‹ La vassale; pièce en quatre actesChapitre 17 sur 20 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

MADAME DESGHAMPS, LOUISE, en robe

noire, excessivement simple ; quelques gestes et quelques intonations trahiront qu'elle se force à rester calme.

MADAME DESGHAMPS, tranquillement.

Vous n'êtes pas allée à la vente?

LOUISE

Je me suis sentie indisposée...

Un silence.

MADAME DESCHAMPS

Nous passerons donc l'après-midi ensemble... Cela ne nous arrive pas souvent.

LOUISE

Vous avez fait vos courses, ma mère?

MADAME DESGHAMPS, parlant pour parler et retardant l'objet de l'entretien.

Oui, j'ai visité quelques fournisseurs... Ces gens-là ont une comptabilité particulière...

(Avec bonté, et feignant la surprise.) Mais, VOulcz-

vous bien parler ménage?..'.

LOUISE

Je le veux bien.

MADAME DESGHAMPS.

Ce n'est pas si ennuyeux que cela, le ménage... C'est amusant, au contraire; cela occupe... et cela absorbe. On oublie, dans son intérieur, à ranger, à diriger... (plaisantant.) Vous connaissez mon principe? Une femme

qui ne sait pas faire un peu de cuisine, n'est pas complète!... Mais, le ménage vous ennuie, vous...

LOUISE

On peut tout faire avec cœur... dans certaines conditions... Je me suis détachée des choses de mon intérieur... et de beaucoup dautres choses...

un silence.

MADAME DESGHAMPS.

Voilà plus d'une année que nous habitons ensemble, et nous n'avons pas, une seule fois, je crois, causé à cœur ouvert.

En eiïet! nous vivons en étrangères.

MADAME DESGHAMPS.

J'occupe une place qui n'est pas la mienne.

LOUISE, avec douceur.

L'aveu vient de vous, ma mère.

MADAME DESGHAMPS.

Un jour, Henri m'a écrit de venir. J'ai fait mes malles... et j'ai pris le train...

LOUISE

Vous veniez me surveiller... Henri ne me l'a pas caché.

MADAME DESGHAMPS.

Avez-vous jamais eu à vous plaindre de moi? Vous ai-ie surveillée, Louise? «■

LOUISE. irl

Non, ma mère.

MADAME DESGHAMPS.

Je me suis contentée de diriger la maison.

Pour le reste, je n'ai eu qu'à ouvrir les yeux, à regarder... Vous êtes heureux, tous les deux!...

à regarder... Vous êtes horriblement raal-

LOUISE

Oui, nous ne sommes pas heureux, nous n'aurons pas été heureux.

MADAME DESGHAMPS.

Mon fils a des torts... des torts graves.

LOUISE, vivement.

Les connaissez-vous. . . tous ? Savez-vous ?. . .

MADAME DESGHAMPS; l'intorrompant.

Je ne sais rien.

LOUISE

Vous soupçonnez?...

MADAME DESGIIAMPS.

Rien. Je ne sais, je ne soupçonne rien.

LOUISE

Par égard pour vous, par respect de moimî'me — et de lui, — je ne dois pas vous renseigner.

MADAME DESCHAMPS

Il y a en vous, Louise, de la bonté, de la générosité. Je l'ai reconnu dès les premiers jours. Je suis restée en dehors de vos démêlés avec Henri. Je me suis tue. Mais j'éprouve pour vous, ma fille, l'affection que ressent pour une femme qui souffre, une femme vieille qui a beaucoup souffert.

LOUISE, étonnée de cette mansuétude.

Ma mère I...

LA VASSALK 123

MADAME DESGHAMPS.

Quelle douleur connaîtrez-vous que je n'aie pas connue avant vous? N'avons-nous pas toutes le même sort? Et quand nous avons fini de soulTrir pour notre propre compte, quand nos clir-veux sont blancs, il nous reste une tâche douloureuse encore, celle de partager le chagrin de nos cadettes, des jeunes, qui passent là où nous avons passé. Elles n'ont rien à vous apprendre... mais nous avons beaucoup à leur dire.

LOUISE

Mh! vous êtes bonne !... (Réprimant un sanglot.)

Vous êtes bonne!...

!' MADAME DESCHAMPS, serrant Louise dans ses bras.

I Chère enfant t

LOUISE, se dégageant.

Vous avez jugé Henri?

MADAME DESGHAMPS.

Oui, je l'ai jugé...

LOUISE

Vous l'avez condamné.

MADAME DESGHAMPS.

Louise, à l'âge que vous avez, alors que j'étais belle, dit-on, moi aussi, alors que je pouvais réclamer ma part légitime de joie, j'ai renoncé du jour nu lendemain, en une heure, à tout, à ma jeunesse, à mes charmes, à mes désirs, à mes droits, afin de me consacrer à une œuvre unique : le bonheur d'Henri. Je n'ai eu que ce but dans la vie. Aujourd'hui, je n'en ai pas d'autre. Je veux

que mon enfant soit heureux. Je puis le juger, je ne le condamnerai jamais.

LOUISE

Quoi! vous ne me défendriez pas, même victime, contre lui?

MADAME DESGHAMPS.

Vous défendre?... avec quoi?

LOUISE

Henri a un culte pour vous.

MADAME DESGHAMPS.

Cela ne suffit pas. Henri tient de son père : il est entier, absolu, brutal, dès qu'on lui résiste. D'ailleurs, tôt ou laid, la mère, devant son fils, devant le petit devenu l'homme, cesse de commander; elle reprend son rôle de femme : elle obéit.

LOUISE

Quel secours m'apportez-vous donc?

MADAME DESGIÎAMPS.

Contre Henri, aucun.

LOUISE

Pourquoi avez-vous parlé?

MADAME DESCHAMPS

Pour vous (lin: un st'ul mot, Louise : Sacrifiez-vous, — sans a rrit're -pensée hypocrite, franchement, simplement... par vertu...

LOUISE

Contre toute justice?

MADAME DESCIIAMPS.

La justice? C'est un grand mot, peut-être une réalité ailleurs. Ici-bas, nous devons

compter sans elle. Il faut faire ce qu'il faut pour que les choses marchent comme elles marchaient hier, comme elles marcheront domain, et toujours.

LOUISE

Pourquoi me sacrifier.,, moi?

MADAME DESGIIAMPS.

Parce que vous êtes femme. Le sacrifice est notre raison d'être, à nous autres femmes, notre force, notre gloire. Nous sommes faites pour lui, nous ne valons que par lui. Croyezvous que nous sommes aimées, adorées, vénérées parfois, parce que nous sommes belles ou jeunes? Non seulement, nos charmes sont périssables, mais celui qu'ils ont séduit et qui s'est prosterné devant eux. s'y habitue, il n'y faitbientôtplus attention... L'homme ne nous reconnaît qu'une vertu, celle dont il n'est pas

capable, lui, et que nous ont transmise nos mères pour que nous hi Ir.uismcttions à nos filles : l'oubli de nous-mêmes, l'obéissance. Et si nous obéissons, Louise, ce n'est pas à l'homme. Notre sujétion n'est pas un ordre social, mais une volonté divine : nous obéissons H la loi de la création, à Dieu. Le sacrifice nous élève au-dessus de notre maître légal, au-dessus de l'injustice, au-dessus de notre propre douleur. Il résume l'histoire de la femme, il dit son origine, son passé, son avenir. Il nous dicte notre devoir journalier; il nous conseille, à chaque heure; et toujours, il nous tire d'embarras : il est notre intelligence et notre cœur. — C'est en son nom, au nom du sacrifice qui donne la force, et préserve des chutes, que je vous supplie, Louise, — les mains jointes — de faire comme doit faire la femme... Sacrifiez-vous.

LOUISE

Le sacrifice n'éteint pas le désir... c'est encore (le la douleur... Je veux ne plus soulTrir.

MADAME DESGHAMPS.

Moi aussi, j'ai été malheureuse. Mon mari ne m'a pas seulement considérée comme la servante de ses plaisirs et de sa vanité, il m'a abandonnée, sans ari^ent, avec des dettes, dans la misère, avec un petit qui pouvait mourir de faim et de froid... — Cet homme, Louise, je l'at revu à son lit de mort, après vingt années de séparation... 11 ne m'a pas dit un mot. Il m'a seulement regardée, avec des yeux profonds et humbles. Ses yeux ne demandaient pas pardon... La mort qui le toucliail, lui inspirait un sentiment plus haut... 11 se recueillait devant le sacrifice, avec l'étonncment qu'on pût accepter l'infortune,

qu'on put pleurer, durant une vie entière, sans récriminer, sans demander aucune compensation... A cette minute, mon enfant, je me sentis plus près de Dieu, à qui j'avais obéi... Je baisai au front, avec reconnaissance, "cet homme pardonné... encore aimé...

LOUISE

Pauvre et sainte femme !

MADAME DESCIIAMPS, suppliante.

Louise, Louise... ma fille à présent, que je veux, chérir, caresser, consoler... ma fille?... ou, plutôt, ma sœur, petite sœur blessée, Louise... soyez femme... Sacritiez-vous.

LOUISE

.Te vous regarde, ma mère ; vous êtes belle et auguste. Je vous admire, comme vous a admirée votre mari coupable. . . Vous êtes la

femme d'autrefois... grandie par la piété et la vertu.

MADAME DESGHAMPS.

La femme d'autrefois?... Il y en a donc plusieurs ?

LOUISE

Il y a la femme d'aujourd'hui... celle que je suis, du moins, ou que je suis devenue, — et qui exige des compensations...

MADAME DESGHAMPS.

Lesquelles, pauvre enfant?

LOUISE

N'en trouvez-vous pas, vous, ma mère, dans vos croyances?... dans votre foi?...

MADAME DESCHAMPS

Elles sont la vérité !

LOUISE

Je n'ai pas vos croyances, je lésai perdues sur ma route... L'homme, d'ailleurs, s'est-il soucié que je les conserve?... Que lui importe mon àme de femme, pourvu qu'il ait mon corps I... Non... je ne puis vous suivre là où vous m'offrez les consolations divines... Vous m'avez émue, profondément émue... mais il a sufQ de quelques secondes pour que je me reprenne...

MADAME DESCllAMPS.

Et vous vous éloignez do moi?

LOUISE

Il le faut, ma mère. Mais ne me jugez pas mal. Votre vie a été noble, je veux que la mienne le soit aussi... différemment...

MADAME DESGHAMPS.

Prenez garde, Louise, lu révolte est stérile et maudite...

LOUISE

Non. Toute révolte est légitime, — lorsqu'elle se fait au nom du bien, dùt-on même être vaincu .. Dieu? dites-vous... Dieu m'approuvera, comme il vous a -approuvée...

MADAME DESGHAMPS.

Qu'avoz-vous résolu?

LOUISE

Je parlerai à Henri, aujourd'hui même...

notre ménage est rompu... (Mouvement de madame Deschamps.) Oui... Oui, notre ménage est rompu... Il nous faut à l'un et à l'autre, à Henri et à moi, des droits et des devoirs

nouveaux... Je lui parlerai sans colère, sans rancune, sans...

MADAME DESGHAMPS, prêtant l'oreille vers la porte.

Mais j'entends... c'est Henri...

LOUISE

Ma mère, embrassez-moi... Vos paroles ne seront pas perdues... J'y ai trouvé de la force...

MADAME DESGHAMPS,hochant la tête avec doute et pitié.

Ma fille!... ma fille I...

Elles s'embrassent. Madame Deschamps sort.

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