‹ La valse. Les départsChapitre 2 sur 14 · l'ouvreuse · texte numérisé non relu

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sants, se posa sur Chantonnay, s'éclaira l'espace d'une seconde, et, à la faible tentative de sourire qui rôda sur sa bouche entr'ouverte, il sentit, à ne pas s'y tromper, qu'elle l'avait reconnu et qu'elle faisait tout son possible pour le remercier. Puis les doigts de la main droite s'agitèrent, l'un après l'autre, elle délira, d'une voix faible comme un souffle :

— Le 36... le 14... la jumelle de M. le baron...

Et, après un moment d'arrêt solennel qui parut fort long à Chantonnay, elle cessa de vivre.

La religieuse aussitôt s'était penchée sur le lit pour fermer les yeux de la morte. Quand elle eut fini, le baron l'emmena dans un coin et, sans trop savoir ce qu'il faisait, avec une hâte un peu fébrile :

— Tenez, ma Sœur, voici un billet de cent francs, vous comprenez?... pour éviter... cette horreur de la fosse commune.

Après quoi, il sortit de la salle sur la pointe des pieds.

Une fois dehors, au grand soleil qui réjouissait la vaste place, Chantonnay hésita une minute sur la route à prendre, fit quelques

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pas, puis se dirigea vers la basilique, où il entra tout droit.

A vrai dire, il eût été bien embarrassé, si on l'avait interrogé, de préciser la pensée qui le guidait. Il éprouvait un malaise général fait de tristesse, d'écœurement, de remords et de pitié.

Puis, cette modeste ouvreuse, n'était-ce pas un peu de sa vie? Elle le précédait. Oui... voilà la vérité. Il avait vu la mort de près à l'instant, il ne se sentait pas fier, et il subissait — tout clubman fanfaron qu'il avait été — le vague, l'impérieux besoin d'aller au fond de quelque chapelle demander grâce, protection, miséricorde...

— Vous voulez savoir ce qu'il y a? dit madame de Précy à son mari, je vais vous le dire, si vous daignez toutefois me prêter quelques minutes d'attention, car ce sera peut-être long.

11 répondit d'un ton à la glace :

— Je ne vous les prête pas, je vous les donne.

— Eh bien, il y a — et sa voix tremblante trahissait la surexcitation où elle se trouvait — il y a que la vie avec vous n'est plus tenable, et que je suis résolument décidée, dès demain, à ne plus la tenir. Vous êtes un très galant homme, je le reconnais, je n'ai jamais rien eu à vous

reprocher, quant à la fidélité conjugale, et vous avez toujours paru ne pas me tromper. De mon côté je me suis parfaitement conduite depuis la matinée que le maire nous a lu le Code en présence des gens de la noce, et nul autre homme que vous ne m'a vue dans les petites batistes. Nous sommes donc tout à fait indemnes l'un vis-à-vis de l'autre. Non, ce qui nous divise le plus, c'est nos caractères qui ne concordent pas. Je sais bien qu'il y en a très peu qui concordent, mais les nôtres ne s'accordent vraiment pas assez. Tout ce que je fais vous agace, et je ne peux pas sentir la moindre de vos façons. Vous êtes vexé de mes paroles, et votre rire me porte sur les nerfs. Nous ne nous pardonnons même pas nos silences. Nous exagérons l'énervement, nous poussons jusqu'aux dernières limites la susceptibilité la plus ridicule. Pour un chapeau, pour une robe, pour décider si l'on doit prendre une canne ou un parapluie, pour le poulet trop ou pas assez cuit, nous avons des scènes de matelots ! A la maison, tantôt vous parlez — vous parlez de telle sorte que je suis forcée de rester comme une poutre sans avoir la permission de

placer un mot, tantôt vous ne desserrez pas les lèvres et vous avez une figure de chapelle mortuaire. Il faut être gaie quand vous êtes gai, triste quand vous avez perdu au cercle. Vous avez l'humeur changeante, bizarre, irritable ; vous ne souffrez point la plus légère contradiction, vous ne me laissez pas finir mes phrases quand je les commence et qu'il s'agit de choses ne vous intéressant pas. Vous n'aimez pas ma petite chienne Minka, sous prétexte qu'elle me lèche trop et me témoigne une tendresse indécente. Il suffit que j'émette en tout une opinion pour qu'aussitôt vous soyez d'un avis opposé. Vous prétendez que vous vous connaissez en musique et moi pas en politique, alors que c'est justement le contraire. Vous rembarrez ma femme de chambre que vous faites pleurer, et votre dégoûtant Justin boit comme il veut toute ma cave. Vous m'obligez à me décolleter convenablement, et j'ai dû renoncer à fumer. Quand une explication a lieu entre nous, même à propos d'une chose très simple, au lieu de durer cinq minutes, elle dure des heures ; nous nous montons séparément jusqu'à nous dire de ces douceurs irrémé-

diables qui, dans la suite, ne s'oublient jamais. Eniin tout, chez moi, vous contrarie, je le sais et je le sens : le son de ma voix, le bruit de mes pas, mes robes, mes gestes, tout ce qui est moi, ne le niez pas, et dans ce moment-ci, tenez? à la façon dont vous me regardez et m'écoutez, je devine clair comme le jour qu'intérieurement vous avez envie de me jeter par la fenêtre, les talons en l'air.

— Alors? dit M. de Précy.

— Alors, mon cher ami, j'en conclus qu'il faut arrêter les frais et ne pas prolonger plus longtemps cette petite expérience, d'ailleurs ratée, de la vie en commun. Que voulez- vous? ce n'est ni votre faute ni la mienne, ou bien c'est la nôtre à tous les deux, mais c'est un fait : nous n'étions pas créés pour nous donner le bras, et je crois que le bonheur ne veut se livrer à nous que séparément. Ne le contrarions pas. Après tout, rien ne s'oppose à cette disjonction à l'amiable. Nous n'avons pas, heureusement d'enfant à nous disputer, nous jouissons chacun d'une très gentille fortune personnelle, je ne vois vraiment pas pourquoi nous resterions davantage sur le même per-

choir à nous arracher les plumes. Adieu donc. Moi, j'en ai assez: vous, trop, ce qui fait à peu près le compte. Vous serez heureux, je vous le garantis, vous penserez à moi, quelquefois, en vous rasant, les matins où Justin vous réveillera sur le bon flanc : moi, je garderai de vous le souvenir d'un homme parfaitement honnête et parfaitement désagréable. Mais je ne vous en voudrai pas, parce que c'est dans votre sang, que tous les Précy sont pareils de père en fils, et que vos parents, c'est vous qui me l'avez appris, n'ont jamais pu arriver, leur vie durant, à passer en tête à tète plus de quinze jours. C'est même une des raisons pour lesquelles vous êtes demeuré fils unique. Mais je m'apereois que je sors de la question. A tout à l'heure, monsieur ; je vais rentrer dans mes appartements et, d'ici à demain, penser au moyen le plus pratique à employer pour opérer notre rupture.

If. de Précy n'avait rien dit en recevant cette avalanche de reproches, il avait eu seu-

lement de petits mouvements de bouche de travers, des sourcils levés, deux ou trois gros, mais gros soupirs, et, vers le milieu du sermon, il avait commencé de marcher de long en large à travers la chambre, les mains derrière le dos, comme Napoléon Ier, quand ça n'allait pas tout seul. Quand sa femme eut cessé de parler, il s'arrêta bien en face d'elle, et la regardant avec un visage qui s'efforçait d'exprimer le plus de dignité possible, j'entends de dignité attristée, un peu victime, il demanda :

— Vous avez fini ?

— J'ai fini, et c'est fini, fut la réponse de madame.

— Soit, ma chère amie, c'est fini, et je crois bien aussi, comme vous, que ça ne peut plus recommencer. Vous le voulez, nous allons donc nous séparer, dès demain, et tàter chacun de la solitude.

— Oh ! je vous permets de l'égayer !

— Je vous remercie, et moi je vous le défends.

— Hélas ! je n'y songeais même pas. Si je vous quitte c'est pour être ma maîtresse, et

non pour changer de maître. Soyez rassuré : je ne vous ai pas trompé près, je ne vous tromperai pas loin. C'est tout ce que vous avez à me dire?

— Non. Si nous prenons le parti de désunir nos deux existences sans savoir même où nous mènera cette épreuve...

— C'est tout su. A la paix d'abord, et pui* à la vieillesse, et puis au Père-Lachaise.

— Ne plaisantez plus, et laissez-moi achever. Je me résume. Nous faisons ce qui nous plaît, mais il est inutile que le monde soit informé de nos démêlés personnels, et tout cela doit rester entre nous. C'est mon avis, et le vôtre aussi, je pense?

— Je ne dis pas, mais à la longue, il finira bien par être au courant, le monde...

— Pas tout de suite, plus tard. Et plus tard, ça n'aura plus les mêmes inconvénients. Enfin, voici ce que je vous demande : avant de nous séparer irrévocablement et sans aucune possibilité de retour, séparons-nous seulement de fait, mais dans des conditions spéciales, qui, aux yeux de vos amis, des miens, sauvegardent les apparences et ne fassent rien soupçonner.

— Et comment dois-je m'y prendre ?

— Puisque vous voulez partir demain , partez demain ; mais , au lieu d'aller chez telle ou telle de vos amies de province ou de l'étranger, comme vous en aviez sans doute le dessein, allez en Bretagne, aux Meneaux, et restez-y quelque temps, le plus que vous le pourrez sans trop d'ennui, deux mois si vous vous en sentez la force. Madame Bénard, la vieille femme de charge de mes parents, qui m'a élevé moi-même, habite le petit château ; elle vous recevra, vous servira, vous traitera avec un parfait dévouement. Vous lui direz que je ne tarderai pas à vous rejoindre.

— Ça ne sera pas vrai, j'imagine?

— Non, mais vous le lui direz. La demeure est jolie, bien aménagée, à deux kilomètres de Guérande et du bourg de Batz. Sous prétexte que la Bretagne n'est pas à une portée de journal de Paris, vous n'avez jamais voulu mettre les pieds dans cette terre que je tiens de famille, et où s'est écoulée toute mon enfance. Voilà une occasion, et une bonne, d'y jeter un coup d'œil avant de nous en aller chacun de notre côté dans la vie. Si vous la

laissez échapper, vous ne la retrouverez plus jamais. Ainsi, je puis y compter, vous acceptez?

— Vous me le demandez poliment, avec gentillesse, j'accepte et je tiens à vous laisser sur une agréable impression. Télégraphiez vous-même à madame Bénard. J'irai aux Meneaux, et j'y resterai deux mois.

Alors, quelques mots furent dits, brièvement échangés avec une froideur bien trop grande, je vous assure, pour n'être pas un peu feinte :

— Merci — bonsoir — adieu ! — c'est cela, adieu !

Les voix ne tremblaient pas, oh non ! mais les cœurs, ces pauvres cœurs si impressionnables ! Chacun pensait à part soi : Quoi ? tout de bon, nous nous quittons! pour toujours? C'est ce que nous verrons, ma belle ! C'est ce que nous verrons, mon petit !

Et cependant, madame de Précy partit le lendemain.

Ai-je dit qu'on était au milieu de mai quand la jeune femme arriva aux Meneaux par une

matinée diaphane et fraîche où passaient encore les derniers souffles d'une brise d'avril , et où rayonnait un soleil à peine dégourdi, mal en train, qui s'essayait dans le ciel? C'est un délicieux moment, au bord delà mer en joie, que celui où, tel qu'un petit enfant sur ses jambes, hésite et chancelle ainsi le printemps. L'air et la lumière ont quelque chose de tanné, de robuste et de sain, qu'on ne leur trouve pas dans les villes, loin des côtes ; la végétation lente et rare s'y montre plus âpre, plus robuste ; l'azur est d'un bleu moins féminin, et je ne sais quoi de salé, de marin, trempe l'atmosphère, caresse le sable, tire le rose aux pommettes, et raffermit l'âme.

Madame de Précy passa les deux premiers jours à examiner son nouveau logis. Après l'avoir visité du haut en bas, elle choisit au second, pour s'y fixer, une grande chambre lambrissée de chêne, tapissée de vieux damas couleur soufre, et d'où la vue s'étendait, sans contrainte, à droite sur la campagne horizontale, où il n'y avait d'autres incidents qu'un rocher par-ci, un maigre bouquet d'ajoncs par-là et, à gauche, sur un bois de

pins qui rendaient un murmure perpétuel, en se frottant jour et nuit les uns contre les autres, sous les baisers du vent.

Une fois qu'elle eut vidé ses malles et mis sa chambre au point d'intimité où nous nous sentons les coudes avec les murs, les sièges et les meubles, alors seulement elle se reprit à penser, et elle fit asseoir ses idées, de façon à les tenir là, bien en cercle, sous sa main. La nature offre à ceux qui se réfugient dans ses bras à la suite de crises morales de précieux avantages. Par une sorte d'action réflexe elle apaise, émousse et rassérène. Son immuabilité, son apparent égoïsme, sont de très bon conseil. Devant elle qui ne passe pas, on se persuade aisément que tout passe, nos petits bonheurs comme nos grands chagrins, et l'ordre qu'elle apporte en tout nous engage à mettre, nous aussi, un peu d'ordre dans nos armoires, à ranger nos cœurs. Madame de Précy se prit à réfléchir, et très sérieusement, comme cela de longtemps ne lui était arrivé. Elle revint en arrière de sa vie, aux premières pages d'abord, qui moralement sont nos vraies pages blanches : berceau, poupées, première communion, jupes

longues, bal, puis au chapitre de la jeune fille et du mariage! A franchement parler, ce n'avait pas été un roman que sa vie, à peine une histoire, quelque chose de bien ordinaire, ni de grandes joies, ni de grandes catastrophes, rien qui saillait. Dieu lui avait toujours donné la note passable. Chaque soir elle s'était endormie avec l'espoir secret que, le lendemain matin, il arriverait oh! non pas quelqu'un, elle était trop foncièrement honnête, mais quelque chose. Il s'était levé pendant neuf ans beaucoup d'aubes et jamais rien n'était arrivé. Peu à peu elle et son mari s'étaient aigris, et peut-être souffrait-il, lui aussi, sans vouloir l'avouer, de cette monotonie de tout que certains êtres d'épiderme irrité sentent avec un nervosisme si maladif ? monotonie des choses, des heures, des événements, des crimes, des héroïsmes, des vices, des saisons, de la pluie, du soleil, des admirations, des antipathies; monotonie de la beauté, de la vertu, de la religion. Ce n'était pas un homme à jeter que son mari : instruit, l'esprit froid, mais distingué, l'âme probe, le cœur tendre à de certains moments — trop perdus ! — tout avec lui eût été sou-

tenable, excepté la vie. Aussi, quoique déplorant d'avoir été réduite à cette extrémité de se trouver seule, épanouie de jeunesse, dans la situation un peu fausse d'être séparée sans l'être, elle ne regrettait pourtant point le coup de tète auquel elle avait obéi. Elle n'avait pas le bonheur, mais la paix qui en est l'avant-propos. Il ne faut pas trop réclamer à la fois.

Sans que sa dignité s'en trouvât atteinte, elle accepta volontiers la compagnie de madame Bénard, la vieille femme de charge qui gardait le château; cependant, elle était hautaine, intraitable sur la question « des distances » et, en temps ordinaire, elle n'eût pas allongé la main pour un domestique. Mais madame Bénard ne comptait par parmi les domestiques. Elle avait élevé M. de Précy, et puis, il est égalitaire, le vent qui souffle aux champs! La solitude à la campagne rapproche les êtres, elle fait monter un peu ceux d'en bas, descendre un peu ceux d'en haut, de telle sorte qu'on arrive presque à être à niveau. Madame de Précy fut rapidement amie avec la vieille dame, car ce n'était pas autre chose qu'une

vieille, qu'une bonne, une excellente vieille dame, chez laquelle on sentait de vrais malheurs résignés. Elle avait des robes noires et des cheveux blancs.

Le jour qu'elle fit visiter le château à la jeune femme, elle la conduisit au troisième étage, dans une vaste pièce un peu délabrée, et sur le seuil, en poussant le battant :

— Je veux en premier vous faire voir tout ce qui a rapport à monsieur quand il était petit. Voilà la chambre où monsieur jouait et s'amusait quand il était petit.

Ensuite elle ouvrit des placards où gisaient, les uns à côté des autres, des polichinelles, des tambours, des boites de soldats de plomb, des jeux de patience, et les montrant, les touchant du doigt :

— Voilà les joujoux de monsieur quand il était petit.

Et tout à coup, elle eut un souvenir, un souvenir lointain, et arrachant du tas une poupée au nez ébréché :

— Tenez ! madame, il a même eu une poupée, ce petit, elle s'appelait Pochette, et il s'écriait en l'embrassant : « Ça sera ma

femme! » Croyez- vous que c'est risible? Aujourd'hui il ne dirait plus ça. Il a mieux.

Madame de Précy ne parlait pas. La gouvernante lui demanda :

— Ça doit vous remuer le fond du cœur que je vous montre tout cela?

Elle répondit :

— Mais oui, madame Bénard.

Alors celle-ci ne se contint plus. Elle lui fit voir la chambre où monsieur couchait; — quelquefois elle s'oubliait et elle disait Louis au lieu de monsieur, — et c'était pour la jeune femme une étrange impression que d'entendre, prononcé par une autre, ce petit nom de son mari qu'elle avait dit souvent, qu'elle ne dirait plus. Elle lui fit voir la salle où il travaillait, et ses livres de classe, ses grammaires de Lhomond, et Burnouf, et ses cahiers reliés, et ses analyses qui étaient bien rangées sur les rayons d'une bibliothèque. Il y avait là jusqu'à des cahiers d'un sou, ses anciens cahiers d'écriture où il avait, d'une menotte encore bien molle , bien inhabile, ébauché ses premières majuscules, ses premières phrases. Madame de Précy en prit un

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au hasard, que lui tendait madame Bénard en extase :

— Regardez quelle belle écriture avait déjà monsieur quand il était petit !

Et elle lut en gros caractères tremblés : « Aimons-nous les uns les autres. »

Alors elle dit :

— Je voudrais sortir et prendre l'air, je ne me sens pas très bien.

On sortit. Dehors elles marchèrent en silence quelques minutes. La brise, alerte et rudement jo}euse, faisait claquer les pins comme des mats. De beaux nuages gris pommelé, ronds comme des voiles, prenaient des ris et tiraient des bordées dans le ciel. Les deux femmes longèrent un vaste étang où deux cygnes de neige, deux merveilleux cygnes mythologiques, Jupiter et Junon, se laissaient flotter sur l'eau glauque, immobiles, et madame Bénard à mi-voix déclara :

— C'est l'étang où monsieur allait en bateau quand il était petit. Il a failli un soir s'y noyer. Je me rappellerai ça toute ma vie.

Lorsqu'elles arrivèrent au fond du bosquet, près d'un vieux banc de bois verdâtre, de

forme empire, demi-circulaire et à dossier droit, que flanquaient sur des fûts de colonne tapissés de mousse deux vases de terre cuite à tètes de bélier, madame Bénard déclara :

— Voilà le banc où s'asseyait toujours monsieur pour lire quand il était petit.

Quand elles traversèrent le potager, que fit madame Bénard ?

Elle marcha droit vers un carré de terre entouré de buis, grand à peu près comme une tombe, et elle dit :

— C'était le jardin de monsieur quand il était petit.

Comme ensuite on pénétrait dans la cour des communs, il se trouva que les portes de l'écurie, grandes ouvertes, laissaient voir les croupes des chevaux de service, et madame Bénard dit encore :

— Autrefois il y avait là Boniface.

— Qu'est-ce que c'était que Boniface? avait demandé madame de Précy.

— C'était le poney de monsieur quand il était petit.

Si bien que peu à peu, au cours de cette promenade, la maison entière, à tous les étages,

et les cours, et les servitudes, et le jardin et le bois, et toute une partie du pays, jusqu'à la falaise, jusqu'à la grande route, jusqu'au calvaire de l'embranchement, étaient habités, remplis, peuplés par une multitude de petits Louis, qui jouaient, couraient, riaient, travaillaient, lisaient, écrivaient. Il y en avait à tous les détours, et madame de Précy ne pouvait faire un pas sans en croiser un en pantalon court, les jambes brunies à l'air, et la tête nue.

Et en même temps, comme, une fois rentrées, elles s'étaient à la fin assises toutes deux au salon dans l'embrasure d'une croisée d'où l'on voyait palpiter au loin la mer si grande, si émouvante! madame Bénard se mit à conter très simplement, telle qu'elle lui venait à l'esprit et à la bouche, l'histoire de monsieur quand il était petit. Elle n'était pas très gaie.

— Figurez-vous bien, madame, dit la vieille femme, que les parents de monsieur étaient de drôles de gens ? Vous ne les avez pas connus, mais moi, oui.

» Ils ne pouvaient pas se sentir, non qu'ils lussent déshonnêtes ou méchants, mais c'était par rapport à leurs caractères qui ne s'accor-

daient pas, et ils vivaient presque toujours loin l'un de l'autre. Y a-t-il quelque chose de plus vilain? Quand le père était à Paris, la mère était en voyage, et comme ils aimaient tous les deux M. Louis, qui était leur fils unique, tout en désirant chacun l'avoir avec soi, ils préféraient s'en priver tous les deux plutôt que de faire un jaloux. De sorte qu'on l'expédiait ici tout seul avec moi qui le gardais et qui lui tenais lieu de tout. C'est ainsi que j'ai eu à l'élever; je m'y suis prise de mon mieux. Les parents sont morts assez jeunes, et il les a pleures, le pauvre enfant, ma foi autant que s'il les avait connus. Je ne lui en veux pas, mais je garantis que quand, moi, je m'en irai, il ne pleurera pas aussi fort.

» Je vous raconte tout cela, madame, pour que vous le sachiez s'il n'a pas osé vous le dire, et puis pour que vous l'excusiez si quelquefois il se montrait nerveux, drôle et pas naturel. Ce n'est pas de sa faute, c'est la faute d'autrefois, quand il était petit. S'il n'avait pas été petit, j'entends comme il l'a été, il aurait été un tout autre homme. »

Elle dit cela, madame Bénard, et beaucoup

d'autres choses, avec beaucoup d'anecdotes et de détails, tant et si bien que la conversation dura jusqu'à la nuit. Les ténèbres avaient enveloppé les deux femmes, sans qu'aucune eût l'idée de faire demander une lampe. Aussi madame Bénard ne s'aperçut pas que madame de Précy s'essuyait les yeux furtivement dans l'obscurité. Quand elle se leva en disant : « Tout ce que vous m'avez raconté sur mon mari m'a fait bien plaisir, ma bonne madame Bénard », et qu'elle lui serra très fortement les mains, madame Bénard n'en fut pas le moins du monde étonnée. Et elle ne le fut pas davantage quand la jeune femme lui donna une dépêche pour Paris à porter de suite au bureau de Guérande.

Que disait-elle, cette dépêche? Il importe peu. Ce qui est certain, c'est qu'elle partit le soir même, la dépêche, et que le lendemain M. de Précy arriva.

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