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LES BRAHMANES ET LA CIVILISATION INDIENNE

On ne peut affirmer que le service divin fut dans l'Inde védique, et dès les temps les plus anciens, la propriété exclusive des familles sacerdotales,— des familles qui, avant même la rédaction définitive des « hymnaires » prirent et reçurent le nom de brahmanes et constituèrent dès lors une « couleur » {varna)^ une classe ou caste, formée de groupes endogamiques (castes à proprement parler, jâtï) peutêtre divisés en gentes {gotras) exogamiques, du moins au sens large (1). Toutefois, aussi haut que remonte notre information, — et à Texception de certaines cérémonies, d'ailleurs importantes, où le père de famille, quelle que fût sa classe, garda le droit d'officier, — nul ne peut se passer du concours des prêtres, uniques intermédiaires entre l'homme et les dieux. Tout brahmane n'est pas prêtre (sinon pour son culte privé), mais seuls les brahmanes sont prêtres.

Sans doute, à côté des prêtres, depuis l'origine comme de nos jours, il y a des sorciers et des rebouteurs, de même qu'à côté et en

(1) Voir Védis/ne, p. 14, et les réserves judicieuses de A. B. Keith, J. R. A. S., 1909, p. 471.

dessous des dieux védiques ou brahmaniques, il y a des divinités de village et des héros-dieux de clan. Mais les divinités vulgaires s'ennoblissent dans la mesure où les brahmanes leur font place dans le panthéon officiel, et leurs prêtres montent avec elles.

De même, depuis longtemps sinon depuis toujours, rinde est riche en ascètes (anachorètes, « forestiers »), en pénitents, en mendiants vagabonds, plus ou moins thaumaturges, plus ou moins frottés de théosophie (yogin) (1), recrutés parmi les nobles ou les castes inférieures comme parmi les brahmanes : tous ces « religieux » demeurent, par profession, en dehors de la vie sociale. Parfois isolés, « semblables à des rhinocéros », ils forment souvent, sous la conduite de chefs historiques ou le patronage de quelque saint légendaire, des sectes puissantes, plus ou moins hétérodoxes, Jatilas, adorateurs du feu, Bauddhas, disciples du Bouddha, Jaïnas, disciples du Jina. — Mais, comme sur les dieux non védiques ou vulgaires, de même sur les pénitents et les ascètes, fussent-ils étrangers à sa foi et hostiles à ses institutions, le Brahmanisme (la civilisation brahmanique) exerça une attraction irrésistible. On ne se sépare de lui que pour retomber dans sa sphère d'influence ; ses hérétiques, comme l'a prouvé Sir Alfred Lyall, ont été parmi ses meilleurs apôtres (2).

(1) Voir ci-dessous, p. 82.

(2) E tu/les sur lef mœurs religieuses et sociales de V Extrême- Orient, trad. de Kérallain, vol. I, p. 224 (Paris, Fontemoing).

Le grand courant de la religion et de la civilisation indienne est canalisé par les familles qui jadis composèrent les hymnes védiques, qui maintiennent la vieille tradition du panthéon et des rites. Cette tradition ira s'appauvrissant, — car les anciens dieux sont oubliés, et les anciens rites sont aujourd'hui presque tous désuètes, — et s'enrichissant, — car toutes les croyances populaires peuvent recevoir la marque brahmanique ; Krishna a été identifié au dieu solaire Vishnu, la métempsycose animiste a été moralisée, etc., etc. Cependant la tradition comporte des éléments stables, un certain idéal religieux et social, fixé de bonne heure, et dont nous étudierons ici les aspects principaux. — Les brahmanes, tout compte fait, résument l'Inde.

Les origines et les raisons d'être du status très particulier dont jouirent les brahmanes échappent à l'histoire proprement dite, mais on se flatte pourtant de les définir avec une suffisante approximation (1).

La vieille langue devient inintelligible : les hymnes, créations de chantres inspirés, « œuvres nouvelles » et de circonstance, prennent l'aspect et les droits de formules sacrées. La science sainte, littéralement le Veda, s'est constituée. — L'art de traiter avec les dieux est toujours et partout très compliqué : certaines

(1) Voir Barth, Religions of India, p. 10.

familles, illustrées par quelque poète ou sacrificateur renommé, y acquirent une habileté incontestée. Il y eut une technique du sacrifice et, par conséquent, une instruction spéciale, une éducation minutieuse en vue du sacrifice, comme ailleurs en vue de la narration épique. D*abord familiale, cette éducation sacrée [brahmacaryà) prit un caractère professionnel de plus en plus marqué, tout en restant, en devenant de plus en plus ésotérique. Les sacrificateurs de marque des divers clans se considérèrent comme des collègues ; réunis souvent pour les cérémonies importantes, les chapelains royaux et les initiateurs des diverses traditions familiales acquièrent le sentiment d'être, en dépit des barrières gentilices, des égaux, des membres d'une même caste. Les savants en Veda appellent les apprentis, et les jeunes brahmanes, en quête de savoir, prennent les habitudes itinérantes qui, sans désunir les groupes locaux ou consanguins, font naître et fortifient l'unité.

En même temps, les récitateurs (Rigveda), les manipulateurs (Yajurveda) et les chantres (Sâmaveda) du sacrifice deviennent les maîtres de l'œuvre sacrée où, sans doute, ils n'étaient à l'origine que les conseillers et les collaborateurs des chefs de clan et des « maîtres de maison » soucieux d'obtenir la faveur divine. Eux seuls, désormais, prennent part à la libation offerte aux dieux que seuls ils savent invoquer suivant les règles, que par conséquent ils ont seuls le droit d'invoquer. Ils représentent

liNTRODUCTION 11

les dieux : on offre dans leur bouche comme on offre au feu ; ils représentent aussi les morts au banquet funèbre.

Et leur prestige s*accroît de leur supériorité intellectuelle et sociale. Plus jaloux que les seigneurs, que les marchands ou que les agriculteurs, de la pureté de leur sang, ils restent des âryas (indo-européens) ; gardiens des hymnes et des formules des ancêtres, lettrés et grammairiens, ils parlent la vieille langue, tandis que Tidiome commun subit de profondes altérations phonétiques et lexicographiques ; familiers avec les dieux, ils ont la haute main sur les choses divines, et le divin domine toutes les relations familiales, sociales, militaires : le droit n'est qu'un département de la science sacrée, comme aussi la stratégie. Non seulement les brahmanes étaient capables de dire quand une razzia présentait des chances de succès, — n'insistons pas sur cette remarque, car, dans le domaine de la superstition, ils avaient des rivaux parmi les sorciers ; cependant ils eurent soin de cultiver la magie et de s'annexer, dans l'Atharvaveda, toutes les recettes indispensables au chapelain royal (1) ; — mais encore ils savaient dans quelles conditions ceci ou cela est juste ou injuste. Un roi n'est légitime que consacré de leurs mains ; les héritages doivent être divisés comme ils l'entendent ; les crimes punis suivant leurs avis

(1) Voir Vé(li.'<me, p. 120 ; Oldenberg, Religion du Véda, trad. Henry. [>. 319. — Les Kâmyesntis (voir ci-dessous p. 23> relèvent aussi en partie de la magie.

OU expiés conformément à leurs disciplines pénitentiaires. — Les brahmanes seront les ministres, les fonctionnaires, les aruspices, les magistrats, parce qu*ils sont les confidents des dieux et les maîtres de la vie à venir.

Sans hiérarchie, car tous sont égaux de naissance, sans orthodoxie proprement dite, — car, de tout temps, ils furent, je ne dirai pas des penseurs libres, mais des esprits enclins à la confusion et au syncrétisme, — sans appui régulier de la part du pouvoir, les brahmanes étaient dans l'Inde aryenne, comme ils s'en vantent, les « dieux terrestres » (bhûsura), aussi respectés, aussi redoutés que les dieux de l'empyrée. Tels ils sont à peu près demeurés malgré l'Islam, malgré Vâpad, le « malheur des temps », c'est-à-dire malgré la domination des rois de basse caste, malgré les invasions, malgré l'impiété régnante et la pauvreté qui contraint la masse des brahmanes à gagner leur riz par des métiers laïques, au lieu de vivre de l'autel et de l'enseignement, des vaches et des rentes foncières qui sont le prix des services spirituels. Tandis que la vieille caste des seigneurs {kshatrlyas, princes du temps de Veda ou dynastes issus du soleil et de la lune et chantés dans le Mahâbhârata) a fait place, dès avant Alexandre, dès avant le Bouddha, à des aristocraties autochthones ou roturières, — en attendant les rajpoutes (râja-putra, fils de roi) d'origine grecque, scythe, turque, hunnite, afghane ou mongole, — les anciens prêtres âryas revivent dans les brahmanes de tous les

âges, dépositaires du savoir et de l'énergie sacrée : il n'est pas d'exemple que la malédiction d'un brahmane n'ait été efficace.

La raison profonde de la durée des brahmanes et de leur magistrature multicentenaire, — magistrature qui n'est jamais politique et qui n'est pas toujours religieuse ou doctrinale à proprement parler, — doit être cherchée dans le sentiment qu'ils prirent et gardèrent sans défaillance d'incarner le dharma, c'est-à-dire la loi, ce qui est décent, ce qui est utile ici-bas et au delà, et dans la religion avec laquelle ils gardèrent, du moins en ce qui les regarde eux-mêmes, le mos majorum (1). Il y a beaucoup du patricien dans le brahmane, s'il y a très peu du Romain dans l'Hindou.

Toute faute grave contre la règle de la caste entraîne déchéance (voir ci-dessous p. 33); mais la règle n'est pas rigide. Ses rigueurs marquent un idéal qui donne le change aux brahmanes eux-mêmes et accroît l'orgueil de la naissance et de la sainteté. Mais si on voit des brahmanes prendre du service chez les rois, officier pour des rois sans caste, présider à des cultes idolâtriques, faire tous les métiers, en dépit de prohibitions théoriques formelles, mais suspendues, hélas ! par le « malheur des temps » (2), il faut observer, d'une part, que certaines familles, scrupuleuses, maintiennent très haut le stan^

(1) Voir les discours de J. Spkyer, De brahmanem en hunne beteekencs voor het Indinohe oolk et Mos majorum (Gronlngen, 1903).

(2) Voir Senart, Castes, p. 116.

14 INTRODUCTfON

dard de la pureté orthodoxe; d'autre part, que les branches les plus déchues du noble tronc se réclament d'autant plus orgueilleusement de leur origine et sefont des orthodoxies pratiques, des lois de caste correspondant aux besoins du moment (1).

Enfin, comme il a été dit plus haut, le brahmane, bien qu'étant tout à tous, a tout organisé pour lui-même. De nos jours le brahmanisme, dont se réclame la presque unanimité des habitants de l'Inde, avec une diversité prodigieuse de castes, de sous-castes, de dieux et de rites, consiste essentiellement dans le respect du brahmane, de naissance intermédiaire entre rhomme et les forces surnaturelles : tel le chantre védique pour les clans aryens quelque dix ou quinze siècles avant notre ère, tel son moderne neveu pour les sauvages de THimâlaya ou du Chotanagpore, tels, pour les Dravidiens ou les Indo-Chinois, les brahmanes qui essaimèrent au midi et à Test. L'émigrant, d'autant plus fidèle à sa loi qu'il vit dans un milieu non aryen, est plein de condescendance pour ses ouailles : les « sauvages », individuellement ou par groupes, cherchent à s'affilier à la société policée (c'est-à-dire « hindoue »), à entrer dans des castes régulières ou à former des castes approuvées ; ils ne le peuvent que par la grâce du brahmane, représentant et dispensateur de la civilisation, — et le brahmane n'est pas en peine pour fixer une généalogie qui

(1) Les Brahmanes de l'Inde du sud, (jui sont parmi les plus orthodoxes, ne sont pas des ârtjas d'origine.

rattache le chef de clan à quelque famille de l'Épopée ou des Purânas (1) ; il lui est encore plus facile d'identifier le dieu local, fût-il zoomorphiqne, avec une des divinités multiformes de son panthéon ; il ne demande pas mieux que d'élever le clan à la dignité de caste, si le clan adopte certaines lois de pureté, des formules et des marques religieuses (trident sur le front, etc.), proscrit la viande de vache et le mariage des veuves, pratique le mariage des enfants, apprend à ne pouvoir se passer du brahmane pour tous les actes de la vie privée et religieuse.

Ainsi s'est construite et soutenue la hiérarchie au sommet de laquelle trône le « roi de la terre », exerçant une domination dont les facteurs sont surtout d'ordre moral, et qui, dans l'ensemble, fut hautement civilisatrice (2).

Ni la spéculation philosophique et religieuse, ni la littérature proprement dite, ne sont par définition la propriété exclusive des brahmanes. Plusieurs indianistes vont même jusqu'à croire quMls eurent des «seigneurs » pour maîtres dans la recherche qui dégagea la notion du 5ra/i?72an^ dieu-tout, des mythes et du rituel,

(1) Voir le volume Hindouisme dans la présente série de Notion» sur les religions de l'Inde.

(2) Tel n'est pas l'avis de plusieurs indianistes qui, comme le disait M. Barth de Zimmer, sont portés à voir l'Inde à travers le Kulturkampf. — Une des notes remarquables du brahmanisme est, sans doute, l'énergie avec laquelle est prôné le principe du svadharma, du « devoir propre » d'après la caste ou la situation de famille. Que le brahmane vive de l'autel et de l'enseignement ; que le noble vive noblement et fasse la guerre ; que le paysan cultive le riz et paye les taxes au roi ou au seigneur du village, sacré, lui et son bétail, aux gens de guerre. Il semble que la paix de Dieu ait toujours régné dans 1 Inde au bénéfice de tous les non professionnels.

qui posa le nirvana sous ses divers aspects, repos définitif ou retour en Dieu , comme but et aliment de la vie spirituelle (1). Sans doute cette opinion est erronée, mais il est certain que de grands mouvements religieux, formés indépendamment des brahmanes, leur ont même été hostiles. A Torigine, l'épopée est toute féodale et hindoue : elle devint le cinquième Veda, farcie de philosophie et de droit brahmaniques. Les brahmanes n'ont pas inventé la loi d'ahimsâ (ne pas tuer), la transmigration, le respect de la vache, Tascétisme extravagant. Mais comme ils constituent la seule force organisée, morale et sociale, de l'Hindoustan, ils ont conservé, transposé, assimilé toutes les doctrines, toutes les manières de vivre et de penser.

(1) Voir R. Garbe, Weisheit de» Brahmanen oder desJCrie-

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