‹ La vassale; pièce en quatre actesChapitre 19 sur 20 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

CIIABONNAS, HENRI.

AU lever du rideau^ Ghabonnas est seul. Il fait quelques pas, examine des objets, puis, il s'assoit et prend un livre. Presque aussitôt entre Henri.

CHABOXXAS.

Ahl

HENRI

C'est toi?

GHABONNAS.

Il est sept heures passées.

HENRI

Et tu es seul ?

GHABONNAS.

Tu le vois. Ta maman est occupée... Ta femme n'est pas rentrée.

HENRI, étonné.

Pas rentrée?

GHABONNAS.

Dame, il paraît!

HENRI

Je l'ai quittée tout à l'heure; elle n'avait pas à sortir.

GHABONNAS.

•Il faut croire que si.

HENRI} se promène nerveusement dans la pièce, et après un silence, pour échapper à sa pensée, à son inquiétude instinctive.

Eli bien?... Cette première journée s'est bien passée ?

GHABONNAS.

Assez bien... J'ai va mon ministre ; il est gentil, convenable, c'est un artilleur. J'ai visité Paris, en badaud... Eh bien, et loi? Comment cela va-t-il ?

HENRI

Mal.

GHABONNAS.

Le fait est (juo tu as une mine...

HENRI!

Il y a des jours qui sont comme des tempêtes... On est démâté, ballotté; fout craque, tout se disloque... L'énergie vous abandonne... A quoi bon, tout? Pourquoi résister, vouloir, espérer?... Pourquoi ne pas se laisser couler à pic ?

GIIABONNAS.

Que s'est-il donc passé ?

HENRI

C'est simple, et c'est décisif,

CHABOXNAS.

Quoi donc ?

HENRI

.le l'ai dil, ce matin, que je n'avais pas de maîtresse...

GIIABONNAS.

Tu on as une, parbleu!

HENRI

Oui. Tuas même devinr quelle était cette femme, une passionnée, qui savait ce que je demandais et qui mêla donné. Elle m'aime... Je croyais l'aimer, ou plutôt je me forçais à le croire. Va, je le savais, l'adultère est une duperie. Je viens de chez cette femme... Pour la première fois, j'ai senti qu'elle n'aurait jamais dû entrer dans mon existence. Elle ne m'ins])ire plus (jiie de la répulsion et du remords.

CHABONNAS.

Comme cela?... tout d'un coup?

HENRI

Oui... Pourquoi?., pourquoi^.. Mais, parce

que c'est ainsi : parce que, durant desannées, qui filent sans que nous ne nous en apercevions, nous vivons, nous nous agitons, nous snivonsnotrepassion, nolrerancune. Achacun do nos actes, nous trouvons une nécessité, — ce qui est ne pouvait pas ne pas être... Un jour, on se retourne, on regarde derrière soi, et le cœur vous bat d'angoisse : on s'est trompé. Ce qu'on croyait aimer, on ledéteste : ce qu'on détestait, vous attire de nouveau. Tout s'écroule comme une mauvaise barjimie,

tout est à refaire.

CHABONNAS.

Eh bien ! on refait.

HENRI

Oui... Si cela est possible!

CHABONNAS.

Ce n'est pas très compliqué. C'est Louise que tu as choisie, entre toutes, et que tu devais, que tu dois aimer... Reviens à elle.

HENRI

i Louise!... Ah! pourquoi n'est-elle pas là? Où est-elle?... Nous avons eu une explication, tout à l'heure.

CHABONNAS.

Est-ce qu'elle se doute?

HENRI

Elle a tout appris... je ne sais comment. Elle ne pardonnera pas.

CHABONNAS.

Quoi ? Une aventure qui n'est même pas dans ton genre?

HENRI

L'épouse me pardonnerait une maîtresse, la femme n'oubliera pas mes paroles! J'ai été dur. .l'élais pris au d('pourvu. Le bal de la nuit dernière, mille souvenirs analog'ues, les provocations et les défis de Louise m'avaient exaspéré, mis à bout de nerfs... Louise se dressait en revendicatrice. J'ai voulu la réduire, être le plus fortl... Je l'ai humiliée, outragée ; je l'ai souftletée de mon adultère, je l'ai blessée au plus sensible de son orgueil et de sa dii^nité de femme. J'ai été lâche et cruel, méchant!... Et maintenant, tous mes griefs passés, mes ressentiments, mes accusations ne m'apparaissent plus que comme de faux témoignages...

CH ABONNAS.

C'est-à-dire que tun'as jamais cessé d'aimer Louise.

11 me semble que je ne l'ai jamais eue.

GHABONXAS.

Après quatre ans de mariage !... Quelquefois, il en faut plus... des fois même, c'est jamais.

HENRI

Jamais!... Tu as raison. Autour de moi, je sens du tragique.

GHABONXAS.

Du tragique !

HENRI

11 faudrait que Louise ne fût pas sortie... Je l'ai bravée!

CIIABONNAS.

Que vas-tu te mettre en tète, à présent/

HENRI

Ohl un soupçon épouvantable!... que je repousse de toutes mes forces, et qui monte, qui monte, comme quelque chose qui va nous écraser!...

CHABONNAS.

Mais, c'est absurde!

HENRI, étouffant un cri.

Louise! (Louise est sur le seuil de la porte qui vient de s'ouvrir. Dans son manteau, dans ses vêtements noirs, elle paraît amincie, appauvrie. Elle est très pâle. Elle traverse la scène.) Oh! je la voudrais muette !... (Bas,, à Ghabonnas.) Laisse-moi avec elle, je t'en prie... Va, va...

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