CHAPITRE VI
Les puissances malignes et la magie r
L'homme n'a pas seulement à craindre les dieux ; il est aussi soumis à l'influence de toutes les forces ennemies de la nature visible et invisible, sorciers, démons, maladies, etc. Il fautnne philosophie très clairvoyante et quelque dévelappement scientifique pour s'élever au-dessus des conceptions dualistes, pour ramener le monde à l'unité ; les Indiens n'y sont jamais parvenus et la foule obscure des êtres malfaisants, dont plusieurs sont très redoutables, occupe de tout temps une place importante dans leurs légendes et dans leurs rites. — Le Rigveda, quand il parle des puissances malignes, reste religieux, c'est-à-dire que les démons sont subordonnés
aux dieux. La mentalité des sorciers de TAtharva est tout autre.
Les ennemis des dieux dans la mythologie vèlique en général et dans plusieurs passages du Rig, sont les Asuras, des manières de Titans. Le contlit des « bons » et des « méchants » dieux, rituel dans les Brâhmanas, épique et mythologique dans le Mahâbhârata, semble avoir pour prototype la lutte d'un dieu (surtout Indra) avec un grand génie atmosphérique, Vritra, le serpent-type, qui cache les lumières, les eaux, les rivières. Les Panis, voleurs des vaches, les Dasyus et un grand nombre de démons désignés individuellement, dont les noms sont étymologiquement obscurs, paraissent dans le même attirail nuageux. Dans quelques-uns d'entre eux on peut reconnaître des personnages semi-historiques, des rois aborigènes (?), ou des divinités des aborigènes.
Les Rakshas, les Yâtudhânas et les Piçâcas s'attaquent aux hommes; ils sont anthropophages, haïssent les sacrifices et les prières, écartent Pâme des défunts de l'offrande funéraire ; ils prennent des corps humains souvent monstrueux, mais, le plus souvent, ils se laissent apercevoir sous forme de chiens, de vautours, de loups, de
LE VÉDISME 119
singes. — Agni, par définition, chasse cette race de vampires, et les dieux punissent les sorciers qui les invoquent.
Mais encore, pour s'assurer la protection des dieux faut-il les invoquer comme il convient ; — la prière peut être libre et spontanée ; l'exorcisme, de sa nature, est stéréotypé et rituel ; — et encore ne peut-on négliger, contre les démons et les sorciers, les armes mêmes de la magie. Souvent, d'ailleurs, on aura besoin d'une assistance surnaturelle pour des œuvres impies ou mauvaises. A côté du Rigveda, qui flétrit la magie, TAtharvaveda, manuel de rebouteur et de sorcier, d'un pêlemêle inouï, répertoire « de prières ou formules liturgiques correspondant à des rites très anciens de propitiation et d'imprécation, de conjuration, de guérison et d'exorcisme, de bénédiction, de purification, d'expiation, d'incantation et d'envoûtement » (1). Ce manuel, qui n'est parvenu que tardivement aux honneurs de la littérature sacrée et dont la compilation même, ainsi que l'atteste la langue, est très postérieure à celle du Rig, est d'une grande valeur au point de vue de l'ethnographie en général. Bien que le personnel divin
(1) Barth, J. des Savants, juin 1900, p. 33.
120 LE VÉDISME
soit védique, bien que la cérémonie où on consacre les ingrédients du rite magique soit rattachée aux sacrifices de la lunaison^ partie importante de la liturgie domestique, — la lune joue toujours un grand rôle dans les incantations, — l'Atharva est simplement hindou ou sauvage. Il nous apprend à connaître le sorcier des temps védiques, à apprécier la mentalité de ses clients. Notons que la magie noire s'y dissimule le plus souvent sous sa sœur blanche, — encore qu'il y ait un charme pour annuler le sacrifice d*un ennemi par l'intervention des Rakshas, — et que les déités du type « petite vérole » y sont sans importance. L'Atharva, comme le Rig, mais non pas de la même manière, est un livre aristocratique (1).
(1) Il nous sera permis de nous borner à cette courte description, car Victor Henry a consacré à l'Atharva une monographie (La Magie dans L'Inde antique) qui épuise, ou peut s'en fout, la matière, et où abondent les observations limpides et sensées. A notre avis, cependant, l'auteur a eu tort d'aflîrmer l'antériorité du sorcier vis-à-vis du prêtre, — c'est une question qui ne relève pas de la philologie ou de l'histoire religieuse, mais de la philosophie de l'histoire — et d'admettre, dans l'Inde védique, la confusion des deux types. A mon estime, tout ici tend à montrer qu'ils sont distincts. — Il est douteux (jue le professionnel des rites atharvaniques, encore qu'il se réclame du nom de vieux prêtres mythiques, ait fourni au sacrifice solennel le « surveillant » qui porte le nom de « brahmane » ; par contre, le « chapelain » des rois, leur prêtre domestique, est, dans l'Inde postérieure, uu homme de l'Atharva, ce qui en dit long sur le prestige et l'utilité de ces rituels de magie ou, si l'on veut, de religion utilitaire.