‹ La védismeChapitre 12 sur 24 · CHAPITRE PREMIER Le c< Dharma », la vie religieuse des Aryas · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Le c< Dharma », la vie religieuse des Aryas

Les membres de la communauté brahmanique s'appellent âryas, « nobles » : en théorie, trois classes, brahmanes, kshatriyas (par profession guerriers ; — l'essence de la caste, kshatra, s'incarnant dans le roi), vaiçyas (gens du commun, agriculteurs et artisans) ; en fait, une multitude de groupes qui se hiérarchisent d'après leurs relations avec les brahmanes, qui tiennent leur status social du rôle que les brahmanes consentent à prendre dans leur vie religieuse, et de la fidélité avec laquelle ilç observent les lois (mariage, purifications, etc.) codifiées par les brahmanes. Au-dessous, les çûclras, qui ne participent pas au divin dont les brahmanes ont la garde, mais qui se rattachent, théoriquement en qualité d'esclaves^ aux castes supérieures ; — un brahmane peut, dans certaines conditions, épouser une çûdrî; — tandis que les candâlas et une multitude de castes méprisées, exerçant des métiers infânïfis (corroyeurs, etc.), ne sont admis à aucun c^jntact avec les gens de bien. — Mais il ne faut pas se représenter cette hiérarchie comme fixée ne varietur ; de multiples causes ont, de tout temps, élevé ou dégradé de nombreux

groupes ethniques ou professionnels ; des castes portant le nom de çûdra tiennent aujourd'hui un rang plus qu'estimable dans certaines provinces. Mais le principe demeure sauf de la distinction entre âryas et non-âryas : les premiers sont censés être, par naissance, les seuls clients légitimes des prêtres brahmaniques.

1. La vie de Vârya est enveloppée d'un étroit réseau d'observances, de prières, de sacrifices et d'œuvres pies de toutes sortes. Dès avant la naissance, dès la conception, et durant toute son existence, en attendant les cérémonies dernières, Vârya, est consacré, « construit », « orné » {samskrta := con-fectus) par des actes rituels qui portent le nom de samskâras, les uns dits « corporels » et qu'on peut appeler « sacrements », les autres étant à proprement parler des sacrifices d'une action purificatrice tout aussi efficace (1).

Signalons rapidement les rites de la quatrième nuit (nisheka, garbhâdhâna, fécondation) ; le rite pour la naissance d'un fils, au troisième mois de la grossesse ; le partage de la chevelure un peu plus tard ; les cérémonies de la naissance : « vivification », « génération de l'intelligence », « allaitement », « nomination », (double nom de rigueur), la vénération de la lune par l'Gnfant, le premier aliment solide ; la tonsure à trois ans, la coupe de la barbe à seize.

(1) Voir HiLLEBRANDT, RUual-Litteratuv, p. 41 ; Barth, ReUgions, p. 51.

2. Uinitia,iion.(upanayana) est d'une importance capitale et en aucun cas ne peut être négligée : elle est encore en honneur. Par elle le fils d*un brahmane ou d'un membre des autres castes supérieures, devient un ârya dans la force du terme ; il naît une seconde fois, d'une vie spirituelle et rituelle ; on l'appelle désormais un « deux fois né » (dvija), et ce terme a perdu tout aspect technique et fait partie de la langue courante. — L'initiation consiste essentiellement dans la remise du jeune homme (au plustôt huit ans pour les brahmanes, plus tard pour les autres castes) à un maître : le rite qui le caractérise, l'imposition du cordon sacré, est prescrit dans TAvesta ; et de nos jours le cordon est aussi religieusement porté par les Hindous de caste qu'il l'était, il y a plus de quatre mille ans, par nos arrièrecousins du Penjab ou de la Bactriane. — On a pris plaisir, et à bon droit, à comparer les consécrations du jeune âryas^vec les rites qui, chez diverses peuplades plus ou moins sauvages, marquent l'admission du jeune homme aux cérémonies du clan. Mais la comparaison établit la différence essentielle des fêtes dites de la puberté et de l'acte, profondément védique et brahmanique dans tous ses détails, qui constitue la seconde et vraie naissance de Vâî^ya, Plus que tous les autres « sacrements », Vupanayana est dégagé d'attaches païennes. Le maître (guru) remet le cordon (qu'on passe sur l'épaule gauche et qui se noue à droite) ; apprend au néophyte diverses formules, et notam-

ment la Sâvitrî, une stance védique au soleil (m, 62, 10), qui est encore aujourd'hui la prière quotidienne des ignorants même ; et il remmène chez lui en qualité de brahmacârin, d'élève en religion brahmanique. Dans la maison de son guru, qui est comme un second père, pendant douze ans s'il veut apprendre un Veda,pendantquarante-huit s'il veut apprendre les quatre Vedas, — (mais le stage ne se prolonge que pour les brahmanes qui vivront de l'autel ; il est fort abrégé pour les âryas non brahmanes) — le néophyte, à la fois domestique et étudiant, vivra soumis à des règles très strictes : chaste (brahmacarya est devenu synonyme de continence), s'abstenant de tel et de tel aliment, obéissant (il y a de très curieuses légendes d'obéissance héroïque), ramassant le bois des feux consacrés, mendiant pour son maître, apprenant et répétant les prières et les traditions védiques.

Le noviciat se termine par une cérémonie de « sortie », par un bain qui dégage le brahmacârin de ses obligations spéciales, et qui lui vaut le nom de « baigné » (snâtaka). Il doit maintenant se marier, installer les feux où il sacrifiera, et qui serviront à son bûcher.

3. Le mariage {vivâha, « dé-portement », emmener la jeune fille de la maison paternelle, ou pânigrahana, « prise par la main », d'une des cérémonies) est le àbL-hmiièmQ samskâra , et le seul sacrement des femmes (cependant on accomplit parfois les sacrements pour les filles, mais sans prononcer les formules). Outre

le pânlgrahana, nous signalerons les « sept pas » de la mariée, le partage d'un gâteau consacré, les trois tours en tenant le feu nuptial à droite. — LeRigveda fournit Thymne nuptial de la déesse Soleil.

L'étude des rites, dont plusieurs sont indoeuropéens (con/arreatio), présente aussi un grand intérêt du point de vue dit ethnographique. La continence des trois ou des douze premières nuits, (avec diverses abstinences, prières et mortifications), tend,suppose-t-on, à lasser la surveillance des démons érotomanes ; plusieurs symboles de fécondité (la peau du buffle rouge sur laquelle on assoit l'épousée, l'enfant d'une femme mère seulement de fils qu'on place sur ses genoux, la poussière végétale que l'époux lui introduit dans le nez, etc.), relèvent, dit-on, de la magie. Mais il suffit de lire les Sûtras, le rituel nuptial, les préceptes de la quatrième nuit, pour apprécier l'esprit qui domine cette réglementation minutieuse : « Pratiquez ensemble la loi sacrée (ou la religion, dharmà) », dit le père aux mariés. — « Ce cœur qui est ton cœur, qu'il soit mon cœur ; ce cœur qui est mon cœur, qu'il soit ton cœur, » dit l'époux avant de montrer à l'épouse l'étoile polaire : « Sois ferme comme elle ! » Le mariage sans l'union des âmes n'est que l'accouplement de deux cadavres, d'après un poète gnoraique. Manu enseigne que la femme ne doit jamais être maîtresse d'elle-même : qu'elle obéisse, fille à son père, épouse à son époux, veuve à son fils : « Mais les femmes qui se gardent

elles-mêmes sont seules bien gardées. » — Le mariage a pour but unique la naissance de fils qui accompliront à leur tour les cérémonies funèbres : les livres de loi accordent aussi peu à la chair que certains de nos théologiens. Il y a beaucoup de poésie (« Tu es la terre, je suis le ciel... »), une grande et raisonnable dignité dans le mariage brahmanique : l'époux qui observe la loi est réputé aussi chaste qu'un novice.

Il faudrait parler ici des divers modes autorisés de mariage (rapt, consentement mutuel, etc.), des lois de connubialité, de la polygamie, du mariage des enfants, de la veuve, du lévirat, etc.

4. Parmi les plus notables obligations du «maître de maison» (grha-pati) sont les «cinq grands sacrifices » journaliers : 1° le sacrifice au brahmariy à la science sacrée, par lequel il paie sa dette aux « voyants » qui ont révélé le Veda : c'est la récitation du Veda et, en particulier, matin et soir, de la Sâvitrî ; 2° le sacrifice aux dieux (deva), matin et soir, « quand la femme lui dit que le repas est prêt », surtout l'offrande de beurre fondu dans le feu domestique ou « du mariage » ; 3*^ le sacrifice aux mânes, au plus simple une libation d'eau ; 4P le sacrifice aux « êtres » (bhûta), c'est-à-dire aux esprits méchants (rakshas) ; mais les dieux les ont réduits à la portion congrue : on dépose des offrandes (bali, riz, orge) sur le sol, en divers endroits, à l'intérieur et à l'extérieur

de la maison, à la porte, près du lit^ près de la poutre maîtresse, en l'honneur de nombreuses divinités ; pour les hhûtas proprement dits, ils vont chercher leur nourriture sur le tas d'ordures ; 5° le sacrifice aux hommes (nr-yajna), pratique de l'hospitalité et de l'aumône, surtout à l'égard des brahmanes.

Aussi rigoureusement imposées sont les ishtis (offrandes de gâteaux, grains, beurre, miel), prescrites pour la nouvelle et la pleine lune, pour chacune des trois saisons, pour toutes les circonstances notables de la vie agricole (moisson, etc.) et pastorale. Toutes ces cérémonies, — avec le service des luorts (voir ci-dessous p. 25), — forment le rituel perpétuel (nitya), par opposition aux sacrifices occasionnels ou de libre choix {naimittika, kâmya) visant tel ou tel avantage particulier, ou d'actions de grâces, pluie, rémission d'un péché, naissance d'un fils, etc.

Le feu domestique suffit à l'accomplissement des ishtis, et, en général, le père de famille brahmane y est le seul officiant. Mais les sacrifices solennels (somayâgas) qui comportent l'immolation de victimes (paçu = pecus) et l'offrande de soma, jadis essentielle à tout service divin, — exigent les trois feux, un dispositif dispendieux et compliqué, parfois des escouades de prêtres, des salaires (clakshinâ) énormes. La cérémonie prend le nom de « session » (sattra) dès qu'elle dépasse douze jours ; en théorie, elle peut se prolonger durant des années.

Si on excepte des sacrifices comme la consécration royale, le sacrifice du cheval et quelques autres, réservés aux seigneurs, les somayâgas sont, en principe, obligatoires : pratiquement, les ishtis en tiennent lieu ; dans beaucoup de cas, le but et l'époque sont les mêmes. Ce sont deux rituels ; le premier, moins coûteux, à la portée des gens modestes ; le second, plus riche en bénédictions pour le sacrifiant, et d'un caractère aristocratique (1).

On observera que le culte védique est un cuite privé : la liturgie, si compliquée soit-elle, est mise en œuvreau seul profit du «sacrifiant», auquel son épouse est toujours associée. Et le culte ne se localise jamais : les prêtres construisent l'autel ou les autels de briques (c'est une opération délicate qui fit naître la géométrie), établissent le hangar et le poteau, disposent la jonchée d'herbe où, comme jadis chez les Indo-iraniens, les dieux viennent s'asseoir ; poursuivent dans les lieux ainsi appropriés, au milieu de savantes mélopées, leur cuisine de soma ou leur sanglante boucherie, et, quand l'œuvre est accomplie, « dessacrent » le sol, tout le matériel et leur client, aussi soigneusement qu'ils les ont consacrés. Le culte demeure très archaïque ; il n'a ni temples, ni idoles (2).

5. Le plus grand avantage que Vârya puisse s'assurer à lui-même et à ses ancêtres, c'est

(1) Voir Bartii, Religions, p. 50, 55.

(2) Voir Bartii, h'eliyionx, ù. 60. — Restent les dévotions particulières, les étangs sacrés, les « gués », les pèlerinages (voir ci-dessous, j). 35), d'une grande importance dans le Bralimanisme. Mais ceci n est pas védic^ue.

d^élever brahmaniquement un fils qui, après sa mort, entretienne le feu des mânes et les nourrisse. Le mariage est, dans l'Inde comme ailleurs, obligatoire, et pour les mêmes raisons (voir ci-dessous p. 83 et suivantes) ; et les observances qui maintiennent le défunt en possession du royaume des Pères, sont aussi nombreuses que sacrées La libation quotidienne est classée comme un des « grands sacrifices » (voir p. 22) ; le jour de la nouvelle lune, à certain jour de la deuxième quinzaine de la lune, un certain nombre de jours distribués irrégulièrement au cours de l'année, et encore dans de nombreuses circonstances, à un mariage, à la naissance d'un fils, etc., il faut offrir des repas funèbres, çrâcldlia (== « ce qui est offert avec foi, çraddhâ), où des brahmanes assistent de droit, où on offre des boulettes de pâte (pinda) au père, à l'aïeul, au bisaïeul, des libations d'eau aux ancêtres plus éloignés (1).

Voici une des formes les plus simples du culte des morts, le Pinçlapitryajna^ sacrifice des boulettes aux Pères, d'après l'analyse de M. W. Caland (2).

Le maître de maison et sa femme se préparent à la cérémonie par le jeûne. Le prêtre (adhoari/a) dispose au nord du feu méridional, qui est le feu des morts, un lit d'herbes tournées vers le sud-ouest, et y place les différents ustensiles, les cuillers, le mortier, la peau d'antilope noire, la cruche à eau, etc. Puis il constitue

(1) D'où la distinction des parents avec, lesquels on a en commun des ancêtres ayant droit au pinda ou à l'eau.

(2) AUindischer Ahnenculc, Leyde, 1893.

l'autel, dont le feu formera le centre, en traçant une ligne tout autour, et expulse les mauvais esprits qui se trouvent dans cet espace ; il l'arrose ensuite en disant : « Que les pères se purifient !» ; il convoque les pères : « Que viennent les pères, rapides comme l'esprit ! » ; il jonche l'autel d'herbe : « Ici s'assoieront mes pères, qui aiment le Soma ; mes grands-pères et mes bisaïeuls (1), avec ceux qui les accompagnent ! » Puis, sur la jonchée, il place les trois boulettes de pâte. Il fait trois libations dans le feu à Soma, à Yama, à Agni, sous les vocables qui rappellent leurs relations avec les morts. Avec un tison, il s'assure à nouveau du départ de tout esprit malfaisant. — Le rôle du prêtre est terminé.

Le genou gauche à terre et le cordon brahmanique sur l'épaule droite, le sacrifiant, avec la main, arrose trois fois les herbes, à la racine, au milieu et à la tête : « Que mes pères, mes grands-pères, mes bisaïeuls se purifient! » ou : « Un tel, je te lave. » Il place ensuite aux endroits qu'il vient d'arroser les trois boulettes, qui doivent former une ligne vers le sud : « O père un tel, ceci est pour toi et pour ceux qui sont avec toi ! » « O grand-père un tel... ». La graisse qui pourrait s'être collée aux doigts est essuyée aux herbes et attribuée au grand-père et au bisaïeul, dont les boulettes sont aussi plus grosses. — Alors il se retourne en disant : « Pères, mangez chacun votre part ! », et il reste tourné vers le nord aussi longtemps que mangent les défunts, c'est-à-dire jusqu'à ce que les boulettes soient froides, ou jusqu'à ce qu'il doive reprendre haleine : « Les pères ont mangé. » Il renifle ce qui

(1) Le pluriel, pères, grands-pères, arrière-grands-pères, est curieux. L'ancienne formule visait les pères indistinctement: on ne la modifia pas complètement quand on décida d'invoquer individuellement les trois premiers ancêtres (?? — Caland, p. 1T6.) — On observera que le brahmane se subtitue au « sacrifiant » ; il dit « mes pères » en invoquant les pères de son client.

reste de la pâte dont les boulettes ont été prises : « Donnez-moi d'avoir un fils, ô pères 1 »

Alors, le repas des morts étant terminé, il verse de de l'eau : « Oignez-vous, pères ; oignez-vous grandspères... ! » ou : « Je t'oins, père un tel », « Je t'oins les pieds ». Il place un morceau d'étoffe arrachée à son vêtement sur les boulettes. S'il est âgé, il ajoute de ses cheveux : « Voilà que vous avez des vêtements, ô pères ; ne nous prenez rien d'autre l »

Les mains jointes (ou croisées), il prie au-dessus des boulettes : a Hommage, ô pères, à votre suc, à votre force vitale, à votre vie, à vos biens, à votre colAre, à votre épouvante. Hommage à vous, ô pères... Puissiezvous être les meilleurs de ceux qui sont avec vous dans l'autre monde ! Puissé-je être le meilleur de ceux qui qui sont avec moi dans ce monde 1 » ou bien, montrant le sud : « Cette région est à vous ; celle-ci nous appartient. »

Il faut ensuite :

1* Congédier les mânes : « Levez-vous, ô pères l Partez, héros î Suivez l'ancien chemin de Yama 1 Faites-nous richesses et bonheur 1 Signalez aux divinités les cadeaux que vous avez reçus de nous 1 » « Que les pères s'en aillent vite chacun dans son monde ! » « Allez, vous qui aimez le Soma, le long du mystérieux ancien chemin. Allez vers les pères gracieux qui s'éjouissent avec Yama 1 »

2* Rappeler son âme : « Que notre esprit revienne, de sorte que nous possédions intelligence, prudence et vie, et que nous voyions longtemps le soleil 1 Que les dieux, ô pères, nous rendent l'esprit ; que nous restions parmi les vivants ! »

Le sacrifiant vénère son feu domestique : « Prajâpati (1), toi seul dépasses toutes les créatures ; que le

(l) Voir ci-dessous p. 49, 52, 63.

souhait dans lequel nous te sacrifions soit réalisé ! Que nous soyons riches 1 » ; et s'adressant au feu : « Les péchés que nous avons commis contre l'atmosphère, la terre et le ciel, le père et la mère, que le « feu de la maison » nous en délivre ;... qu'il me fasse exempt de faute ! ».

Puis il donne la boulette du milieu à sa femme : « Je te donne à manger le suc d'eau et de plante ; puissestu concevoir ! » La femme la mange en disant : « Faites-moi un embryon, ô pères, un garçon couronné de lotus, de façon qu'il y ait ici un mâle ! » Les deux autres boulettes sont jetées dans le feu, ou dans l'eau, ou elles sont dotmées à manger à un brahmane. — II faut, enfin, brûler les herbes et reprendre rituellement tous les ustensiles.

6. «En vérité,» dit un Brâhmana(Çatapatha, XI, 2, 1) « l'homme naît trois fois : d'abord il naît de son père et de sa mère ; puis, quand il sacrifie, ce que le sacrifice fait de lui, c'est sa seconde naissance; enfin, quand il meurt et qu'on le dépose dans le feu, quand il naît de là, c'est sa troisième naissance. Et c'est pourquoi il est dit que l'homme naît trois fois (1). »

Le mourant fait appeler ses parents, leur parle amicalement, partage ses biens de ce monde en gardant pour lui ceux d'au delà, et, quand l'heure approche, se fait asseoir ou étendre sur le sol dans un endroit pur. Un brahmane compétent lui dit dans l'oreille des formules (2). — On fait la toilette du mort; on coupe cheveux, barbe, poils et ongles (ce qui a une signification mystique) ; on l'oint de nard et on l'orne d'une

(1) D'après S. Lévi, Doctrine du Sacrifice, p. 107. \2) llxiA.'KaKs.fiXiT, Ritual-Litteratur ; lonX ce qui suit d'après l'analyse de Ed. Hardy, Vedisch-brahmanische Période.

couronne. — Des vieillards, en nombre impair, portent le cadavre au lieu de crémation, à la fosse creusée rituellement, profonde de douze doigts, assez large pour que les bras puissent être étendus : ensuite viennent les parents, les plus âgés d'abord, les cheveux dénoués, le cordon brahmanique roulé autour du corps. — L'officiant asperge la fosse, en conjurant les mauvais esprits :

«Tenez-vous loin! Allez-vous-en ! Dispersez-vous 1 Les pères ont fait cette place pour lui, fournie de jours, d'eaux et de nuits 1 Yama lui donne ce refuge. » {Rig, X, 14, 9).

Alors on construit le bûcher ; on y place le cadavre, tandis que la veuve s'assoit ou se couche à l'angle nord-est. On l'en relève en disant :

« Relève-toi, femme, vers le monde des vivçints. C'est auprès d'un homme dont l'âme est partie que tu gis. Viens!...» (x. 18, 8)(1).

Si le défunt appartenait à la classe noble, on prend l'arc qui avait été placé dans ses mains :

« Je prends l'arc de la main du mort, pour notre protection, notre gloire et notre force. Voilà où tu es ! Nous autres, bons guerriers, puissions-nous vaincre dans toutes les batailles ! » (x. 18, 9.)

On brise l'arc, et on le jette sur le bûcher. Il faut alors munir le mort des divers ustensiles du sacrifice, les cuillers dans les mains, le couteau de bois à la droite, sur la tête la coupe, sur les dents les pierres du pressurage du Soma, etc. ; et recouvrir ses membres des parties correspondantes du corps de l'animal qu'on va brûler avec lui, — coutume que certains

(1) On se sent ici dans le milieu qui vit naître la coutume du sacrifice de la veuve. « Cette pratique n'a jamais été sanctionnée par le rituel védique, (jui l'exclut même formellement. Mais le symbolisme même des rites funéraires montre qu'elle a dû exister bien avant l'époque des plus anciens textes et par conséquent aussi rester plus ou moins en vigueur en dépit de leurs prescriptions ». (Bartii).

auteurs désapprouvent ; — et tous les actes rituels sont accompagnés de stances :

« Agni, ne détruis pas cette coupe chère aux dieux et aux pères ; dans cette coupe les dieux ont bu et se sont enivrés d'ambroisie ». (x. 16, 8.)

On allume enfin le bûcher, avec le feu du défunt :

a Va 1 Va par les anciens chemins par où sont allés avant nous les pères î Tu verras les deux rois qui s'éjouissent de notre offrande, Yama et le dieu Varuna. Va rejoindre les pères, Yama, les œuvres pies [qui t'appartiennent], en haut, au ciel. Abandonnant le mal, [tes péchés], rentre, et glorieux rejoins un [nouveau] corps. » (x. 14).

« Que l'œil aille au soleil, le souffle au vent. Va au ciel, à la terre, comme il convient ; ou bien va aux eaux, si c'est bon pour toi, et avec tes membres tiens-toi dans les plantes. O feu, cette part qui n'a pas eu d'origine, [ce lot éternel],réchauffe-la de ta chaleur, que ta pureté et ton éclat la chauffe ; avec ce qui est propice dans ta nature, porte le défunt au monde des bien-faisants » (x. 16, 3) (l).

Les pleureuses, cheveux dénoués, dansent autour du bûcher, hurlant et se frappant la poitrine. Quand le cadavre est consumé, on éteint le feu par des aspersions, et on y dépose des plantes aquatiques et une grenouille pour empêcher qu'il ne se rallume.

« Celui que tu as brûlé, ô feu, délivre-le ! » (Atharva xvm, 3, 6.)

Enfin :

« Les vivants que voici se séparent des morts... Voici

(1) Leconte de Lisle. Prière védique pour les morts : "Voici l'heure. Ton souffle au vent, ton œil au feu ! O libation sainte, arrose sa poussière : Qu'elle s'unisse à tout dans le temps et le lieu ! Toi, Portion vivante, en un corps de lumière, Remonte et prends la forme immortelle d'un dieu... Que le Berger divin comprime les mâchoires Et détourne le flair des chiens expiatoires.

que nous allons à la danse et au rire, jouissant d'une longue vie ». (x, 18, 3.)

Tout le monde retourne au village, sans se retourner, les plus jeunes en tête. Chacun, sur la route, accomplit la « cérémonie de l'eau » : se baigner, prononcer une formule, offrir de l'eau au mort : « un tel, de telle gens, voici ton eau. » — Les proches parents sont « impurs » pour une période plus ou moins longue ; par exemple, pour les père et mère d'un enfant de moins de deux ans, l'impureté (continence, coucher sur le sol, abstinence de viande, etc.) dure, suivant les autorités, un jour, trois jours, dix jours, une ou deux quinzaines. Tous les rites religieux ordinaires sont suspendus.

Le dixième jour du décès, au plus tôt, on recueille les ossements, qu'on place dans une urne de forme appropriée, féminine (avec « mamelles ») pour une femme, masculine (sans « mamelles ») pour un homme. L'urne est ensuite enterrée :

« Va maintenant à la terre mère, qui est large ouverte, favorable, douce comme la laine pour le bon !... Ouvre-toi, Terre, ne l'oppresse pas, couvre-le comme une mère enveloppe son enfant dans sa robe (1) 1 (1)

L'enterrement proprement dit est réservé aux jeunes enfants ; plusieurs savants pensent qu'à l'époque du Rigveda il était pratiqué concurremment avec l'incinération, car les hymnes semblent indiquer deux rituels, (x, 16 et 18.)

Cependant le mort ne pénètre pas aussitôt dans le royaume de Yama ; on ne le considère

(1) Va, pars ! Suis le chemin antique des aïeux.

Ouvre sa tombe heureuse et qu'il s'endorme en elle, G terre du repos, douce aux hommes pieux ! Revêts-le de silence, ô Terre maternelle. Et mets le long baiser de l'ombre sur ses yeux !

32 LE BRAÎlMAiNISME

pas comme un « père », mais comme un prêta (littéralement : qui est parti, trépassé, avec une nuance péjorative; dans le bouddhisme, les prêtas sont une espèce de damnés ; voir Véclisme, p. 124). Aussi ne l'ad met-on point aux bénéfices du service régulier des Pères et multiplie-t-on pendant la première année les « offrandes individuelles », les « banquets funéraires offerts pour un seul ». L'année accomplie, on célèbre, on « fait » son entrée dans la communauté des Pères, de « ceux qui ont droit à la boulette».

7. On pourrait oublier de signaler, tant elles surprennent peu le lecteur des Sûtras, les formelles déclarations qui mettent la pureté morale au-dessus de la pureté rituelle :

« Celui qui a accompli les quarante samskâras, mais qui ne possède pas les huit bonnes qualités, — compassion, patience, non-envie, calme, conduite correcte, non-avarice, non-convoitise, — celui-là ne sera pas uni à Brahmâ, n'entrera pas dans le ciel de Brahmâ. »

« Celui qui n'a pas accompli tous les samskâras, mais qui possède les huit qualités, celui-là sera uni à Brahmâ, entrera dans le ciel de Brahmâ (1). »

Cela revient presque à dire que le vrai brahmane est le brahmane de vertu; et encore, comme on verra (p. 90), il est dans la logique des Upanishads de moins priser la naissance et les cérémonies que le savoir. Mais, en fait, il est réservé aux bouddhistes de s'attaquer

(1) Gautamadaarmasûtra, cite IIoi'kins, Religions, p. 255.

directement à la hiérarchie des castes, au point de vue des droits au salut. Même à une époque très postérieure, les sectes réformatrices du brahmanisme dont les fondateurs proclament l'égalité, reconnaissent aux castes âryas les privilèges qui leur reviennent.

Nous avons décrit la vie du « deux fois né » : enfance, noviciat, observances du « maître de maison ». Dès une époque sans doute antérieure au bouddhisme, la théorie et la pratique y introduisirent des obligations nouvelles, de libre choix : les austérités des anachorètes et des mendiants. Nous ne pouvons les expliquer qu'après en avoir montré, dans les Upanishads, les origines (voir p. 61 et suivantes).

8. Voici, en manière de spécimens, quelques fragments de deux codes.

Exclusion de la caste (Gautamadharmasûtras, xx).

Qu'il répudie son père qui assassine un roi, sacrifie pour des çûdras, sacrifie pour soi-même [en recevant de] l'argent des çûdras, qui révèle le Veda [à qui n'a pas le droit de l'entendre], qui tue un brahmane instruit, qui demeure avec des hommes ou avec une femme des plus basses castes. — Rassemblant les précepteurs spirituels [de son père] et ses parents, il accomplira pour lui tous les rites funèbres dont le premier est la libation d'eau. Un esclave prendra quelque vase impur d'un tas d'ordures, le remplira avec l'eau d'un pot d'une esclave, et, se tournant vers le sud, le renversera avec le pied en prononçant le nom du pécheur et en disant : a Je prive d'eau un tel. » Tous les parents toucheront alors l'esclave en faisant passer leur cordon brahmanique sur l'épaule droite et sous le bras gauche, et en dénouant leurs cheveux...

Ils prendront un bain avant de rentrer au village. — Celui qui, par méprise, parlera au pécheur, passera une nuit debout en récitant la Sâvitrî ; celui qui commet cet acte consciemment, trois nuits. — Mais si le pécheur se purifie par une pénitence, ses parents rempliront un réceptacle d'or de l'eau d'un lac très saint ou d'une rivière, et le feront baigner dans l'eau prise de ce réceptacle. Alors, ils lui donneront ce réceptacle, et, après l'avoir pris, le pécheur dira : a Purifié est le ciel ; purifiée la terre, purifiée et auspicieuse l'atmosphère. Je prends ce qui est brillant. » Il offrira de l'or ou une vache à un brahmane et à son précepteur. — Si la pénitence doit durer toute la vie, le pécheur sera purifié après sa mort : on fera pour lui tous les rites.

Droits des brahmanes {ibcd. xvni).

Une fille doit être donnée en mariage avant la puberté. Le père qui ne la marie pas commet un péché. •— Pour faire face aux dépenses du mariage, ou aux frais de cérémonies prescrites par la loi, il peut prendre [par fraude ou par force] à un çûdra ; ou à un homme non çûdra, riche en petit bétail, qui néglige les devoirs religieux ; ou au propriétaire de cent vaches qui n'entretient pas le feu sacré... Si le roi le fait examiner au sujet de ce [vol], il doit avouer. Car s'il est instruit et de bonnes mœurs, le roi doit assurer sa subsistance.

Pénitence pour les péchés {ibid. xix).

Si un homme est souillé d'une mauvaise action, — par exemple sacrifier pour des gens indignes d'olïrir le sacrifice, manger des aliments défendus, dire ce qui ne doit pas être dit, négliger ce qui est prescrit, faire ce qui est défendu, — on se demande s'il doit, ou non, faire pénitence.

Quelques-uns disent que non, parce que les actes ne périssent pas (1).

Mais la meilleure opinion est qu'il doit faire pénitence... Le Veda dit : « Celui qui offre le sacrifice du cheval conquiert tout péché, détruit le meurtre d'un brahmane »... La récitation du Veda, l'austérité, le sacrifice, le jeûne et l'aumône sont les moyens d'expier. Les textes purifiants sont les Upanishads... la Sâvitrî. Vivre exclusivement de lait, de végétaux, de fruits... manger de l'or, manger du beurre clarifié, boire le soma, purifie. — Les montagnes, les rivières, les lacs sacrés, les lieux de pèlerinage, les demeures des sontaires, les pâturages et les temples [détruisent le péché]. La continence, la sincérité, le bain matinal, de midi et du soir, rester debout avec des vêtements humides, dormir sur le sol et jeûne or, voilà l'austérité. Or, vache, vêtement, cheval, terre, sésame, beurre clarifié et aliments, voilà les aumônes... Pour les grands péchés, de difficiles [pénitences] et d'aisées pour ies petits.

(1) C'est-à-dire qu'ils mûrissent nécessairement dans quelque existence à venir.

Page 1