CHAPITRE IX
DE L'APTITUDE AUX CROISEMENTS ENTRE INDIVIDUS D'UN MEME GROUPE SPÉCIFIQUE.
L'impuissance à la propagation normale, régulière, indéfinie entre deux formes organiques, est la marque véritable de la distinction des types, l'expression des limites assignées à leur variabilité ; « cette impuissance sépare les espèces par » un intervalle que la nature ne peut franchir (2). o
Pour juger mieux encore de cet intervalle que la génération met entre les types, considérons maintenant combien est facile,
(1) Bufton, Hhtoirc naturelle générale, édition ilu l'Imprimerie royale, t. IV, p. 390.
(2) Buiïon, édition citée, t. V, p. 59.
complète, générale, la propagation entre les suites individuelles groupées en une même forme spécifique.
Une semblable proposition ne semble guère s'accorder avec le mode normal de propagation chez les plantes; les plantes sont hermaphrodites, c'est du moins la règle chez les plus élevées en organisation ; comment donc comprendre dans celle condition la possibilité des croisements faciles el multiples entre individus distincts, entre les individualités dont l'union réalise l'unité végétale? L'organisation florale n'implique-t-elle pas la perpétuité de la fleur par elle-même el par elle seule?
Nous nous proposons surtout d'examiner cetlc question, et d'établir, en prenant pour appui les remarquables travaux de M. Darwin, que l'hermaphrodisme n'est point un obstacle aux unions faciles et fécondes entre individus distincts d'une même souche spécifique, mais qu'il se rattache au contraire au maintien des types dont il rend la propagation plus assurée.
Si, par l'impuissance à la génération, la nature manifeste la distinction des types, par les procédés qu'elle met en œuvre, pour réaliser les unions au sein du type lui-même, elle ne témoigne pas avec moins d'évidence de l'unité, de la solidarité établies entre les collections individuelles qui composent l'unité spécifique.
La nécessité des croisements n'a pas besoin d'être démontrée, lorsqu'il s'agit des plantes dont les sexes sont séparés, soit sur les fleurs d'un môme pied, soit sur les fleurs de pieds différents.
Ces dispositions sexuelles que Linné, dans son poétique langage, appelle monœcie et diœcie, impliquent les fécondations réciproques; mille moyens sont mis en œuvre pour les rendre plus faciles et plus sûres : ['abondance du pollen, la puissance du vent, l'action des insectes, la disposition relative des fleurs sur le même pied, et, chez les plantes aquatiques, l'élévation des organes floraux à la surface liquide, soit par l'élasticité des pédoncules, comme chez la Vallisnerie, soit par le dégagement de gaz dans des vésicules spéciales, comme chez la Mactre d'eau, ou l'Utriculaire.
Tous ces procédés tendent au même but, l'union des sexes porlés sur des pieds distincts.
La séparation des sexes implique le croisement, mais comment en comprendre la possibilité entre les végétaux, dont les pieds distincts sont couverts de fleurs hermaphrodites ? Chaque fleur n'est-elle pas, dans cette condition, destinée à se suffira à elle-même et à assurer sa perpétuité?
Des observations attentives et répétées n'ont pas, sans doute, contredit ce l'ait, mais elles ont appris que l'hermaphrodisme normal est loin d'exclure ces croisements qui établissent l'unité entre les termes individuels dont l'espèce se compose.
Et d'abord, les obstacles apportés à la fécondation de la fleur par elle-même, indiquent que la poussière pollinique est réservée à d'autres fécondations.
On en découvre une première preuve dans le fait de l'infécondité d'un certain nombre de pistils, sous l'action du pollen développé dans la même fleur. Nul doute pour les Orchidées ; en France, M. Rivière, a vainement tenté de féconder par soi propre pollen YOncidium Cavendishianum ; en recueillant, au contraire, du pollen sur un autre pied de la même plante, il a obtenu des germes féconds (1).
En Angleterre, .lohn Scott a fait sur les Orchidées et les Passiflores des expériences plus étendues et plus complètes.
Il a inutilement tenté de féconder par elles-mêmes des fleurs de Passiflore ailée ; le même pollen appliqué sur le stigmate d'autres individus, a développé des graines; vingt fleurs de Passiflore bleue, au contact de leur propre pollen ont refusé de nouer leurs ovaires; les ovaires ont mûri sous l'influence du pollen recueilli sur un autre pied de même espèce.
Les fleurs des Tacsonia, des Oncidiurn n'ont pas offert des faits moins étranges (2).
Dans le Catasctum tridenté, curieuse Orchidée, dont nous avons déjà parlé, M. Crueger a toujours échoué en fécondant la variété mâle par son propre pollen; il a toujours réussi en
(1) Rivière, Fécondation des Orchidées, dans ; Actes du Congrès international do botanique, p. 35 (1 vol. Paris, 1867. Germer Baillière).
(2) John Scott, On the individual sterility, etc. (Journal of the lAnnean Society, 1864, t. VIII, n" 31, et Ann. se. nal., Botanique, 5e série, t. Il, nu 3,
1Zi8 LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.
fécondant la femelle par le pollen du mâle ; la fécondation a lieu nécessairement dans celte espèce d'une fleur à une autre, bien que chacune soit hermaphrodite (1).
Herber a observé des faits analogues chez les Amaryllis cl les Passiflores ; M. Darwin en a signalé d'aussi étranges chez les Linum perenne et Grandi florum, le Lythium salicaria. La fécondation directe fut impossible chez ces plantes, le croisement seul donnait des produits.
M. Hildebrand a retrouvé les mêmes particularités dans la fécondation du Conjdalis cava (2). Il féconde les unes par les autres des fleurs de la même grappe, et obtient, sur trois cent cinq fleurs fécondées, une seule capsule ne renfermant pas plus de deux graines fertiles; choisissant ensuite cinq grappes de fleurs de différents pieds, il féconde sur chacune deux fleurs, l'une avec le polien d'un autre individu, la seconde avec le pollen développé sur le même pied ; des premières, il obtient une notable proportion de graines fécondes; les secondes, donnent à peine, sur les dix fleurs, une capsule stérile; le stigmate de vingt-sept fleurs est mis au contact de leur propre pollen , le tube pollinique est développé, et cependant, pas une seule capsule ne devient féconde. Peut-on donner des preuves plus saisissantes de l'aptitude, de la néecs^ sité des fécondations réciproques entre individus de même espèce ?
Il arrive parfois que dans les conditions les plus normales, la fécondation d'une fleur par elle-même est contrariée et rendue impossible ; les croisements sont dès lors une nécessité indiquée par la nature même des choses :
Les anthères des fleurs du Pelargouium ou du Lobelia fulyens laissent échapper le pollen avant que le stigmate soit préparé à le recevoir; en se dressant, les étamines de la Pariétaire et de l'Épine-vinetle projettent en dehors de la corolle la poussière fécondante ; quelques plantes ont un pollen imparfait,
(1) Cruegcr, Proccedings of the Linnean Society, t. VIII, cl Société botanique, Bulletin bibliographique, t. XII, 18(55, p. 131.
(2) Hildebrand, Sur la nécessité de l'intervention des insectes pour la fécondation du Corydalis cuva, traduit dans Jes Archives des sciences physiques, 'iôjuiu 1807.
CROISEMENTS ENTRE INDIVIDUS DE MÊME GROUPE. l/«9
quelques antres des anthères trop élevées ou trop basses relativement au stigmate.
Un habile expérimentateur, Conrad Sprengel, avait été frappé, il y a longtemps déjà, de ces obstacles apportés à un mode de fécondation qui semble si normal ; il avait remarqué que chez plusieurs Composées, Campanulacées et Dipsacées, dont les fleurs sont groupées en tète, en corymbe ou en ombelles, les fleurs sont dressées, et les étamines plus courtes que les stigmates; dans ces conditions, les stigmates de chaque fleur sont impuissants à Être fécondés par leurs propres anthères, mais le transport du pollen s'opère facilement et utilement sur les (leurs voisines (1).
La présence de glandes nectarifères cachées au fond des enveloppes florales, est un argument de plus en faveur de l'importance des croisements entre fleurs hermaphrodites; des observateurs ont enlevé les nectaires chez les Aconits, les Renoncules, les Fritillaires, et la stérilité a été la conséquence de l'opération (2). Ce fait s'explique lorsqu'on admet que le nectar attire les insectes, et qu'en ^introduisant dans les corolles des fleurs, ces agents ailés concourent indirectement à la fécondation.
Telles sont les observations qui apportent des preuves indirectes de la nécessité des croisements , en démontrant les obstacles mis à la fécondité d'une fleur par son propre pollen.
Disons maintenant par quels moyens ingénieux sont favorisés les croisements et réalisées les fécondations à dislance.
L'action du vent détermine des croisements fréquents entre individus distincts, pourvus de fleurs hermaphrodites. Dans ce cas, les plantes offrent des particularités de structure en harmonie avec ce mode de transport ; leur pollen est abondant, léger, pulvérulent, leurs stigmates sont plumeux, leurs anthères pendantes, leur corollenulle ou rudimentaire, elles ne sécrètent point ce nectar dont les insectes se montrent si avides ; telle esl la disposition chez les Conifères et les Céréales.
De tous tempson a remarqué, parmi les plantes de collection,
(P De Candolle, Physiologie végétale, t. H, p. 522. (2) De Candolle, op. cit., 558.
la tendance a l'hybridation, alors même qu'on a pris soin de les garantir contre l'incursion des insectes.
Cette facilité du croisement fait le désespoir des horticulteurs, parce qu'elle est un des plus sérieux obstacles à la stabilité des races, et il n'est nullement douteux que l'air joue un rôle essentiel dans ces imprégnations a distance.
Nous donnerons une idée de la fréquence de ces croisements, si nous disons que, sur deux cent trente-trois plants de choux, provenant de variétés bien déterminées et croissant auprès les unes des autres, M. Darwin n'a recueilli après une année que soixante-dix-huit individus des races pures primitives ; tous les autres étaient hybrides.
M. Naudin a publié des observations semblables (1); on lui doit d'avoir signalé chez les Cucurhitacées ce fait étrange, qu'une même fleur peut recevoir en même temps et utilement, le pollen de trois ou quatre variétés distinctes.
Les mouvements de l'air agissent encore par le moyen des inflorescences, pour déterminer des fécondations croisées entre fleurs hermaphrodites, c'est ce qu'on voit chez les plantes à inflorescences, en ombelles, épis, cymes ou corymbes. Il arrive, le plus souvent, qu'une fleur inférieure est alors fécondée par une fleur placée au-dessus d'elle, et successivement. Il est même exceptionnel que dans ces conditions les fécondations ne soient pas croisées (2).
On a traité de fables, les faits relatifs au rôle des insectes dans la fécondation ; on ne saurait cependant révoquer en doute leur concours, comme agents de croisements entre les (leurs hermaphrodites : la pratique et l'expérience concordent sur ce point.
Dans les jardins consacrés à la culture des Courges, des Melons, des Pastèques, on voit les Abeilles voltiger sur les fleurs, et dépouiller les anthères de la poussière pollinique qu'elles transportent sur les stigmates d'autres fleurs (3).
(1) Recherches sur les caractères spécifiques du genre Cucurbita. (Ann. se. nat., t. VI, 1856.)
(2) Lecoq, De la fécondation indirecte chez les végétaux. (Bulletin de la Société botanique de France, 1802, p. 211.)
(3) Decaisne et Naudin, Traité d'horticulture, p. 612.
Les Bourdons sont indispensables à la fécondation du Trèfle rouge, les Abeilles à celle de certaines espèces de Trèfles; pour donner des preuves de celte dernière assertion, M. Darwin a institué l'expérience suivante : Vingt tètes de Trèfle hollandais, protégées contre les incursions des insectes, n'ont produit aucune graine; vingt autres tètes abandonnées à l'action des insectes ont produit plus de deux mille semences. Il en a été de môme à l'égard du Trèfle rouge: cent tètes non protégées ont produit deux mille sept cents graines; on n'a obtenu aucune graine sur cent tètes soustraites à l'action des insectes (1).
Cette action des insectes n'est nulle part aussi certaine et aussi générale que chez les végétaux du groupe des Orchidées. Dans un ouvrage récent, M. Darwin a pris à tache d'accumuler les preuves et de lever les doutes à cet égard. Il a étudié avec une patiente sagacité les insectes qui visitent chaque genre, il est parvenu à les surprendre à l'œuvre, enlevant, emportant les masses polliniques, il a analysé les dispositions anatomiques des fleurs, il a prouvé leur adaptation nécessaire à la fécondation indirecte ; il a établi que tel est le mode normal de propagation des Cypripedium, des Angrœcum, des Vanda autres genres de la même famille (2).
Au nombre des procédés par lesquels sont réalisés les croisements réciproques, aucun n'est plus digne d'attention, nous pourrions presque dire d'admiration, que le dimorphisme des organes sexuels, singulière disposition dont on connaissait l'existence, mais dont nul, avant M. Darwin n'avait indiqué la signification.
Les premières observations du savant anglais datent de 1860 à 1862; elles portent sur les espèces du genre Primula (3).
L'auteur vérifia d'abord celte observation que les individus issus d'un même pied de Primevère commune, se partagent
(1) Darwin, op. cit., p. G06.
(2) On the various conlrivanccs by which Britich and foreign Orchids are fertilised by insectes, etc., par Charles Darwin, 1 vot. Londres, 1862.
(3) Sur le dimorphisme des espèces du genre Primula, travail lu le 3 avril 1862 à la Société Linnéenne de Londres, traduit dans les Ann. se. nat., t. XIX, p. 204.
en doux formes distinctes : dans l'une, que l'on peut appeler la forme à longs styles, le style est très-allongé, le stigmate globuleux et chagriné; les étamines sont courtes, les grains de pollen petits et oblongs, les semences peu nombreuses.
Dans l'autre forme, ou forme à style court, les anthères, au contraire, dépassent un style peu allongé que termine un stigmate globuleux et lisse; les grains de pollen sont volumineux, les graines abondantes.
Il paraissait impossible de pénétrer les motifs d'une disposition semblable; l'ingénieux esprit de M. Darwin a su les découvrir.
M. Darw in eut d'abord l'idée d'isoler chaque forme au moyen d'une gaze, afin de déterminer, sans cause d'erreur, les effets de la fécondation de chaque forme par elle-même. Il reconnut que chez les plantes à style court, la fécondation donnait lieu à un nombre limité de graines, que chez les plantes à longs styles la stérilité était constante; il eut alors l'heureuse idée d'opérer entre les deux formes de Primevères, des fécondations artificielles, tantôt directes, tantôt croisées.
En fécondant chaque forme par elle-même (union homomorphique), il reconnut que les semences étaient généralement abondantes, que, toutefois, elles l'étaient davantage lorsqu'on évitait de prendre le pollen sur la fleur à féconder, c'està-dire lorsqu'on se mettait h l'abri des fâcheux effets d'une consanguinité trop rapprochée.
En fécondant chaque forme par le pollen de la forme opposée, (union héléromorphique), M. Darwin obtint toujours des semences abondantes et fertiles.
Quelques faits feront mieux ressortir la valeur et le sens de ces expériences.
Dans la Primula sinensis, les bonnes capsules, résultant de l'union de deux formes distinctes, contenaient plus de graines que celles des unions directes, dans la proportion de un contre deux ; la différence en poids des graines de cent capsules des deux formes ne représentait pas moins de douze cent graines développées en excès, dans le cas d'unions croisées entre formes différentes.
Mêmes résultats pour la Primevère du printemps; les cent
capsules qui résultent de la fécondation croisée donnent plus de graines que les cent capsules obtenues par fécondation directe, dans la proportion en poids de trois contre deux.
M. Darwin a répété les mêmes expériences sur la Primula auricula, et les résultats ont été les suivants : les unions de deux formes distinctes sont beaucoup plus fécondes que les unions des individus de même forme par eux-mêmes.
Ainsi, dans le genre Primula, le dimorphisme favorise le croisement entre individus distincts du même type.
Quelque rigoureuses que fussent les expériences de M. Darwin, elles parurent si nouvelles, si étranges, qu'on les accueillit avec défaveur et que l'auteur crut devoir s'empresser de les confirmer et de les étendre; le 15 janvier 1863, il lut à la Société Linnéenne de Londres un nouveau travail dans lequel il établit cbez les Lins l'existence de deux formes analogues et détermine l'influence de la fécondation réciproque sur leur fertilité. Comme les Primevères, le Lin à grandes fleurs et le Lin vivace offrent des types tranchés; des individus issus d'un même pied, les uns ont les styles courts à stigmates divergents, les autres, les styles allongés, à stigmates serrés et droits; c'est encore le dimorphisme des Primevères et les conséquences en sont les mêmes au point de vue de la fécondité.
On obtient difficilement des produits, si l'on féconde par leur propre pollen des individus à styles courts ; on n'en obtient jamais, et la stérilité est complète, si les plantes à longs styles reçoivent directement leur pollen.
Les expérimentations de M. Darwin à cet égard sont rigoureuses; il a placé des grains de pollen de fleurs à longs styles, sur leurs propres stigmates, et s'est assuré à l'aide du microscope que ces grains n'émettent point de tubes, ou que, s'ils en émettent, les tubes ne pénètrent point le tissu du stigmate, qu'enfin ces stigmates ne se décolorent et ne se fanent jamais.
Si les grains de pollen d'une fleur à styles courts sont déposés sur les stigmates d'une fleur à styles longs, cinq à dix heures suffisent pour qu'une multitude de tubes polliniques pénètrent les stigmates, et en vingt-quatre heures, les stigmates sont desséchés et flétris.
\5k LA VARIABILITÉ DES ESPÈCES.
Chez les Lins comme chez les Primevères, le dimorphisme aurait donc pour bui de favoriser les croisements, et, si l'on en juge par les observations déjà faites, il remplirait un rôle analogue chez un assez grand nombre d'espèces.
Le professeur Asa Gray en a signalé quelques cas chez les Rubiacées; il n'est pas douteux chez plusieurs Plantains, dans quelques genres de Borraginées, dans les Oxalidées, les Labiées, les Lytbrariées.
Nous ne pouvons passer sur ce dernier fait sans y insister un instant.
On doit à M. Darwin d'avoir démontré chez les Lylhrum l'existence d'un trimorphisme étrange, qui implique encore la nécessité des croisements entre individus distincts. Le Lythrum salicaria a trois formes sexuelles : l'une à styles longs, à étamines moyennes et courtes, une autre à styles moyens et à étamines longues et courtes, une troisième à styles courts avec des étamines longues et moyennes.
En opérant des fécondations artificielles entre les trois formes précédentes, M. Darwin a constaté que les unions croisées légitimes, c'est-à-dire celles qui ont lieu entre fleurs à style et à étamines de môme longueur, sont beaucoup plus fécondes que les unions qu'il nomme illégitimes et qui s'accomplissent dans des conditions différentes.
Il a constaté que si les unions croisées sont fécondes, les unions légitimes et illégitimes, entre le style et les étamines d'une même fleur, sont presque toujours stériles.
Enfin, en abritant contre les incursions des Abeilles les diverses formes de Lythrum salicaria, il les rendait stériles, tandis (pie, visités par ces insectes, les mêmes pieds devenaient féconds.
Les croisements sont donc la règle chez les plantes si ingénieusement étudiées par le naturaliste anglais. Le polwnorphisme les rend nécessaires, le concours des insectes intervient pour les réaliser (1).
Si les fleurs hermaphrodites étaient destinées à se féconder
(l) Ch. Darwin, Sur les rapports sexuels entre les trois formes de Lythrum salicaria, op. cit.
elles-mêmes el sans croisements, le pollen qu'elles renferment devrait perdre ses propriétés lorsque l'imprégnation est accomplie, se dessécher, comme se dessèchent les enveloppes florales, les fdets et les stigmates.
Et cependant il n'en est pas ainsi ; le pollen survit longtemps à l'acte qui met un terme à l'existence de la fleur sur laquelle il s'est formé.
Plusieurs mois, plusieurs années môme après la disparition de celle-ci, il est apte encore à féconder d'autres fleurs portées sur des pieds différents ; il y a plus, les croisements paraissent en favoriser la puissance.
La vitalité du pollen est un fait incontestable; les preuves en sont nombreuses, bornons-nous à en rappeler quelques-unes empruntés à de récentes observations (1).
Il a été constaté que la durée de la conservation du pollen est inégale ; elle serait de cinq à six années pour les Lis, de cinq a six pour les \maryllis ; chez le Dattier, elle se prolongerait de huit h neuf années; chez les Dicotylédonés végétaux, les limites de conservation seraient plus restreintes; on a pu, après deux ans, obtenir des fécondations chez les Solanées, les Crucifères, les Malvacées ; après un an, la puissance fécondatrice ne s'était maintenue, ni dans le pollen des Ombellifères, ni dans celui des Myrtacées. Qu'il nous soit permis d'ajouter à ces résultats ceux de quelques expériences personnelles.
Nous avons recueilli du pollen sur des pieds de Gloxinia spert'osa, Gosncrio. cinnabnrwo, Colnmnrn lindloyona, nous l'avons conservé pendant deux années, et le portant alors sur les stigmates de fleurs de même espèce, nous avons obtenu leur fécondation.
Le 5 janvier 1862, nous observons à Lyon la fécondation d'un pied de Gesneria cinnabarina par son propre pollen, l'ovaire se développe avec lenteur; le 2 avril de l'année suivante, une portion du même pollen, mis en réserve, nous est adressée à Paris dans une lettre; nous en faisons l'examen microscopique, et nous fécondons dans les serres du Muséum,
(t) Cons. Belhoinme, Comptes rendus de l'Académie des sciences. 2 mai 1864.
avec les grains restants, un pied de Gesneria einnabarina; la fécondation, pratiquée par le jardinier en chef avec toute l'habilité et les précautions possibles, donne des résultais immédiats. En quelques heures, les enveloppes florales tombent et se flétrissent; l'ovaire acquiert régulièrement son développement.
Il nous a paru intéressant de savoir si le pollen des plantes annuelles conserverait aussi sa vitalité au delà du temps pendant lequel il est apte à féconder les fleurs de la plante mère.
Une pareille démonstration nous semblait une preuve sans réplique de la nécessité des croisements chez les espèces annuelles; nous avons demandé cette preuve à l'expérience.
En 1864, nous avons recueilli du pollen sur un pied de Tropœolum majus, plante annuelle du Pérou, et nous avons fécondé l'été suivant, avec cette poussière, un autre pied préalablement soumis à l'ablation de ses étamines; la fécondation a réussi.
Comment comprendre ce fait, si le pollen est destiné à la seule fécondation de la fleur sur laquelle il s'est formé? Pourquoi la permanence de ses propriétés après la disparition du pied- mère ?
S'il était besoin de démontrer par de nouvelles preuves que l'hermaphrodisme n'est pas un obstacle aux croisements, nous pourrions invoquer la constitution de l'hermaphrodisme luimême, et nous n'aurions pas de peine à établir que celte disposition sexuelle est instable et relative. On pourrait citer nombre de végétaux chez lesquels les sexes sont indistinctement, tantôt réunis dans une même fleur, tantôt séparés sur un même pied, ou portés sur des pieds différents; cette mobilité dans la disposition sexuelle est frappante, soit dans les genres d'une même famille, soit chez les espèces d'un même genre, soit chez les individus d'une même espèce ; l'examen de la fleur montre souvent celle réalisation des modes divers de la sexualité : l'Asperge csl tantôt hermaphrodite et tantôt dioïque; les Thymelées deviennent unisexuclles par avorlement; l'Épinard a des fleurs ordinairement dioïques, parfois hermaphro-
dites; mêmes faits à l'égard des Cucurbi lacées, du AI aïs et môme du Pistacher Lenlisque (1).
Le plus curieux exe r. pie de changement dans la sexualité vient d'être offert par une plante dioïque, Y A tt cuba japonica, dont un pied femelle, introduit en Européen 1 183, s'y est mis à fleur pour la première fois en 186^; les graines produites furent semées, et elles donnèrent naissance à un végétal dont les (leurs cette fois furent toutes hermaphrodites, comme si, pour obvier à une stérilité trop prolongée, la nature avait réalisé une adaptation nouvelle (2). On peut différer sur l'interprétation du phénomène; le fait existe, il est indiscutable.
Plus on étudie la fleur et ses modes de fécondation, plus l'hermaphrodisme des plantes, qui semblait à la loi des croisements, une objection insurmontable, paraît, au contraire, la confirmer et l'étendre; on dirait que la plupart des plantes dont les fleurs réunissent les deux sexes, ressemblent à ces animaux hermaphrodites , dont la fécondité n'est possible que par l'union avec d'autres hermaphrodites de même espèce.
Ainsi, la propagation est favorisée entre les individus du même groupe spécifique, et il a été possible de surprendre, chez les végétaux hermaphrodites, les moyens mis en œuvre pour établir, en quelque sorte, la solidarité par la génération, entre les individualités distinctes dont l'espèce se compose.
Cette fusion, ce mélange des individus par les alliances réitérées, importent au maintien de la fécondité et à la vigueur des produits ; c'est une vérité d'un haut intérêt pour la pratique, un principe sur lequel M. Darwin a insisté, et qu'il formule en ces termes : « Parmi les animaux et les plantes, un croisement » entre des variétés différentes, ou des individus de même <> variété, mais d'une autre lignée, rend la postérité qui en » naît plus vigoureuse et plus féconde; les reproductions entre » proches parents diminuent, au contraire, celte vigueur et » celte fécondité (3). « L'hermaphrodisme des plantes est compatible avec les croi-
(1) John Scott, Transactions of the Bolnnical Society, vol. VIII, lre partie, pp. 50-02. Kdimbourg, 1804.
(2) Cons. Ch. Lemaire, Illustration liorlicole, mai et janvier 1807.
(3) Ch. Darwin, De l'Espèce, op. cit., p. 136 et 356.
semcnls, ce serait une erreur d'en conclure qu'une fleur hermaphrodite ne puisse se féconder par elle-même.
Plusieurs plantes ont des fleurs dimorphes, sans que ce dimor- Bhfeme implique la nécessité des croisements. Chez les Violettes, les Fumeterres, la Balsamine spontanée, on découvre, au voisinage des fleurs ordinaires, des llcurs plus petites, très-fertiles, et dont les organes sexuels sont tellement clos par les enveloppes florales au moment de la fécondation, que pas un gram de pollen étranger n'y saurait pénétrer; chez plusieurs, un mécanisme étrange atteste la réalité delà fécondation directe; le tube pollinique, développé sur l'anthère elle-même, pénètre le tissu du stigmate immédiatement contigu (1).
Ici, le doute n'est pas possible ; il ne l'est pas davantage dans le groupe des végétaux, dont la fécondation s'accomplit dans la ffeur avant l'épanouissement des pièces du périanthe. C'est ainsi que chez les Balisiers la fécondation s'opère dans le bouton, alors que les enveloppes florales hermétiquement closes rendent impossible tout contact d'un pollen étranger.
La nécessité des croisements entre individus de même espèce, est plus facile à établir chez les animaux que chez les plantes i chez le végétal, l'hcinriphrotlisme est la règle, il est l'exception dans le règne animal, où la séparation des sexes constitue l'état normal et régulier.
On ne rencontre d'hermaphrodites dans aucun des groupes supérieurs du règne animal ; quelques poissons font seuls exception, et il est loin d'être démontré que chez ces espèces tout accès soit absolument fermé aux influences extérieures.
Chez certains types inférieurs l'hermaphrodisme semble complet, et cependant de pareils êtres ne sauraient se féconder eux-mêmes; c'est ainsi (pie chez les Limaçons, les Lombrics, les Sangsues, deux individus sont nécessaires à la reproduction, et que plusieurs paraissent indispensables chez les Lvmnées, les Ancyles et les Biphores.
Parmi les animaux aquatiques inférieurs, l'hermaphrodisme est général, mais il est loin d'être absolu.
(1) Hugo von Molli, Quelques observations sur les fleurs dimorpltcs (Ann. se nat., lre série, t. I, p. 200.)
Los Cirrhipèdes, comme M. Darwin t'a prouvé, s'accouplent quelquefois; les Stéphanomies et d'autres zooph y tes rejettent au dehors la semence et les germes qu'ils ont élaborés ; la fécondation indirecte peut donc avoir lieu sous l'influence des courants marins.
Chez les poissons et plusieurs reptiles, la propagation réalisée dans les milieux extérieurs, en dehors des organismes, implique des actions croisées normales et fréquentes.
L'hermaphrodisme absolu est en définitive très-rare chez les animaux; l'exemple des Synaptes, Zoophytes dont l'organisation a été étudiée par M. de Quatrefages, est un des moins douteux qu'on en puisse citer (I).
L'opinion d'après laquelle l'hermaphrodisme animal et végétal est un état essentiellement relatif, n'est pas nouvelle dans la science. M. Darwin rapporte que celte idée lui avait été suggérée par André Knight; en Allemagne, Oken conçoit les mêmes vues, et déclare qu'aucun hermaphrodite ne se suffit à lui-même; Burdach revient sur ces faits et les discute ; il soutient qu'on ne saurait admettre la fécondation par soi-même, chez les animaux doués d'une certaine individualité : « Partout, » dit-il, où le développement de la sensibilité fait régner l'unité » dans la vie, la génération est effectuée par l'antagonisme de » deux individus et des substances qu'ils produisent. » Et il ajoute : « On serait presque tenté de croire que cette loi s'ap- » plique déjà à quelques piaules (2 . <> M. de Quatrefages caractérise plus nettement que Burdach et Oken l'infériorité de t'hermaphrodisme, lorsqu'il écrit : « La réunion des sexes » chez le môme individu, loin d'être un signe de supériorité, » accuse une dégradation véritable; elle est en quelque sorte » une monstruosité » (3).
De l'ensemble des faits qui précèdent, nous nous croyons autorisé à tirer cette conséquence : les croisements, au moins
(1) Mémoire sur la Synapte, de Duvemois (Ann. se. nat., 1842, t. X.V1I et suiv.). Cons. Sur l hermaphrodisme animal, Milne Edwards. Leçons de physiologie, t. VIII, 2e partie, p. 368 et suiv.
(2) Burdach, Traité de physiologie, t. II, p. 134.
(3) De Quatrefages, Métamorphoses de V homme et des animaux ; Op. cit., p. 318.
accidentels, entre individus de même espèce et de lignées différentes, sont avantageux, indispensables même de temps à autre, à la perpétuité de l'espèce ci à sa vigueur, et ces croisements peuvent intervenir normalement, même dans le cas d'hermaphrodisme.
Ainsi le renouvellement des sangs et desalliances, en réalisant dans les espèces animales et végétales, comme dans l'espèce humaine, la solidarité individuelle et l'unité, met un obstacle à l'abâtardissement, assure le maintien du type, en y entretenant l'énergie, la puissance et la fécondité.