‹ La vassale; pièce en quatre actesChapitre 20 sur 20 · HENRI, LOUISE · texte numérisé non relu

HENRI, LOUISE

Louise, après s'être débarrassée de son mauleau et de son chapeau, s'est assise sur le devant de la scène, le corps droit, les mains sur les genoux, les yeux fixes, regardant devant elle, l'n long silence.

HENRI

Louise !... Louise!

Elle semble d'abord ne pas entendre, puis, elle se tourne vers Henri, et le regarde- fixement.

HENRI

Tes yt-'ux sont rouges... Tu as pleuré?

LOUISE

Oui.

Pourquoi?

LOUISE

Vous le saurez.

HENRI

Maintenant I

LOUISE

Oui, maintenant. Plus tard, le courage pourrait me manquer, et le silence vous épari^nerait.

HENRI

Qu'as-tu à me dire? Et d'oîi viens-tu?

LOUISE

Et vous? D'où vonez-vous? Où êtes- vous allé?

HENRI

Louise...

LOTJISE.

Vous êtes allé où l'on vous aimait.., (Après un silence.) J'en ai fait autant.

HENRI, se précipitant sur elle.

Malheureuse I

LOUISE, calme et résolue.

Vous pouvez me tuer... Mais, au nom de quoi?

HENRI, se reculant soudain.

Vous tuer... vous tuer!... Non. Vous vous

détachez de moi, comme une Ic'pre qui tombe.

LOUISE

Je vous souhaiterais cette indifférence... peu probable.

HENRI

Le mépris me délivre, vous ne m'êtes plus rien... rien.

LOUISE

Si. Vous souffrez, et c'est bien le moins, car je souffre, moi, atrocement.

HENRI

En vérité !

LOUISE

Je m'étais crue plus forte, capable, croyezle bien, d'autre chose que de la vilenie d'une

femme basse et vulgaire, qui, pour se venger, s'avilit niaisement... Quelques instants de faiblesse, de colère, de déraison!...

HENFiI, avec éclat et sarcasme.

Quoi donc !... Nous sommes à égalité!... Le mot n'est pas pour vous déplaire... J'avais une maitresse, vous avez pris un amant...

LOUISE

Uq amant!... Ah! ne l'honorez pas d'un titre qui n'est pas le sien et qui me relèverait. . Là où il n'y a pas eu amour, où il n'y a qu'horreur et dégoût, il n'y a pas d'amant I...

HENRI, avec une fureur nouvelle.

Qui est-il. cet homme?

LOUISE, haussant les épaules.

Qui?

HENRI

Je veux le connaître.

LOUISE

Je veux aussi que vous le connaissiez.

HENRI

Larcenat?

LOUISE

Oui.

HENRI

Le plus vide et le plus sot des hommes!

Vous ne pouvez même pas le provoquer.

Ce serait trop de ridicule sur vous... La faute doit rester secrète... entre vous et moi, — à sa place.

HENRI

Croyez- VOUS donc que je vous garderai ici, auprès de raa fille, à côté de moi et de ma mère?... Mais vous ne passerez même pas cette nuit sous ce toit. Allez-vous en... où vous voulez... chez qui vous recevra .. chez votre amant ou tel autre, vous avez le choix, puisqu'àvous, il ne faut même pas d'amour... abjecte, abjecte créature!... Allons, sortez 1 Ne m'entendez-vous pas? Voulez- vous que je vous pousse par les épaules... que je vous jette à la porte et à la rue, comme une servante qui a volé?...

LOUISE

Ce serait trop facile, en vérité. Mais, vous ne me renverrez pas! Vous avez abrité, sans vouloir les reconnaître, mes bonnes qualités

et mes tendresses, vous abriterez de même mon ignominie.

HENRI

Vous êtes insensée !

LOUISE

Non!... Vous prétendiez tout à l'iieurc que notre ménage était mon œuvre?... Je le reconnais. Mais, tout se tient. Moi, je suis votre œuvre, à vous! Entre la Louise de jadis, qui, librement, s'est donnée à vous, et la Louise d'aujourd'hui, il y a la «lifFérence que vous avez créée. C'est vous qui m'avez dénaturée, avec votre égoïsme, avec votre autorité, avec vos violences, vos sarcasmes, vos dédains. Du jour où je vous ai appartenu, je me suis sentie devenir une autre. Je n'étais qu'indépendante, votre brutalité a fait de moi une rebelle. J'avais de la tendresse, votre despo-

tisme m'a faite raisonneuse et sèche, comme ceux qu'on froisse et qui souffrent. J'avais (le la soumission, vous avez ordonné de telle sorte que c'était se dégrader que de vous obéir. J'étais fidèle, vos outrages m'ont jetée dans les coquetteries, dans le désœuvrement des dissipations, où, jour à jour, se perdent l'estime des autres et l'estime de soi-même. Enfin, j'étais chaste... chaste!... Et, à présent, mes mains se soulèvent de mon corps avec dégoût et épouvante!... Chacune de mes qualités s'est convertie en quelque chose de mauvais. Cliacun de mes efforts m'a laissée un peu plus bas dans la déchéance. J'ai glissé de marche en marche, jusqu'à la dernière, et dans la boue! VA vous ne m'avez pas tendu la main, vous m'y avez poussée! C'est vous qui m'avez faite C(! que je suis devenue. Mou ignominie n'est pas à moi seule. Parla-

geons ! Ce n'est plus vengeance, c'est justice ! HENRI.

Justice I

Vous estimez que je ne suis justicialile que do vous et des lois?... Mais, avant vous, audossus de vous, iiii-dcssus des lois, il y a un juge dont je relrvc directement, indissolublement. Ce juge, c'est moi-même, mon moi, que je vous ai apporté pur, et qui, sans vous, le serait encore. Ce juge, aujourd'hui, me demande des comptes. Je vous cite devant lui, je vous accuse, et il vous condamne! — Maintenant, chassez-moi...

HENRI- dans l'accablement.

Ah! qu'importe, à présent?... Vous m'avez refusé le bonheur dans le passé, vous l'avez

détruit il l'avance dans l'avenir... Partez... restez... qu'importe! La ruine est consommée... Je ne suis plus capable de colère ni (le vengeance. Je ne sais plus si j'existe... Je n'en peux plus... je suis brisé... J'ai trop souffert, trop... trop! — Restez donc.

LOUISE, avec douceur et après un silence.

Ces deux mots ne suffisent pas... Ils sont trop lourds... ils m'écraseraient... Resterl... Je ne serai plus seulement la vassale, je serai le paria, la terrifiée, tremblante sous la

* Varianle adoptée à la représcntatmi, jusqu'à la fin de l^acte :

LOUISE

Non... Je vous ai refusé le droit de me chasser... mais je pars...

Vous partez !

menace de vos regards, dans l'inquiétude do votre pensée, dans rellroi de vos souvenirs et (le votre rancune, dans l'angoisse de vo.s soupçons.

HENRI

Il vous faut bien un châtiment !

LOUISE

Vous n'avez pas eu le droit de me chasser, vous n'avez pas non plus le droit de me punir. Nos fautes sont égale*... Expions-les ensemble, dans le niémi' remords, — dans le pardon réciproque.

LOUISE

Oui... de mon plein gré, cette fois... je ne peux pas rester, je ne veux pas être la vassale, la terrifiée, tremblante sous la menace de votre regard, dans l'inquiétude de votre pensée, dans 1 effroi de vos souvenirs et de votre rancune, dans l'angoisse de vos soupçons... Vous ne me

HENRI

Le pardon !

LOUISE

Je vous pardonnerai d'avoir fait de moi ce que j'ai été. Vous me pardonnerez ce que j'ai fait. Si bas, si bas que je sois, vous me relèverez, comme un accusé — coupable, — mais qu'on acquitte.

HENRI, sur un ton définitif.

Vous exigez l'impossible.

pardonnerez jamais ce que j'ai fait... je ne vous pardonnerai jamais d'avoir fait de moi ce que j'ai été...

HENRI, sombre

Vous avez raison... Le pardon est un mensonge.

LOUISE

-le le sais, et je pars.

LOUISE

Pourquoi?... Pourquoi?... Il n'y a pas de crime, pas d'infamie presque, qui ne trouve son excuse, son absolution... Les lois! les morales I... La nature est plus forte que les lois et les morales! Elle ne jug-e })as, la nature! Elle ne choisit pas entre ceux qui sont demeurés purs, par hasard, et ceux qui ont failli... par la faute des autres.

HENRI

L'homme n'est pas la nature. Il déchoit, quand il pardonne à la femme indigne.

iiKxai.

Tout de suite ?

Tout de suite. Nows sommes arrivés à un terme, à une heure où il faut que tout finisse, si nous ne pouvons piis recommencer — sur une page blanche...

LOUISE

Henri... Henri... Je t'implore!... Je suis capable de tendresse, d'inQniment d'amour... Je t'ai aimé, je t'aimerai!...

HENRI, avec déchirement.

Ah! Louise!... Ne vous ai-je pas aimée, moi'?... Louise!... ma petite Louise de jadis!...

LOUISE

Henri !...

HENRI

Nous l'aurons tué, notre amour.

HENRI

Vous qiiitleroz votre enfant !

LOUISE

Ma fille I

LOUISE

Il peut renaître.

Pas dans la lâcheté et la honte.

LOUISE

Oh! si on s'aime vraiment, vraiment... en désespérés, . . La honte s'efface dans les larmes, dans les repentirs... sous les baisers...

HENRI

Non... La honte reparait toujours... et le pardon est un mensonge.

LOUISE, après un silence.

Alors... je pars,

HENRI

Vous l'aviez oubliée f

LOUISE

Non. Ma fille, ma petite fille, mon bébé !.. Je veux qu'elle soit heureuse, ma fille ; qu'elle rie.

LA VASSALE i85

HENRI» violemment ému.

Vous partez I

LOUISE

Oui. De mon plein gré, cette fois.

Elle met son chapeau et son manteau.

HENRI

Tout de suite?

LOUISE

Tout (le suite. Ma résolution était prise, Henri. Nous sommes arrivés à un terme, à une heure où il faut que tout Unisse entre nous, ou recommence... sur une page blanche,

({u'elle chante, qu'elle croie (juc tout ce qui l'environne est bien... Auprès d'elle, il faut des figures joyeuses, des mains qui se cherchent et se prennent, des lèvres qui se sourient, des paroles qui soient tendres, douces... l*uisque nous

HENRI

Même coupable, vous ne voulez pas vous soumettre?

LOUISE

Non. Je me suis refusée, innocente, à votre autorité. Je me dérobe aujourd'hui à votre ressentiment comme à une peine injuste, que vous n'avez pas le droit de m'infliger.

HENRI

Vous quitterez votre enfant I

LOUISE

Ma fille!

ne devons pas nous pardonner, nous ne saurons pas lui cacher combien nous nous haïssons. Elle sentira le froid de nos Ames... et ce froid atteindra son pauvre petit cœur, si chaud, si vibrant, qui se glacera, se séchera... Elle ne doit pas expier pour nous... Elle est innocente !.. .le la reverrai plus tard...

Vous l'aviez oubliée?

LOUISE

Non. Ma fille, ma petite fille, mon bébé... Je veux qu'elle soit heureuse, ma fille, qu'elle rie, qu'elle chante, qu'elle croie que tout ce qui l'environne est bien; auprès d'elle, il faut des figures joyeuses, des mains qui se cherchent et se prennent, des lèvres qui se sourient, des paroles qui soient tendres, douces... Si nous ne devons pas nous pardonner, nous ne saurons pas lui cacher combien nous nous haïssons. Elle sentira le froid de nos âmes, et

HENRI

Que comptez -vous faire ?

LOUISE, avec foi.

Du Ition !.. (lu bien, rien (juc du bien, j'ai trop à racheter...

co froid atteindra son pauvre petit cœur, si chaud, si vibrant, qui se glacera, se séchera... Elle ne doit pas expier pour nous, souffrir à cause de nousl... Je la reverrai plus tard... Mais, la reverrai-je jamais?... ïe reverrai-je, ma chérie?...

HENRI

Que comptez- vous faire?

LOUISE, avec foi.

Du bien!... du bien, désormais, rien que du bien...

... Et si les forces vous manquent... si... si, demain, vous êtes réduite au mal ?..

LOUISE, qui a déjà ouvert la porte et qui revient, rappelée par un espoir soudain.

Eh bien !.. Eh bien !.. Essayons l'impossible... Mais pas d'équivoque... ni grâce ni pitié... Egalité dans la faute... et pardon réciproque !..

HENRI

Et si les forces vous manquent?... Si... si, demain, vous êtes réduite au mal...

LOUISE

Mon existence est entre vos mains... J'ai quelques pas à faire pour sortir de cette maison... Décidez... mais ni grâce ni pitié!... égalité... Pardon réciproque I...

Elle a gagué la porte, l'a ouverte. Elle est sur le seuil et s'est retournée vers Henri.

HENRI, après une hésitation.

.Je ne peux pas.

HENUl, après une hésitation.

.Je ne peux pas.

LOUISE, sur la porte.

Alors... libre... et seule !

Klle sort.

l'JO LA VASSALE

Alors... libre... et seule!

La portf retombe et se referme»

Louise a disparu.

Rideau.

flX

Imprimerie Géncrale de Ch5tilloQ-s-Scinc. — A. Pichat.

BINDi::^ MAY 2 7 1970

PQ Case, Jules

Ci;V3

Page 1