Il semblait inadmissible et contraire au bon sens que ce Pleyel pût être encore touché, qu'il fût jouable. Et cependant, ma tante en jouait.

Elle en jouait même à ravir. Sans doute ses doigts fins, légers, presque immatériels et délicats de vieille savaient se poser sur les touches du fragile et antique instrument, lui demander un effort qu'il était trop galant pour lui refuser. Évidemment elle avait un secret pour dérouiller ses notes bientôt centenaires. Dès qu'elle était

assise sur le tabouret, — sa svelte taille redressée comme celle d'une jeune fille, — le piano dégourdi retrouvait, sous les mains de Jouvence de ma tante, la force et la fraîcheur de son beau temps. C'est sur lui, sur le vieux « facteur du Roy » de mademoiselle Désirée, que j'ai entendu la chère femme jouer, pendant ces premières de mes années, une certaine valse exquise et déchirante, dont je n'ai jamais vu la notation imprimée, qu'elle appelait : « la valse d'Hier ». Bien souvent j'ai renouvelé ma question :

— Ma tante , vous ne pouvez donc rien m'apprendre sur cette valse?

Toujours sa réponse fut la même :

— Mon petit, c'est une valse. On n'en connaît pas l'auteur, et il me semble que je suis venu au monde en la sachant. Elle s'appelle, ah ! d'un joli nom : la valse d'Hier. C'est un pur bijou. Écoute-la.

Je serais bien en peine aujourd'hui de la redire, cette valse. Je ne la sais plus qu'en moi. Il n'y a que mon cœur qui puisse la fredonner tout bas, dans la rue, en hiver au coin de mon feu, l'été sous les ombrages, au

bord de l'eau, ou le soir la tête sur l'oreiller, ou bien en voyage, à de grandes distances de mon pays... Mais, d'aussi loin que je l'entends, du fond de mon enfance, en ce vieux Orléans, elle chante et se déroule, symbolique et tendre, comme la phrase-type, le mystérieux Leit-motiv de toute ma vie.

Quinze ans se passèrent.

On avait atteint les premiers jours de l'automne, et je me trouvais depuis trois mois à la campagne, chez mes parents, à quelques lieues de Tours. >'ous devions prolonger jusqu'à la Toussaint. C'était en J868. La belle saison avait été merveilleuse. Octobre, à présent, promettait ses mélancoliques pluies d'or, ses fastueux départs de soleil, ses plus délicats crépuscules de cinq heures sur l'étang mauve où se froissent les joncs. Des almanachs, échappés de la balle du colporteur, garantissaient même aux gens des chaumières un novembre sans

précédent, tiède et blond comme ceux du pays des cigales.

Après qu'on l'eut beaucoup priée, ma tante, malgré «son horreur des coches», s'était enfin décidée à venir passer avec nous la durée des vacances. Elle avait alors soixante-dix ans, mais , pareillement à certaines femmes de l'ancienne génération, elle vieillissait presque sans changer. En réalité, elle changeait, mais sans à- coup, subissant une transformation progressive si lente, si sage, si modérée, qu'on s'en apercevait à peine et qu'on eût plutôt dit quelqu'un d'encore jeune qui paraissait beaucoup plus que son âge. Une vie physique et morale très uniforme, le manque de soucis quotidiens, le renoncement aux tumultueuses joies d'ici-bas, l'ignorance aussi de ses tristesses, donnent à tous les isolés terrestres, aux célibataires, aux vieilles filles, aux dames de province à pesante voilette, aux religieuses, aux petits curés ensevelis dans un infime presbytère, à tous les gens de huis-clos, de maison de retraite et de cloître, cette même résistance de visage, cette même force d'inertie opposée par leurs calmes traits aux attaques du temps.

Les rides, à la longue, finissent bien par avoir le dernier, mais elles ne se fixent plus sur leur front et leurs joues qu'avec lassitude, et d'une pointe émoussée. C'est alors d'une grâce à part, attendrissante et un peu triste, que sont empreintes ces têtes vaincues, et de là leur vient l'énigmatique et pensive douceur qui nous attire à elles.

Notre vie était des plus simples. Ma mère, toujours souffrante, n'aimait pas recevoir, et mon père gardait de sa violente passion de la chasse une sauvagerie insurmontable qui le retenait dans sa chambre fermée à clef, dès qu'une voiture, amenant quelques visiteurs des environs, apparaissait au bout de notre avenue de noyers. Il ne faisait exception que pour les Assier.

Ces Assier étaient des voisins d'excellente bourgeoisie, qui demeuraient de l'autre côté de la route, à trois cents mètres. Ils passaient là six mois. Le reste du temps ils habitaient Tours, où ils avaient de la famille dans la magistrature et le notariat. Sans posséder une grosse fortune, ils étaient plus qu'à l'aise; le père, ancien chef d'escadrons, un peu original,

mais brave homme : la mère, pieuse, esclave de son mari, pour lequel, toute sa vie, elle avait été une espèce d'ordonnance femelle, et tous les deux, singulière similitude, très laids, d'une laideur égale quoique différente, d'une laideur bonne et imméritée, qui frappait davantage, et certains jours, à certaines heures favorites, spécialement aux heures des repas, atteignait une telle intensité, qu'on eût dit un duel, une partie entre ces deux pauvres visages poussés par je ne sais quel point d'honneur mal compris à se vouloir surpasser l'un l'autre! Contraste étrange, la laideur de l'ancien commandant était d'un rentier, toute civile, en pantoufles, tandis que celle de sa femme était belliqueuse et comme agressive, avec des bonnets qui parodiaient les shakos. Mais ce qui semblera plus étrange encore, les Assier avait une fdle unique, miracle vivant de jeunesse, de charme et de pure beauté, qui s'appelait Claire et que j'aimais de toute la timide et brûlante ardeur de mes vingt-quatre ans.

Deux personnes seulement avaient pénétré mon secret : Claire elle-même d'abord, et puis

ma tante. Les Assier, pas plus que mes parents, ne se doutaient de rien. Comment auraient-ils bien pu soupçonner ce grand et naïf amour ? Nos familles se connaissaient depuis nombre d'années. Claire et moi, nous avions, dès l'enfance, uni nos jeux et nos caresses ; il ne pouvait entre nous être question d'autre chose que d'amitié fraternelle et de cousinage. Aussi la plus parfaite liberté nous était-elle laissée du matin au soir. Nous faisions seuls tous deux d'interminables courses à travers bois, souvent sans parler, mais toujours nous entendant penser, nous regardant l'un l'autre vivre, aimer en silence et souffrir un peu, d'une souffrance puérile et délicieuse, qu'on regrette plus tard, à mesure que le passé, comme les yeux, se voile de brume.

Je ne puis me rappeler ces jours discrets et si paisiblement troublés sans déplorer de ne pouvoir les revivre. Aimer et n'oser le dire, se sentir aimé et pourtant se taire dans une demi-angoisse et demi-sécurité, alors que la joue et l'àme ont leur premier duvet, il n'y a pas de plus fin bonheur ! Les paupières closes, on se laisse baigner par cette lumière de la

jeunesse, réchauffante aux cœurs tout neufs, comme l'est aux fatigués qui ont trop joui des choses le soleil des rives d'azur. Et devant vous la vie, à perte de vue, se déroule, riche et molle, balançant ses vagues d'or ainsi qu'un aimable et infini champ de blé.

Étais-je averti par un précoce instinct que ces heures seraient les plus douces que j'aurais jamais savourées? Je ne sais. Mais j'éprouvais une paresseuse volupté à prolonger entre Claire et moi cette situation fausse et charmante d'amoureux muets sans être dupes ; et tout en mourant d'envie de lui dire les paroles qu'elle guettait chaque jour au bord de mes lèvres, je tardais, pris de peur, comme si j'allais, par mes seuls aveux, rompre le charme.

Ce fut ma tante qui nous brusqua. Sans elle et sans la valse d'Hier, peut-être Glaire en eûtelle épousé un autre, et moi ne me fussé-je pas marié !

Les Assier avaient coutume, à la fin de chaque automne, peu de temps avant la Toussaint, d'organiser, dans leur maison de campagne, une sorte de réception-matinée. Bien entendu, les parents de la magistrature et du

notariat, ain^i que les alliés les plus lointains, étaient conviés, sans omettre plusieurs notabilités tourangelles et deux ou trois voisins de château. Les Assier préféraient liquider ainsi leurs relations en une fournée. Ces excellents magistrats et notaires avaient, la plupart, de grands enfants, jeunes garçons, fillettes « en âge d'être casées », que ce gala champêtre affolait. Le lendemain, les chroniques locales en faisaient mention et citaient les principaux noms, comme dans les journaux de Paris : « Remarqué parmi les personnes présentes...» Pour la circonstance, on faisait venir de Tours quelques musiciens pris à l'orchestre du théâtre ou à l'orphéon, — la Lyre de Saint-Martin, — et, de deux à cinq heures, tout le petit monde dansait, sur la grande pelouse quand le temps était beau, dans les salons si le ciel menaçait. Moi seul, je ne dansais pas, et pour cause : je n'avais jamais pu. J'étais réfractaire, de tète comme de jambes. J'avais essayé une bonne fois d'apprendre, à Orléans. Mais M. Racanette, le vieux professeur qui, depuis vingt ans, lançait sur les parquets toutes les jeunes filles de la bourgeoisie et du quartier de Recou-

vrance, avait perdu sa peine avec moi, et prophétisé, en me rendant à ma mère, que jamais je ne danserais rien, pas même une rédowa.

J'en souffrais, et d'autant plus que Claire dansait à merveille, avec des grâces et une légèreté d'ondine. Moi je restais sur une chaise, à causer avec les mamans, ou debout dans une embrasure de porte, attaché à la terre, tandis qu'elle volait par les salons. Mes yeux la suivaient appuyée sur l'épaule de « l'autre », souriant aux douceurs essoufflées qu'il lui prodiguait ; et, sans pourtant lui vouloir du mal à cet « autre », — innocent anonyme et qui n'était pas aimé, — je souhaitais néanmoins qu'il s'accrochât les pieds dans un gros meuble et se cassât n'importe quoi, séance tenante. Aux dernières mesures, quand Claire animée, la joue couleur de pêche, se laissait glisser sur un fauteuil, nos yeux se rencontraient, car je n'étais jamais loin d'elle ; et dans les regards d'oiseau tendre et futé qu'elle m'envoyait, pardessus son éventail battant de l'aile, je lisais toutes ses pensées qui me faisaient à la fois plaisir et mal. Je sentais qu'elle me disait : « Tu m'en veux ? Tu as tort. C'est si amusant 1

Au fond, c'est avec toi que je danse. Quand je suis dans les bras de ces jeunes gens, je m'imagine que c'est toi qui me tiens tout contre ton cœur. Et puis, pourquoi ne danses-tu pas ? Quel dommage ! »

Ah ! oui, quel dommage ! Depuis trois ans que se renouvelait cette réception des Assier, c'était devenu pour moi un supplice que de voir Glaire danser, et danser avec d'autres que moi. Toute ma timidité, me semblait-il, s'évanouirait si j'étais capable seulement, pendant cinq minutes, de prendre ma chérie comme ils faisaient tous, de la cueillir et de l'emporter, en tournant, avec aisance et selon ma fantaisie. Alors, — j'en avais la conviction, — je pourrais à cet instant lui apprendre enfin ce qu'elle ne savait que par elle-même : que je l'aimais. Tant que je ne danserais pas, les mots me resteraient dans la gorge. Danser ou mourir. Du reste, c'était une observation que j'avais eu, en plusieurs circonstances, l'occasion de noter ; j'avais besoin de mouvement pour vivre et pour oser. Au repos, je n'éprouvais que des velléités, je pensais et j'agissais comme dans les limbes. Les rares fois où je m'étais secoué,

j'en avais toujours été récompensé. Au collège, enfant, lymphatique et plus mou qu'une fille, je ne m'étais battu qu'un jour, avec un grand, un gaillard qui avait quatre ans de plus que moi. Je lui avais arraché la moitié de la tête et cassé trois doigts. Et cela, sans affectation ni rage. Non, en un clin d'oeil. Mes professeurs, épouvantés et ravis, s'étaient demandé comment j'avais bien pu faire. A peine mon blessé m'avait-il été retiré des mains que j'étais déjà redevenu le bon petit pataud qui n'aurait pas contrarié un hanneton.

Deux semaines avant la matinée annuelle qui était fixée pour le samedi 26 octobre, jour de la Sainte-Évariste, je pris la résolution de risquer une dernière tentative pour apprendre à danser. Mais comment? Où? Je tranchai la difficulté en me déclarant que je m'enseignerais tout seul, en cachette. Certaines gens, affirme-t-on, apprennent bien à nager sur une chaise ! Danser était moins difficile encore. Et puis, n'en retirerais-je pas plus de mérite ? D'ailleurs, c'était le seul moyen. Je n'avais pas à ma disposition d'autre professeur que moimême. «Et Claire? direz-vous. Que nes'adres-

sait-il à elle? » Jamais! Oh! elle n'eût pas demandé mieux, et, la première, elle me l'avait proposé à maintes reprises, mais j'aurais préféré la perdre et cesser de la voir plutôt que de la rendre témoin de ma gaucherie et de mon ridicule apprentissage.

C'est au bout du parc, dans une orangerie au sol bitumé où étaient remisés quelques meubles boiteux et des arrosoirs fuyants, que je m'enfermais chaque jour. Après m'être assuré que personne ne m'avait suivi, je me plantais sur mes jambes dans une pose de départ aussi gracieuse et décidée qu'il était possible, et, fredonnant un air de valse, je m'efforçais de valser. Naturellement, l'air qui, du premier coup, m'était venu sans effort aux lèvres, n'était autre que celui de tante Virginie, l'air de la valse d'Hier. Mais, si efficace que fût toujours son charme, il n'opérait pourtant pas dans la circonstance, et, plutôt qu'un danseur de salon, j'offrais la fâcheuse image d'un ivrogne en gaieté ou d'un passager en proie au mal de mer. Et je m'en rendais si bien compte que, tout en sautillant à droite ou à gauche avec l'intime conviction du gro-

tesque personnage que j'étais, mon cœur, affaibli encore par la douceur de la mélodie, se brisait peu à peu ; et, machinalement, je continuais de tourner, en fredonnant, les yeux pleins de larmes. C'est ainsi que ma tante, une après-midi, me trouva, par hasard, la jambe en l'air et le visage baigné de pleurs. Elle se jeta sur moi et me crut fou.

— Ah ! mon pauvre petit ! qu'est-ce qui te prend ? Dis à ta vieille tante ce que tu as.

Quand je lui eus répondu que j'apprenais à danser, elle comprit tout de suite mon gros désespoir; et, souriante, exquise vieille fille maternelle, toute sa vénérable figure illuminée par les rides qui en étaient comme les mille plis de tendresse, elle referma sur moi ses grands bras maigres qui me serraient ainsi que des bâtons, et me dorlotant, elle déclara :

— Pleure pas, petit bête, je t'apprendrai, moi !

Ces mots avaient été jetés avec un coup de menton en l'air et d'un accent de défi. Elle prenait à témoin le passé, son glorieux passé de valseuse émérite; et tout son être respirait une telle confiance communicative que je lui dis :

— Quand commençons-nous?

— Tout de suite, arrive dans ma chambre. Elle m'emmena par les allées du jardin,

trottant si vite que j'avais peine à la suivre. Quand nous ne fumes plus qu'à quelques pas de la maison, elle m'arrêta derrière un massif, me tamponna les yeux elle-même avec son éternel mouchoir qui ne quittait pas sa main, et me dit :

— La sauterie a lieu dans huit jours. Tu valseras avec Claire , ou je ne suis pas ta tante !

Une fois les portes closes, après qu'elle m'eut fait asseoir, elle parut se recueillir, et, pleine de gravité sacerdotale :

— D'abord, mon cher petit, plusieurs recommandations essentielles. Primo, un jeune homme doit toujours savoir danser. Autrement, ce n'est rien, c'est un infirme, c'est un sauvage, moins encore, puisque les sauvages dansent. Secundo, le cavalier ne doit jamais passer la main autour de la taille de la jeune fille, ce qui s'appelle d'un mot très inconvenant : « enlacer » .

Je ne pus m'empêcher de l'interrompre :

— Cependant, ma tante, il me semble vous avoir entendu souvent raconter que vousmême...

— Qu'on m'enlaçait? Tu l'as rêvé, mon Jeannot. On me serrait, sans doute, on tenait parfois ta tante avec plus de solidité qu'il n'eût fallu, mais d'une certaine façon. Je n'ai jamais souffert que mes danseurs eussent la main posée autrement qu'à plat, en bas de la taille, au milieu du dos. Rien aussi n'est plus mauvais genre et bohème que de valser sans tenir la main de sa danseuse. Quand tu invites d'avance une jeune fille ou une dame, tu te présentes avec modestie dès les premières mesures de l'orchestre, tu t'inclines, elle se lève et accepte le bras droit que tu lui offres. Après la danse, promener sa danseuse n'est pas reçu...

— Comment, ma tante!...

— Sauf dans les cas que le bon goût peut seul apprécier...

— Mais Claire, je peux la promener?

— Quand tu seras officiellement son fiancé, et avec l'autorisation de sa mère.

— Apprenez-moi vite alors, vilaine tante.

— Tout à l'heure, polisson. Je n'ai pas fini. Tu ne dois toucher à aucun des objets tenus par la jeune fille, ni à son mouchoir ni à son éventail.

— S'ils tombent ?

— Tu les ramasses, bien entendu ! Ni lui offrir un bouquet ou des fleurs, ni lui serrer la main à la dérobée, ni lui parler à l'oreille, et enfin ne jamais quitter tes gants. Je crois que c'est tout.

En dépit des années qui ont fleuri et puis neigé, je revois la scène, la grande pièce propre et fraîche avec son mobilier Restauration, sa pendule d'albâtre, ses urnes de faïence où étaient peints des paysages de Tivoli, les espagnolettes à col de cygne des croisées, et une magnifique lithographie qui représentait Charles X en habit de louvetier. Et ma tante aussi est là, devant mes yeux, criante de vie et de vérité... si jeune encore que ses cheveux blancs lui donnent l'air poudré. Se peut-il qu'elle ne vive plus déjà depuis tant d'automnes, qu'elle ne soit aujourd'hui qu'un petit tas d'ossements mêlés à des racines de roses, sous une pierre verte au cimetière Saint-Vincent? J'ai du chagrin d'y penser.

Quelle émotion reconnaissante et douce m'envahit quand, à la troisième leçon, je m'aperçus avec une allégresse où se mêlait encore un restant d'effroi, que je commençais à me dégourdir et que mes jambes trouvaient peu à peu la mesure ! Événement dans ma vie ! Je dansais, j'allais valser ! Ma tante se multipliait. Dix fois, vingt fois, pour bien me faire entrer dans la tète la décomposition des mouvements, elle levait le bas de sa robe ; et son pied n'était pas laid, un pied fin et étroit chaussé d'un cothurne en velours. Elle dansait, seule d'abord, puis avec moi, chantonnant à mi-voix et bouche fermée, la valse d'Hier, celle dont l'auteur est inconnu. Je la tenais alors pressée de toutes mes forces, en la bénissant du fond du cœur et faisant des vœux pour qu'elle vécût encore longtemps, jusqu'à sa centième année, qu'elle ne s'éteignît que dans son fauteuil, un soir de Pâques ! J'aurais voulu l'embrasser de la façon spéciale que je l'aimais, afin qu'elle se rendit un compte exact de mon affection et de ma gratitude. Par les fenêtres entr'ouvertes, on voyait osciller la cime de nos arbres de famille aux feuilles rouges comme du vieux

vin; quelques oiseaux déjà frileux, vaneaux ou pluviers dorés, traversaient prestement le ciel, et nous tournions sans relâche, passant tour à tour avec politesse devant Charles X, devant les urnes peintes, devant la pendule d'albâtre qui sonnait pour nous des heures pareilles aux heures d'autrefois avec son même timbre de cristal fatigué. Ma tante n'interrompait son chant que pour me jeter de temps à autre des phrases rapides. « Plus tard, je t'apprendrai toutes les figures du cotillon... les Ji allons dorés... les Quilles Auriol... Et puis une certaine polka très redressée qui s'appelait la Tabatière. Seulement, c'est encore trop fort pour toi. » A la fin de ces séances, la chère femme était grisée. Mais son ivresse n'avait rien de joyeux. Je la sentais toute pleine de souvenirs remontés à la surface. Parfois elle se cachait le visage sous son fameux mouchoir et on ne savait pas bien au juste si elle se mouchait ou si elle pleurait un tout petit coup.

Et un jour, au milieu de ma leçon, sans m'en apercevoir, je sus valser.

Je partis de moi-même, entraînant ma tante,

qui, jusqu'à présent, n'avait fait que me remorquer. Je la guidai savamment par les plus petits coins de la pièce, en avant, en arrière, en biais, je la fis tourbillonner si fort qu'elle en devint toute pâle, et que je la sentis soudain ployer, molle comme une grande écharpe. Elle me dit :

— Assez ! assez !

Nous nous arrêtâmes. Alors assise :

— Tu peux inviter Glaire après -demain.

Moi, c'est fini, je ne danserai plus...

Le grand jour de la réception arriva. Je me rendis chez les Assier avec une fierté tranquille. Je me souviens qu'il pleuvait à torrents et qu'on disait en regardant le ciel noir : « Oh! oh! il va falloir se hâter de cueillir les fruits! » Mais moi, j'avais le soleil dans le cœur. Tante, au commencement du bal, se mit au piano et joua la valse d'Hier. Jamais elle ne la joua si bien, d'un doigté plus vaporeux. C'était la plainte même de son âme, souriante et délicate, que semblaient murmurer les touches. Tout le monde l'écoutait avec attention, surtout les vieilles gens. Et il n'y avait qu'un couple qui osât danser* Claire et moi. Cette chère

mélodie scella notre amour. Quand je reconduisis la jeune fille à sa place, elle était ma fiancée, et un mois plus tard tante l'appelait sa nièce.

Deux ans, après, à Orléans, le 11 octobre 1870, nous revenions du combat d'Artenay, une cinquantaine de chasseurs à pied, mourant de faim et de fatigue. Il était six heures du soir. Depuis le matin nous faisions le coup de feu, et les Prussiens avaient dû reculer de deux kilomètres dans les vignes. Je conduisais vers la Loire la petite troupe silencieuse, harassée, et nous venions de nous engager rue Saint- Euverle, quand je pensai soudain que ma tante Virginie était à deux pas, dans sa maison de la rue des Noyers, l'étrange maison à

la Balzac de mon enfance et qui me réapparut à l'esprit si paisible, douce et lointaine, ainsi évoquée au milieu des vapeurs de la guerre. J'avais le temps d'embrasser la chère femme. Cinq minutes seulement. Que faisait-elle en ces durs instants? Vivait-elle encore? Depuis sept semaines j'étais sans nouvelles aucunes de tous les miens, même de Claire que j'avais, au moment de mon départ pour l'armée, renvoyée à Tours chez ses parents. J'indiquai aux soldats la route à suivre pour gagner le quai par la rue du Bourdon-Blanc, et déjà je m'apprêtais à me séparer d'eux, quand plusieurs personnes qui s'enfuyaient en poussant des cris et en jetant leurs chapeaux, nous apprirent au passage que les Prussiens entraient à la minute dans Orléans... « Ils descendaient le faubourg Bannier... Il y avait, place du Martroi, des ulhans qui allumaient des feux au pied de la statue de Jeanne d'Arc ! » Ah ! quelle douleur ! Au revoir, tante ! Au revoir, ville natale ! Je pris le pas de course avec mes amis. 11 s'agissait d'une autre danse que la valse d'Hier 1

C'est adieu que j'aurais dû dire. Dans la suite, je sus que la pauvre vieille tante, pendant cette première occupation, était morte chez son amie, mademoiselle Désirée de Bergeronnière, qui n'avait pas voulu la laisser seule dans sa petite maison. Elle était morte, anéantie, au son des tambours de la conquête, à côté du grand Pleyel à queue, sur un lit d'enfant, dressé là, exprès pour elle.

Quelques minutes avant de tout quitter, eile avait demandé du papier et un crayon, afin de noter pour moi la valse d'Hier. Mais elle n'avait pas pu. Alors elle avait prononcé mon nom en expirant et le crayon était tombé.

Du moins, elle ne vit pas sa maison saccagée, les meubles du temps du roi Louis XV bn à coup de hache, le pastel du grand-oncle crevé à la place des deux yeux, et les Bavarois se partageant, après la soupe, les gilets et les habits à fleurs du vieux maître qui avait appris le clavecin à Marie-Antoinette. Elle ne vit pas tout cela la bonne et chère tante de mon cœur... Mais ce qu'elle voit, à présent, je l'espère, — j'en ai même la certitude, — c'est nous deux, Claire et moi, quand nous

venons, chaque printemps, nous agenouiller sur sa tombe, au son des cloches de province. Elle a une tombe à ciel ouvert, et, comme elle y tenait, où la rose et le liseron puissent fleurir.

Fort et sanguin, près de la cinquantaine, l'abbé Guérange, curé depuis vingt ans à Pricourt, une pauvre petite commune toute plate du Loiret , finissait de s'apprêter pour la grand'messe, quand le père Cottard, qui remplissait Ils fonctions d'épicier, de maître couvreur et de bedeau, vint lui dire que M, André Raymond désirait lui causer.

— Qu'il entre, commanda l'abbé.

Vite il noua les cordons à glands de son aube, imposa silence aux enfants de chœur qui bèt iraient dans un coin près du lavabo, et, au bruit de la porte, il dit sans se retourner :

— Bonjour, monsieur Raymond, qu'est-ce qui vous amène?

Celui qui entrait, un grand jeune homme de vingt-huit à trente ans, de même taille que le curé, l'air modeste et doux, le regard franc mais sans hardiesse, proprement vêtu de noir, fit au prêtre un salut amical, puis avec timidité :

— Voilà un mois déjà que M. Breteau est au lit, et qu'il ne peut plus tenir l'orgue ; je venais vous demander si vous voulez bien que je le remplace.

— Gomment! mais de tout mon cœur. Et dès aujourd'hui. Vous savez donc toucher l'orgue?

— Un peu.

— Qui vous a appris?

— Personne. Je m'y suis mis tout seul. Mais sans ma mère qui était très musicienne, je n'en aurais jamais eu l'idée.

— Vous n'avez plus votre mère, je crois ?

— Elle est morte quand j'avais quatorze ans.

— Et votre père ?

— 11 était déjà parti bien des années avant ma mère.

LA DERNIÈE MESSE 45

— Orphelin, si jeune! Ah! mon pauvre enfant ! J'ignorais cela, mais nous nous reverrons. Maintenant, allez vite à l'orgue; nous ne sommes pas en avance. Cottard, donne-lui la clef. Encore un mot, monsieur Raymond.

Pour le Pater et Vite, bien lentement, s'il vous plaît? A cause de. mon asthme. Parce que sans cela, je reste en roule.

— Vous pouvez y compter, monsieur le curé.

Dès que le jeune homme fut sorti, l'abbé (iuérange, se redressant, saisit le calice recouvert du voile, et précédé d'abord du bedeau en calotte de velours, sa baguette d'ébène au poing, puis des deux gamins à gros souliers qui portaient tout de travers leur flambeau allumé, il entra dans l'église où les fidèles, dès qu'il parut, se levèrent tous, militairement. M. Raymond avait déjà pris possession des orgues, à gauche du chœur. Et les orgues, c'était simplement un triste petit harmonium, guère plus grand qu'une commode, et jadis donné à ta Fabrique par une femme de bien, madame la comtesse de la Tour-Sauvage.

Alors, au crépitement de la sonnette que

manœuvrait avec fureur le jeune Peaudure, le dernier des treize enfants du boucher, le Saint- Sacrifice commença.

Mais le curé, dès sa génuflexion... Introibo ad aliare Dei... s'aperçut avec chagrin qu'il n'était pas maître de ses pensées et qu'elles lui échappaient. Elles allaient d'abord à ce jeune homme, cet André Raymond, qui s'était fixé depuis six mois à Pricourt sans qu'on sût au juste d'où il venait. Il avait pris chez Métay, qui tient pension, une petite chambre dans laquelle il s'enfermait de longues heures pour préparer, disait-il, son doctorat es lettres. C'était un aimable garçon, savant, rangé, tranquille, et qui assistait ponctuellement à l'office tous les dimanches. Peut-être y avait-il un mystère au fond de cette vie si calme? Car, songeait l'abbé, — en se rappelant tout ce qu'il avait entendu au confessionnal , — notre vie abonde en malheurs et en drames insoupçonnés. Les beaux étangs d'existences qui nous paraissent les plus paisibles , les plus

dormants, ont leurs orages intérieurs , leurs tempêtes cachées et dévastatrices.

Et brusquement, la sienne à lui, Guérange, sa profane et douloureuse vie passée lui réapparut tout entière. Elle lui réapparut à la minute, un peu avant le Kyrie, quoi qu'il fît pour l'écarter, malgré la ferveur avec laquelle il s'appliquait à prononcer les prières autrement qu'avec les lèvres — avec l'âme ! Ah ! ce cher et affreux roman de ses jeunes années dont le souvenir l'assiégeait sans cesse et partout, le jour, la nuit, dans son presbytère, sur les grandes routes qu'il arpentait, et jusqu'à l'autel ! C'était d'abord Blois, où habitait sa famille, les rives de la Loire, caressantes et lumineuses, cette jeune fille qui s'appelait Cécile et qui venait deux fois par semaine donner des leçons de piano à sa sœur. Dès qu'il l'avait vue, il l'avait aimée. Mince, blonde, elle avait une voix d'argent, et quand elle chantait on eût dit une sainte. Un soir, au soleil couchant qui dorait la ville, ils s'étaient fait de mutuels aveux près d'une grille en fer où montaient de petits liserons fermés. Et puis, plus tard... elle à peine dix-neuf ans, lui vingt et un...

perdant ensemble la raison, ils s'étaient donnés l'un à l'autre... Oh! Seigneur 1 suppliait l'abbé en achevant le Gloria, aidez-moi donc à repousser ces obsessions... Tu solus altissimus Jesu Christel... Mais il avait beau joindre les mains de toutes ses forces, en s'écriant : Dominus vobiscum, le petit Peaudure lui renvoyait un Cum spiritu tuo presque moqueur, et les souvenirs d'autrefois se pressaient sous son front, plus nombreux encore, et plus vivants : sa ferme volonté d'épouser la jeune fille puisqu'il l'avait séduite, le refus inébranlable de ses parents, la disparition brusque et fière de Cécile, ce long voyage en Angleterre qu'on lui avait imposé afin qu'il oubliât, puis son retour, la mort successive de son père et de sa mère, l'entrée de sa sœur au Garmel, et alors sa solitude. Sa solitude inoccupée, après maintes recherches demeurées vaines pour retrouver celle qu'il aimait toujours. Et puis sa solitude chargée de douleur, de honte et de remords quand, au bout de cinq ans, il apprit par hasard et de source certaine que Cécile, après avoir quitté Blois, avait eu un fils qui vivait, dont il était le père ! C'est alors que rebuté par de nou-

veaux et infructueux efforts pour découvrir la retraite de la mère et de l'enfant, il avait résolu de consacrer sa vie à Dieu... Et il y avait juste aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il avait reçu l'ordination , vingt-deux qu'il était curé de Pricourt. Quel bail !

Sous l'avalanche de ces tristesses, l'abbé, grâce à la force de l'habitude, avait gagné tant bien que mal la fin de l'Offertoire, et il en était à ce moment où l'officiant doit se tourner vers les fidèles pour dire : « Priez, mes frères, que mon sacrifice, qui est le vôtre, soit agréable à Dieu, le Père Tout-Puissant », quand, au milieu du silence qui planait, un chant pur , tendre et d'une délicieuse mélancolie s'éleva.

C'était M. Raymond qui improvisait avant l'Élévation.

A mesure qu'il se déroulait, ce chant tranquille et doux pacifiait le prêtre, l'emplissait de quiétude et de sérénité, lui rendait le courage et la raison ; aussi, tout en priant, s'y complaisait-il, au fond de soi-même il l'accompagnait, le suivait en pensée, le murmurait de cette voix intérieure que nous avons en nous, qui formule si haut nos joies

secrètes comme nos afflictions cachées. Il lui semblait même avoir déjà entendu ce chant... oh! mais il y avait très longtemps!... des années... quand il était petit. Oui, certainement, il l'avait entendu, il l'avait môme chanté, il l'avait su par cœur. Et ce n'est pas tout, il y avait des paroles sur cet air... Que disaientelles donc?... Celui que mon cœur... Ah! non, mon Dieu, ce n'est pas possible! Si pourtant. C'était bien ces paroles-là, les paroles d'une complainte bretonne que chantait Cécile, sur les rives caressantes et lumineuses de la Loire...

Celui que mon cœur aime tant, Il est dedans la mer jolie!...

— Per omnia sœcula sœculorum, soupirait l'abbé Guérange, une sueur froide aux tempes.

— Amen, répondait le jeune Peaudure.

Et la chanson continuait sur l'harmonium :

Petit oiseau, tu lui diras

Que je suis sa fidèle amie

Et que vers lui je tends les bras !

Puis aussitôt elle reprenait, toujours plus

LA DERNIÈRE MESSE Bl

suave et plus tendre, et pour le prêtre c'était l'aimée d'autrefois, d'hier, Cécile blonde, Cécile à la voix d'argent, qui chantait. La même façon de poser les sons , les mêmes arrêts, les mêmes inflexions, le même sentiment poétique et désolé!... Comment se faisait-il que M. Raymond connût cette complainte et qu'il pût la jouer ainsi, au point qu'on eût juré que Cécile était là, près de lui, qu'elle l'inspirait et guidait sa main? Alors il fut aveuglé par une grande lumière et il comprit tout. Ce jeune homme était son fils ! C'était son fils que Dieu lui rendait, que Dieu lui désignait par ce signe, hoc signo, par cette chanson d'amour de sa jeunesse pardonnée. 11 pensa dans un éclair: un miracle! Dieu a fait pour moi un miracle ! On était arrivé à l'Élévation, et la clochette tintait pour avertir les fidèles. Défaillant d'émotion, de crainte et de bonheur, l'abbé Guérange saisit l'hostie, mais, avant d'avoir pu l'élever, l'apoplexie le terrassa et il tomba comme une masse.

Tout le monde s'empressa et, à cause de sa haute taille, on eut du mal à le transporter à la sacristie. Là, tous les soins furent inutiles,

et au bout d'une heure, sans avoir repris connaissance, il rendit le dernier soupir dans le fauteuil où on l'avait assis.

M. Raymond ne l'avait pas quitté un instant. Quelques minutes avant sa mort, il l'entendit balbutier ces mots : « Celui que mon cœur aime tant... » les premières paroles de la mélodie bretonne qu'il avait jouée pendant la messe. Et quand tout fut fini, que ce pauvre curé de campagne fut immobile à jamais, la face noire et glacée, le jeune homme, avec respect, lui abaissa les paupières, sans se douter que c'était à son père qu'il fermait les yeux.

Comme ce jour-là, vers la fin de juin, le bnron d'Arteuil, au moins pour la centième fois, suppliait la comtesse de Bruange de se décider à l'aimer, elle lui déclara :

— Eh bien, je ne dis ni oui, ni non. Nous verrons. Voici, en attendant, ce que je vous propose. Vous êtes libre, moi aussi. Allons ensemble, mais en amis, passer un mois au Word de la mer.

Le baron s'écria :

— Seuls tous deux? j'accepte avec transport.

— Entendez-moi , reprit la jeune femme. Ce n'est point Trouville, ni la rue de la Paix

avec de l'eau que je désire, non, c'est la Bretagne sauvage où je suis née , où là seulement nous trouverons de l'air pur et brutal, de rébarbatifs rochers et de bonnes gens qui ne lisent pas les échos de théâtre.

— Quand partons-nous? demanda le baron.

— Après-demain, lui répondit la comtesse. Connaissez-vous Morlaix?

— Non, avoua d'Arteuil.

Elle le railla:

— Vous voilà bien ! Vous avez fait deux fois le tour du monde, vous avez passé dans le temps près d'une année en Polynésie, où vous avez failli être tatoué, et vous ne connaissez pas Morlaix?

— Je vous attendais, dit-il en s'inclinant.

— Quelle galanterie! Nous irons donc d'abord à Morlaix! Là, nous réfléchirons. Maintenant, allez boucler vos admirables malles en cuir de Russie qui vous ont rendu fameux, et croyezmoi, n'emmenez pas vos habits noirs. Côtes-dn- Nord ou Finistère, à moins de vous baigner avec , vous n'auriez pas d'occasion de les endosser.

— Vous serez obéie, lui répliqua-t-il, nous

voyagerons avec une simplicité provinciale, et je ne porterais que la modeste flanelle qui est la mousseline des hommes.

Sur ce, après un tendre regard, il lui baisa la main et prit congé en se disant tout bas : « La chose est faite ». Et quand un homme jeune , beau , spirituel et élégant , tel que le baron d'Arteuil , considère à propos d'une femme jeune, belle, spirituelle et élégante, telle que la comtesse de Bruange, que « la chose est faite, qu'elle va se faire... » il est, je pense, inutile de préciser de quelle chose il s'agit.

Ils partirent effectivement le surlendemain, par le train du soir, en coupé-lit, comme deux amoureux. Pendant le trajet, la comtesse laissait éclater, ainsi qu'un enfant, sa vive et franche gaieté, au niveau de laquelle sut se tenir aisément d'Arteuil, sans sortir des limites du plus amical respect. Quoique de nature différente, ils avaient tous deux ceci de commun que leur vraie individualité n'était pas celle qu'ils montraient, et que, s'en rendant compte,

ils s'étaient, du premier jour où ils s'étaient connus, mutuellement très bien jugés et appréciés tels qu'ils étaient véritablement, c'est-àdire tout le contraire de ce qu'ils paraissaient. Brillante, ayant de l'éclat et du mouvement, assez en dehors dans sa tenue et ses propos, madame de Bruange était au fond une tendre, une sentimentale au cœur demeuré, en dépit des années, pieux et bourgeois dans tout ce que comporte ce mot d'honnête et de familial. Et le baron d'Arleuil , derrière ses gilets blancs, sa moustache insolente, son monocle et l'amertume de son ironie, derrière ses mots méchants, ses duels et ses histoires de femmes très amplifiées par la légende, était un brave et généreux garçon à l'esprit droit et fin, au cœur attentif et délicat. S'ils jouaient ainsi sans préméditation, mais d'instinct, tout naturellement, un personnage différent d'euxmêmes, c'est qu'ils étaient, hélas ! esclaves du leur époque, du milieu frivole et convenu où ils évoluaient, et qu'il y a dans ce Paris, où on ne fait rien comme ailleurs, une mode pour les sentiments et les idées, plus tyrannique encore que pour les chapeaux et les robes.

La jeune femme, Yvonne de Roscoëff, de vieille souche bretonne, avait été mariée, presque au sortir du couvent, au comte de Bruange, bel officier, homme médiocre, et qui, deux ans après, sans raison, l'avait quittée un matin, de la manière la plus flegmatique. Il était sorti à cheval et il avait oublié de rentrer. Et Yvonne, la stupeur et l'indignation premières une fois passées, avait eu, en racontant à des amis ce lâchage que rien ne justifiait, un mot qui fit le tour des salons : « Me voilà veuve à l'anglaise. » Une séparation avait été prononcée à la suite d'un court procès dans lequel M. de Bruange, avec cette chevalerie facile des natures cyniques, avait galamment daigné reconnaître qu'il était une brute inexcusable et que sa femme n'avait commis dans sa vie qu'une faute, celle de l'épouser. Il n'y avait pas d'enfant à partager, on n'eut pas besoin de Salomon et la situation fut vite réglée. Mais une fois seule, et, sinon libre du moins libérée, madame de Bruange s'aperçut que si le mariage ne lui manquait pas, il lui manquait un mari. Or, il n'y fallait pas songer. La mort de M. de Bruange était la

première des conditions pour qu'elle pût se remarier, et M. de Bruange — elle s'en souvenait — avait dans la paume de sa main brune la plus magnifique des lignes de vie. Alors c'était la solitude ou l'amant ? La solitude, elle ne pourrait jamais la supporter. Et à la seule idée de l'amant, elle se révoltait.

Elle vécut ainsi pendant trois ans, fermant son cœur comme on ferme les yeux quand on ne veut pas voir certaines choses, s'amusant le plus possible pour ne pas faire pire, croyant qu'elle avait supprimé le danger parce qu'elle le reculait. Et comme elle ne voulait d'aucun amant, elle eut beaucoup d'amis, dans tous les genres, des jeunes et des vieux, qui presque tous la détestaient de ne pas savoir discerner où était le vrai dévouement, la vraie affection qu'elle devait récompenser. Au premier rang de ses amis, de ses camarades de plaisir, se trouvait le baron d'Arteuil. Il ne lui faisait pas, à proprement parler, la cour, ou, s'il la lui faisait, c'était avec une telle gentillesse détachée, une conviction si évidente que cela ne servait à rien, que franchement elle aurait été

sévère de lui en vouloir. Aussi, dans le fond, ne lui en voulait-elle pas. Elle lui savait même gré de la légèreté ironique avec laquelle il lui disait sa passion, devinant qu'elle était ardente et sincère, et l'estimant de ne pas employer pour la lui peindre les accents émus et les mots définitifs qui n'auraient eu pour résultat que de rompre leur amitié ou d'amener sa chute. Car elle l'aimait, au moins aussi fort qu'elle s'en défendait; et ce n'était pas peu. Aussi , les mois succédant aux mois . envisageait-elle à présent avec moins d'horreur l'idée de la chute... mais lointaine, très lointaine, après beaucoup d'événements et d'épreuves la préparant, l'absolvant, la rendant nécessaire, inévitable, fatale et presque méritoire.

A partir de ce jour, elle n'avait pas craint de se montrer partout avec d'Arteuil. Elle n'ignorait pas que dans le monde on le lui prêtait pour amant , mais désormais cela lui importait peu, et son orgueil aussi bien que sa vertu trouvaient leur compte à savoir que précisément plus les apparences étaient fortes, plus elles étaient fausses. Et ce fut dans ces

dispositions d'esprit et de cœur qu'elle pria son ami de l'accompagner en Bretagne.

Aussitôt arrivée à Morlaix, elle avait dit :

— Je veux que mon premier hommage, ma première visite soient pour Saint-Pol -de- Léon, où je suis née, où j'ai passé toute mon enfance, où sont les tombeaux des miens.

D'Arteuil ne pouvait soulever la moindre objection. Le môme jour un train les déposait dans l'après-midi à Saint-Pol, où ils avaient décidé de rester et de passer la nuit.

Dès qu'elle avait aperçu du wagon « les clochers à jour » qui font ressembler de loin la ville à une immense église, elle était devenue grave, silencieuse, et à présent, dans le pauvre break qui les menait de la gare à la cathédrale, et que conduisait un Breton à chapeau galonné de velours, elle gardait le même mutisme recueilli. Quand la voiture se fut arrêtée devant le porche, elle lui dit seulement :

— Vous allez voir, mon ami ! Vous allez voir!

Et, pleine d'impatience, elle passa la première, entre la haie de mendiants et d'estropiés.

D'Arteuil, en effet, vit une belle chose, une cathédrale de style ogival normand, marquée du pins saisissant caractère moyen âge. L'église était vide, ou presque vide, car les deux ou trois bonnes femmes qui s'y tenaient immobiles, écroulées dans la prière, avaient l'air d'en faire partie au même titre que les piliers, d'élre là depuis des siècles. Bien qu'il fit au dehors un soleil resplendissant, la lumière sous ces voûtes paraissait terne et grise, de la môme vétusté que les murailles, et momentanément les temps se reculaient, l'esprit, en méditant, s'enfonçait dans les époques disparues, descendait avec un frisson les caves mystérieuses du Passé. A coté de petites portes liasses et rondes, c'était des écussons épais taillés dans un granit plus dur que le fer des heaumes de tournoi, des bénitiers de pierre à fleurs de lis, frustes et profonds comme des auges, des stalles de chœur, où le couteau naïf des ouvriers d'autrefois avait fouillé en plein chêne mille figures de la terre et du

ciel. Et puis des sarcophages de trois cents ans où reposaient sur le dos, le visage usé, des évêques de roc, mitre en tête, armés de la crosse dont l'extrémité plongeait dans la gueule d'un caïman maîtrisé sous leurs deux sandales.

Ils sortirent de là dans l'espèce d'hébétude sacrée où le spectacle de tout grand vestige plonge en général les êtres d'imagination, et, la jeune femme ayant exprimé le désir d'aller au Creizker, afin de monter dans le clocher, ils s'y rendirent aussitôt.

Ah ! ce fut un éblouissement quand, après avoir gravi les cent soixante marches de l'étroit escalier tournant, ils posèrent le pied sur la plate-forme qui est à mi -hauteur de la flèche. Ils étaient seuls avec le gardien. Madame de Bruange, appuyée à une des colonnes de granit, avait mis la main sur son cœur et elle regardait. Elle regardait le vaste pays déroulé à ses pieds, le tapis de la terre natale. En quelques secondes, elle avait tout retrouvé, tout reconnu, elle nommait à voix basse les routes, les monuments, les rochers, les îles, les côtes :

— Tout là-bas, c'est Plougasnou, et par derrière Saint-Jean-du -Doigt, la pointe de

Primel, le sémaphore où j'ai été si souvent , quand j'étais petite, regarder dans une grande longue-vue les voiles rouges qui glissaient au large. Voici Locquirec, le château du Taureau, la baie de Morlaix, Paimpol. Et ici, tout près, le couvent des Ursulines, avec ses vieux toits, la maison où grand'mère est morte, la plus belle au coin de la place, et puis le collège... oh! mon Dieu! où mon pauvre frère a fait ses études... Oh ! les cours de récréation ! les arbres ! Tout est pareil ! Il y a treize ans, et pourtant c'était hier ! Oh! que tout cela me fait de plaisir et à la fois de chagrin! D'Arteuil, qui respectait son trouble, lui demanda :

— Ce frère, est-ce celui qui est mort au Tonkin ?

— Oui, dit-elle, je n'en avais pas d'autre. Ht elle ajouta :

— Je descends au cimetière. Ne venez pas me rejoindre avant un quart d'heure.

En bas, à cent mètres du Greizker, le cimetière s'étendait entre de vieux murs et c'était le champ de repos convoité, la dernière et bonne demeure, d'un charme attendrissant et

éternel sous les larges rayons d'or du soleil qui allait se perdre corps et biens dans les flots. Il y flottait une douceur de cloître, une paix poétique et bienheureuse que rien ne troublait. Nul bruit, pas un pas d'homme, pas un cri d'oiseau. Rien que de la lumière vermeille, des tombes silencieuses et de grandes herbes virginales et légères que couchait la brise. La jeune femme avait pris l'allée de gauche, elle alla plus loin, laissa derrière elle l'ossuaire où s'émiettaient deux crânes, prit un petit chemin qui contournait le calvaire, et là, elle s'agenouilla près d'une tombe de granit où étaient écrits beaucoup de noms, ceux de son grandpère, de sa grand'mère, dame de Plouénan, de son père et de sa mère, marquis et marquise de Roscoéf, et puis Jean - Jacques - Huon de Roscoëff, enseigne de vaisseau, tué au feu sur la canonnière l'Aiglon dans les mers de Chine, à l'âge de vingt-trois ans. Et tout en haut de la pierre, puissamment sculpté sous la couronne, l'écusson de famille, le vieil écusson gris mangé de mousse et battu des vents, qui porte en caractères gothiques la devise bretonne : Arabat ! (H ne faut pas.)

TERP.E NATALE 6i

Les larmes ruisselaient à présent des yeux d'Yvonne, la terre natale l'avait reprise, et en cet instant elle aurait souhaité mourir, pour dormir elle aussi tout de suite, réunie aux siens sous la grande pierre. Et quand d'Arteuil, à la longue inquiet, s'étant approché d'elle, lui frappa doucement sur l'épaule, son parti était pris, elle avait sauvegardé l'honneur des Roseoéf. Elle ne se détourna même pas. Toujours agenouillée, elle dit :

— Allez-vous-en, mon ami. Je fais ici le serment de ne jamais faillir.

Avant qu'elle eût parlé, il avait tout compris. Il dit :

— Le pourrez-vous?

Elle répondit en louchant le granit qui couvrait ses morts :

— Ils m'aideront.

Et — comme une émotion réelle passait dans les yeux de d'Arteuil, — lui montrant du doigt la devise, afin de mieux se justifier encore, elle la lui traduisit : Arabat : Il ne faut pas !

— Vous voulez savoir, nous répondit le baron Malten, pourquoi je refuse de jouer aux cartes avec vous? Je vais vous le dire.

Mais tout d'abord, il faut se bien représenter le baron. C'est un homme qui porte à l'aise la cinquantaine, grand, l'air quelqu'un, aux traits réguliers, avec des vêtements dont les plis sont aussi réguliers que les traits, des manières d'une froideur polie, circonspecte et que rien ne démonte. On sent que chez lui tout est en ordre comme dans une armoire flamande. Son esprit est aussi lent que sa parole . Il sait, mais son acquis prend un certain temps

à se formuler et à déboucher de ses lèvres. Si les tortues s'exprimaient et que ce fût dans un salon, je suis persuadé qu'elles le feraient à la façon de Malten. Sa tenue est correcte et sobre, son geste parcimonieux, son sourire très rare, presque exceptionnel. Ancien capitaine de cavalerie de l'armée autrichienne, il a été forcé de quitter le service après Sadowa où il a eu le genou broyé. Ce genou a pu être rétabli vaille que vaille, mais le baron a économisé de sa blessure une boiterie légère de la jambe gauche, qui n'est d'ailleurs pas sans grâce, et depuis, quand il marche, il a l'air de parader vaguement sur le Prater, et de chasser encore, par un reste d'habitude, le sabre absent, le joli sabre, ami intime des éperons, qui traîne et racle avec un bruit clair dans la vie bottée des cavaliers de tous les pays. En somme, c'est l'étranger, demi-muet, qui fait bien dans un château durant la saison des chasses. On le sait pauvre et fier, on l'invite — plus comme Autrichien que comme baron — il accepte avec hauteur, et comme il est très bien élevé, qu'il écoute, rempli d'une attention presque disciplinaire, on lui trouve de l'esprit

latent et chacun le déclare d'un commerce agréable.

Et maintenant que vous le voyez tant bien que mal, écoutez-le :

— C'est une histoire, dit-il, une petite histoire très ordinaire, très peu intéressante. Voilà. Sachez-le donc : j'ai triché au jeu...

Tout le monde à ces mots se regarda, ces dames, nous, les deux valets sournois qui emportaient sur les plateaux les tasses de café vides. Malten constata notre stupeur, hocha doucement sa calme tête de vieux Vercingétorix d'où tombaient deux longues moustaches s imperturbables, et confirma :

— Oui, moi, Malten.

Puis s'étant renversé dans son fauteuil, en allongeant sur le tapis par un geste qui lui était familier sa moindre jambe, celle de Sadowa, il poursuivit en ces termes, et toujours avec une très sage lenteur, la lenteur d'un cerveau myope qui pense pas à pas.

« Il y a vingt-cinq ans, j'étais tout jeune marié, tout jeune sous-lieutenant, tout jeune en énormément de choses. Depuis, j'ai vieilli.

Elle est morte, ma pauvre jeune femme! et je ne trouve plus ma vie ressemblante. Je n'existe plus guère que par habitude, pour continuer. A cette époque-là, dont je vous parle, nous demeurions à Vienne, naturellement, dans un joli petit intérieur du faubourg de Wieden. Le soir quand le temps était beau, nous allions nous promener, nous passions par Elisabethbrûcke, et les huit statues du pont nous ont vus plus de cent fois, plus de mille fois marcher lentement en nous donnant le bras. Nous causions. Elle redoutait la guerre, moi je la souhaitais. Nous nous étonnions d'être mari et femme, moi et elle plutôt que tel autre et telle autre, et cela se terminait par des projets d'ordre et de bonheur tranquille. Quelquefois nous discutions sur la façon d'élever les enfants que nous n'avions pas encore. Mais quand le temps n'était pas beau, nous restions enfermés chez nous. Après le repas on débarrassait la table, on apportait la lampe et il n'y avait pas de plus grand plaisir pour nous que de jouer aux cartes, presque toujours à l'écarté. Nous étions aussi joueurs, aussi mauvais joueurs l'un que l'autre. Quand je perdais je criais, je

sonnais de la trompette, je faisais une scène épouvantable. Quand elle perdait, elle se taisait, mais son petit nez se pinçait, ses lèvres tremblaient de colère, et je la devinais aussi malheureuse dans son silence que moi dans mon emportement.

» Un jour cela devint si pénible, que nous primes le parti définitif d'en rire, et de faire comme les gamins qui îe jouent pas sérieusement; et alors, en manière de plaisanterie je commençai à tricher, à tricher tout de bon, très ouvertement. Elle m'imita de son côté, avec autant de sérieux, et c'était de vraies joies d'enfant quand l'un de nous était parvenu à avoir les cinq atouts dans son jeu et qu'il les abattait d'un air candide :

» — Mais vous trichez, monsieur? s'écriaitelle.

» Et je répondais :

» — Oui, madame. C'est le seul moyen de gagner !

» Ah ! on était très content, le cœur ne pesait pas triste, et, avec un peu de bière fraîche, on avait de tout à fait excellentes soirées.

UNK DISTRACTION

» Or, c'est vers ce temps que je fus invité pour la première fois chez le général Mohr. Avec quelle joie j'acceptai cet honneur! Dès l'après-midi, ma pauvre femme avait étalé sur le lit mon uniforme; et comme elle m'aida tandis que je m'habillais ! C'est elle qui m'accrocha le sabre, qui me donna le dernier coup d'oeil, et quand elle me dit adieu sur le palier, car elle ne m'accompagnait pas, elle avait dans le regard une telle fierté douce que j'eus, une seconde, la pensée de dire :

» — Ma chère, je ne vais pas chez le général, tu es ma femme, la meilleure créature au monde et je reste avec toi, en uniforme, et en uniforme pour toi toute seule.

» Je n'en fis rien pourtant. Ah ! que j'eus lort !

» Lorsque j'arrivai chez le général, croyez que je ne regrettai pas d'y être venu. Il n'y a rien de plus fier et de plus beau que ces réceptions dans notre pays. Ce soir-là, c'était particulièrement magnifique. Il y avait tous les officiers du corps d'armée, il y avait une nuée d'archiducs, et ils sont superbes, nos archiducs, ils vous ont, dans la démarche, dans l'allure, dans la silhouette un je ne sais quoi

d'altier, de monarchique, à les croire descendus des chevaux de bronze qu'ils enfourcheront après leur mort quand ils seront statues équestres sur les places avec de grands chapeaux belliqueux où flambent des plumes.

Des femmes, je ne vous parlerai pas. Elles se pressaient là toutes aussi nos Viennoises, et blondes, et la peau trempée dans du lait, et les yeux bleus comme de l'eau de source au clair de lune ! On tombait amoureux de chacune et de toutes à la fois, surtout si on les regardait danser, car elles vous chipaient l'âme et vous l'emportaient dans les plis de leur robe ailée... Et puis, et puis il y avait Strauss, le grand Strauss qui conduisait comme Dieu le Père! Mais je m'arrête parce que je sens que je deviendrais ridicule et que je ne veux point vous voir sourire. Moi, je contemplais toutes ces splendeurs avec de l'étonnement joyeux, une certaine fierté de me trouver là, d'en être, et par instants je songeais aussi : « La petite s'amuserait si elle était avec moi, oui, et je la mènerais, à mon bras, au buffet, choisir une mousse au café. »

j> J'arrivai ainsi dans un petit salon très

diplomatique, de dimensions restreintes — je le vois encore comme à la minute où j'y entrai — un salon aux murs tendus de satin cerise, éclairé par des torchères dorées où brûlaient de très hautes, de très solennelles bougies et garni de plusieurs tables d'acajou et de drap vert autour desquelles jouaient des hommes âgés, resplendissant de décorations. On y parlait à voix basse ainsi que dans une chapelle, et les accords lointains des orchestres interrompaient seuls, par intervalles, les chuchotements des personnages qui comptaient leurs points, battaient les cartes ou froissaient des jetons de nacre et d'argent. Je fus surle-champ fort impressionné, déjà même je m'apprêtais à quitter ce sanctuaire quand, à quelques pas, une voix m'interpella. Je me retournai, c'était mon colonel qui m'avait aperçu et qui me proposait de jouer un écarté avec lui. Je m'inclinai donc et je pris aussitôt la place que venait de laisser vide son partenaire. Plusieurs personnes nous entourèrent, debout, avec des conseils pleins les yeux et je me souviens que j'éprouvais un sentiment de vraie vanité à être vu ainsi publiquement

en compagnie de mon supérieur. Le colonel proposa la partie à cinq florins, j'acceptai. Mous tirâmes pour savoir qui ferait. Il amena un sept, moi un valet. J'eus la vole. Ensuite il joua d'autorité et eut la vole à son tour.

» Nous étions deux à deux. C'était à moi de donner les cartes, j'avais le paquet dans la main. Comme je les distribuais, je remarquai dans un mouvement un peu brusque la dernière carte en dessous du jeu, c'était un roi de carreau, un splendide roi de carreau, tout rouge. Alors saisi, enchaîné par l'habitude, je me dis, dans une lueur de malice, qu'il serait amusant de l'avoir, ce roi, pour voir la tête scandalisée de ma chère petite femme, je me crus en un mot dans notre salle à manger du faubourg de Wieden, sous la lampe, un soir d'hiver, et paisiblement, naturellement, je cueillis le roi de carreau que je retournai avec un air de surprise en déclarant :

» — Tiens ! le roi !

» Mais je n'eus pas plutôt achevé qu'une pâleur, que je sentais glacée, m'envahit le visage. Le colonel m'avait vu, il s'était arrêté, et il me regardait, en silence.

» Haletant, stupide, fou de honte, j'aurais voulu tomber, rouler mort.

» Là-bas, dans les salons, l'orchestre attaquait la jolie reprise des Joies de la Vie. Et le colonel me regardait toujours, de son même regard fixe, dur, méprisant et attristé. 11 détourna enfin les yeux et très froidement :

» — Eh bien puisque vous l'avez, marquez-le.

» La partie fut vite terminée. Il perdit. Alors il se leva et, du bout de ses gants blancs, chassant vers mois les cinq florins :

» — Vous avez gagné, monsieur.

» J'avais encore mal ressaisi mes esprits à tel point la douleur et le désespoir me paralysaient. Mais quand je vis mon colonel s'éloigner, je ne voulus pas le laisser partir ainsi.

» — C'est un honnête homme, pensai-je, un brave homme, un père de famille, je vais tout lui raconter, lui expliquer comment cela s'est fait malgré moi, et il va rire. Sans doute, il sera le premier à en rire. Il me tapera sur l'épaule et tout sera fini.

» Je l'avais rejoint. Dès que je fus à ses côtés, je lui dis à voix basse et suppliante :

» — Mon colonel... mon colonel...

» Mais jamais je ne pus trouver autre chose. Il s'était arrêté, il me regardait comme tout à l'heure, et son regard de nouveau me pénétrait, me brûlait. Alors je compris que j'étais perdu, déshonoré dans son estime, je sentis la piètre invraisemblance de la vérité si je la lui disais, la pauvreté maladroite de cette excuse qu'il prendrait pour un bas mensonge ; aussi je courbai la tète, je me tus, et il s'en alla.

» A dater de ce jour, je n'ai plus aimé mon métier quoique je fusse le mieux noté de mes camarades : c'est que partout, au quartier, sur le champ de manœuvres, dans les maisons où nous nous rencontrions, je sentais se poser sur moi, sans cesse, le regard de mon colonel, le regard muet qui pensait toujours : « Lieutenant Malten, vous êtes un voleur. » Enfin, je fus cependant nommé capitaine au bout de quelque temps. Et puis je la perdis, ma pauvre chère femme, avec qui je trichais. Et puis Sadowa interrompit, comme vous savez, ma belle carrière. Et puis voilà. J'ai peut-être été un peu long, je vous fais mes excuses, messieurs. Maintenant, joutz sans moi.

L'OUVREUSE

L'OUVREUSE

Après avoir dîné à l'Agricole, dont il était un des membres les plus anciens, le baron de Chantonnay sortit vers les neuf heures, par un très beau temps des premiers soirs de juin. Il prit le quai d'Orsay, longeant, à pas de flânerie, les hôtels paisiblement fastueux qui bordent la Seine et dont les possesseurs étaient, pour la plupart, de ses amis quotidiens, sinon intimes.

Comme il allait devant lui, sans but, son regard s'étant posé sur le petit palais de la Légion d'Honneur, il ne put s'empêcher d'admirer, pour la millième fois peut-être, la grâce

86 l'ouvreuse

du coquet monument, son joli air de temple antique avec ses statues bien nichées, ses trumeaux de pierre, ses balcons pensifs et ses silencieux bosquets. Il le compara mentalement à quelque mythologique décor de théâtre, dont il avait bien, en effet, sur ce ciel bleu pâli, le charme évocateur, et aussitôt, par une de ces rapides associations d'idées si fréquentes, il se dit qu'il n'avait pas mis les pieds aux Français depuis près de deux mois et qu'il aurait du plaisir à y passer, ce soir, une heure, avant de rentrer ; car, aujourd'hui, les cinquantesept ans de Ghantonnay ne couraient plus la prétantaine.

Il franchit donc la Seine, traversa la place du Carrousel, où cet infortuné Gambetta, qui semble tonner chez Procope, le fit sourire un instant, et bientôt, après avoir été salué, au contrôle du théâtre, comme le mérite un vieil abonné honoré, en outre, de ses entrées permanentes, il gravit l'escalier de quelques marches qui mène à l'orchestre, côté droit.

On donnait le Gendre... et le premier acte en était presque à la moitié déjà, lorsque Chantonnay reçut du placeur, M. Rabâche,

l'ouvreuse 87

l'avis que le petit fauteuil du troisième rang, celui qu'il préférait, était libre. Il remit donc à madame Amélie, une des ouvreuses, le pardessus léger qu'il avait gardé sur son bras en route, et que celle-ci plaça, comme toujours, à une certaine patère invariable. Enfin, il se disposait à entrer dans la salle, quand il remarqua que madame Amélie occupait seule l'étroite enceinte réservée où se rangent les paletots des hommes et les manteaux des femmes qui sont dans les baignoires.

Cette particularité (à supposer que c'en fût une) ne frappa point outre mesure le baron, et, cependant, il ne put se retenir de l'exprimer à haute voix :

— Je ne vois pas madame Girard. Seraitelle en congé ?

A ces mots, un étonnement douloureux, qui signifiait très clairement : « Quoi ! vous ne savez donc pas? » se peignit sur les traits de madame Amélie, et c'est avec une vraie tristesse qu'en numérotant le chapeau melon d'un provincial, elle répondit :

— Non, monsieur, hélas ! ma camarade n'est pas en congé...

88 l'ouvreuse

— Où donc est-elle ? fit le baron.

— A l'hospice.

— Que me dites-vous là? s'écria Chantonnay.

Et il ouvrait la bouche pour demander quelques explications, quand un tonnerre d'applaudissements retentit. C'était, à côté, la salle qui acclamait l'apparition du fameux gilet en velours du père Poirier.

Mais, après que les derniers bravos se furent apaisés, madame Amélie reprit la parole et dit:

— Si cela ne vous ennuie pas, monsieur, de savoir comment la chose est arrivée, je vous le raconterai en deux mots.

— Je vous en prie. Ah ! cette pauvre madame Gir...

— Eh bien ! voilà. Depuis longtemps déjà, elle répétait qu'elle ne se sentait plus la même, qu'elle était pour de bon touchée, et, en effet, il y avait des soirs où je lui trouvais bien mauvaise mine, mais je n'y faisais pas trop

l'ouvreuse 89

attention, pensant que c'était la fatigue et l'âge. Pourtant, elle se tirait du visage et devenait jaune au point qu'une fois j'en demeurai frappée, et que je lui demandai :

— Mais tu as du mal... qu'est-ce que tu as? Toujours l'une près de l'autre on se tutoyait.

D'abord, elle ne me répondit pas. Vous avez peut-être remarqué qu'elle parlait peu d'ordinaire? J'insistai. Alors elle me dit tout bas, mais très tranquillement, comme je vous le dis, — c'était, je me rappelle, à une matinée, parce que nous avions beaucoup d'épées de Polytechnique — elle dit :

— Je mourrai bientôt, j'ai le diabète.

Cette phrase-là me fit de l'impression, beaucoup d'impression. Je compris, à cette minute, qu'elle était perdue, et tout le restant du spectacle, j'avais beau vouloir la remonter, je ne savais pas, je ne trouvais que des choses inutiles et pas croyables. C'est si vrai, tenez, monsieur, je la sentis si sérieusement atteinte, à cette matinée, que je ne pus m'empêcher de penser en moi-même : « Qui la remplacerait quand elle ne serait plus? » Des idées qu'on a souvent, malgré soi, sans vilaine intention.

90 l'ouvreuse

A partir de ce jour-là, elle commença d'aller de mal en pis. Elle ne se plaignait jamais, et il faut l'avoir vue de près comme je l'ai vue pour se rendre compte de son courage. Dans les derniers temps, elle me faisait de la peine. Ses jambes étaient tellement enflées qu'elles ne pouvaient plus la porter. Elle venait tout de même à son théâtre. Elle venait en voiture, elle s'en retournait en voiture, trois francs cinquante en tout chaque fois, mais elle venait. Elle se raidissait, les mains appuyées sur la barrière de bois, prête à tomber, avec des larmes au coin des yeux, si bien que je lui disais :

— Mais assieds-toi, tu n'es pas raisonnable.

Alors elle obéissait, elle s'asseyait en poussant un gros soupir. Elle ne m'aidait presque pas, je travaillais pour deux. Mais, enfin, qu'est-ce que vous voulez? elle était là, elle regardait les allées et venues, un mot l'un, un mot l'autre, on lui glissait un bonjour en passant, on s'informait de ses nouvelles, il n'en faut pas davantage pour se sentir entourée. Par exemple, c'est quand un abonné arrivait qu'elle devenait curieuse à regarder I Toute sa figure changeait

l'ouvreuse 91

en un instant, prenait des couleurs : elle souriait, elle se portait bien de force. Il y a beaucoup de ces messieurs, distraits — j'entends de ceux qui ne s'attachent pas à l'ouvreuse, qui entrent ici, comme ça, en l'air — eh bien ! ils ne se sont jamais aperçus de rien. Cacher son état aux abonnés, elle s'appliquait à cela tant qu'elle pouvait. Quand, au contraire, d'autres, comme vous, plus aimables ou plus clairvoyants, la questionnaient avec intérêt, elle se défendait en faisant celle qui ne comprend pas :

— Mais je ne suis pas malade, je me porte à ravir ! Dépêchez-vous donc pour ne pas manquer l'entrée de madame Groizette.

Ou bien elle plaisantait, toujours par tromperie. Est-ce drôle 1 Et puis, et puis, à la longue, elle a baissé, baissé, si bien qu'il a fallu la transporter à l'Hôtel-Dieu, où elle est toujours, salle 17. J'ai été la voir un dimanche Elle m'a dit qu'elle me trouvait changée. Les médecins assurent qu'elle n'en a plus que pour un bout de temps à peiner. Tant mieux donc pour elle ! car, à part le théâtre, où elle se plaisait, elle n'a, autant dire, été guère

92 l'ouvreuse

heureuse toute sa vie. Deux petits enfants qu'elle a perdus, son mari, un riche quincaillier de la rue du Regard, qui lui a fait autrefois toutes les misères possibles et avec qui elle avait été obligée de divorcer (voilà des cas où celte loi-là est bienfaisante!) bref, un tas d'affaires très tristes, comme dans les pièces. Mettez en plus que la maladie lui a mangé toutes ses petites économies, et qu'à présent cette pauvre femme va mourir à l'hospice, ainsi qu'une domestique... Mais je ne veux plus vous retenir, parce que j'abuse, et l'acte doit être bien avancé.

Chantonnay avait écouté avec beaucoup d'attention madame Amélie. Quand elle eut achevé son récit, il hocha la tête, assez grave, en déclarant :

— Tout ce que vous venez de me conter là, madame, n'est pas bien gai.

Il réfléchit ensuite un instant, comme un homme perplexe, tira sa montre, qui marquait dix heures passées, et, soudain :

— Donnez-moi mon paletot, il est tard, je préfère m'en aller.

l'ouvreuse 93

Le baron songeait, en regagnant à pied la rue de Lille, où il habitait un confortable et tranquille appartement de célibataire assagi.

La triste histoire de madame Girard avait évoqué en lui tout un monde de souvenirs déjà lointains et qui lui donnaient, par une accablante impression, le double de son âge.

Dès sa trentième année, il trouvait cette ouvreuse mêlée — et pour la première fois — à sa vie parisienne du soir. A ce moment-là, elle était préposée au service des premières loges, car ce n'est que beaucoup plus tard qu'elle descendit à l'orchestre. Comme elle lui avait été précieuse, dans la cour difficile qu'il faisait alors à madame de la Meauffe! Jamais, sans sa complicité sûre et discrète, il ne fût arrive à ses fins, surveillée comme l'était la comtesse par son terrible mari.

N'était-ce pas madame Girard, qui, pour faire parvenir directement et sans danger à madame de la Meauffe une lettre de Chantonnay, avait imaginé d'aller lui remettre à

94 l'ouvreuse

domicile un bracelet que l'intéressée, prévenue, avait eu elle-même la précaution de perdre, la veille au soir, dans sa loge?

Le cœur lui battait tous les mardis, quand il arrivait au théâtre, vers les dix heures, pendant le jeu, et qu'après un imperceptible clignement d'œil de l'ouvreuse, il apercevait le manteau de velours de la comtesse, doublé de rose fané, aussitôt reconnu entre tous. Il le frôlait amoureusement du coude en passant, ce manteau qui sentait si bon, et il enviait presque madame Girard, qui avait le droit et le bonheur d'y toucher, de le plier, de le prendre. Cette belle passion n'avait pourtant guère duré.

La comtesse était une femme trop vertueuse pour prolonger une faute, et, après s'être à peine vus du bout des mains trois ou quatre fois, avec angoisse, ils avaient mutuellement renoncé aux complications de s'aimer. Madame Girard, aussitôt, bien que le plus petit mot n'eût jamais été prononcé à ce sujet, avait deviné leur rupture, avec bien de la finesse, et madame de la Meauffe, à partir de ce jour, eut beau être dans la salle, l'ou-

l'ouvreuse 95

vreuse ne clignait plus jamais de l'œil à Chantonnay. Il n'avait pas, d'ailleurs, été long à se consoler, et sans aller bien loin. Son cœur n'avait eu que la rampe à passer.

Dans ce temps-là, Jeanne Tournan (la petite Tournan) ne jouait pas les veuves sur la limite, comme aujourd'hui. Non, elle sortait du Conservatoire, avec son prix. Elle avait plu à Perrin, qui l'avait engagée, et elle venait très gentiment, ma foi, de débuter dans Chérubin, quoiqu'on l'eût trouvée un peu en chair pour le maillot du rôle. Quels potins dans les coulisses, au guignol, au foyer, partout, quand on avait su que la petite s'était choisi Chantonnay pour protecteur!

Toujours parmi les premières pour être au courant de ce qui se passait à la comédie, madame Girard s'était, dès lors, montrée spécialement aimable et prévenante envers lui.

Les jours où il venait encourager de sa présence les débuts de sa jeune amie, l'excellente femme avait des demi-sourires, une

9(i l'ouvreuse

façon de recevoir son paletot, des remarques, en apparence banales, telles que : « La salle est très bien disposée, ce soir! » et encore : « M. Sarcey est content de tout le monde », qui révélaient, à ne pas s'y méprendre, la satisfaction naïve, presque vaniteuse, que lui causait cette liaison d'abonné à artiste, et le désir qu'elle avait de la témoigner, tout en sachant rester à sa place.

Elle n'avait pas duré non plus cette passion éternelle, pas plus que la suivante, et que bien d'autres, de toutes les couleurs qui s'étaient succédé jusqu'aux environs de sa cinquantaine, et dont il ne restait plus, à cette heure, que des petites bêtisettes, dans le tiroir de gauche d'un ancien bureau, du temps qu'il avait une garçonnière, le pauvre garçon !

En se remémorant ainsi sa vie écoulée (qui aurait pu être employée autrement, il en convenait tout bas), Chantonnay retrouvait sans cesse, à toutes les étapes, et par je ne sais quel mystérieux rapprochement , l'indulgente et digne figure de madame Girard. Elle se mêlait aux profils, orgueilleux ou mutins, de la comtesse de la Meauffe, de Jeanne Tournan, de

l'olvrelse 97

toutes celles qui avaient été désirables, belles, et pire que belles, et jeunes, jeunes d'une jeunesse éclatante, avec bravade, à faire croire que c'était acquis, et que cela ne passerait jamais ! Cela, pourtant, avait passé. Toutes avaient dû vieillir. Gabrielle de la Meauffe venait de marier sa seconde fille. Jeanne Tournan avait un fils rue de Madrid. Les autres?... des fortunes diverses. Et quant à madame Girard, elle était ouvreuse à l'hospice.

Ces pensées avaient mené Chantonnay, tout morose, jusqu'à la porte cochère de sa maison, dans la rue de Lille déserte. Il songeait, avant de tirer le bouton du timbre, à cette vie si rapide et si longue, à la détresse morale de son existence actuelle, il se disait qu'en approchant de la vieillesse, on devrait pouvoir au moins se distraire et se consoler avec son passé, même frivole, et qu'il est bien dur, à cinquante-sept ans, quand on rentre seul, d'être dégoûté de ses plus aimables souvenirs.

Chantonnay avait complètement oublié lan-

98 l'ouvreuse

cienne ouvreuse quand, à deux semaines de là, il se trouva une après-midi devant le portail de FHôtel-Dieu. Il avait eu besoin d'aller voir, au Palais, un avoué de ses amis, et ne l'ayant pas rencontré, il avait poussé, au petit bonheur de sa promenade, jusqu'à Notre-Dame, où il était entré quelques instants, d'où il ressortait à la minute, encore tout pénétré de la terreur gothique et sacrée qui tombe implacablement de ses voûtes.

Il allait passer et continuer son chemin lorsque, tout à coup, l'aspect morne, administratif et poignant de l'hôpital retenant son regard et sa pensée, il s'arrêta, en même temps qu'il cherchait : « Qui donc m'a parlé dernièrement de l'Hôtel-Dieu? » Il ne s'était pas plus tôt posé cette question que la misérable histoire de madame Girard lui revint à l'esprit; et voilà qu'un vrai désir de voir la pauvre femme et de lui parler envahit le baron en une seconde .

D'abord, il lui sembla que cette visite le soulagerait en satisfaisant l'irrésistible envie, l'espèce d'étrange curiosité qui le poussait, et, de plus, il se rendait compte (vaguement, sans

l'ouvredse 99

pose aucune) que c'était presque une bonne action, très délicate, à coup sûr digne d'un galant homme.

Certes, il y avait de la distinction, voire un cachet tout parisien dans cet attendrissement sobre, mais sincère, d'un vieil abonné allant s'asseoir quelques instants au chevet d'une de ses ouvreuses, malade et indigente. Tous ces complexes petits sentiments, si ténus, si rapides, furent éprouvés seulement d'instinct par le baron. Il ne raisonna ni ne calcula l'impulsion, généreuse en somme, à laquelle il cédait, et, s'il eût froidement réfléchi, tout bien pesé, il se fût gardé de franchir le seuil de cette caserne de la Douleur, car il était d'une sensibilité qui ne pouvait tolérer le spectacle des plus légères souffrances physiques.

— Des tortures momies tant qu'on voudra ! s'écriait-il fréquemment (non sans un peu d'imprudence). Tout et tout, tout plutôt qu'une jambe cassée ou un cancer I

11 n'aurait pas été capable de voir vacciner.

Mais cette fois, son parti était énergiquement pris, il entra. Jl parlementa avec les geôliers, avec des employés de toutes classes, avec des

100 l'ouvreuse

infirmières et des internes, il déclina son nom et celui de la malade, il subit avec patience toutes les formalités, enfila de longues galeries, monta des escaliers, en descendit d'autres, croisa un grand nombre de spectres coiffés de bonnets de coton, grelottant dans des robes de chambre qui ressemblaient aux capotes de nos lignards, et finit par accéder à la salle 17, dont la porte vitrée fut poussée devant lui.

Ah î du premier coup il l'aperçut, la malheureuse madame Girard !

Elle occupait le second lit de la rangée de droite, et, en ce moment, plusieurs personnes — deux femmes de service et une religieuse — se tenaient près d'elle. Le front ceint d'un petit bonnet de nuit, qui n'était plus ce frais et pimpant bonnet à rubans roses qu'il lui avait vu pendant plus de vingt ans, elle semblait dormir, étendue sur le dos, les yeux fermés, et immobile à ce point qu'on eût dit qu'elle retenait exprès sa respiration.

Comme il s'approchait, son chapeau à la

l'ouvreuse 101

main (car il s'était découvert ainsi que devant un corbillard), les trois femmes se tournèrent vers lui, et la Sœur, de l'ordre des Augustines, eut un geste qui voulait dire : « C'est arriver tard. Elle est bien bas. » Il y eut un silence, — rompu seulement, à une des extrémités de la salle, par une opiniâtre quinte de toux, — au bout duquel la religieuse demanda, en une imperceptible voix de lèvres :

— Vous connaissiez cette dame, monsieur?

— Oui... Je la voyais assez souvent, répondit le baron. A-t-elle encore longtemps...

— Oh ! non, firent ensemble, dans une dénégation muette, les trois tètes des femmes.

— Pensez-vous qu'elle passe au moins la journée?

— Elle va mourir avant un quart d'heure, affirma la religieuse. Mais ce sera pour vous une consolation de savoir qu'elle a été administrée ce matin même, et en pleine connaissance. Elle a pleuré.

Le baron dit : « Ah !» et se tut.

Mais les paupières de madame Girard s'étaient lentement relevées. Son regard, avec la persistance voilée qu'ont les regards des agoni-

Page 1