‹ La vassale; pièce en quatre actesChapitre 11 sur 20 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

MAUBRET, vieux beau, très vert encore, d'allure décidée, brutale par moments, le teint basané. LAIICE.NA l , mise excentrique de poète mondain, redingote très longur, col très liant, triple tour de cravate, gardénia, etc.

ROSALIE

Entrez, iiiessieufs... Je ne pense pas que

madame soit visible, aujourd'hui... Madame s'habille.

MAUBKET, descendant.

J'attendrai.

LARCENAT.

Oui, nous attendrons, (nosaiie sort.) Pas hospitalière, la maison, aujourd'hui.

MAUBRET.

Il y a des jours.

LARCENAT.

On a failli me mettre à la porte.

MAUBRET.

J'aurais autant aimé cela.

LARCENAT.

Je vais vous gêner?

MAUBREÏ.

Dame, oui!

LARGENAT.

Désolé! Mais, c'est notre rôle, de nous gêner, l'un l'autre. N'aimons-nous pas la même femme?

MAUBRET, avec un air de doute.

Vous aimez Louise?

LARGENAT.

Je crois que c'est assez visible... 11 n'y a qu'elle qui n'en soit pas encore persuadée.

MAUBRET.

jj Elle n'a peut-être pas tort.

LARGENAT.

Ah! la femme n'a plus confiance. Le mé-

'licr devient difficile.

MAUBRET.

Quel métier?

LARGENAT.

Celui que nous exerçons, et qui consiste à aimer la femme. Quelquefois, j'ai envie de tout envoj'^er promener et de faire autre chose. Mais, quoi? Je ne suis bon qu'à cela... Triste profession, cependant, où il y a plus d'apparences que de résultats I ce qu'on rate d'affaires; ce que l'on en est pour ses frais, pour son cœur et son esprit, c'est inimaginable!... Et l'enrageant, c'est que les autres vous croient un heureux coquin!... On est. coquin; mais, heureux, c'est plus rare... Et tout de même, on est crevé!

Il s'assoit.

MAUBRET.

Vous êtes donc bien fatigue?

LARGENAT.

Oui.

MAUBRET.

Vous avez trop dansé, cette nuit, chez Gerboy?

LARGENAT.

Peut-être...

Il se lève et se promène dans le salon, cherchant.

MAUBRET.

Vous cherchez quelque chose?

LARGENAT.

Un bouquet que j'ai envoyé, il y a une heure... Il précédait ma visite.

MAUBRET.

Tiens! moi aussi. Je ne les vois pas, nos fleurs.

LARGENAT.

Elle les a peut-être mises dans sa chambre.

MAUBRET, ironique.

Les vôtres... Car, dites donc, vous faites le modeste... vos affaires n'ont pas l'air d'aller si mal. Vous avez tout à fait compromis, la jolie madame Deschamps, à ce bal... Vous êtes même allé un peu loin...

LARGENAT.

Je vais jusqu'où je peux. Mais... (ii fait un

geste indiquant qu'il n'est pas si avancé qu'on le croit.)

Oh! avec vous, je ne ferai pas d'embarras... (Il s'incline.) On ne se vante pas devant un maître! Véritablement, ce que j'éprouve pour vous n'est pas seulement de l'admiration et de l'estime... c'est du respect.

MAUBBET, rendaLt le salut.

Ah! cher monsieur...

LARCENAT.

Vous n'êtes plus jeune, pourtant. Beau... vous ne l'avez jamais élé ; en tout cas, vous ne l'êtes pas devenu...

MAUBRET, sans se déconcerter.

Vous m'accablez! (Avec doute.) Les gardezvous, au moins, pour vous seul, ces réflexions, — justes, d'ailleurs?

LARCENAT.

J'ai tous les droits, nous sommes rivaux... Puis, qu'est-ce que cela vous fait? Si on vous attaque, on ne vous entame pas. Médire de vous, c'est faire votre éloge. Vous êtes épatant!— Ah! vous les possédez, les grandes

qualité?, les vertus souveraines, depuis l'élo-

quence, encore assez commune, jusqu'à la brutalité, que, seuls, peuvent manier les forts. La femme a peur de vous, comme du fauve, qui, d'un coup de patte, grilfes sorties...

(il fait le geste du félin terrassant une proie.) Ilclas!

moi, je louvoie, je biaise, je truque... Je ne suis qu'un gringalet.

MAUBREÏ.

Faut-il qu'un adversaire vous relève le moral, à vous, qui avez pour plaire des agréments naturels que je n'ai pas? Joli garçon, élégant, beau diseur... singulier, comme il sied à un poète.

LARGENAT.

Poète!... Oui, je fais des vers.

MAUBRET.

Pas bons!

LARGENAT.

Très beaux!... Ils me donnent assez de mal!... IMais, je suis découragé... Né trop tard, dans un siècle trop vieux... les beaux jours de l'amour sont passés...

MAUBRET.

Quels beaux jours?

LARGENAT.

Ceux de la passion!... La passion!... Voilà ce qui nous manque. Il n'y en a plus, il n'y a plus de passionnés !

MAUBRET, ironique.

Vous-même I

LARGENAT.

J'ai fait ce que j'ai pu... Je ne demandais pas mieux. Rien!... Mais, c'est la faute de la

femme, elle ne rend plus. On nest plus aimé pour soi, et pour l'amour... J'ai d'abord cru à la cristallisation classique, à l'amour qu'on sème comme une graine... Ça ne pousse plus. Ensuite, j'ai essayé la tirade, sur les grands sentiments, sur l'éternitr, sur la voûte céleste et ses millions d'étoiles, sur la légitimité des amours coupables... Mais, la parisienne ne rcvc plus; elle n'a plus d'élévation, d'exaltation sentimentales... Elle n'a plus que des nerfs !

MAUBRET.

Ce n'est pas rien, ça I

LARGENAT.

Aussi, je les travaille, ces nerfs. Ce n'est pas commode. Il y a deux, méthodes. Primo : l'esprit. Il faut avoir de l'esprit, c'est éroinlanl! Ou a bien, de temps en temps, comme

tout le monde et sans les chercher, des mots drôles ; mais, cela ne suffit pas. Alors, on prend les mots des autres; on les retape; on s'exerce aussi à en fabriquer soi-même. Puis, il s'agit de les caser!... Un métier de vaudevilliste! — Ah! parfois qu'il semblerait bon d'être soi-même, sans plus...

MAUBRET.

... le simple imbécile que la nature vous a fait.

LARGENAT.

Vous l'avez dit : le simple imbécile qu'on est. — Oh! rentrer dans la peau de cet êtrelà! s'y reposer! s'y prélasser!...

M.\UBRET.

Bahl... vous y prendrez votre relraile, un jour...

LARGENAT.

Mais, d'ici -là,..! J'ai à peine vinj^d-cinq ansi

MAUBRET.

Et la seconde méthode? Qu'est-ce que c'est?

LARGENAT.

C'est la perversité. Pas commode, non plus. Il faut du tact. Il s'agit de prendre la femme par surprise. On peuple son imagination de visions désorganisantes; on éveille, une à une, ses curiosités; on l'habitue aux] vocables hardis, qui sont la première commi nion avec le fait; on l'asphyxie dans une atmosphère malsaine; on l'assaille de sensations aiguës, toujours renouvelées, jusqu'au jour où, comme étourdie par un dernier verre

de Champagne, elle oublie toute pudeur, — et perde le sens de la verticale...

MAUBRET, incrédule.

Pas mal... et cela réussit, ici?

LARGENAT.

Ici, je combine les deux méthodes. — Ainsi, la jolie madame Deschamps que j'étonne de mes facondes spirituelles, sait aussi que, tous les jours, à cinq heures, je suis chez moi et que je l'attends. C'est un rendez-vous fixe.

MAUBRET, riant.

Tiens! J'irai vous voir tous les jours, à cette heure-là.

LARGENAT.

Ahl... Je changerai mon heure.

MAUBRET.

11 y a longtemps que vous attendez la visite?

L ARC EN AT, piteux.

Huit mois'... A trente jours, par mois, — huit fois trois = vingt-quatre : deux cent quarante rendez-vous...

MAUBRET.

... OÙ elle n'est pas venue... C'est un peu long. Mais, le principe n'est pas mauvais.

LARCENAT.

N'est-ce pas? — Cinq heures... bien choisi... fin de la journée et détente nerveuse... crépuscule, malaise... l'heure de l'absinthe et dos tentations... Et puis, de se dire, chaque jour, à telle luure!... C'est sollicitant, obsédant à la longue...

MAUBRET.

lluiL mois ! cependant...

LARGENAT.

C'est vrai... (Découragé.) N'étaitque je neveux pas vons céder la place, je me désisterais... (Avec dépit.) Ah! cette femme !... Elle me tient... Je linirai par l'aimer pour de bon!... Ce serait la passion!... Ah! si je pouvais... si je pouvais...

MAUBRET.

Vous parlez de céder la place... Voulezvous me la céder, aujourd'hui?

LARGENAT.

' Comment?

MAUBRET.

1 Laissez-moi avec madame Deschamps.

LAIIGEXAT.

Oli! cela, jaiiulis! Je ne vous laisserai [)as seul avec elle... je vous connais.

ÎMAUBURT.

Je voi:s donne ma [)aro]e ([ue j'ai à lui parler sérieusament. D'ailleurs, il se peut que je travaille pour vous, l)ien malgré moi, je vous prie de le croire, (persuasif.) Voyons?

Page 1