HENRI, LOUISE
HENRI
Comment I tu es là ?
LOUISE
Oui...
HENRI
Madame Gerboy?...
LOUISE
... est venue, elle est partie... seule.
Pour quelle raison?
LOUISE
Parce que...
HENRI
Parce que?
LOUISE
J'ai changé d'idée...
HENRI
... de robe aussi... Celle-ci te donne un air éploré.
LOUISE
Henri, j'ai à te parler.
HENRI
Moi, j'ai à travailler; tu me parleras une autre fois
LOUISE
Non, tout de suite... Ici ou dans ton cabinet.
Alors, fais vite. Qu'as-tu à me dire?
LOUISE
Cette conversation est grave. Je touche à celte heure où l'on est capable d'infiniment de bien ou d'infiniment de mal. Le tout dépend d'une décision à prendre.
HENRI
Oh! ohl Voilà qui est solennel.
LOUISE
Henri, je te rends ta liberté.
HENRI
C'est-à-dire?...
LOUISE
Que je reprends la mienne également entière.
HENRI
Le divorce?... Je ne veux pas du divorce... Nous avons une enfant...
LOUISE
Je ne veux pas du divorce, non plus. Les tribunaux éclaboussent, salissent tout ce qu'ils touchent...
Quelle liberté, alors?...
LOUISE
Je m'explique... Une jeune fille est pauvre, elle est aimée : on l'épouse; son mari, la nourrit, l'entretient, l'entoure de bien-être, de luxe,' etc. C'est juste. Elle paie avec le bonheur qu'elle procure... Mais, si elle cesse d'être aimée, peut-elle continuer à vivre aux dépens de cet homme?...
HENRI
C'est un cas assez fréquent.
LOUISE
Et tu trouves que c'est tout simple?
HENia.
Oui.
LOUISE
Pas moi. Je trouve, au contraire, que la femme, dans ces conditions, devient une mendiante, une assistée; elle se dégrade, en acceptant l'aumône de sa subsistance... Elle ne procure plus aucune joie, elle n'a droit à rien.
HENRI
Conclusion?
Tu ne m'aimes plus, Henri, je n'accepte plus rien de toi.
HENRL
Tu veux gagner ta vie?
LOUISE
Oui. Je travaillerai.
HENRI, ironique.
Le salaire de la femme est médiocre, et tes goûts sont plutôt dispendieux.
LOUISE
Je conformerai mes besoins à mes gains.
(Henri se met à rire.) PourqUoi rire?
HENRI
Il y a de quoi. Je m'explique, à présent,
pourquoi tu as changé de robe. Tu as revêtu une toilette symbolique... austérité et tra- :- vail... C'est de l'esthétique, l'esthétique de M. Larcenat, probablement.
Il rit do nouveau.
LOUISE
Tu ne me prends pas au sérieux?
Pas du tout, je l'avoue.
LOUISE
Il y a bien de.«i choses que l'on prend au sérieux, et qui n'en valent pas la peine; il y en a d'autres, moins banales, dont on rit, et on a tort. Tu crois à une boutade. Tu ne comprends pas. Combien de fois n'auras-tu [>as compris, auprès do moi! Tu iw comprends pas que, dépossédée de mes aspirations d'à-
mante ou d'épouse, j'ai besoin de donner à mon existence un autre équilibre, d'oublier ma déchéance, de me créer un but, une réalité, une raison d'être... Cette réalité, cet équilibre, je les trouve dans mon idéal de jeune fille, dans le travail qui produit et nourrit, dans la fierté de l'être affranchi de vasselage, qui s'élève avec effort et orgueil à une tâche supérieure, à des devoirs qui ennoblissent... Libre, ne devant plus d'obéissance, je sais que je serai capable d'infiniment de bien...
Donc?...
HENRI
LOUISE
Notre mariage a pris fin. C'est le divorce, mais chez nous et sans ses tares inévitables... Oh! tu auras des maîtresses... quelque femme
plus souple que je ne l'ai été ou quelque autre plus expérimentée... Cela ne me regarde plus, cela m'est égal.
HENRI
Toi, de ton côté...
LOUISE
Je n'userai pas des mêmes droits. Une femme ne peut se passer de considération. Je me fais l'égale de l'homme, mais par le travail seulement.
HENRI
Et c'est là tout ce que ton cœur t'a inspiré? LOUISE.
Quand ce serait ma tête I La tète peut s'employer a consoler le cœur.
ili LA VASSALE
HENRI
Tète creuse !
LOUISE
Je n'ai ni cœur, ni tète!
HENRI
Tu es absurde.
Tu refuses?
HENRI
Je ne veux pas qu'on se moque de nous. Tu as un intérieur. Restes-y.
LOUISE
Et si la place m'y est intolérable ?
HENRI
Tant pis pour toi. Noire ménage, noire jeune et triste ménage, est ton œuvre.
LOUISE
Mon œuvre!
HENRI
Oui, ton œuvre. Ah ! tu dis que j'ai cessé de t'aimer. A qui la faute:' Quas-tu fait de mon amour? Tune lui as jamais répondu que par des froideurs, des sécheresses, des raisonnements, des humiliations... Quand donc astu été honne, et simple, et naturelle, avec lui, avec moi!... Quand donc as-tu daigné voir que près de toi, il y avait un homme qui t'aimait, qui souffrait à force de te vouloir... qui pleurait en secret des hontes que tu lui infligeais? Tu avais bien d'autres choses en tète, je ne sais quel code des égards qu'on vous doit, quel protocole intransigeant, absolu, arbitraire, niais. Malheur à qui transgresse î
Et tu en arrives aujourd'hui à l'égalité de l'homme et de la femme!... Sotte! (Mouvement de Louise.) Oui, oui... Tu auras fait sortir de moi tout qu'il y a de mauvais ; tu m'auras rendu brûla], farouche, odieux!,.. Mais, à qui la faute? à (|ui la faute:'...
LOUISE
Eh hicM ! je puis avoir l'u des torts, Henri. Je puis aussi h's rcccuinaîln'... je fais les premiers pas. Nous avons derrière nous un vilain passé : etîaçons-le... Recommençons noire mariage... Rends-moi Ion amour!
HENRI
Te rendre ce que lu as détruit, ce qui n'existe plus? Est-ce possible? Tu as chassé de mon cœur loule confiance... Recommencer? quoi?.. L'existence que lu m'as faite cl
ses tortures ?.. On recommence, on ne change pas... Le passé contient lu garantie fatale de l'avenir. Trop tard... L'expérience est faite.
LOUISE
Il faut pourtant prendre l'un de ces deux partis. Libérons-nous l'un de l'autre ou réconcilions-nous. Mes franchises, ou ton amour.
HENRI
Je ne veux pas l'un, je ne puis pas l'autre.
LOUISE, suinbre et incisive.
Qui donc t'St entre nous!
HKNliI.
Toi, simplement.
Soit. Acceptons donc ensemble notre com-
muiie infortune. Vous n'abandonnez aucun (le vos droits, je fais valoir les miens. Vous exigez mon obéissance, j'exige votre fidélité.
HENRI
Fidélité!... Serais-lu jalouse?
LOUISE
Ce n'est pas la question. Vous n'avez pas su trouver le bonheur ici, je vous défends de le chercher ailleurs. Je m'en passe, faites de même.
HENRI
Mais, je m'en passe aussi.
LOUISE
Pardon. Madame Gerboy est votre maîtresse.
HENRI
Madame Gerhoy!
LOUISE
Elle était là, loul à l'heure, à la place où vous êtes justement... et singulièrementpâle... Vous!... Regardez vos mains... elles tremblent.
Tu es folle, tout à fait folle!...
LOUISE
Non, j'ai encore tout mon sang-froid. Je vous l'ai dit, vous pouvez garder votre maîtresse, si vous me faites libre. Sinon, non.
HENRI
Ah! ail!.. Vous ordonnez!
150 LA VASSALK
LOUISE
J'impose mes conditions.
HENRI
Et s'il ne me convient pas d'obéir?
LOUISE
Vous obéirez.
HENRI
Vraiment?.. Afais là, non plus, sur ce chapitre, il ny a pas d'égalité.
LOUISE
Je ne vois pas la différence.
HENRI
Nos besoins de cœur ne sont pas les mêmes... A moi, il me faut de l'amour.
Vous avouez donc?
HENRI
Eh bien! oui, une femme m'aime. A cause de vous, et durant des années, je me suis cru incapable d'inspirer de la tendresse. Cette femme m'a délivré de ce doute affreux. Elle m'aime. Elle me donne sans compter ce que vous m'avez refusé : effusions, confiance, caresses ; elle ne discute pas les baisers, elle ; elle met son cœur et son Ame à l'unisson de mon cœur et de mon Ame, tout simplement parce qu'elle aime...
LOUISE
Et vous l'aimez?
HENRI
Et je l'aime.
LOUISE
Soit. Je ne vous disputerai pas à celte femme... Mais, faites-moi libre...
HENRI
A mon tour, de refuser, et je refuse.
LOUISE
Vous voulez que j'obéisse... toujours...
HENRI
Oui.
LOT'ISE.
Même à présent, quand c'est vous qui avez déchiré le contrat, et que je ne vous dois plus rien, en somme?
HENRI
Même à présent.
LOUISE
Mais, c'est inique... inique... monstrueux!
HENRI
Je ne discute pas... Je vous punis... je me venge !
LOUISE
Ah! je voulais m'élever au-dessus de la loi commune de mon sexe, et rester dans le bien, comme tout être vraiment libre qui ne relève que de lui-même, de sa conscience, de sa bonne volonté...
HENRI
Vous deviez me rendre heureux, m'aimer.
LOUISE
Vous n'avez que ce mot-là à la bouche...
l'amour... l'amour!... Eh bien! moi aussi, à la fin... qui m'aime, je l'aimerai.
HENRI, outrageant.
Vous! Vous êtes le froid, l'infertile... vous êtes incapable d'amour... qui vous aimerait serait dupé comme je l'ai été... Vous n'êtes plus de votre sexe...
Il marche vers la porte du fond.
LOUISE
Où vas-tu?
HENRI
Je vais où l'on maime!
Il sort.
LOUISE, seule et hors d'elle-même.
Ah! il a raison... je ne puis plus l'amour...
Il s'agit bien d'amour... A présent, je ne suis plus capable cjue du mal.
Elle se dirige précipitamment vers la porto de sa chambre.
Rideau.
AGTE QUATRIÈME
sept heures du soir. Nuit toml)ante. lps lampes sont allumées.