SCÈNE VII
Les MÊMES, le brigadier SC11LICK.
SCHLICK, à l’appui de la fenêtre.
Bon appétit, monsieur le Pasteur et votre compagnie.
LE PASTEUR
Qui est là ?
SCHLICK
Oh! ne vous dérangez pas... c’est moi, monsieur le Pasteur, moi le brigadier Sch ick, pour vous servir.
AMÉLIE
C’était votre colère, ô mon Dieu! pitié pour lui !
SCHLICK
Le bourgmestre m’a recommandé, monsieur le Pasteur, de mettre des formes avec vous, et vous le voyez, j’en mets... Peut-on entrer?
LE PASTEUR, au proscrit.
De l’assurance ou vous êtes perdu... (Haut), Certainement que l’on peut entrer, il n’y a aucun empêchement... Amélie, lève-toi, et éclaire monsieur Schlick...
AMÉLIE, qui se lève et prend la bougie d’une main tremblante.
Oh! je me meurs !
SCHLICK
Ne vous dérangez pas, ma belle demoiselle, c’est inutile... (Il emjambe la fenêtre). Voilà... les fenêtres sont nos portes à nous...
LE PASTEUR
Soyez le bienvenu, .monsieur Schlick.
SCHLICK, sans perdre de vue le proscrit.
Mademoiselle, comme, vous êtes très-pâle... et que cette pâleur peut naturellement être attribuée à mon apparition inattendue, je veux d’abord vous prouver que je ne suis pas si méchant que j’en ai l’air.
LE PASTEUR
Oh ! brigadier, tout au contraire... et vous êtes connu pour un excellent garçon.
AMÉLIE, faisant un effort pour se remettre et sourire.
Je me rappelle, monsieur schlick, vous avoir souvent entendu’ disputer avec mon père...
SCHLICK
Disputer, mademoiselle... avec un homme comme monsieur Waldeck, oh ! j’espère que je n’ai jamais eu le malheur de commettre une pareille impertinence, ..
AMÉLIE
Si fait, monsieur Schlick, et je vous dirai même à quel propos... c’était à propos des français.
SCHLICK
Oh! pour cela, c’est possible... sur le chapitre des français, je suis intraitable... j’adore les français... moi, et monsieur Waldeck les déteste.
LE PASTEUR
C’est vrai.
SCHLICK
Ah ! il faut qu’ils vous aient fait quelque rude avanie pendant les dernières guerres... Au reste, vous étiez en Westphalie, ça chauffait dur ! Quant à moi, ,’est différent, mademoiselle, et monsieur, votre père n’a aucun motif de m’en vouloir... Je suis badois, natif de Baden-Baden... J’ai donc commencé par être allemand, puis, comme le grand Duché de Bade est devenu français où à peu près, j’ai fait naturellement comme le grand duché de Bade... mais voilà que maintenant depuis les derniers traités on nous remet la confédération du Rhin sur un nouveau patron... de so te que le grand duché de Bade redevient un morceau de P Allemagne... Alors moi, qui suis un morceau du grand duché, vous comprenez, je redeviens allemand !
LE PASTEUR
Si bien, monsieur Schlick ?
SCHLICK
Si bien, monsieur le Pasteur, que ne sachant plus trop ce que j’étais, je me suis, pour me fixer moi-même, engagé dans la gendarmerie... Ce qui fait que je ne suis plus français, ni allemand... je suis gendarme...
LE PASTEUR
Enfin, monsieur Schlick ?
SCHLICK
Enfin me voilà donc gendarme de l’éperon au tricorne, et de plus, brigadier jusqu’à la moelle des os, et en cette qualité chargé de poursuivre et d’arrêter un français fugitif, un ex-soldat de l’empire qui pour éviter les suites d’une condamnation à mort, s’est réfugié dans le grand duché de Bade.
Et comment le reconnaîtriez-vous?
SCHLICK
On doit m’envoyer de nouvelles informations sur lui... En attendant, j’ai déjà son signalement.
LE PROSCRIT, à part.
Mon signalement 1
AMÉLIE, à part.
Mon Dieu!...
SCHLICK, regardant le proscrit.
Yeux bleus, cheveux, noirs, teint pâle, bouche moyenne, dents blancjies, taille de cinq pieds quatre pouces... âge vingt-six ou vingt -huit ans... vous comprenez, quand on a un peu d’habitude, c’est tout ce qu’il en faut pour dévisager
un homme... D’ailleurs, d’un moment à l’autre, nous attendons de nouveaux renseignements.
AMÉLIE
Mais tout cela, monsieur Schlick, ne nous explique pas...
SCHL1CK.
L’objet de ma visite?... c’est vrai... J’y arrive... Imaginezvous qu’il y a trois jours que nous guettons ce pauvre français.... sans pouvoir mettre la main dessus... quoique nous sachions pertinemment qu’il rôde aux environs... mais ce soir, un de mes hommes que j’avais mis en embuscade au bout du village a vu une ombre qui se glissait doucettement le long d’une haie. Il a cru reconnaître J’in vividu, et lui a barré le chemin., mais lui, s’est rejeté en arrière, mon gendarme s’est mis à sa poursuite et il allait le saisir quand, arrivé au mur de votre jardin... le fugitif qui parait ferré sur la gymnastique a sauté sur une borne, de la borne sur le mur, et du mur dans vos plates-bandes... Alors mon homme lui a envoyé un coup de fusil, moins dans l’espoir de l’atteindre que pour nous prévenir qu’il y avait du nouveau, nous l’avons rejoint en tffet, il nous a tout raconté, et je viens vous demander, monsieur le Pasteur, si vous n’avez pas vu le français après lequel nous courons?
LE PASTEUR
Moi?
SCHLICK
Et si vous ne le cachez point chez vous?
LE PROSCRIT, à part.
Je suis perdu !...
LE PASTEUR
Comment pouvez-vous supposer qu’avec la haine que je porte aux gens de sa nation...
SCHLICK
C’est aussi ce que j’ai dit aux camarades.
AMÉLIE, respirant.
Oli! n’est-ce pas?
SCHLICK
Mais à moi, Schlick, je me suis dit : «Bah! monsieur le Pasteur est si bon, qu’il est capable d’avoir oublié sa haine et de donner l’hospitalité... même à son plus grand ennemi. »
Monsieur Schlick , fouillez toute la maison, et si vous trouvez votre homme, prenez-le je vous le permets.
SCHLICK
Oh! du moment que celui que je cherche, n’est pas ici, il est inutile de le chercher ailleurs. (Il regarde le proscrit avec une attention croissante.)
LE PASTEUR, inquiet.
Monsieur Schlick, vous nous ferez bien le plaisir, avant de vous retirer, de boire avec nous un verre de notre vieux vin du Rhin.
SCHLICK
Moi, monsieur le Pasteur... volontiers... ce me sera une occasion de porter un toast à mes anciens compatriotes les Français...
LE PASTEUR, à Amélie qui s’est déjà levée.
Va, ma fille, va... et apporle-nous du meilleur...
AMÉLIE
A l’instant, mon père.