‹ La variabilité des espèces et ses limitesChapitre 18 sur 19 · DU PASSÉ · texte numérisé non relu

DU PASSÉ

La pensée la plus naturelle que suggère le problème de la mutabilité des formes organiques est de rechercher si les êtres qui nous entourent ont changé depuis les époques reculées, sur lesquelles l'antiquité nous a transmis des documents et des lumières.

C'est la voie la plus directe et la plus sure, qui puisse conduire à quelques vues sur le problème dont tant d'esprits ont cherché la solution.

Si le temps est l'agent de la mutabilité, n'esl-il pas logique de penser qu'on puisse découvrir sur les organismes les traces des changements qu'il a réalisés, encore que peu de siècles se soient écoulés depuis l'origine de nos observations?

Si l'élection naturelle est toute-puissante, pourquoi ces effets ne seraient-ils pas incessamment produits?

Cherchons donc à en découvrir les manifestations, en comparant les formes organiques actuelles aux formes que le temps a respectées et qu'il nous a transmises.

Celte recherche apprendra ce qu'il faut penser de l'action des siècles, et si l'opinion qu'on peut s'en former est conforme aux conjectures des partisans de la mutabilité.

Les maîtres dans la science, Bulïbn, Geoffroy Sainl-Hilaire, de Candolle, Cuvier, ont insisté sur l'importance de ces recherches; ils les ont conduites jusques à la limite où les faits alors connus autorisaient une opinion l'ondée.

Pour diriger nos recherches, nous pouvons recourir à divers modes d'investigations; nous pouvons consulter les collections zoologiques, les herbiers réunis depuis quelques siècles ; nous pouvons puiser des indications dans les descriptions que les anciens ont conservées, dans les dissections qu'ils ont faites, dans les monuments, les bas-reliefs, les sculptures, les dessins qu'ils ont transmis.

Le culte rendu dans les époques de civilisation primitive, aux animaux ou aux plantes, les soins avec lesquels on en conservait alors les restes sacrés, ont préservé de la destruction, non-seulement des ossements, mais des momies entières, et le temps les a mis en notre possession.

Enfin, les révolutions géologiques des derniers âges ont respecté quelques-uns des représentants de la vie organique dans ces temps reculés ; les bouleversements les ont cachés sans les détruire, et les travaux de l'homme, à notre époque d'activité, en mettent chaque jour à découvert les restes précieux.

Par cel ensemble de témoignages, le passé revit, en quelque sorte, pour l'observateur, et il peut l'interroger.

Les collections zoologiques et botaniques remontent, pour la plupart, à une époque peu reculée; quelques-unes cependant peuvent être consultées avec profit.

Les animaux collectionnés dans les musées de Hollande depuis le xvne siècle, l'herbier de Tournefort, composé à la même époque, ceux de Burser et Bauhin, réunis dans la seconde moitié du XVIe siècle, et conservés à Upsal et à Bàle, la description de plantes alpines faite par Jean Ray en 1672, les plantes réunies par Césalpin vers 1580, l'herbier d'Adrien de Jussieu, dans lequel sont conservées des plantes desséchées à une époque antérieure à celle du botaniste italien, les herbiers plus récents de Maguol et de Linné, permettent de constater la permanence des formes végétales (1).

(I) Cons. Godron, op. cit., I, p. U7, et Kirschlegcr, Bulletin de la Société botanique, t. IX, p. 292 (1862).

Nous possédons des témoignages d'une date antérieure ; les laves qui ont recouvert en 79 de notre ère les villes d'Herculanum cl de Pompéi, ont enfoui sans les altérer les restes de la vie organique à celte époque ; on a trouvé dans la maison d'un peintre une collection de coquilles, et dans Ta boutique d'un fruitier des vases remplis de châtaignes, d'olives et de noix.

Malgré dix-huit siècles écoulés, on n'a point constaté de changements appréciables entre ces formes et celles de nos jours (1).

Arislote qui vivait il y a plus de deux mille ans, Galien qui écrivait au second siècle de notre ère, ont donné, des animaux et des plantes, des descriptions extérieures ou anatomiques d une si entière exactitude, qu'on les croirait tracées par la main d'un naturaliste de nos jours. On a élevé des doutes sur les dissections de Galien, et l'on a pu s'autoriser quelque temps de ces incertiludes pour prétendre que depuis; l'illustre médecin de Pergame, la nature des choses avait changé; les doutes sont maintenant dissipés. Vésalc, dès le xvi' siècle, Cuvicr et de Blainville, dans le nôtre, ont démontré que les études de Galien n'ont point porté sur l'homme,, mais sur le singe; M, Darembcrg, en répétant minutieusement: les dissections et en vérifiant leur parfaite exactitude, a levé' les dernières objections (2).

La critique n'est point facile à satisfaire; elle ne saurait se contenter des témoignages qui viennent d'être apportés; elle allègue qu'ils sont trop récents, et que les conditions étant i demeurées les mêmes dans ces temps et dans les nôtres, il esti naturel que nul changement ne se soit produit.

Cherchons donc des documents plus anciens et plus probanis. Deux particularités de la vie des plantes, leur longévité,, l'aptitude des graines à vivre d'une vie latente, nous offriront, sur la permanence des types, des preuves moins contestables.

Cachées sous le sol, soustraites aux circonstances capables d'en favoriser la germination, les graines peuvent, pen-

(1) Bureau de la Malle, An. se. nat., Ve série, t. IX, p. 73, et Forlies, Journal d'Edinburgh. 1827, p. 130.

(2) Ch. Darembcrg, Œuvres anatomiques et physiologiques de Galien, 2 vol. Paris, 1857 ; préface, p. 14 et 15.

liant un temps très-long, conserver ce pouvoir, sous l'influence de conditions favorables; on exploite une forêt, on dessèche des tourbières, on défriche des terres incultes, el l'on voit apparaître des piaules dont on n'avait pas soupçonné l'existence dans les mêmes localités ; les graines enfouies sous le sol ont recouvré avec la chaleur, l'humidité et la lumière, leur puissance germinative.

Pour démontrer cette résistance à l'action du temps, on a le choix des exemples. Home a vu des graines de Seigle encore fécondes après un siècle et demi, Gérardin a fait germer après un siècle des Haricots conservés dans l'herbier de Tournefort (1); au jardin de la Société d'horticulture de Londres, Lindley a suivi le développement des graines de Framboisier trouvées dans des tombeaux fermés depuis près de dix-sept cents ans (2).

l'as de différences entre ces végétaux d'autrefois el les espèces de nos jours.

La ^e du végétal n'est pas bornée comme l'existence des animaux; la mort, au lieu d'en briserd'un seul coup la trame, l'atteint partiellement, et respecte la suite des générations développées sur la souche originaire. On peut calculer le nombre de ces générations par le nombre des couches de croissance du végétal primordial; ainsi déterminé, l'âge de la souche originaire ne présente guère d'incertitude.

A en juger par ces marques de la longévité, le Châtaignier gigantesque de l'Etna ne compterait pas moins de vingt siècles d'existence ; il était déjà vigoureux au temps de Pline le naturaliste. Le Baobab du cap Vert, mesuré par Adanson, aurait cinq mille ans de durée, le Séquoia fameux de Californie, dont la cime s'élève à plus de 100 mètres, dont la circonférence mesure .*:0 mètres à la base, végéterait depuis six mille ans; il faudrait attribuer de quatre à six mille ans au Cyprès chauve d'Oaxaca, sous l'ombre duquel Corlès abrita, dit-on, sa petite armée, et l'If mesuré par Evelyn dans le comté de Kent, ne végéterait pas depuis moins de trente siècles (3).

(1) De Candolle, Physiologie végétale, t. II, p. IG2.

(2) Lindley, Théorie de l'horticulture, p. 87.

(3) Cons. A. Py de Candolle, Physiologie, t. II, p. 984.

167| LA VARTAT5IUTÉ DES ESPÈCES.

En admettant que chacune des plantes dont nous parlons fût née d'une graine mûrie sur un arbre d'une semblable vétusté, on trouvera qu'il suffit de compter quelques générations pour se perdre dans la nuit d'un passé antérieur à notre histoire.

Chez ces végétaux d'une longés ité si remarquable, les générations les plus récentes croissent auprès des plus anciennes sans qu'on puisse apercevoir entre elles des différences importantes.

Il est une contrée féconde en souvenirs, riche en monuments et en débris d'une civilisation éteinte, visitée, dès les temps reculés, par les hommes de génie, explorée depuis des siècles par les savants, les érudils et les artistes; cette terre classique semble réservée pour nous servir d'enseignement à l'égard des modifications que les organismes ont pu subir.

Le sol de l'Egypte nous est connu, avec détails, dans ses productions actuelles; les monuments, les sculptures, les hypogées, les tombeaux, les momies, la langue même des hiéroglyphes, disent les anciennes formes de la vie sur ce. sol foulé par les générations; l'histoire marque les dates de ces documents que le passé a transmis.

Depuis des siècles, les causes capables de favoriser la transmutation des espèces n'ont cessé d'agir sur le sol égyptien. La lutte pour le maintien des existences, le combat de la vie, y a été actif et incessant; les changements dans les conditions des milieux y sont attestés par des marques que les géologues n'ont point méconnues. A en juger par ces causes qui la favorisent et la préparent, l'œuvre de la sélection a dû s'accomplir avec activité sur la terre des Pharaons.

La richesse de la flore et de la faune, la fertilité du climat, l'élévation de la température unie à l'abondance de l'humidité, l'industrie même de l'homme, attestée par de gigantesques travaux, n'ont cessé, en provoquant incessamment l'évolution des germes, de rendre plus active la lutte pour la conservation des existences. L'histoire nous a transmis le souvenir de quelques-uns de ces combats; Hérodote parle de la lutte des Ibis et des Serpents, Maillet rapporte que les Égyptiens donnaient le nom d'Ibis aux Vautours, aux Faucons, aux Cigognes et autres oiseaux utiles, parce qu'ils faisaient la guerre aux dan-

gcreux reptiles abondants dans celle contrée humide et chaude ; la Mangouste ou l'Ichneunion de Pharaon était aussi l'objet d'un culte, parce qu'elle dévorait les œufs des Crocodiles et s'attaquait aux Oiseaux et aux serpents; on avait rendu de pareils honneurs à la Musaraigne à queue épaisse qui fait sa proie des vers et des insectes, au Crocodile qui livre aux poissons, aux reptiles, auxoiseaux eux-mêmes des luttes acharnées.

Les animaux carnassiers sont communs en Égypte, le climat y favorise l'abondance des germes, tout indique donc dans la faune de celte contrée la réalisation des conditions favorables à ces combats pour l'existence, aux hasards desquels il faudrait, selon M. Darwin, attribuer pour une grande part l'évolution perfectionnée des hpes.

Les changements dans les milieux ont aussi favorisé en Égypte la bataille de la vie et l'œuvre de la sélection ; nous n'avons point d'indices qu'ils aient été profonds, qu'ils aienteonsisté en des modifications de température ou en des bouleversements du sol (1); mais nous savons avec certitude que les causes aqueuses ont joué depuis les temps historiques un rôle considérable, qu'elles ont changé les conditions physiques de la région que le Nil arrose.

A la suite des dépôts qui s'y accumulent, le lit de ce fleuve s'est exhaussé ; nous devons aux calculs de AVilkinson desavoir qu'il s'est élevé de 2 mètres à Thèbes, et de plus de 2 mètres à Eléphantine; par suite de cet exhaussement, les allusions ont empiété sur le désert et augmenté la surface des terres cultivées ; les alluvions recouvrent maintenant jusqu'à la hauteur de 1 à 2 mètres la base des statues et des temples que les eaux n'atteignaient jamais il y a trois mille ans. Le Delta du Nil a gagné en étendue; Homère raconte que de son temps File de Pharos était distante du rivage, elle n'en est plus séparée de nos jours; il parle de Thèbes comme si celte ville eût été seule eu Egypte, et ne fait pas mention de l'emplacement de Memphis, qui sans doute n'existait pas encore (2).

(1) Lyell, Principes de géologie, trait, en français, t. I, p. 22, et

(2) Cons. Cuvier, Discours sw les révolutions du globe, p. 148, et Ch. Lyell, Principes de géologie, 2e partie, p. 175.

Les villes (le Rosette et de Damielle, bâties, il y a moins de mille ans, sur les bords de la mer, en sont aujourd'hui distantes de deux lieues ; au contraire la mer a envahi les plages où étaient bâties Canopus et les villes voisines.

Poussés sur les rives du Nil, les sables de l'Afrique ont aussi modifié la constitution du sol égyptien ; ils ont englouti des temples, des monuments, des villes entières, plus vastes peutêtre que Thèbes et iMemphis.

Ainsi, on ne saurait prétendre que les conditions de la vie soient demeurées les mêmes sur le sol égyptien.

Si, malgré ces changements, les organismes n'ont pas varié, si les siècles n'ont point apporté dans leurs formes de modifications appréciables, il faut bien convenir que l'expérience réalisée depuis trois à quatre mille ans, date que marquent l'histoire et les monuments d'Égyple, n'est point favorable à l'hypothèse de la mutabilité.

Les recherches entreprises sur l'Egypte depuis un demisiècle, celles surtout que les savants ont poursuivies en France sous l'initiative de Napoléon 1er, légitiment cette conséquence.

Au milieu même des périls et des difficultés de la campagne d'Égyple, Napoléon songe à rendre profitables à la science les conquêtes de la guerre, et institue une commission scientifique; Geolîroy Saint-Hilaire est désigné pour en faire partie ; à peine arrivé, et au milieu même du tumulte des armes, le premier soin de Geoffroy est de rechercher les restes qui peuvent témoigner de l'action du temps; il visite les monuments et les temples, fait ouvrir les sarcophages, prend possession des débris que renferment encore les sépultures sacrées ; de retour en France, il s'empresse de soumeltreà l'examen de ses collègues les précieux documents; Cuvier, Lamark, Lacépède sont chargés de les examiner. Les opinions de ces savants diffèrent, quant à la question de l'espèce, néanmoins ils sont unanimes à reconnaître que les débris qu'ils ont sous les yeux appartiennent à des organismes dont les formes ne se sont pas modifiées depuis trois mille ans.

« On ne peut maîtriser les élans de son imagination, » écrivent les savants commissaires, lorsqu'on voit encore con- » servé avec ses moindres os, ses moindres poils, et parfaite-

CONSTANCE DIS FOHMLS OIU. ANIQUIiS. 167

î mont reconnaissable, tel animal qui avait, il y a deux ou » trois mille ans, dans Thèbes ou dans Memphis, ses piètres et » ses autels (1). »

« Certainement, » dit ailleurs Cuvier à l'occasion de ces » observations importantes, « il n'y a pas plus de dilïérences » entre ces êtres et ceux que nous voyons, qu'entre les » momies humaines et les squelettes d'hommes d'aujour- .. d'hui (2). »

Lainark lui-même ne peut se refuser à l'évidence ; pour concilier avec sa doctrine des faits qu'il ne tente pas denier, il se borne à prétendre (pic le climat et la configuration des bords du Nil n'ont point changé depuis trente siècles.

A la suite du mémorable rapport des savants du Muséum, l'impulsion est donnée, l'identité des formes anciennes et des formes actuelles n'est plus seulement constatée par l'examen du Bœuf, du Chien, du Chat, du Singe, de l'Ichneumon et du Crocodile, mais par des observations variées, complètes et étendues.

Cuvier examine les ligures d'animaux et d'oiseaux gravées sur les obélisques transportés de l'Egypte à Rome, il y reconnaît l'Ibis et le Vautour, le Faucon et l'Oie d'Egypte, le Haie déterre, le Vanneau, le Céraste, l'Aspic, l'Hippopotame; la détermination de l'espèce à laquelle il convient de rapporter l'Ibis laissait des doutes dans son esprit, il entreprend de les dissiper; de là, le savant travail rédigé d'après l'examen comparatif des squelettes de momies et des squelettes d'Ibis de nos ours, examen qui autorise cette conclusion de l'illustre aueur : « L'Ibis existe encore en Égyple comme du temps des » Pharaons; c'est la faute des naturalistes si l'on a pu croire » que l'espèce en était perdue ou altérée dans ses formes (3 >. »

Ce que Cuvier a fait pour les animaux d'un ordre élevé, ^atreille l'a tenté pour les insectes ; il a été assez heureux pour m retrouver des restes, assez habile pour les reconstituer et

(t) Annales du Muséum. 1802, t. I, p. 234.

(2) Discours sur les révolutions du ylobe, Gc édition, p. 132.

(3) Cuvier, Détermination des oiseaux nommés Ibis par les anciens égyptiens (Appendice au Discours sur les révolutions du globe, Gu édit., ). 367).

168 LA 7AMABILITÊ IMES ESPÈCES.

confirmer son examen par le témoignage des dessins, des bas reliefs et des hiéroglyphes.

Il est ainsi parvenu à déterminer l'identité, avec nos espèces actuelles, de la Pilulaire sacrée, du Scarabée à deux cornes et de l'Abeille domestique (1).

Les travaux des érudits, des archéologues, des artistes, des géographes, des membres de l'Institut d'Egypte (2), ont été ! pour les naturalistes d'un puissant secours ; Champollion (3), Rosellini (/i ), Leipsius (5), ont collectionné de précieux documents qui servent de contrôle aux résultais acquis, et ouvrent aux investigations une voie encore incomplètement explorée. Les fouilles ont aussi contribué à enrichir la science de documents nouveaux, elles ont permis de découvrir dans les hypogées de Thèbes et de Memphis des figuies reconnaissobles de la Roussette d'Égypte, de la Girafe, du Lion mâle, du Crocodile, du Bechir parmi les poissons, et de deux Singes, le Grivet et l'Amadryas.

Le temps, en préservant de la destruction les débris, les empreintes, ou même les formes végétales dans leur ensemble, a permis d'étendre aux plantes les observations faites chez les animaux, et les résultats n'ont pas élé contradictoires; Kunth 6), Passalacqua, de Jussieu, De Candolle, et plus récemment le professeur Unger, se sont livrés à cette étude.

Kunth, observant des fruits, des graines, des fragments de plantes trouvés dans des tombeaux, y a reconnu le Froment, le Dattier, le Papyrus, le Palmier Doum, l'Oranger, le Grenadier, la Vigne, le Ricin, le Genévrier de Phénicie, le Figuier, l'Acacie de Farnèse. « Les restes examinés appartiennent presque tous, nous dit Kunth, à des végétaux qu'on rencontre encore » aujourd'hui dans ces contrées ; la comparaison la plus scru-|

(1) Latreillc, Annales du Muséum, t. V, p. 250.

(2) Description de l'Egypte. Paris, 1812.

(3) Champollion le Jeune, Monuments de VÉgyple cl de la NuLiM Paris, 1845.

(4) Rosellini, Monuwenti dcW Egilto. Pise, 1844.

(5) Leipsius, Antiquités de V Egypte et de l'ÊlhtOpk.

(G) Kunth, Recherches sur les plantes trouvées dans les tombeaux, éygptiens {Ann. se. nat., série 8. p. 418).

» pulcusc ne m'a laissé entrevoir aucune différence. » Bonastre, Passalacqua (1), De Candollc (2), confirment et complètent les indications du savant professeur de l'Allemagne.

Parmi les formes végétales de l'ancienne Égypte, trois sont dignes d'une attention particulière : le Lotos, le Papyrus et le Froment.

Le Lotos, ou Lis du Nil, végétait autrefois en Égypte; il est fréquemment figuré sur les bas-reliefs. Delille nous apprend qu'impuissant à supporter les alternatives du Nil, il a disparu de la contrée, mais qu'il ne s'est pas modifié.

Le Cyperus Papyrus, célèbre dans l'antiquité par ses usages industriels, faisait partie de la flore de l'ancienne Égypte; celte plante est figurée sur les monuments. On ne la rencontre plus aujourd'hui dans sa localité primitive; elle a disparu sans être ni modifiée, ni transformée ; elle se retrouve en Nubie (3).

On a souvent rencontré, dans les anciens cercueils de momies égyptiennes, des grains ou des fragments d'Orge et de Froment ; l'étude de l'Orge a révélé d'une manière étrange le degré de précision auquel peut atteindre la similitude des formes anciennes et des formes actuelles; l'illustre botaniste Robert Brown, examinant desglumes d'Orge, extraites d'un tombeau, découvrit à leur base un appendice dont les botanisces n'avaient pas signalé l'existence dans l'Orge actuellement cultivée ; il dut croire d'abord à un changement opéré par l'effet du temps; ses doutes sur l'identité s'évanouirent lorsqu'il eut constaté dans les Orges de nos moissons la présence constante du même appendice (U).

De Candolle a trouvé, dans le blé d'Égypte, des grains de Triticum turf/ifl uni ; Loiselcur a été frappé de la similitude des semences qu'il examinait avec les graines du Blé blanc anglais ; le comte de Sternberg a réalisé une expérience plus décisive : il a semé des graines prises dans un cercueil de momies,

(1) Passalacqua, Recherches sur les plantes trouvées dans les tombeaux égyptiens (Ann. se. nat., 1826, p. M8).

(2) A. Py de Candolle> Physiologie végétale, II, p. G92.

(3) A. de Jussieu, Dissertation sur le Papyrus des anciens (Ann. se nat., 1852, t. XVIII, p. .295).

(4) R. Brown, Ami. se. nat., l*e série, t. IX, p. 72.

FA1VKE. 10

17l) LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.

doux d'entre elles ont germé, et le jeune végétal qu'elles ont produit a été reconnu comme identique avec la variété du Froment commun à épis lâches, mutiques, blancs et glabres (1).

On doit au professeur Unger une confirmation inattendue de la constance des formes végétales de l'ancienne Egypte ; en examinant les briques employées vers l'année 3400 avant notre ère à la construction de la pyramide de Dasbour, il a extrait de la paille et du sable dont elles sont partiellement formées, des débris organiques dont la conservation permettait une étude attentive; dans ces débris, il a distingué, parmi les plantes cultivées, le Froment, l'Orge, le Pois, le Teff, le Lin, et parmi les autres végétaux, le Chénopcde des murs, le Kadis, la Chrysanthème des moissons. Le temps n'avait point rendu ces formes méconnaissables ('2).

Des restes de poissons, d'insectes, de mollusques d'eau douce, également retrouvés dans ces briques, attestaient que les espèces actuellement vivantes en Egypte n'y ont point été modifiées. Telle est la conclusion de M. Unger ; ce même savant lui a donné une confirmation nouvelle, par l'examen des débris découverts dans la ville de Ramsés, bàiiepar les Juifs à l'époque de leur captivité; ces débris sont identiques avec ceux de la pyramide de Dasbour (3).

Ces travaux permettent d'espérer qu'un jour l'examen des briques qui ont servi à la construction des monuments de l'ancienne Egypte, fournira de nouvelles et importantes indications sur la faune et la flore de cette contrée.

Entraînés parla valeur des preuves que la science cl l'érudition apportent à l'envi, sur la permanence des formes, depuis les temps reculés de la civilisation égyptienne, la plu-

(1) A. de Candolle, Géographie botanique, t. II, p. 1063.

(2) Unger, Bolanische Streifziigc auf dem Gebiel* der Cullurgeschichte. Dans les Comptes rendus de l'Acad. des setenecs de Vienne} année 1862, t. XLV, p. 11, et Journal l'Institut, 2li ocl. 1866.

(3) Bulletin de VAcad. des sciences de Vienne, janvier 1867, et Journal l'Institut, 5 juin 1857.

pari des naturalistes les ont tenues pour des arguments solides en faveur de la stabilité : « C'est qu'en effet une expérience de » trois mille ans, comme le dit avec raison De Candolle, est o certainement un fait de quelque importance pour corroborer o les raisonnements qui résultent des faits actuels, et contre- » balancer les doutes vagues de ceux qui nient la permanence » de l'espèce (1), »

Cette opinion du célèbre botaniste n'est pas celle de M. Darwin. Il ne juge pas cet argument assez fondé et ne s'arrête pas à discuter la valeur d'un pareil témoignage ; il n'examine pas, il décide, il suppose, il ne démontre pas; voici son langage :

« De ce qu'aucun des animaux ou des plantes de l'Egypte, » dont nous savons quelque chose, n'a changé pendant ces » trois derniers mille ans, on a voulu inférer qu'aucune autre » espèce ne s'était modifiée en d'autres parties du monde ; » mais les nombreux animaux qui sont demeurés sans modifi- » cations depuis le commencement de la période glaciaire, » auraient pu fournir un argument incomparablement plus fort, » car ils ont été exposés à de grands changements de climats, » et ont émigré à de grandes distances; tandis qu'en Égypte, » depuis ces trois mille ans, les conditions de la vie, autant du » moins que nous pouvons le savoir, sont demeurées parfaite- » ment les mêmes (2). »

Ici, 31. Darwin n'est pas dans le vrai, et nous pensons l'avoir démontré; pourquoi, d'ailleurs, changer la question, et en appeler aux événements de la période glacaire, avant d'avoir discuté la valeur des arguments que l'Égypte fournit ? c'est éluder la question sans y répondre; M. Darwin s'en éloigne encore davantage, lorsqu'il conclut par cet argument : « Que j> penserait-on d'un homme qui, parce qu'il pourrait démon- » trer que le mont Blanc et les autres pics alpestres ont » conservé leur même hauteur depuis trois mille ans, en con- » durait que ces montagnes ne se sont jamais lentement sou- » levées, et que la hauteur d'autres montagnes et d'autres

(1) A. P. De Candolle, op. cit., II, p. 696.

(2) Darwin, De l'origine des espèces, p. 179.

> parties du monde ne s'est pas accrue lentement et récem- » ment. »

Le raisonnement est ingénieux, il est habile, mais détruit-il le fait capital de la stabilité des formes organiques en Egypte depuis près de quatre mille ans, au milieu même des conditions favorables à l'exercice de la sélection naturelle? On dirait que M. Darwin prend soin d'en faire ressortir la valeur, lorsqu'à la suite de l'objection qu'il soulève, il énonce celle assertion : « Si l'élection naturelle est si puissante, pourquoi tel ou tel o organe ne s'est-il pas depuis peu modifié et transformé? »

La preuve de la stabilité des organismes depuis le commencement de la période glaciaire, et par conséquent depuis des époques bien antérieures aux temps historiques , paraît à M. Darwin moins favorable à sa "doctrine, que celle de PÉgyple; il y .voit un argument incomparablement plus fort à opposer à ses vues sur la mutualité.

Cette preuve de la permanence des espèces, depuis la période glaciaire, peut être cependant invoquée aujourd'hui; les recherches de savants dont le nom fait autorité, l'établissent et la consacrent.

Un naturaliste auquel les branches de la zoologie et de la paléontologie sont redevables de brillantes découvertes, Agassiz, rapporte que les Polypiers des mers tropicales ont formé, en s'accumulant, l'extrémité méridionale de la Floride; or, si l'on en juge par les profondeurs où sont entassées ces colonies animales, par le mode connu de leur évolution, par le temps qu'elles ont employé à remplir de leurs innombrables demeures les surfaces qu'elles occupent, on arrivera à celle conséquence, qu'elles n'ont pu mettre moins de huit mille deux cents années à établir leurs constructions.

Qu'on examine les récifs qu'elles ont élevés, on ne découvrira pas de différences entre les elres qui en forment les bancs les plus récents, et les zoophytes dont l'agrégat en soutient les premières assises (1).

Les tourbières d'Irlande renferment des débris de mammifères, dont l'existence est antérieure à l'époque historique ; on

(1) Cons. de Quatrefages, Unité de V Espèce humaine, p. 61.

CONSTAiNGE DES FORMES OLUÎ ANIQUES. 173

y découvre aussi des fragments de crânes, des fruits et des graines; on n'a jamais hésité à rapporter ces formes organiques aux espèces végétales et animales qui vivent actuellement dans les mêmes contrées ou dans les contrées voisines.

De semblables observations ont été faites sur les forêts sousmarines de l'Angleterre et des États-Unis.

Les dépôts du Mississipi cachent dans leurs profondeurs les troncs facilement reconnaissantes d'un Cyprès qui végète encore aujourd'hui, sous le même climat. L'espèce n'en a pas changé, et cependant, à en juger par la longévité de ces végétaux et par l'épaisseur des dépôts qui en recouvrent les restes, leur existence remonte à plus de cinquante siècles (1).

Les dépôts lacustres, les cavernes à ossements, les tourbes, les alluvions ont conservé les débris d'un ensemble de formes animales et végétales qu'on ne saurait distinguer des formes actuelles, encore que les conditions d'existence aient subi depuis celte époque d'étranges modifications.

M. A. de Candolle remarque que la plupart des végétaux du nord de l'Amérique peuplaient déjà ces contrées dès l'époque du Mastodonte : nous savons que l'homme des temps primitifs était contemporain du Mammouth, de l'Ours des cavernes et autres espèces éteintes, et cependant les débris d'après lesquels on peut juger de son existence, ne révèlent aucune modification subie dans le cours des siècles écoulés, l'identité des débris humains a pu être facilement reconnue; nous savons d'ailleurs que les conditions de vie dans les contrées où ces restes sont enfouis, n'étaient pas autrefois ce qu'elles sont de nos jours (2).

Parmi les preuves que peuvent invoquer les partisans de la stabilité, nous n'en saurions citer de plus concluantes que les observations relatives à la permanence des organismes depuis la période glaciaire; c'est un sujet très-étudié de nos jours et sur lequel les observations du professeur fleer (de Zurich), ont surtout jeté de vives lumières.

Dans la contrée si pittoresque du canton de Zurich, auprès

(1) A. de Candolle, Géographie botanique, t. 1, p. 10G2. ■l Maury, L'homme primitif {Revue des deux mondes, avril 1867).

il il LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.

de Hobenhauscn, on a découvert, au sein de marais tourbeux, toute une population végétale des anciens âges.

Si l'on en interroge les débris, comme l'a fait M. Heer avec autant de savoir que de succès, on reconnaît que les espèces enfouies ne diffèrent point de celles qui vivent aujourd'hui dans la contrée.

Les débris organiques dont il s'agit sont encaissés dans des lignites dont les formations ont dû avoir lieu entre deux périodes glaciaires. Ces lignites sont recouvertes, en effet, d'undiluvium sur lequel reposent des moraines et des blocs erratiques, dont l'existence se rattache à la phase glaciaire la plus récente.

Au-dessous des lignites, des galets alpins polis et striés, attestent l'existence d'une invasion glaciaire plus ancienne.

Dans ces lignites, dont M. Heer fait remonter l'existence au delà de la formation des cavernes à ossements, « d'un ;ïge » géologique antérieur au nôtre », on est surpris de rencontrer nombre de formes semblables aux formes alpestres et boréales actuelles; on y trouve le l'in sylvestre, l'If, le Mélèze, le Bouleau, le Chêne, l'Érable, qui végètent aujourd'hui ; on y a découvert jusqu'aux Noisetiers avec les deux variétés qui tapissent encore nos collines. A ces débris sont mêlés des squelettes de grands Mammifères dont les espèces sont maintenant éteintes. «Si de nombreuses plantes alpines et boréales se sont o propagées à partir des mêmes points, n'est-ce pas une preuve, » observe M. Heer, de la constance de ces espèces, puisqu'elles » aussi remontent jusques à l'époque diluucnne, et n'ont dès « lors subi aucune modification (1) ? »

Le témoignage de M. Heer, l'autorité qui s'attache à son nom, donnent aux faits qu'il a observés une incontestable valeur; leur témoignage n'est certainement pas de nature à nous convaincre, de la plasticité des formes, par l'action des siècles et les changements du milieu.

Dans l'école de Lamarck et de M. Darwin, on tient pour si radicale l'influence du temps et du milieu, on subordonne si volontiers le maintien des organismes à la permanence dans les

(1) Cons. Heer, dans Archives de Genève, n° 84, 20 déc. 1864 et Annales se. nat., Botanique, 1865, t. III, n° 3, p. 164.

conditions d'existence, qu'il nous semble essentiel d'établir par de nouvelles preuves la gratuité de ces assertions, d'indiquer la prudente réserve avec laquelle l'esprit doit y accorder créance.

Si nous considérons l'époque glaciaire, bien différente de la nôtre, quant aux conditions d'existence, nous constatons que la vie n'a pas cessé sur le globe pendant la longue phase de froid qu'il a traversée, que les organismes ne s'y sont point profondément modifiés; tels sont au moins les résultats qui ressortenl de savantes recherches entreprises par M. Ch. Martins (1).

Il existe encore, dans les lacs de la Suède, des animaux vivants, des mollusques en particulier, propagés sans changements depuis la dernière période de froid; à celte même époque, la flore du nord de l'Europe s'est avancée à travers les monts de la Scandinavie jusque dans nos contrées, et les types ne se sont point effacés ; on les retrouve dans les Vosges, dans les Alpes, jusque dans les contrées humides et froides du canton de Zurich; ils ont résisté au réchauffement du climat.

Antérieurement à la première époque glaciaire, la température de l'Europe était bien supérieure à sa température actuelle; alors végétaient dans le Midi les plantes ligneuses qu'on trouve maintenant aux Açores, à Ténériffe et dans le sud de l'Amérique septentrionale. Aux temps de l'époque glaciaire, un grand nombre de ces espèces, incapables de résister au froid, ont disparu de notre pays; d'autres sont demeurées, malgré ces conditions nouvelles, et sont demeurées sans changements; tel, le Palmier nain, unique représentant des Monocotylédonées arborescentes des pays chauds, qui végète encore à Nice et en Sardaigne.

La flore et la faune se sont modifiées à l'époque glaciaire, par l'extinction de certaines espèces, l'apparition, ou l'envahissement par migration des espèces actuelles, mais rien n'autorise à admettre que les formes organiques aient été changées par des transformations incessantes et insensibles.

(1) Cons. Ch. Martins, Éludes sur la période glaciaire {Revue des deux mondes. Février et mars 1867).

170 LA VAlilABILITÉ DES ESPÈCES.

La comparaison des flores actuelles du Spitzberg cl des Alpes établit, comme l'examen de [a période glaciaire, que les influences extérieures n'ont pas sur les changements organiques la loule-puissance qu'on leur suppose.

Dans les contrées du Spitzberg, entre le 76u et le 80e degré de latitude, une nuit de quatre mois enveloppe les terres glacées, elle fait place à un long jour pendant lequel le soleil ne s'éloigne pas de l'horizon. Il règne dans ces parages un hiver presque incessant; une lumière diffuse et blafarde éclaire à peine, durant quatre mois, les plaines de neige et de glace, et les alternatives des jours et des nuits s'y succèdent pendant près de deux mois; là, les orages sont inconnus, le thermomètre descend jusqu'à 8 degrés au-dessous de la glace, les nuits sont illuminées par des aurores boréales, la chaleur et la lumière, avares de leurs rayons, favorisent à peine les rares végétaux, que l'homme de science et d'esprit qui les a étudiés appelle poétiquement les enfants perdus de la flore européenne.

Les sommets des Alpes ne ressemblent certainement pas à ces contrées polaires par leurs conditions climatériques ; si les Alpes s'en rapprochent par l'abaissement delà température, elles s'en distinguent par la distribution de l'humidité, de la chaleur, de la lumière, l'alternative des saisons, la succession des jours et des nuits, et d'autres traits caractéristiques d'un climat.

Cependant, malgré des conditions si différentes, bon nombre d'espèces végétales sont communes aux deux flores : au sommet du Faulhorn, au Jardin près de la mer de glace, à une altitude de 2756 mètres, on trouve encore des représentants de la vie végétative; 7 à 8 pour 100 des plantes qu'on peut cueillir à ces hauteurs sont des espèces identiques avec celles de la flore du Spitzberg; au mont Rose, sur le versant méridional, à 3158 mètres d'altitude; aux Grands-Mulets, vers 3050 mètres, sur la route périlleuse qui conduit au mont Blanc, la proportion des plantes communes au Spitzberg et aux Alpes est encore plus considérable; M. Marlins, auquel nous devons la connaissance de ces importants résultats, évalue cette proportion à un cinquième; elle s'élève à 11 pour 100 au pic du

CONSTANCE DKS FORMES ORCAMQUKS. 177

Midi, dans les Pyrénées, à une altitude de plus de 1800 mètres (1).

M. Kirschleger, M. Heer, ont fait des rapprochements semblables sur l'identité des espèces qui habitent le nord de l'Europe, les Vosges et les Alpes.

Bien (pie les conditions de vie ne soient point absolument les mêmes dans les Alpes et les Vosges, plus de quatre-vingt-dix espèces sont communes aux flores de ces montagnes : « Les » colons alpins, dit 31. Heer, vivent à Utliberg et au Bacbiel » (c'est-à-dire sur les collines peu élevées dans la plaine du » canton de Zurich), au milieu d'un entourage différent de » celui des mêmes espèces dans les Alpes, au Spitzberg, en » Islande, sur les Alleghanys et dans l'Altaï... Cependant, » malgré -la condition toute différente dans la concurrence » vitale de ces espèces, elles sont restées identiques et il est » impossible de les distinguer (2). »

La distinction, remarque le même observateur, n'est pas moins impassible chez les animaux; les Écrevisses du Nord qui vivent en Dalmalie, dans les profondeurs de l'Océan, les animaux marins qui, cantonnés dans les lacs de Norvège, s'y trouvent assurément dans d'autres conditions que leurs similaires du Nord, y ont conservé cependant leurs caractères spécifiques.

Les différences de milieux n'ont point imprimé à l'organisation de changements appréciables.

Nous ne voulons pas tirer des observations de M. Heer des conclusions trop exclusives, nous constaterons seulement qu'elles ne donnent guère de valeur aux assertions des partisans de la mutabilité par la voie des transmutations lentes, non interrompues et toujours égales; la doctrine qu'ils prétendent établir est contredite par nombre de faits, sans être appuyée par

(1) Ch. Marlins, Acad. des se. de Montpellier, 1803, et Bulletin de la Société botanique de France, 1863, nos 2 et 3.

(2) Heer, op. cit., Ann. se. nat., p. 184. Dans une brochure intitulée : Die Pflanzen der Pfahlbaulen (les plantes de pilotis), Zurich, 1865, M. Heer a confirmé ses vues en prouvant l'identité des plantes trouvées dans les habitations lacustres, avec les espèces qui vivent encore aujourd'hui en Suisse.

l'expérience directe , sans être légitimée dans ses conséquences les plus immédiates.

Une de ces conséquences essentielles, la réalité de formes intermédiaires, reste encore à établir.

Les paléontologistes, nous le savons, et nous applaudissons à leurs efforts, ont été frappés de celle difficulté; les vues ingénieuses de M. Darwin ne l'ont point résolue; il fallait une démonstration ; quelques paléontologistes ont tenté de la découvrir.

Ils pensent avoir atteint le but en comparant les ossements des Mammifères fossiles, ou plutôt les rares débris qu'ils ont su recueillir dans des localités privilégiées.

Malgré l'intérêt de leurs remarquables travaux, qu'ils nous permettent d'observer combien les résultats sur lesquels ils se fondent, laissent encore prise à l'incertitude.

Est-il légitime de conclure de quelques fragments osseux à l'ensemble du squelette, et à plus forte raison à l'ensemble d'un organisme? Ne voit-on pas, par les recherches anatomiques, que la solidarité des appareils de l'économie n'est pas tellement étroite qu'elle autorise une conséquence comme celleci : un organisme est intermédiaire entre deux autres par cela seul qu'il présente des caractères intermédiaires dans plusieurs pièces du système osseux ; et, d'ailleurs, à quelles conclusions sûres et susceptibles de vérification peut conduire l'examen de débris partiels, incomplets, et dont la mystérieuse origine cache à tout jamais les conditions d'existence (1)?

Les preuves directes et de fait sont les plus saisissantes ; nous avons voulu en invoquer le témoignage en terminant ce travail, et elles nous ont appris la constance des formes à travers les âges, alors môme que les conditions d'existence ne sont point demeurées identiques.

Cette permanence dans le temps, encore qu'elle soit rela-

(1) Cons. A. Gaudry, Considérations sur les animaux fossiles if Pikermi (Paris, 1858), et Archives de Genève, '23 mai 1866.

tive, est un argument de quelque valeur à opposer aux assertions des naturalistes pour lesquels le temps est la puissance sans bornes, l'agent universel capable de réaliser les transformations.

Ils disent que la transformation est la loi, et ils n'en peuvent citer aucun exemple incontestable; ils invoquent les variations accumulées dans le cours des siècles, et si nous interrogeons l'histoire, elle nous donne le spectacle de la constance des formes depuis des époques reculées, antérieures même à notre âge géologique ; ils ne nient pas cette conséquence de leur doctrine que les transformations ont dû réaliser des formes intermédiaires, mais ces formes intermédiaires, ils sont impuissants à les découvrir; ils sont conduits par des déductions légitimes à admettre la facile formation des races, leur spéciéilé graduellement atteinte, à effacer entre la race et l'espèce tout trait distinctif. Et cependant ils ne peuvent donner de ces vues une démonstration qui ne laisse prise au doute.

Nous avons, au contraire, de sérieuses raisons d'âffîrmer que les races, rares à l'état de nature, sont conditionnelles, relatives, distinctes à plus d'un point de vue des types spéciliques;ilya plus, par un concours de circonstances qu'on croirait un enseignement, nous avons sous les yeux le fait à la fois décisif et simple, d'espèces très-voisines soumises à toutes les influences capables de mettre en jeu la variabilité, et demeurant néanmoins constantes : « Assurément, dit très-jusa tement M. Elourens, si jamais on a pu imaginer une réunion » complète de toutes les conditions les plus favorables à la » transformation d'une espèce en une autre, cette réunion se » trouve entre lesespècesde l'Ane et du Cheval. El cependant, » y a-t-il eu transformation?... Ces espèces ne sont-elles pas » aussi distinctes aujourd'hui qu'elle l'aient jamais été? Au » milieu de toutes les races presque innombrables qu'on a » tirées de chacune d'elles, y en a-t-il eu une seule qui soit » passée de l'espèce du Cheval à celle de l'Ane, ou réciproque» » ment, de l'espèce de l'Ane à celle du Cheval (1)? »

Pourquoi méconnaître des faits si simples, cl se donner tant

(1) Flourens, Histoire des travaux de Cutter, i>. 392.

de peine pour chercher, en dehors de levidence, des explications qui ne concordent pas avec la réalité?

Les considérations qu'on peut déduire du fait de la permanence des types, trouvent une confirmation dans l'élude des lois de l'organisme.

C'est le moment de résumer, en terminant, et de grouper dans leur ensemble cet ordre de preuves, dont le présent travail a été le long développement.

Nous avons demandé aux lois de l'organisme des enseignements sur les limites à la variabilité ; ces enseignements, nous les avons d'abord cherchés dans le principe même du variable envisagé dans ses causes, ses manifestations, sa portée, les déviations qu'il permet.

A ce point de vue, nous avons considéré tour à tour, les variations normales, celles que provoquent les milieux, celles que le pouvoir de l'homme détermine, recherchant attentivement les modifications extrêmes qu'exercent ces agents de la variabilité.

Le polymorphisme normal n'implique point la mutabilité; l'espèce varie naturellement, elle varie même dans des limites étendues, mais ne se transforme pas ; on la dirait parfois formée comme d'anneaux dissemblables, mais ce sont les anneaux d'une chaîne, dont les extrémités sont fixées et liées entre elles; le cycle est fermé, et la nature le parcourt avec régularité et constance sans en franchir l'enceinte.

L'influence des milieux implique le maintien des espèces, autant par leur flexibilité relative, et l'adaptation, en certaines limiies, aux conditions d'existence, que par leur impuissance, à se transformer et à vivre dans des milieux différent?'.

L'action de l'homme, variée, continue, profonde, s'arrête aux appareils de la vie extérieure; elle n'a jamais transformé les types, elle n'en a pas effacé les traits dislinctifs; les altérations morbides, les difformités, l'impuissance à la procréation, ont marqué, le plus souvent, les bornes de nos efforts infructueux de nos tentatives éphémères.

Les lois (le la physiologie découvrent les limites de la variabilité, non-jeulenient par les bornes qu'elles assignent aux variations mate par les obstacles que l'unité organique oppose à la muta'

bilité, par la solidarité qu'elle établit entre les individus d'un même type, par l'intervalle qu'elle inarque entre les types distincts.

Les lois de la constitution des races, de l'hérédité, de la procréation, concourent à la fois à établir l'unité, le maintien, la solidarité spécifique.

Les races sont distinguées, marquées, comme par des traits accessoires, la durée en est conditionnelle et souvent éphémère, le retour au type des ancêtres, d'autant plus facile qu'elles sont plus récentes.

L'hérédité crée entre les descendances des liens puissants, qui assurent et maintiennent la constance de chaque type ; la transmission des traits distinctifs essentiels, la régénération, l'atavisme normal, les variations désordonnées, le retour aux formes des ancêtres, si manifeste à la suite des croisements hybrides, sont comme autant d'expressions de cette loi fondamentale d'hérédité qui concourt au maintien de l'unité spécifique, la réalise, La fixe, la rétablit.

Mais la plus haute expression de l'unité dans l'espèce; est la génération qui marque et mesure l'intervalle entre les types distincts.

On ne voit point les espèces se mêler, se croiser indistinctement entre elles, on ne connaît point de suites intermédiaires indéfiniment, régulièrement fécondes; autant les espèces sont séparées et les types intermédiaires irréalisables, autant sont productives et faciles les unions entre individus distincts du même groupe spécifique : « Le caractère seul de la » génération constitue », comme l'a si bien dit fiuffon, «la » réalité et l'unité de ce qu'on doit appeler espèce (1). »

Ainsi, à considérer les extrêmes de la mutabilité dans le développement du variable, ou l'unité, la distinction des types, manifestées dans la formation des races, les lois d'hérédité et de procréation, à envisager la constance des formes, dont témoigne la comparaison des êtres dans le présent et dans les siècles antérieurs, on arrive à celte conclusion : les

(1) Buffim, Histoire naturelle générale, édit. in-4" de l'Imprimerie royale, t. IV, p. 385.

choses se passent comme si, variable dans ses traits accessoires, V'espèce, dans ses traits essentiels, demeurait constante et fixe.

Cette conséquence trouve sa confirmation dans l'hypothèse même de la mutabilité. Cette hypothèse, elle ne se légitime, ni par son principe qui est une conjecture, ni par ses déductions que ne confirme point la réalité, ni par ses démonstrations directes qui sont à peine des vraisemblances, ni par ces deux conséquences extrêmes que la science aussi bien que la dignité humaine nous défendent d'accepter: la génération spontanée, la parenté intime et dégradante de l'homme et de la brute.

Malgré l'habileté, nous dirons presque le génie que des savants illustres ont mis à défendre cette doctrine, la raison et l'expérience n'ont point infirmé ce jugement si réservé et si juste qu'en a porté Cuvier et qui servira de conclusion à ce travail : « Parmi les divers systèmes sur l'origine des » êtres organisés, il n'en est pas de moins vraisemblable » que celui qui en fait naître successivement les différents » genres, par des développements ou des métamorphoses gra- » duel les (1). »

(1) Cuvier, Recherches sur les ossements fossiles, t. III, p. 297, 3e édition.

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