‹ La vassale; pièce en quatre actesChapitre 18 sur 20 · HENRI, LOUISE · texte numérisé non relu

HENRI, LOUISE

HENRI

Comment I tu es là ?

LOUISE

Oui...

HENRI

Madame Gerboy?...

LOUISE

... est venue, elle est partie... seule.

Pour quelle raison?

LOUISE

Parce que...

HENRI

Parce que?

LOUISE

J'ai changé d'idée...

HENRI

... de robe aussi... Celle-ci te donne un air éploré.

LOUISE

Henri, j'ai à te parler.

HENRI

Moi, j'ai à travailler; tu me parleras une autre fois

LOUISE

Non, tout de suite... Ici ou dans ton cabinet.

Alors, fais vite. Qu'as-tu à me dire?

LOUISE

Cette conversation est grave. Je touche à celte heure où l'on est capable d'infiniment de bien ou d'infiniment de mal. Le tout dépend d'une décision à prendre.

HENRI

Oh! ohl Voilà qui est solennel.

LOUISE

Henri, je te rends ta liberté.

HENRI

C'est-à-dire?...

LOUISE

Que je reprends la mienne également entière.

HENRI

Le divorce?... Je ne veux pas du divorce... Nous avons une enfant...

LOUISE

Je ne veux pas du divorce, non plus. Les tribunaux éclaboussent, salissent tout ce qu'ils touchent...

Quelle liberté, alors?...

LOUISE

Je m'explique... Une jeune fille est pauvre, elle est aimée : on l'épouse; son mari, la nourrit, l'entretient, l'entoure de bien-être, de luxe,' etc. C'est juste. Elle paie avec le bonheur qu'elle procure... Mais, si elle cesse d'être aimée, peut-elle continuer à vivre aux dépens de cet homme?...

HENRI

C'est un cas assez fréquent.

LOUISE

Et tu trouves que c'est tout simple?

HENia.

Oui.

LOUISE

Pas moi. Je trouve, au contraire, que la femme, dans ces conditions, devient une mendiante, une assistée; elle se dégrade, en acceptant l'aumône de sa subsistance... Elle ne procure plus aucune joie, elle n'a droit à rien.

HENRI

Conclusion?

Tu ne m'aimes plus, Henri, je n'accepte plus rien de toi.

HENRL

Tu veux gagner ta vie?

LOUISE

Oui. Je travaillerai.

HENRI, ironique.

Le salaire de la femme est médiocre, et tes goûts sont plutôt dispendieux.

LOUISE

Je conformerai mes besoins à mes gains.

(Henri se met à rire.) PourqUoi rire?

HENRI

Il y a de quoi. Je m'explique, à présent,

pourquoi tu as changé de robe. Tu as revêtu une toilette symbolique... austérité et tra- :- vail... C'est de l'esthétique, l'esthétique de M. Larcenat, probablement.

Il rit do nouveau.

LOUISE

Tu ne me prends pas au sérieux?

Pas du tout, je l'avoue.

LOUISE

Il y a bien de.«i choses que l'on prend au sérieux, et qui n'en valent pas la peine; il y en a d'autres, moins banales, dont on rit, et on a tort. Tu crois à une boutade. Tu ne comprends pas. Combien de fois n'auras-tu [>as compris, auprès do moi! Tu iw comprends pas que, dépossédée de mes aspirations d'à-

mante ou d'épouse, j'ai besoin de donner à mon existence un autre équilibre, d'oublier ma déchéance, de me créer un but, une réalité, une raison d'être... Cette réalité, cet équilibre, je les trouve dans mon idéal de jeune fille, dans le travail qui produit et nourrit, dans la fierté de l'être affranchi de vasselage, qui s'élève avec effort et orgueil à une tâche supérieure, à des devoirs qui ennoblissent... Libre, ne devant plus d'obéissance, je sais que je serai capable d'infiniment de bien...

Donc?...

HENRI

LOUISE

Notre mariage a pris fin. C'est le divorce, mais chez nous et sans ses tares inévitables... Oh! tu auras des maîtresses... quelque femme

plus souple que je ne l'ai été ou quelque autre plus expérimentée... Cela ne me regarde plus, cela m'est égal.

HENRI

Toi, de ton côté...

LOUISE

Je n'userai pas des mêmes droits. Une femme ne peut se passer de considération. Je me fais l'égale de l'homme, mais par le travail seulement.

HENRI

Et c'est là tout ce que ton cœur t'a inspiré? LOUISE.

Quand ce serait ma tête I La tète peut s'employer a consoler le cœur.

ili LA VASSALE

HENRI

Tète creuse !

LOUISE

Je n'ai ni cœur, ni tète!

HENRI

Tu es absurde.

Tu refuses?

HENRI

Je ne veux pas qu'on se moque de nous. Tu as un intérieur. Restes-y.

LOUISE

Et si la place m'y est intolérable ?

HENRI

Tant pis pour toi. Noire ménage, noire jeune et triste ménage, est ton œuvre.

LOUISE

Mon œuvre!

HENRI

Oui, ton œuvre. Ah ! tu dis que j'ai cessé de t'aimer. A qui la faute:' Quas-tu fait de mon amour? Tune lui as jamais répondu que par des froideurs, des sécheresses, des raisonnements, des humiliations... Quand donc astu été honne, et simple, et naturelle, avec lui, avec moi!... Quand donc as-tu daigné voir que près de toi, il y avait un homme qui t'aimait, qui souffrait à force de te vouloir... qui pleurait en secret des hontes que tu lui infligeais? Tu avais bien d'autres choses en tète, je ne sais quel code des égards qu'on vous doit, quel protocole intransigeant, absolu, arbitraire, niais. Malheur à qui transgresse î

Et tu en arrives aujourd'hui à l'égalité de l'homme et de la femme!... Sotte! (Mouvement de Louise.) Oui, oui... Tu auras fait sortir de moi tout qu'il y a de mauvais ; tu m'auras rendu brûla], farouche, odieux!,.. Mais, à qui la faute? à (|ui la faute:'...

LOUISE

Eh hicM ! je puis avoir l'u des torts, Henri. Je puis aussi h's rcccuinaîln'... je fais les premiers pas. Nous avons derrière nous un vilain passé : etîaçons-le... Recommençons noire mariage... Rends-moi Ion amour!

HENRI

Te rendre ce que lu as détruit, ce qui n'existe plus? Est-ce possible? Tu as chassé de mon cœur loule confiance... Recommencer? quoi?.. L'existence que lu m'as faite cl

ses tortures ?.. On recommence, on ne change pas... Le passé contient lu garantie fatale de l'avenir. Trop tard... L'expérience est faite.

LOUISE

Il faut pourtant prendre l'un de ces deux partis. Libérons-nous l'un de l'autre ou réconcilions-nous. Mes franchises, ou ton amour.

HENRI

Je ne veux pas l'un, je ne puis pas l'autre.

LOUISE, suinbre et incisive.

Qui donc t'St entre nous!

HKNliI.

Toi, simplement.

Soit. Acceptons donc ensemble notre com-

muiie infortune. Vous n'abandonnez aucun (le vos droits, je fais valoir les miens. Vous exigez mon obéissance, j'exige votre fidélité.

HENRI

Fidélité!... Serais-lu jalouse?

LOUISE

Ce n'est pas la question. Vous n'avez pas su trouver le bonheur ici, je vous défends de le chercher ailleurs. Je m'en passe, faites de même.

HENRI

Mais, je m'en passe aussi.

LOUISE

Pardon. Madame Gerboy est votre maîtresse.

HENRI

Madame Gerhoy!

LOUISE

Elle était là, loul à l'heure, à la place où vous êtes justement... et singulièrementpâle... Vous!... Regardez vos mains... elles tremblent.

Tu es folle, tout à fait folle!...

LOUISE

Non, j'ai encore tout mon sang-froid. Je vous l'ai dit, vous pouvez garder votre maîtresse, si vous me faites libre. Sinon, non.

HENRI

Ah! ail!.. Vous ordonnez!

150 LA VASSALK

LOUISE

J'impose mes conditions.

HENRI

Et s'il ne me convient pas d'obéir?

LOUISE

Vous obéirez.

HENRI

Vraiment?.. Afais là, non plus, sur ce chapitre, il ny a pas d'égalité.

LOUISE

Je ne vois pas la différence.

HENRI

Nos besoins de cœur ne sont pas les mêmes... A moi, il me faut de l'amour.

Vous avouez donc?

HENRI

Eh bien! oui, une femme m'aime. A cause de vous, et durant des années, je me suis cru incapable d'inspirer de la tendresse. Cette femme m'a délivré de ce doute affreux. Elle m'aime. Elle me donne sans compter ce que vous m'avez refusé : effusions, confiance, caresses ; elle ne discute pas les baisers, elle ; elle met son cœur et son Ame à l'unisson de mon cœur et de mon Ame, tout simplement parce qu'elle aime...

LOUISE

Et vous l'aimez?

HENRI

Et je l'aime.

LOUISE

Soit. Je ne vous disputerai pas à celte femme... Mais, faites-moi libre...

HENRI

A mon tour, de refuser, et je refuse.

LOUISE

Vous voulez que j'obéisse... toujours...

HENRI

Oui.

LOT'ISE.

Même à présent, quand c'est vous qui avez déchiré le contrat, et que je ne vous dois plus rien, en somme?

HENRI

Même à présent.

LOUISE

Mais, c'est inique... inique... monstrueux!

HENRI

Je ne discute pas... Je vous punis... je me venge !

LOUISE

Ah! je voulais m'élever au-dessus de la loi commune de mon sexe, et rester dans le bien, comme tout être vraiment libre qui ne relève que de lui-même, de sa conscience, de sa bonne volonté...

HENRI

Vous deviez me rendre heureux, m'aimer.

LOUISE

Vous n'avez que ce mot-là à la bouche...

l'amour... l'amour!... Eh bien! moi aussi, à la fin... qui m'aime, je l'aimerai.

HENRI, outrageant.

Vous! Vous êtes le froid, l'infertile... vous êtes incapable d'amour... qui vous aimerait serait dupé comme je l'ai été... Vous n'êtes plus de votre sexe...

Il marche vers la porte du fond.

LOUISE

Où vas-tu?

HENRI

Je vais où l'on maime!

Il sort.

LOUISE, seule et hors d'elle-même.

Ah! il a raison... je ne puis plus l'amour...

Il s'agit bien d'amour... A présent, je ne suis plus capable cjue du mal.

Elle se dirige précipitamment vers la porto de sa chambre.

Rideau.

AGTE QUATRIÈME

sept heures du soir. Nuit toml)ante. lps lampes sont allumées.

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