CHAPITRE VII
I j, mort, le paradis, les rites funéraires.
La religion et la magie, les dieux et les rites déprécatoires sont utiles ici-bas, mais bien plus encore à l'heure de la mort et aux funérailles. Nous aurons ici à distinguer les spéculations propres au Rigveda et celles qui appartiennent aux couches inférieures des croyances védiques.
Les chantres demandent surtout aux dieux les biens de ce monde, fils, richesses, troupeaux : la préoccupation de la vie à venir, pour n'être pas étrangère au Rig, est extrêmement loin d'y dominer. Les vues eschatologiques sont sereines. Les morts ou « pères » sont des immortels, des bien-
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heureux. Le plus ancien, Yama, « le premier qui ait ouvert le chemin pour un grand nombre», est invoqué sous le titre de roi, en même temps que Varuna, dieu. Il demeure « au ciel, au plus haut du ciel », par de là le soleil qui verse la mortalité sur tout ce qu'il domine (Brâhmanas), dans le séjour de la lumière et des eaux, avec Varuna, entouré des premiers sacrificateurs^ « une sorte d'aristocratie des trépassés ». Comme le dieu grec, Yama « réunit les hommes » au son de la flûte, sous les branches de l'arbre mythique, les hommes du moins qui ont bien vécu. Revêtus d'un corps glorieux, œuvre d'Agni « qui les a cuits avant de les convoyer à une nouvelle vie », les morts voient Varuna et Yama, s'éjouissent des mérites acquis ici-bas par les œuvres pies et des offrandes (svadhâ) faites par les hommes. D'après l'Atharva, les plaisirs sexuels ne sont pas exclus de ce paradis ; mais cette note n'est pas rigvédique.
Il semble que Varuna, qui punit le crime, doive écarter de ce royaume des morts les méchants et les avares ; les chiens qui gardent la porte ont pu avoir mission de l'interdire aux indignes; le mythe de la balance est à la fois éranien et brahmanique et l'idée d'un jugement est peut-être ancienne. A coup sûr, l'idée d'un paradis semble
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comporter celle d*im enfer : « Pourtant, dans les anciens textes, il n'y a que des allusions rapides à une geôle étroite et sombre qui pourrait bien être la tombe, à des puits ténébreux où tombent les méchants », les sorcières, les femmes « qui vaguent comme des filles qui n'ont pas de frères».
Le Rig nous apporte quelques témoignages de la confusion des idées eschatologiques. C'est ainsi que Yama, dont le royaume est céleste, « a descendu les grandes pentes » (1) pour la conquête du pâturage, — comparer la prairie d'asphodèles, — qui ne nous sera pas refusé. L'Atharva développe cette conception d'un Hadês souterrain, séjour commun des morts et où les chiens mythiques trouvent leur habitat naturel.
Dans le rituel des funérailles, très postérieur au Rig dans sa rédaction, mais trop « indo-européen » et trop « humain » pour ne pas être beaucoup plus ancien que le Rig, on se trouve en présence des notions dites animistes. L'élément immortel, le souffle (asu) et rintelligence(^mana5j, que les sorciers guérisseurs se sont vainement efforcés de retenir dans le moribond, garde des
(1) C'est l'interprétation de Bergaigne-Henry. D'après d'autres « a passé au delà des grandes pentes » en les gravissant.
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rapports intimes avec le lieu où reposent soit le corps, soit les ossements après l'incinération. C'est pour cela qu'on fait Toblation sur la tombe ou dans Tenclos rituellement établi pour y convoquer les morts à la façon dont Ulysse procède dans la Ne/.uta. Et Tincertitude des pieux amis des défunts se marque dans les formules : « Offrande aux pères qui habitent la terre, Tespace ou le ciel » — La terreur superstitieuse, bien qu'elle n'atteigne pas « ce sentiment de sauvage horreur qui s'accuse dans les usages funèbres de tant de peuplades primitives », est manifeste dans les cérémonies par lesquelles on congédie les morts, une fois repus : « Ce qui caractérise tous ces rites, c'est un intime mélange de piété et de précaution. » — « Dans le Rigveda, il semble que le mort aille immédiatement au ciel. Dans le culte, il ne devient pas aussitôt un « père », il reste d'abord à l'état de prêta, de trépassé. On lui offre un premier çrâddha (repas funéraire) destiné à lui seul, pour apaiser son âme qui séjourne encore tout près. Ce n'est que plus tard qu'il sera reçu dans le cercle des bienheureux et aura part aux offrandes collectives, comme chez beaucoup de peuples. Cette distinction était sans doute à l'origine en rapport avec la double sépulture, provi-
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soire et définitive. Pour les méchants, cet état peut se prolonger ; le prêta est alors un spectre, un revenant. » (Dans l'Inde postérieure, Tétat de spectre se distinguera de Tétat de damné.) «Enfin les âmes peuvent s'incarner dans les animaux, dans les plantes, ou devenir des étoiles (1) »: croyances sauvages qui seront organisées dans la théorie brahmanique et bouddhique de la transmigration.
Pour Teschatologie comme pour la théologie du sacrifice, il semble qu'il y ait eu régression, — sinon dans la mentalité indienne en général, du moins dans les cercles brahmaniques. L'ethnographie affirme que les morts sont indifféremment, pour le non-civilisé, des déités et des vampires : telle serait, en somme, la notion hindoue. Le Rigveda, plus sage, en fait surtout des bienheureux, et cette espérance « d'une ascension sereine à travers les airs à la splendeur de la voûte céleste », parallèle à l'adoration de Varuna, est un trait caractéristique de la religion du Veda. « Je crois, dit M. Barth, que la religion védique, surtout celle des premiers documents, a été bien
(1) Toutes ces citations extraites de Barth, Religions, p. 22 et J. des Savants, 1896, août. — Voir Oldenberg, Religion du, Veda, p. 447 et suiv.
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supérieure à ce qui l'entourait... M. Oldenberg demande quelque part si nous pouvons nous représenter les auteurs des hymnes comme placés dans une sorte d'île, à l'abri du flot des superstitions contemporaines. Pour quelques-uns du moins, pour les fondateurs de la tradition, je n'hésiterai pas à répondre oui. » — Je croirais volontiers que cette tradition est indo-éranienne.