VI. La Délivrance
Comment se délivrer des « liens »de l'existence? Aumoyendes œuvres? Non, assurément; car les œuvres, bonnes ou mauvaises, réclament une rétribution et nécessitent une nouvelle existence. Au moyen d'une purification ? Non, car purification suppose modification, et Vâtman, qu'il faut délivrer, est immodifiable. Si la délivrance ne peut être réalisée ni par une transformation quelconque, ni par la pratique, elle ne peut consister que dans la connaissance d'un fait, d'un état déjà réalisé maisactuellement caché parl'ignorance: « De la connaissance procède la délivrance. » — Quand on connaît que l'âme est le Brahman, la délivrance, par le fait même, est accomplie. L'Ecriture enseigne : « Tu es le Brahman » et non pas : « Tu seras le Brahman ».
39 Uâtman, dont la connaissance constitue la délivrance, n'est rien autre que le sujet même de la connaissance. Par conséquent, il est inconnaissable : « Tu ne peux pas voir celui qui voit la vue. » On ne peut pas le considérer et le chercher ; on ne peut pas, à son gré, parvenir à le connaître, et l'étude de l'Écriture, à proprement parler, ne sert qu'à écarter les obstacles qui nous empêchent de l'apercevoir. Quand Vâtman est connu, cela provient de ce
qu'il se montre lui-même : l'apparition de l'objet étant la source de toute connaissance. — Dans la science inférieure, qui se représente Vâtman comme un objet extérieur et qui l'adore sous la forme d'un dieu personnel, la science est une grâce de Dieu. En ce qui regarde la doctrine supérieure, comme Vâtman n'est pas un objet, il est superflu de se demander comment on peut l'apercevoir.
40. Cependant la pratique religieuse comporte différents moyens aptes à provoquer l'éclosion de la connaissance. D'abord on exige de ceux qui prétendent acquérir la science, l'étude du Veda et « les quatre dispositions indispensables » (1° distinguer la substance éternelle et non éternelle ; 2° renoncer à toute récompense ici-bas et dans l'au delà ; 3° posséder les six moyens, à savoir, le calme du cœur, la domination de soi, le renoncement, la patience, le recueillement et la foi; 4° désirer la délivrance). — A considérer le problème d'un point de vue général, nous distinguerons deux catégories de moyens : les œuvres et la méditation.
1. Les œuvres sont incapables de produire la science ; ce sont des « auxiliaires » qui détruisent les obstacles (notamment les passions telles que l'amour, la haine, etc.). Dans le plan du salut, elles n'ont pas de valeur méritoire. — Toutefois on distingue deux catégories parmi ces exercices préliminaires. L'étude du Veda, le sacrifice, l'aumône, la pénitence, le jeûne sont des auxiliaires extérieurs éloignés (bâhya). On ne les pratique plus quand
la science est acquise. Le calme du cœur, la domination de soi, le renoncement, la patience, le recueillement sont des moyens immédiats ou rapprochés. Il n'y a pas de raison pour jamais cesser de les pratiquer.
2. En second lieu, la méditation pieuse (upâsanâ),(im consiste dans la considération dévote des paroles de TÉcriture et doit, comme le vannage, être continuée jusqu'au moment où le fruit de science apparaît. Il apparaîtra plus ou moins vite suivant que le fidèle est plus ou moins bien disposé. La méditation pieuse cesse nécessairement quand la connaissance est réalisée, quand le but est atteint.
Les prières et contemplations qui appartiennent au système de l'œuvre, au système de la science inférieure, doivent être poursuivies jusqu'à l'heure de la mort, car « la pensée dernière » a une influence énorme sur la condition de la vie à venir.
41. La science consiste dans l'intuition immédiate de l'identité de l'âme et du Brahman. Cette intuition implique la certitude du néant de toute multiplicité (âmes individuelles, monde extérieur). Alors les œuvres anciennes sont détruites et les œuvres futures ne peuvent plus s'attacher à l'âme. — Cette destruction des œuvres s'entend des bonnes comme desmauvaises : les unes et les autres nécessitant au même titre une récompense. — « Le Brahman est, de sa nature propre, étranger aux attributs que je lui attribuais : dans le passé, dans le présent et l'avenir, il est non-agissant, non-jouissant ;
or, je suis ce Brahman, donc je n'ai jamais agi ou joui ; je n'agis ni ne jouis maintenant, je n'agirai ou ne jouirai jamais. » En même temps qu'il connaît le néant de toute activité, le sage connaît le néant de ce corps, fruit d'une activité antérieure : il ne sent pas plus la douleur de son propre corps qu'une douleur étrangère, car celui-là n'a pas atteint la science complète qui n'est pas à l'abri de la souffrance.
42. Pour le sage, le monde, le corps, la souffrance ne sont que des mots ; rien de contingent n'existe : il s'ensuit que les lois de la pratique n'ont aucune signification. Le sage ne peut pas commettre le péché : il n'a plus part à cette ignorance qui nous fait admettre l'existence d'une action bonne ou mauvaise. Qu'il agisse encore, peu importe ; ses actions ne sont pas ses actions et ne s'attachent pas à lui.
43. La science brûle la semence de l'œuvre, et toute renaissance, faute de cause, devient impossible. Mais la science ne peut pas anéantir les œuvres qui portent déjà leur fruit, à savoir celles dont la vie présente est le résultat. C'est pour cela que le corps du sage demeure encore quelque temps sur la terre, bien que l'âme soit « réveillée » (prabodha) : de même la roue du potier continue de tourner après que le vase est moulé. — Cette permanence provisoire du corps est pure apparence ; le sage ne peut la supprimer, mais elle ne le trompera plus. De même, l'homme qui souffre des yeux voit deux fois dans le ciel le globe de la lune, mais il sait qu'un seul globe existe réellement.
44. Les œuvres dont le fruit n'a pas encore germé sont anéanties par la science ; celles qui ont engendré l'existence actuelle, épuisent leur force par l'écoulement de cette existence. Arrive le moment de la mort, le sage entre dans la délivrance éternelle et parfaite :
«Comme les fleuves coulent et disparaissent dans l'océan, privés de noms et de formes, ainsi le sage, libéré des noms et des formes, entre dans l'esprit divin et suprême. »