V. Transmigration
34. A la mort, les sens se concentrent dans l'intellect, l'intellect dans le souffle vital, et celui-ci dans l'âme caractérisée par la détermination morale. L'âme s'enveloppe dans le corps subtil. Quand tous ces éléments sont jfixés dans le cœur, le sommet du cœur s'illumine pour éclairer le chemin, et le souffle nommé udâna guide vers le dehors l'âme entourée de ses upâdhis. C'est par l'artère de la tête que s'échappe l'âme de ceux qui possèdent la science (inférieure). L'âme des ignorants est conduite par une des cent autres artères principales. (Nous verrons plus loin le sort de celui qui connaît la science supérieure.) — Ici les routes divergent : l'ignorant, si ses actions furent bonnes, prend le « chemin des Pères ». Le savant prend le c< chemin des Dieux ». Le méchant, qui n'a ni science ni bonnes actions, est exclu de ces deux routes.
35. Le chemin des Pères conduit l'âme dans la lune, où elle jouira du fruit de ses bonnes œuvres. Les stations du chemin sont les suivantes : 1° la fumée ; 2° la nuit ; 3° la quinzaine décroissante (de la lune) ; Ap le semestre où les jours diminuent; 5*^ le monde des Pères ; 6° l'éther; 7° la lune. Dans le monde lunaire, séjour lumineux, les âmes jouissent du com-
merce des dieux, récompense de leurs œuvres, jusqu'au moment où ces œuvres sont épuisées. Mais une partie seulement deTœuvreest équilibrée par cette récompense ; l'autre constitue « un reste » qui trouve sa rétribution dans une existence nouvelle. — (L'auteur ne nous apprend pas à distinguer les œuvres qui réclament la rémunération lunaire et celles qui nécessitent la renaissance terrestre.)
Quand le moment est venu, l'âme redescend vers la terre, et les stations du retour sont successivement : 1° l'éther ; 2° le vent ; 3° la fumée ; 4° les nuages ; 5° la pluie ; 6° les plantes ; 7*' la semence ; 8*=* le sein de la femme. Dans chacune de ces stations, l'âme demeure comme un hôte, distincte des éléments et des âmes qu'elle traverse. Parvenue dans une matrice déterminée par les œuvres accomplies, elle recommence une nouvelle vie.
36. Aux méchants, le chemin du monde lunaire est interdit ; leur sort n'est pas clairement expliqué dans les Upanishads, et Çamkara parle en même temps et des sept enfers de Yama, et d'un « troisième lieu » où les âmes renaîtraient dansle corps d'animaux inférieurs. Toutefois, parmi les êtres qui descendent delà lune, l'école distingue les bons destinés à revivre dans une des trois castes supérieures, les mauvais destinés à être des « sans-castes» ou des bêtes.
37. Des hommes aux actions pieuses et qui pratiquent l'ancien sacrifice védique (§ 35), il faut distinguer ceux qui s'attachent à la doc-
trine du Brahinan,sans atteindre cependant à la théorie de l'identité, à la vue exacte. Ils ne reconnaissent pas le Brahman pour identique à l'âme, ils le distinguent du moi, ils le considèrent comme étant Dieu^ et comme tel, ils l'adorent. Les possesseurs de cette science imparfaite, adorateurs du Brahman inférieur et déterminé, montent après la mort dans le chemin des dieux (devayâna) et s'approchent du Brahman qu'ils ont connu. Les stations de ce chemin sont énumérées dans divers passages védiques dont Çamkara fait un tout.
Lesâmesdes savants descience inférieure traverseraient les régions suivantes: 1° la flamme [=Agniloka, monde du feu] ; 2" le jour; 3° la quinzaine croissante de la lune ; 4° le semestre pendant lequel lesjoursgrandissent;5° l'année; [6^ le monde des Dieux ; 7° le monde du Vent] ; 8^ le Soleil; 9° la Lune; W l'Eclair. — Ces « stations » ne sont ni des signes pour la route, ni des lieux de jouissance : ce sont des guides dont l'âme a besoin, car ses organes propres, concentrés, enroulés, ne peuvent lui servir. — Jusqu'ici, les conducteurs sont des êtres divins, anthropomorphes, mais quand l'âme a pénétré dans l'Éclair, elle est reçue par « un mâle qui n'est pas semblable à un être humain,» et conduite par lui dans le Brahman [traversant d'abord : IPle monde de Varuna ; 12^ le monde d'Indra, 13° le .monde de Prajâpati], Dans le monde de Brahman, où elle parvient enfin, l'âme jouit de Vaicvarya (du mot îçvara, seigneur), « souveraineté », c'est-
à-dire de la toute-puissance divine (limitée en certains points) et de la satisfaction de tous les désirs. L'organe de la jouissance est Tintellect ; on doute si l'âme, dans cet état bienheureux, se sert des sens qui Tout accompagnée. Parmi ses facultés merveilleuses, il faut citer le pouvoir qu'elle a d'animer plusieurs corps, entre lesquels elle se partage en partageant ses « suffixes ». Bien que cette « souveraineté » des âmes entrées dans le Brahman inférieur doive avoir un terme et se prolonge seulement jusqu'à la destruction du monde, l'Ecriture enseigne cependant que « pour ces âmes, il n'est point de retour ». — Nous devons supposer que les âmes, pendant leur séjour dans le monde du Brahman, prennent possession de la science suprême et, par là, s'absorbent dans « l'éternel et complet nirvana ». Ce processus s'appelle kramamukti, « délivrance par la marche », parce qu'elle suppose mouvement, entrée, ou « délivrance graduelle », parce que la souveraineté céleste en forme le degré intermédiaire. A cette délivrance s'oppose la délivrance immédiate de « celui qui sait », délivrance réalisée dès cette vie (1).
(l) En fait, Çamkara complète et altère ici ses sources.