SCENE V
GHABONNAS, LOUISE.
LOUISE, tomme se parlant à elle-même.
Je n'ai pas de chance, quand je veux plaire...
(a cii.ibdnnns. ) Honri vous a parle de moi?
C II A BON NAS, hésitant.
Mais... non.
LOUISE
Si. Il a dû vous parler de moi. (Haussant les •l'pauies.) .Mais (ju'imporlc!... Une chose m'étonne : (Comment Henri et vous, pouvez-vous
3*1 LA VASSAL r:
être si intimement liés? Vous vous ressemblez si peu !
CIIAP.OXNAB.
En amilir, c'est le contraste qui unit. Henri est net, tranchant, décide. Moi, je suis nuageux... flottant... vague...
LOUISE
Et qu'est-ce qui réunit en amour?
GllABOXNAS.
La similitude dans le bien, comme dans le mal. — de tendresse... ou d'orgueil.
LOUISE, rélléchit une seconde.
Vous avez peut-rlre raison. Et c'est tant pis !
(Elle se lève et vient se nieltre devant c.habonnas. Elle lui dit, sans le moindre accent de cnquellerio, en
camarade:) Regardez-moi. . . Ai-je changé depuis quatre ans?
GHABONNAS
Vous êtes infiniment jolie.
LOUISE
C'est la troisième fois que nous nous voyons... La première, c'était à mon mariage; lu seconde, deux ans après... vous traversiez Paris; Henri était en voyage... il n'avait pas voulu m'emmener. Je vous ai retenu à dîner... nous avons été très gais, l'un et l'autre. Vous souvenez-vous que je vous ai proposé un pacte d'amitié?...
GHABONNAS.
Je m'en souviens.
LOUISE., lui tend la main.
Voulez-vous le renouveler?
GHABONNAS, fraternellement.
Je le veux, madame.
36 LA vassâli«:
LOUISE, mutine.
Dites, Louise.
GIIABONNAS.
Louise, nous sommes umis.
LOUISE
Avcz-vous pensé quelquefois à moi?
GIIABONNAS.
Je pense souvent à Henri et je ne vous sépare pas de lui.
Mais, à moi. toute seule?
GIIABONNAS.
Aussi.
LOUISE
Alors, nos pensées se sont rencontrées quel-
quefois. J'ai été heureuse de vous voir, ce matin... Je croyais que ce serait un bon jour pour moi... mais, avez- vous remarqué cela? c'est quand on a des raisons pour être joyeux qu'on ne l'est pas?... On est gai, on chante... Tout à coup, une ombre passe, et on devient triste à mourir... Cela ne vous arrive pas?
GHABONNAS.
Si, souvent... Au moins, vous avez l'excuse d'être femme.
LOUISE
C'est, en effet, parce que je suis femme,
que je suis devenue subitement triste. Elles
ise plaignent toujours, les femmes! Ell^s con-
; tiennent pourtant plus de joie, elles ont plus
(de facilité d'enthousiasme que l'homme. Si
elles se lamentent, c'est qu'elles ont leurs rai-
sons... Ahl l^^ vie est mauvaise pour la femme!... Elle Test peut-être aussi pour l'homme... La vie est mauvaise, n'est-ce pas,
•lacques ?
CHABONNAS.
Non, elle n'est pas mauvaise; elle est bonne à ceux qui savent, quiveulentl'aimer... Aimer, c'est embellir, c'est rendre bon. La tendresse ne nous vient pas des choses, c'est nous qui la projetons sur les choses. Vous blasphémez, Louise. C'est un travers, plus qu'une nécessité des temps, d'accuser la vie. Qu a-t-elle donc de plus contre elle, aujourd'hui qu'hier? Vivre, c'est toujours vivre. Seulement, on ne veut plus soulTrir. Pourquoi ? La souffrance est un tribut de l'amour. L'amour l'engendre, l'amour la guérit.
LOUISE
L'amour/
CIIABONNAS.
Oui, tout bonnement aimer.
LOUISE
Aimer ou être aimé ?
GHABONNAS.
L'un mène à l'autre... Il faut commencer par l'infinitif, c'est plus sur.
LOUISE, après un silence et sur une saute d'iilée.
Pourquoi êtes-vous soldat?
GHABONNAS.
Pas par vocation, et j'avoue que souvent, je m'étonne moi-même sous mon costume et mes galons... Cependant, je fais mon métier avec zèle, avec joie, avec enthousiasme, à certaines heures... Je suis soldat par devoir et tradition... Tous les Ghabonnas sont dans l'annuaire.
LOUISE
Vous êtes un résigné.
CIIABONNAS.
On se fait à tout.
LOUISE, négative et nette.
Vous croyez?
GHABONNAS.
Oui... avec un peu de courage...
LOUISE, nouvelle saute d'idée.
Est-ce que vous méprisez la femme? Est-elle inférieure, au-dessous de l'homme?
GHABONNAS.
Elle est exactement son égale.
LOUISE
C'est, en effet, le contraste qui fait l'amitié. .. Henri ne pense pas comme vous... Alors, si elle est son égale, elle devrait faire tout ce qu'il fait, lui?
GHABONNAS.
Tout?
LOUISE
Oui, tout. Elle devrait travailler.
GHABONNAS.
Sans y être forcée par le besoin ?
LOUISE
Mais oui, par principe,
GHABONNAS.
Je no conçois pas, je l'avoue, la femme sous cette forme.
LOUISE
Voyons... Vous admettez l'égalité de l'homme et de la femme. Il faut s'entendre. Deux choses ne peuvent être égales que si elles sont identiques. Comment identifier l'homme et la femme, si différents l'un de
l'autre? On y iirriverait en leur imposant les mêmes actes et les mêmes devoirs. Le travail est reconnu nécessaire fi l'homme... Qu'il le soit également pour la femme. Voilà un excellent point de départ. Les deux sexes sont égaux, dès que tous deux travaillent, produisent, indépendants lun de l'autre.
GHABONNAS, avec lionne humour.
En effet... Et qu'en pense Henri?
Le jour où je lui ai fait ce raisonnement, il m'a traitée d'idiote. Je me le suis tenu pour dit, je n'y suis plus revenue.
GHABONNAS, reprenant gaîment.
Vous voudriez donc avoir un métier?
LOUISE
Oui.
GIIABONNAS.
Lequel?
LOUISE
Peu importe. Je pianote, je sais un peu de musique, je chaule même, mais sans talent. Si j'en avais, je pourrais jouer dans les concerts, ou être actrice...
GIIABONNAS.
Actrice?
LOUISE
Pourquoi pas? iN'est ce pas un mrtier?
Tout ce qui est travail, est honorable. Mais, je n'ai pis 1,3 don, et je ne songe pas au théâtre. D'autre part, j'ai reçu une éducation assez complète: je pourrais donner des leçons, fonder un cours, un pensionnat, ou poursuivre mes études, m'em ployer à soigner, à soulager, .l'ai d'autres ressources encore, j'ai du
goût pour le chiffon. Qui m'empêche de monter une boutique de modes, un commerce?
GHABONNAS.
Je vous écoute et je vous regarde... J'admire votre toilette, votre grâce, votre élégance... Franchement, je ne vous vois pas, sans nécessité, courir le cachet, ni maîtresse de pension, ni boutiquière reconduisant des clients jusqu'à la porte...
LOUISE
C'est ce que m'a répondu Henri... moins poliment... Mais que disiez-vous, il y a un instant? que vous ne vous reconnaissiez pas toujours sous votre uniforme. Moi, non plus, je ne me reconnais pas... sous mon oisiveté.
GHABONNAS.
C'est donc tout à fait sérieux ?
LOUISE) souriante.
Très sérieux.
GHABONXAS.
Et VOUS avez toujours eu ces idées?
LOUISE
Jeune fille, je les avais, en effet... Je rêvais (l'indépendance, de liberté... Mais du jour au lendemain, et de bonne volonté, j'ai renoncé à ces rêves.., pour me marier.
OHABONNAS.
Le mariage est préférable.
Je le croyais... j'aimais Henri.
GIIABONNAS.
I^ui aussi, vous aimait.
LOUISE
A sa façon... qui n'a pas été la mienne.
GIIABONNAS.
Y en a-t-il donc plusieurs?
LOUISE
Il faut croire. La femme est indéchiffrable, disent les hommes, lis mentent, car elle n'est pas si difficile à comprendre. Seulement, comme nous sentons autrement que vous, comme nous pensons et nous jugeons autrement que vous, que nos conclusions ne sont pas les vôtres, cela vous irrite. Mais, votre raison est-elle supérieure à ce que vous appelez notre instinct?
GHABONNAS.
Vous ne vous doutez pas combien nous sommes d'accord.
LOUISE-
Cela n'empêche pas que, mari, adorant votre femme — à votre manière, — vous lui direz, ou ferez entendre, si vous êtes poli, ceci : « Tu es belle, tu es jeune, nous nous aimons : c'est parfait. Mais, songe que je ne veux pas avoir à soulfrirde tes goûts qui choquent les miens, de tes opinions qui sont conr aires aux miennes, de ta sensibilité qui irrite mes nerfs. Aussi, je t'ordonne de te soumettre à moi, de te régler sur moi, de te taire si je fais un geste, de renoncer à tout ce qui me déplaît. D'ailleurs, que je sois heureux, moi, homme, ettule seras par contre-coup, inévitablement I Allons, c'est entendu! » — Si la femme veut discuter ce pacte inique, l'homme a vite fait de la remettre à sa place. Ce sont d'ai)ord les sourires et les haussements d'épaules qui outragent; puis, les ricaneuients;
puis k's ironies qui font monter le rouge au front; puis, les injures... Eh bien ! la femme peut ne pas accepter ce rôle de courtisane légale... de vassale.
GHABONNAS, avec humeur.
Vous noircissez le tableau,
LOUISE
Je parle pour mon compte... Ah! c'est une chose singulièrement délicate que l'ame féminine, — l'âme humaine I II faut la manier avec précaution. Une atmosphère y règne, qui est pure et qu'il ne faut pas souiller. Une ignorance y sommeille, qu'il faut éveiller lentement, avec religion. Un chant s'y élève, qu'il ne faut pas interrompre. Une illusion y habite qu'il faut savoir y faire demeurer. L'homme y pénètre, dans cette âme, on maître, sans souci du mystère et du silence qui
l'entourent et qui devraient l'avertir. Il commande, il injurie, il froisse... Oh! notre amour de femme, que nous avons livré ingénument, comme nous le reprenons alors, comme il s'enfuit, comme il se réfugie, blessé à mort, au fond de nous-même, dans une retraite profonde où nul ne le découvrira plus jamais !
GHABOXNAS.
Vous avez une enfant, Louise.
Durant un instant, Louise regarde le portrait de la petite fille.
LOUISE
La chère mignonne !.. Certes, je l'adore, ma
fillette... (Après une seconde de réflexion.) Elle
ne me suffit pas cependant. En moi, il y a l'orgueil de quelqu'un qui veut utiliser toutes ses forc<'s, toutes ses facultés : qui veut
50 LA VASSALK
se développer, grandir, n'appartenir ot ne se devoir qu'à soi-même. Cet orgueil, je l'avais sacrifié à l'amour. Lamour m'a trahie, il me manque, je reviens à l'orgueil.
GIIABONNAS.
En serez-vous plus heureuse I
LOUISE
Ce n'est pas la question. La femme attend tout de l'amour!.. On ne l'élève que pour l'amour I.. Qu'en reçoit-elle? De l'humihation, (le la honte, de la douleur! Hé! qu'elle se débarrasse donc de son désir d'être aimée I Qu'elle s'occupe ailleurs, dans le travail, dans les besognes! Qu'elle renonce aux impossibles tendresses! Qu'elle n'ait plus, elle aussi, que des ambitions et un cerveau. Son cœur sera sec. Ce sera très bien. Egalité.
CHABOXNAS. ironique mais bienveillant.
L'amour... alors... fini?
LOUISE
Ce sera autre chose dont, au moins, on ne souffrira plus.
GHABONNAS.
Ahl ah!.. Ne plus souffrir!...
LOUISE
Parfaitement. Le but du progrès est de supprimer la souffrance physique, pourquoi ne pas supprimer la souffrance morale?..
GHABONNAS.
Supprimer! Il n'y «i rien à supprimer... rien... pas mémo la douleur... surtout la douleur.
LOUISE
Vous ôtes moins logique que moi... Nous partons d'un môme point, mais vous me lâchez en route...
GHABOi\NAS.
C'est que je ressemble à ces révolutionnaires, assez hardis en conversation, mais très conservateurs dès qu'il faut agir... Je suis ce que, de tout temps, on a appelé le libéral.
LOUISE
Et au nom de la liberté^ vous défendez vos droits d'homme : l'autorité !
GHABOXNAS.
Avec une charte!.. Mais, vous me déconcertez, je ne vous supposais pas si avancée... Ce n'est pas cela précisément qu'Henri...
ti
LOUISE» nerveuse puis avec une gaîté acre, un peu perverse, où se traduit le plaisir qu'elle trouve dans ses coquetteries,.
Henri! Ah!.. Je devine ce qu'il vous a dit. Il vous a dit que j'étais coquette, outrageusement coquette ; que je voulais que tous les hommes fussent amoureux de moi; que la nuit dernière, notamment, au bal des Gerboy, j'avais fait scandale... un véritable scandale... Henri vous a dit vrai... Il vous a peutêtre même... parlé de... (Elle hausse les épaules.) Jeune fille , je n'étais pas plus coquette quune autre... moins que beaucoup... A présent, j'aime les hommages... je cherche les adulations... elles me grisent... Elles sont si amusantes, vos physionomies d'hommes, (juand vous prétendez aimer et que vous essayez vos déclarations!.. Il faut si peu de chose pour vous enflammer... un regard^ un
bout de sourire!.. Vous êtes si ridiculement fats, tous!..
GHABONNAS, amical.
Mais... vous l'avouez, ce n'est pas toujours nous qui faisons los avances.
LOUISE, le regardant, et après un silence, redevenue sérieuse.
Et vous ne savez plus, maintenant, à qui vous avez affaire I à la Louise qui, il y a un instant, aous parlait d'émancipation, d'égalité, de devoir, de vertu! ou à l'autre Louise, à celle qui se déconsidère, qui se pervertit, qui déjà voit certaines femmes se détourner d'elle comme d'un contact qui compromet! •
GHABONNAS.
J'avoue que je ne sais plus au juste...
LOUISE
... qui je suis?.. Une femme, extrêmement femme, et qui n'est pas heureuse... qui ne sait plus où elle va, ni ce qu'elle veut... qui raisonne, mais qui n'ol)éit qu'à ses nerfs. Mes coquetteries, mes flirts, mes galanteries douteuses!.. Mais, vous autres, soldats, en campagne, vous buvez de l'eau sale, parce que vous n'en avez pas d'autre, et que vous avez soif, après lout... Ah! Je voudrais que cette journée fût passée... Elle me fait peur!
GlIABONNAS.
Que craignez-vous?
LOUISE
Je ne sais... des pressentiments...
GlIABONNAS, avec bonté.
... Voulez-vous que nous la passions ensemble, cette journée?
LOUISE
Non... Madame Gerboy doit venir me prendre tout à l'heure...
GHABONNAS.
Alors, je vous quitte.
LOUISE
A ce soir, à dîner, par exemple?
GHABONNAS.
C'est entendu... Allons, la journée sera bonne, si vous le voulez... Cela dépend de vous.
LOUISE, avec cloute et amertume.
De moi t... Ce moi ne me rassure pas...
Rideau.
AGTE DEUXIEME
Trois heures.