LA BRIQUE. — COCO
LE DIRECTEUR. — Oui, COCO. Et puis,
arrange-toi pour lui attacher son postiche de plumes d'une manière un peu solide... Que ça ne fiche pas le camp comme l'autre jour, à la matinée... J'étais là, devant cent cinquante personnes, en train de dire : « J'ai l'honneur de vous présenter, mesdames, messieurs, Coco, le perroquet-paon du Brésil, qui offre cette particularité remarquable... » quand voilà sa queue de paon qui se détache et tombe par terre... On allait m'emboiter... Heureusement que je n'ai pas perdu la poire... « Cette particularité remarquable, que j'ai dit en la remassant, que sa queue tombe fréquemment à la mue,
époque des amours de ce curieux volatile. Vous le voyez, mesdames et messieurs ? nous sommes à l'époque des amours. » Tonnerre de bravos.
la brique. — Eh bien, alors?
le directeur. — C'est égal. Passe pour une fois !
la brique. — C'est très difficile, je ne sais pas comment...
le directeur. — Arrange-toi, mets ce que tu voudras, de la colle à poisson ou du pain à cacheter. Mais que ça tienne !
la brique. — Ça tiendra.
le directeur. — Toi, Jules, je te recommande tout spécialement les costumes. Et que ta femme aie l'œil aux maillots.
jules. — Elle ne boude pas sur les reprises... bien sûr... Mais, dame, patron, c'est qu'ils ont déjà vu pas mal de jambes, les maillots, et depuis des années!...
le directeur, i — Ils peuvent encore aller, jusqu'à l'hiver. Cet hiver, on se remontera de tout, avant le grand tour d'Europe.
la brique. — Voilà dix ans que j'entends dire ça...
le directeur. — Justement. Voilà dix ans que je le prépare, mon grand tour.
la brique. — Le petit tour de France, oui.
le directeur. — En attendant l'autre. Et pui>, assez. Parle-moi du séton de Régulus.
la brique. — Il en a encore pour quinze jours, Régulus.
le directeur. — Les trois chevaux pie?
Ça se tient toujours?
la brique. — Toujours. C'est de la teinture belge. Ça ne bouge pas. Ça tourne seulement à l'orange, mais c'est pas laid.
le directeur. — Autre chose, mon petit. Ton chien savant, ton Pluton? R ne sait plus rien... Faudrait lui apprendre du neuf. Je ne le nourris pas pour qu'il aboie et puis que ça soit tout. Non. Penses-y.
la brique. — C'est qu'il est vieux.
le directeur. — Alors, qu'il crève !
la brique. — R crèvera de sa belle mort. Pas avant. J'aimerais mieux te quitter et lâcher le Cirque Romain plutôt que d'avancer Pluton d'un quart d'heure.
le directeur. — Apprends-y quelque
chose. Invente. T'es prévenu. C'est tout ce que j'ai à te dire.
la brique. — Mais, moi, j'ai à te parler... rapport à...
LE DIRECTEUR. — A quoi ?
la brique. — Ben voilà. C'est Polka.
le directeur. — Ah! ah! Quoi encore?
Elle réclame toujours... Avec elle, on atout le temps des histoires.
la brique. — Elle voudrait se reposer.
le directeur. — Se reposer !
la brique. — Deux ou trois jours seulement.
le dibecteur. — Pas une heure. Se reposer ! Ah ben !
la brique. — Mais tu ne l'as donc pas regardée ?
le directeub. — Si. Après?
la brique. — Tu n'as donc pas vu qu'elle en est à son sixième mois?...
le dibecteur. — Fallait pas qu'elle y aille! Qui c'est-il qui l'a mise?...
la bbique. — Est-ce qu'on sait!
le directeur. — Tu vois! C'est même pas toi, qui l'aimes, qui es pincé d'elle et dont
elle ne veut pas! T'as bien besoin de plaider sa cause.
LA brique. — Je la plains. Elle me fait de la peine.
jules. — Hier, en finissant de voltiger, elle a manqué de s'évanouir, patron.
le directeur. — Ta ta ta! En tout cas, elle peut encore travailler un bon mois. Ça se voit à peine. Elle voltigera. Et demain. Tout ce que je peux faire pour elle, c'est de lui accorder qu'elle ne lève pas les bras, une fois sur le panneau. Quant au reste, c'est de l'exercice... Excellent pour son état. Les médecins vous recommandent toMJours de marcher.
LA b ri q u b . — Elle en mourra.
le directeur. — C'est pas vrai. Ah çà! qu'est-ce qui m'a fichu des princesses douillettes? C'est au cirque, ça travaille mal et ça n'a pas l'âme foraine! Ça veut faire ses couches dans son lit, comme les gens qu'ont un loyer? Oh ! non ! mais regardez-moi. Je suis né dans une cage de lions, moi...
jules. — C'est donc vrai ce qu'on m'a dit?
le directeur. — Je te crois, que c'est vrai! Ma mère domptait. Trois lions, deux lionnes, un chacal. Elle était grosse de moi, dernier terme, et, un soir, en Bohême, elle m'a mis au monde, en pleine cage, au moment des cerceaux de papier. Elle est tombée. Tout le monde se sauvait, hurlait. Mon père était là, près d'elle, il l'a délivrée et il m'a montré à la foule qui l'a acclamé.
la brique. — Nom d'un chien!
le directeur. — Le surlendemain, ma mère, la fourche à la main, rentrait dans la cage. Tu lui raconteras ça, à mam'zelle Polka. Et ma femme, donc ! qui dort en ce moment, parce que j'y ai fait une piqûre de morphine pour calmer les douleurs de sa jambe, un sale bobo qu'elle a dans son genou qui finira par lui jouer un mauvais tour... Est-ce qu'elle se repose, elle aussi? Elle a beau endurer des élancements à crier, ça ne l'empêche pas de faire le Moulin de grâce au trapèze. Et moi qui veille pendant que toute ma ménagerie roupille, moi qui ne sais souvent pas la veille au soir comment je nourrirai, le lendemain, mes chevaux, mes bêtes et mes gens... Est-ce
que je me repose, hé? Allons! tout ça c'est des blagues.
la brique. — Non... mais...
le directeur. — Assez ! j'en veux plus. Écris le programme du spectacle de demain. Grande représentation extraordinaire offerte spécialement aux habitants de Neuville-aux- Bois. Première partie. Ouverture d'orchestre : Clair de lune. Colibri, le petit étalon corse des maquis, présenté par M. Jules. Le perroquetpaon du Brésil, animal unique et fabuleux! La pêche à la ligne, fantaisie comique par le clown Pitty, excentric-américain...
la brique. — C'est moi qui fais Pitty?
le directeur. — Sans doute.
la brique. — Parce qu'il y a des fois où c'est Jules.
le directeur. — C'est ton tour. Ne m'interromps pas. Après, le jongleur de poids, par M. Marius, l'homme le plus fort du monde. Quadrille Pompadour, grand caprice équestre exécuté sur les chevaux pie par les quatre petites sœurs Rondinella, de Milan. Pluton, le chien savant centenaire qui lira dans la pensée des spectateurs!
la brtqtje. — Tu vas peut-être un peu loin !
le directeur. — Fiche-moi la paix. Ici, entr'acte. Seconde partie : Les jeux aériens, par toute la troupe. Sultane, jument turque des haras de Stamboul, montée en haute école par M. Bergami, directeur du grand Cirque Romain. Puis, voltige, sauts périlleux, danses grecques exécutées sur le panneau par mademoiselle Polka, du Cirque d'Été, de Paris. Je lui fais honneur, je la mets vers la fin, dans les gros numéros... J'espère qu'elle ne se plaindra pas? Entre moi et ma femme.
la brique. — Comme ça... oui... Ça lui donnera un peu d'encouragement.
le directeur. — Enfin, le Moulin de grâce, exercice vertigineux au trapèze, par madame Bergami, sans filet. Pour terminer, l'Hymne russe. Distribution de fleurs aux dames. Jouets et bonbons pour les enfants.
la rrique, interloqué. — Comment ! Voilà que maintenant tu te lances dans les jouets et les bonbons !
le directeur. — Mets-le toujours, imbécile... On leur jettera trois oranges... Ça fera le
compte. Là. Ça y est. Maintenant, Julot, hop ! le grand jeu ! Prépare ta caisse, et : Au réveil !
(Jules prend un tambour suspendu à un piquet, se l'accroche au ventre, et commence à exécuter un magistral roulement. Les hommes jurent , les chevaux hennissent, les chiens aboient, les coqs de bmlieue se mettent de la partie, et le patron traverse tout ça son fouet à la main.) On part, les enfants ! On part ! On part !
m. le ministre. — Cinquante-six ans. madame. — quarante-sept ans.
Au ministère. Sept heures et demie du soir. Dans la chambre de madame.
madame, nerveuse, inquiète, regardant la pendule. — Sept heures et demie ! Et il n'est pas rentré! J'ai toujours peur. (A ce moment, la porte s'ouvre. C'est son mari, pâle, effaré.) Edouard ! enfin, te voilà ! Mais qu'est-ce que tu as? Tu es malade? Parle? Tu m'effraies.
m. le ministre. — Ça y est, là!
madame. — Quoi? (Devinant.) Ah! mon Dieu ! Nous sommes renversés?
M. LE MINISTRE. — Oui !
madame. — Et... les autres?
m. le ministre. — Aussi. Tout le cabinet. Mais les autres, je m'en...
madame. — Oui. Mais nous... nous!... Ah mon pauvre ami ! Quel malheur ! Mais comment ? A propos de quoi ?
m. le ministre. — Sur rien. Une question idiote...
madame. — Laquelle?
m. le ministre. — Inutile. Tu n'as jamais pu rien comprendre aux choses de la politique.
madame. — Dis tout de même. Cette fois-ci, je comprendrai.
m. le ministre. — Non. Et puis, ça ne servirait à rien. Tu auras beau comprendre, par exception, ça ne me rendra pas mon portefeuille, n'est-ce pas?
madame. — C'est vrai. Nous qui étions si heureux !
m. le ministre. — Évidemment!
madame. — C'était trop beau, vois-tu !
m. le ministre. — Ah ! ne commence pas
à me retourner le poignard... C'est un ennui, sans doute... Un gros ennui.
madame. — Une catastrophe.
m. le ministre. — Mais, après tout... quoi? Nous n'en mourrons pas.
madame. — Nous n'en vivrons pas non plus.
m. le ministre. — Grâce à Dieu! Je n'ai pas eu la chance de rester assez longtemps au pouvoir pour qu'on puisse m 'accuser jamais d'y avoir fait des économies !
madame. — En effet... Trois mois.
m. le ministre. — Pas un déplus.
madame. — Trois mois seulement! Enfin!
II y en a bien qui n'ont pas eu ça, tu sais! Par exemple, ces trois mois m'ont paru dix ans. Il me semble que je suis ici depuis mon enfance.
m. le ministre. — Oui. Vous autres femmes, vous prenez tout de suite l'habitude du luxe et des honneurs... Et, après, vous ne savez plus vous en passer...
madame. — Tu y avais bien pris goût aussi, toi?
m. le ministre. — Peut-être. En tout cas,
on me verra digne dans la retraite. Je serai le ministre de la Roche Tarpéienne plus encore que je n'ai été celui du Gap...
madame, interloquée. — Hein? Qu'est-ce que tu dis?
m. le ministre. — Rien.
madame, qui soupire. — Oh! je n'en suis pas encore revenue!
m. le ministre. — Eh bien, il est temps de t'y mettre, ma bonne. Il faut en prendre ton parti.
madame, douce. — L'as-tu pris, toi au moins, mon pauvre homme?
m. le ministre. — Moi ? Si je l'ai pris? Mais, ah çà, est-ce que je n'en ai pas l'air ? (S' échauffant.) Est-ce que je ne suis pas calme? Absolument calme? Est-ce que...
madame, V apaisant. — Si... Si...
m. le ministre. — Ah ! Ça n'est pas dommage que tu en conviennes !
madame. — Tu ne me comprends pas. Si tu me vois abattue, c'est que je pense à toi, rien qu'à toi !
m. le ministre. — Ne t'en donne pas la peine. J'y pense bien assez tout seul !
madame . — Tu étais si heureux quand tu as été nommé !
m. le ministre. — Oh! pas tant que ça!
madame. — Si. Comme un enfant. Rappelletoi, Edouard ? Le jour de notre emménagement, ici, dans cette même chambre, les portes fermées, tu bondissais de joie par-dessus les fauteuils.
m. le ministre. — Moi ? Les fauteuils ?
madame. — Mais, ne t'en défends pas!
C'était bien naturel. Cette nomination t'avait tellement étonné ! Tu t'y attendais si peu !
m. le ministre. — Comment ! Si peu ?
Mais au contraire ! Jamais je n'ai douté que je serais ministre un jour, tu entends? Jamais ! Dès la vingtième année, j'en étais aussi sur que de mon existence...
madame, ébranlée. — Oui? Tu es sérieux? Mais tu ne m'en parlais pas.
m. le ministre, digne. — Exprès! Pour que tu aies la surprise. Et si tu veux toute ma pensée...
madame. — Je la veux.
m. le ministre. — Eh bien, je le redeviendrai, ministre!
madame, qui n'ose. — Tu crois?
m. le ministre. — J'en suis certain. Je quitte ce palais le sourire aux lèvres... je sais bien que j'y rentrerai avant peu. Celuilà ou un autre. Peu importe ! Ah ! je ne suis pas en peine... Ils reviendront me chercher... Ils ne peuvent pas se passer de moi. Rien que pendant ces onze semaines, j'ai tout réorganisé ici dans les bureaux... Avant moi, ça fonctionnait... fallait voir!... J'ai trouvé le gâchis et je laisse l'ordre... Voilà!
madame. — Oui. Sicepaysen avait beaucoup comme toi. Malheureusement...
m. le ministre. — N'en parlons plus. J'ai eu quelques instants d'émotion, je ne m'en cache pas. C'est fini. Soyons forts.
madame. — Essayons. Où allons-nous demeurer ?
m. le ministre. — Nous rechercherons dans notre ancien quartier du boulevard Saint- Michel.
madame. — Oui. Tu vois? Nous aurions peut-être mieux fait de garder notre petit appartement de la rue Cujas. Moi je voulais.
DU MINISTÈRE ol3
Je sentais que c'était prudent. C'est toi qui as tenu à donner congé...
m. le ministre. — Allons donc ! Ça nous aurait porté malheur de garder cet appartement. J'aurais eu l'air de me douter à l'avance de ce qui est arrivé.
madame. — Et... quand partons-nous ?
M. LE MINISTRE* — D'ici?
MADAME. — Oui.
m. le ministre. — Oh ! le pi us tôt possible à présent. Je veux être déménagé avant la fin de la crise.
madame. — Quelle crise?
m. le ministre. — Mais la nôtre! Celle de ce pays ?... la France? Elle traverse une crise, la France ! Puisse-t-elle s'en relever !
madame. — Oh ! elle en a déjà tant traversé. Une crise de plus ou de moins... Moi, sais-tu ce que je regretterai le plus ?
m. le ministre. — Toi ? Je vais te le dire: tout!
madame. — D'abord, oui. Mais spécialement ?
m. le ministre. — Je ne sais pas. Quoi?
madame. — C'est le jardin, avec le jet
d'eau... Les gros ramiers qui me connaissaient déjà...
m. le ministre. — Bah! Ils s'habituent vite aux figures nouvelles, les gros ramiers... va ! C'est comme les huissiers.
madame. — Oh! écoute. Ils étaient charmants, les huissiers.
m. le ministre. — Tiens ! parbleu ! Ils savent qu'ils ne changeront pas, eux !
madame. — Une chose que j'aimais bien aussi... c'était le factionnaire qui te portait les armes... et puis le timbre qui annonçait l'entrée de ma voiture dans la grande cour sablée... et puis le concierge sa casquette à la main, et puis...
m. le ministre, ironique. — Et puis les salons? Les salons en or?
madame. — Aussi. Sans doute. Et puis ton beau bureau Louis XIV... les tapisseries...
m. le ministre, amer. — Et puis le traitement ! Pendant que tu y es, tu peux le regretter aussi. Pleure dessus!
madame. — Mais oui. Et puis, les réceptions à l'Elysée... Alors... Tout ça... c'est fini... fini !
m. le ministre. — Ça recommencera.
madame . — Quand?
"m. le ministre. — Plus tôt que tu ne le crois.
madame. — On t'appellera encore monsieur le Ministre?
m. le ministre. — Mais oui... Et plus... Monsieur le président du Conseil.
madame. — Oh! Edouard!
m. le ministre. — Et même...
madame. — Quoi?
m. le ministre. — Rien.
madame. — Tais-toi ! Tu vas trop haut.
m. le ministre, réservé. — Oui. Peut-être.
madame. — C'est égal. Je voudrais déjà que ce départ fût accompli, dans le passé... J'en suis malade, de ce départ.
m. le ministre. — Songe au retour victorieux... triomphal... à mes électeurs... à ce pays qui m'apprécie, qui me pousse en avant et qui m'aime. Car ce peuple est admirable ! Il veut aimer.
madame. — En attendant, il aimera ton successeur.
m. le ministre. — Allons donc!
madame. — Qui ça sera-t-il ? Vois-tu à peu près?...
m. le ministre. — Je ne m'en occupe même pas. Encore quelque imbécile !