‹ La veillée des armesChapitre 3 sur 3 · MAISON FRANÇAISE · texte numérisé non relu

MAISON FRANÇAISE

Le patron est mobilisable au 10<^ d'artillerie

VIVE LA FRANCEI

A la vue de cette inscription, les galopins, joueurs de marelle, avaient été saisis d'un grand zèle patriotique et dans les rectangles, tracés sur le bitume du trottoir, ils avaient remplacé les mots « Ciel » et ce Enfer » par les mots « France » et « Allemagne ».

Leur jeu prenait un caractère guerrier, un intérêt stratégique, fait pour émerveiller les gamines qui ne sautaient plus à la corde, ce jour-là. La plus âgée, fille de la repasseuse, ployait sous le fardeau d'un énorme poupon saucissonné dans un maillot. La plus jeune regardait ce jouet vivantavec desyeux dedésir. De temps en temps, elle murmurait ;

— Jeanne, laisse-moi tenir ton petit frère- Jeanne regardait le jeu et n'écoutait pas, ou

bien elle répondait :

— Tu ne saurais pas...

La petite, ne résistant plus à son envie, chatouillait la joue du mioche en poussant des cris excitants. Enfin, elle tira sa camarade par le tablier.

— Jeanne! Prête-moi ton petit frère! Je te donnerai un sou.

— Vrai?

— Tiens! V'iàlesou!

— Alors, prends le gosse.

Les voix rauques des crieurs de journaux hachaient des mots incompréhensibles, au loin, sur l'avenue. Un grincement de scie montait du chantier. Il y eut un juron étouffé, le sourd ébranlement des pierres renversées d'une charrette, mais les ouvriers ne sifflotaient plus et parlaient pour les seules nécessités de la besogne.

Ils avaient envoyé l'apprenti chercher iît dernière édition d'un journal. Le garçon revint en courant.

— Rien de nouveau?

— Toujours les mêmes choses... Il y a des détails sur le maboul qui a tué Jaurès.

— Oh! le maboul! Faudrait savoir!... dit le vieil ouvrier dont le père avait « fait la Commune ».

Il était triste, parce qu'il avait eu foi dans l'influence de Jaurès, dans la bonne volonté des camarades allemands, dans le règne de la fraternité et de la justice. Toutes ses illusions s'écroulaient. Il se rappelait des réunions publiques, oii la voix qui ne parlerait plus avait emporté les âmes sur les longues vagues des phrases berçantes, vers les rivages de l'avenir, vers la Terre promise qui serait alors toute la Terre, pacifiée et pacifique. Et il pensait à son fils de vingt ans, à sa fille, mariée depuis trois semaines, à sa femme usée et vaillante. De tout son cœur, il exécrait l'Allemand, et malgré la soixantaine proche, ses mains tremblaient du désir de prendre un fusil.

Le travail absorba les forces, fit vaciller un peu l'idée fixe qui pesait sur les âmes. Les pierres croulèrent de la charrette, la scie grinça...

Les nuages blanchâtres tournaient au gris de

2i8 LA VEILLEE DES ARMES

plomb. Des chats énervés, appelant Forage, s'étiraient sur la terre chaude. Dans les marronniers d'un vert épais, languissait le « couloucoulou » amoureux des tourterelles.

La fraîcheur du vestibule blanc enveloppa Simone Davesnes comme une eau subtile. En passant, elle entrevit la loge pleine de femmes — des voisines venues pour consoler madame Miton.

Chose incroyable : ces femmes, assises ou debout, se taisaient. Chacune avait apporté son souci et l'avait mis, en tas, avec les soucis des autres. Ensemble, elles considéraient la grande peine collective. Elles ne se demandaient plus anxieusement : c< Y aura-t-il la guerre?... » Elles se demandaient : « Quand? Demain ou ce soir, ou tout à l'heure? » Le fait que Gustave Miton était parti, qu'une mère avait commencé le sacrifice, agissait sur elles ainsi qu'une image aux couleurs crues agit sur les illettrés. Les mots dits ou imprimés ne donnent pas aux intelligences naïves cette sensation brutale du vrai qui enfonce la conviction... Ces femmes savaient, maintenant, par un

exemple visible, quel allait être leur destin, à toutes. Quelques-unes avaient murmuré :

— Que fera-t-on?... Comment vivra-t-on?... Avec quoi?...

Questions sans réponses.

Madame Miton disparaissait dans la profondeur d'un fauteuil. Une petite blonde, au joli cou nu, les bras croisés sur le plateau d'une machine à coudre, pleurait en silence. C'était la fiancée de Gustave Miton.

Marie Pourat ouvrit la porte à Simone. Elle était arrivée plus tôt que d'habitude afin d'être libre dès six heures, puisque monsieur et madame dînaient en ville.

— Madame ne sait rien de nouveau? interrogea-t-elle.

— Non, Marie, rien.

— J'ai été retirer mon argent de la banque. Si mon homme s'en va, je n'aurai besoin de personne.

Marie Pourat était capitaliste ! La fortune de la France est faite par des millions de ces fourmis qui entassent les sous, puis les pièces blanches, puis les pièces d'or, comme des grains,

dans les Caisses d'épargne et les établissements de crédit. Fière à sa façon, n'attendant rien d'autrui, Marie prévoyait les jours difficiles et, donnant son Anthime à la patrie, elle trouvait tout naturel de mettre en sûreté son argent.

Cette idée fit presque sourire Simone pendant qu'elle décachetait son courrier, dans le salon. Les Davesnes étaient peut-être moins riches que leur femme de ménage. Ils avaient vécu au jour le jour, depuis leur mariage, garantis par le contrat qui liait l'ingénieur à son usine. Pour la première fois, Simone pensa que l'existence matérielle pourrait être transformée. Jadis, elle avait gagné sa vie avec ses doigts légers qui façonnaient les figurines de cire et d'étoffe, mais les métiers de luxe qui touchent aux arts allaient être supprimés par la guerre. Elle haussa les épaules... En vérité, les difficultés économiques, la pauvreté même, ne l'effrayaient pas. Les deux lettres qu'elle parcourait, du regard, la confirmaient dans cette certitude qu'elle saurait s'adapter aux conditions inconnues de la vie à venir. L'une de ces lettres venait de Bretagne et réclamait une décision rapide au sujet des villas Kermarie et

LA VEILLEE DES ARMES 22i

Kerhostin; l'autre rappelait l'heure fixée pour un essayage, et toutes deux paraissaient saugrenues, risibles, tant ces choses : une villa, une robe de plage, étaient d'inutiles superfluités! Trois jours avaient marqué une coupure profonde entre le temps où ces choses-là comptaient, où l'on pouvait goûter la liberté, le loisir, la beauté du monde, la douceur de vivre et de sentir la vie longue devant soi, et le temps où chaque existence serait déséquilibrée à tel point qu'on ne concevrait même plus la possibilité du bonheur, le temps où ce serait un privilège que de posséder un toit et du pain.

Simone considéra le salon, les meubles choisis par elle, tout ce qu'elle croyait aimer avec un sens si féminin de la possession. A son grand étonnement, elle se sentit détachée de toutes ces choses, incapable de s'attendrir sur leur disparition possible. Quel travail se faisait en elle, à son insu? Par quelle évolution inconsciente était-elle arrivée à ce désintéressement? Elle pouvait imaginer sans terreur, la misère, le déracinement qui tue les faibles et les vieillards ! Elle avait donc en elle la force latente de supporter toutes les souf-

frances matérielles et de n'en pas mourir?... Aurait-elle jamais la force de supporter l'épreuve de la solitude et peut-être la suprême épreuve du deuil?

Son cœur, sa chair se révoltèrent, Non, non, pas cela! Elle ne pourrait accepter cela, subir cela et vivre! Elle ne pourrait consentir d'avance à perdre François et dire : c< Tout est bien ainsi ! . . . » La seule menace de la guerre avait presque tué madame Anselme, frappée dans sa maternité et trop faible pour réagir sous le choc. Dans combien de pauvres âmes féminines, le même coup portait-il, déjà, la même blessure secrète, par où la vie s'en irait? Combien de mères et d'épouses, avant que le destin ne fût fixé, dans cette heure d'incertitude horrible, criaient vers le ciel : « Non! non!... que cela ne soit pas!... »

Encore une fois, la tempête intérieure assaillit Simone. Encore une fois elle trembla tout entière dans la secousse furieuse de sa douleur. Encore une fois, elle tordit ses mains et laissa couler les larmes qui l'aveuglaient. Puis, elle cessa de frémir et de pleurer. Les yeux clos et brûlants^ elle demeura étrangère à

co qui l'entourait, étrangère à elle-même... Soudain, Marie Pourat entra sans frapper :

— Madame!

— Que voulez-vous?

— Madame... il y a quelque chose... Tout le monde court...

Simone s'approcha de la fenêtre ouverte. Dans la rue, un mouvement se propageait, comme un frisson s'élargit à fleur d'eau. Des gens sortis brusquement des maisons, regardaient de tous côtés, s'interrogeaient de la voix et du geste! Un homme passa rapidement devant le chantier; il cria une phrase que Simone et Marie ne comprirent pas.

A l'intérieur de la maison, une porte claqua, ébranlant l'escalier sonore où l'ascenseur montait en frémissant. Sur le palier du rez-dechaussée, le téléphone crépita. Madame Miton ne répondit pas à cette sommation stridente. Elle était dehors, comme toutes ses voisines, comme les garçons épiciers et le patron lui-même, comme la remplaçante de madame Anselme et mademoiselle Florence... Dehors, M. Lepoultre, dehors, Alexandre Fréchette, pareil avec sa cotte bleue aux maçons qu'il interpella :

— Hé, là-bas, camarades? Qu'est-ce qu'il y a? Le grincement de la scie s'était arrêté. Hors

des palissades, les maçons se mêlaient aux passants. Ivres de curiosité, les gamins heurtaient les grandes personnes, tandis que d'un groupe de femmes anxieuses s'exhalaient des mots sans suite, des soupirs brisés, une interrogation plaintive :

— Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a?...

Un jeune ouvrier expliquait :

— Hs nous l'ont crié en courant... C'est affiché à la mairie...

— Vous en êtes sûr?

— Je n'ai rien vu, moi. C'est des gens qui passaient.

Deux hommes débouchaient au coin de la place, portant leur matériel de colleurs et un paquet d'affiches blanches. Hs furent entourés, suivis, presque bousculés.

Simone dit à Marie Pourat :

— Fermez la fenêtre.

Elle épingla son chapeau, saisit sa jaquette et ses gants. Elle aussi voulait voir. Dans le vestibule, elle se heurta contre l'abbé Mori-

ceau, et le petit modèle de Fréchette. La rue semblait aspirer les gens qui sortaient des maisons, quelques-uns en vêtements de travail et tête nue.

Les colleurs avaient choisi la place, au milieu de la palissade. Leurs mains qui tremblaient arrachèrent les derniers lambeaux des vieilles affiches et ce geste simple eut la grandeur d'un symbole.

Maintenant, c'était fait. Les artisans, les bourgeois, les ouvriers, le professeur, l'artiste, le prêtre, les jeunes femmes et les vieilles mères, et les filles aux clairs visages, et les enfants étonnés, tous, en qui palpitait la France, tous contemplaient 1» rectangle de papier blanc, si net sur le fond sali où s'effaçaient des lettres vagues. L'affiche, avec ses drapeaux croisés, ses lettres noires, était une plaque indicatrice au carrefour de deux époques. Elles indiquait la route sanglante de l'avenir, et tous les regards, toutes les âmes convergeaient vers cette chose fragile que les hommes saluèrent comme un drapeau.

Et personne ne parla, personne ne pouvait parler. On avait prévu ce moment. On l'avait

attendu, depuis deux jours, mais entre ce qu'on avait imaginé et qu'on sentait, entre la certitude morale et l'évidence de l'événement accompli, quel abîme !

La guerre!

L'affiche ne contenait pas ce mot, mais, tous les mots qu'elle contenait en formaient un seul, sinistre et fulgurant :

La guerre !

Le sourd tocsin de l'angoisse tintait, au rythme du sang, dans les tempes et les poitrines. Une des petites filles dit très bas :

— C'est vrai, c'est la guerre?

L'aînée répondit :

— Oui... Allons-nous-en!

Elle arracha le poupon à sa compagne, l'étreignit, comme pour le protéger. Alors, une lamentation monta :

— Jean ! Mon petit Jean !

C'était une vieille qui gémissait, dans le groupe des femmes. Les voisines l'entourèrent. La petite maîtresse de Fréchette éclata en sanglots et s'enfuit, vers l'atelier. Le sculpteur, avant de la suivre, dit à l'abbé qui était près de lui:

— On va faire du beau, du grand travail, pour la France, n'est-ce pas, monsieur l'abbé? Vous aussi, à votre manière...

Le prêtre répondit doucement :

— De la même manière que vous, monsieur. Je suis soldat. Je partirai demain.

Le vieux maçon leva son poing fermé et l'abattit comme pour assommer une mauvaise bête. Un peu pâles, les jeunes s'essayaient à plaisanter. Le serruri^^r alsacien, mordillant sa moustache fauve, déclara :

— Si mon pauvre père avait pu voir ça, ou savoir que ça arriverait, il serait mort plus content... Il est enterré tout seul, au pays.

— Chez les Boches? demanda un maçon.

— Pas chez les Boches, au pays, je te dis, répliqua l'Alsacien, froissé... Chez nous, à Colmar.

— Eh bien, mon vieux, ce que ton père n'a pas pu savoir, c'est toi qu'iras le lui dire...

Simone avait fui sa maison et la solitude oh elle aurait trop écouté son cœur. A pied, elle traversa Paris. Des scènes aperçues au passage et qui se répétaient toutes, des figures que les mêmes sentiments marquaient d'expressions identiques, il devait lui rester un souvenir étrange, incertain, comme le souvenir d'un monde entrevu dans une lumière de cauchemar. Place de l'Opéra, un flot humain la rejeta sur les marches du théâtre. Le ciel était livide, Tair surchauffé, les maisons grises et ternes comme la veille. Pourtant, ce n'était plus l'atmosphère étouffante du vendredi. I]

y avait encore dans la foule de la stupeur, celle qui suit un grand choc, mais il y avait aussi un allégement. Pas d'enthousiasme extérieur, pas de cris, pas de chants, mais aucune tristesse et parfois ce frémissement des âmes qui s'éveillent à l'espoir.

Les fenêtres des immeubles qui encadrent la place, les balcons du Cercle militaire, étaient noirs de gens pressés et inclinés. Des remous se contrariaient qui moiraient la surface de la foule. Paternels, les agents tâchaient de diriger ces courants. On applaudissait des cortèges formés spontanément et qui allaient saluer la statue endeuillée de Strasbourg. On applaudissait les gardes républicains. On applaudissait même les autobus dont les conducteurs criaient :

— C'est notre dernier voyage; demain, les autobus iront à la guerre! En voiture, m'sieurs dames !

Un gavroche annonça :

— Montsouris-Opéra-Berlin!...

Dans les fiacres, dans les taxis, les réservistes qui redoutaient l'encombrement des trains, filaient vers les gares. D'autres, portant

un sac OU une valise, guettaient un véhicule. Le public intervenait, hélant les chauffeurs, invitant même les voyageurs à céder leur place. Les mobilisés remerciaient en souriant. Quelques femmes leur offrirent des roses. L'un deux, galamment, embrassa une belle fille qui lui rendit son baiser. On leur souhaitait bon courage et bonne chance. Des hommes à barbe grise, qui avaient fait la campagne de 1870, leur disaient : « Battez-vous bien. Vengez-nous... Rapportez-nous l'Alsace et la Lorraine!... » Et les noms des provinces perdues, ces noms que l'on avait prononcés tant de fois, prenaient un son nouveau et retentissaient profondément dans les mémoires françaises.

Au loin, Simone vit flotter des drapeaux. Les trois couleurs nationales se mêlaient aux couleurs des nations amies. Plusieurs bandes revenaient de la Concorde et l'on pouvait distinguer, par-dessus les têtes houleuses, les bérets traditionnels des étudiants. Quelques jeunes gens étaient portés sur les épaules de leurs camarades. Leurs visages de vingt ans rayonnaient. Une acclamation jaillit. On disait :

— Ce sont les étudiants qui manifestent. Leurs camarades étrangers les accompagnent.

Simone se souvint de Pierre Anselme et elle eut une pensée de pitié pour la pauvre mère si naïvement orgueilleuse... Mais une tendresse remuait la foule, qui la gagna, elle aussi, dans un chaud frisson, et elle comprit qu'à cette minute, les affections individuelles se confondaient en un seul amour. Il tressaillait, cet amour, au cœur des êtres unis par la race, la langue, l'héritage commun d'une très ancienne et glorieuse histoire, plus étroitement unis par la menace allemande et le défi relevé devant l'ennemi massé aux frontières. Maintenant, quarante millions de Français composaient seulement la Famille française. Les égoïsmes fondaient à la flamme pure du sacrifice universel. Tous ceux qui restaient voyaient en ceux qui partaient des frères et des fils ; et les larmes, dans les yeux résignés, n'étaient plus que de la lumière.

Simone ne songea plus à Pierre Anselme et à sa mère ; elle ne songea plus même à François. Elle fut une petite parcelle de France qu'animait le généreux désir de résister et de

durer. La volonté de la victoire entra enfin dans ses fibres de femme. Elle applaudit avec la foule les jeunes gens inconnus qui défilaient. Que ne pouvait-elle serrer leurs mains, les embrasser comme une sœur, leur dire : « Partez joyeux, vous qui mourrez pour que la France vive! Ce jour n'est pas triste. Aucun jour, depuis notre naissance, ne s'est levé plus beau. Le ciel est gris, mais derrière les nuages, le soleil brille... ï>

Elle applaudissait encore et ne s'apercevait pas qu'elle pleurait.

Calme et grave, un hymne monta :

La Victoire, en chantant, nous ouvre la barrière,

La Liberté guide nos pas, Et, du nord au midi, la trompette guerrière

A sonné l'heure des combats...

Des images flamboyèrent dans les âmes : la Révolution, les jeunes volontaires, l'armée en sabots de Dumouriez, puis, les réalités poignantes de l'heure que la (( trompette guerrière » sonnait aux quatre coins du ciel de France : les moissonneurs quittant les blés d'août, les ouvriers quittant l'usine, les marins regagnant les vaisseaux de guerre, et

les départs parmi les sanglots et les baisers, les conseils des vieux, la gaîté courageuse des jeunes gens, le dernier coup d'œil en arrière sur le village et la maison...

La République nous appelle...

Pour presque tous, la République, pour tous, la France! Comme on l'entendait, la grande voix, à travers les paroles du chant révolutionnaire! Et l'on entendait aussi les cloches de tous les clochers ébranlant le ciel, les tambours des villages innombrables, le grondement des canons, les pas sur les chemins, les armes entrechoquées, les battements des cœurs unanimes, toute cette rumeur que fait, en se levant, un peuple qui ne veut pas mourir. Derrière ceux qui étaient partis, à l'aube, d'autres allaient partir dans la nuit, et d'autres partiraient à chaque instant, pendant des jours et des jours. Hussards bleus comme des fleurs, dragons porteurs de lances, chasseurs agiles, alpins, coloniaux, artilleurs qui mènent les canons comme des bêtes de combat, fantassins bleus et rouges dont les rangs ondoient dans la marche ainsi qu'une moisson

vivante; et plus semblables, entre tous, aux guerriers des temps héroïques, les grands cuirassiers vêtus de fer, casqués de fer sous la crinière écarlate ou noire, fermes sur leurs lourds chevaux, sabre au côté, rênes aux mains, leurs jeunes figures serrées par la jugulaire, s'en allant, masse compacte et sonore, du côté du soleil levant...

Régiment par régiment, tous partaient, ébranlant les routes, emplissant les trains interminables, allant former le premier rempart d'hommes qui retiendrait le premier choc de l'ennemi. Une marée de soldats se répandrait bientôt sur le territoire, gagnerait le Nord et l'Est, sans arrêt. Déjà, elle avait poussé ses premières vagues.

Rue du Rocher, dans la galerie blanche aux treillages verts, Simone trouva Jean Raynaud. Il alla vers elle les mains tendues...

— Bonjour, la plus sage des femmes! Toute la famille vous attend. Venez montrer à Nicolette la figure d'une Française qui ne pleure pas...

Très haut, très mince, les jambes longues,

les cheveux bien aplatis sur le crâne, il avait l'impertinence aristocratique des animaux de grande race. Lui-même se vantait d'être « efflanqué et dédaigneux comme un greyhound ».

— Je ne suis pas la plus sage des femmes, mais vous êtes le plus fou des hommes. Qu'estce qui vous retenait à Pontresina?

— Aucune dépêche ne m'est parvenue. Je suis parti, avec tous les autres Français, quand les journaux nous ont donné l'alarme, et j'ai fait un voyage fantastique. Lundi, je rejoindrai mon régiment de dragons, à Versailles. Je suis ravi.

— Cela se voit. EtNicolette?

— Ah! Nicolette!... Devant elle, j'éteins mes flambeaux et j'assourdis mes fanfares. Vous la trouverez dans le salon gris, avec Maxime et mes parents. Ma mère est admirable. Pas une plainte! Une Cornélie catholique et parisienne. Je suis très fier d'elle et je pense qu'elle sera fière de ses garçons. Papa est plus ému. Il est vrai que maman revient de Notre-Dame-des- Victoires où deux cierges brûlent, maintenant, l'un pour Maxime, l'autre pour moi. Croyezvous aux vertus des cierges, Simone?

— Je crois aux vertus de votre mère et à son grand amour qui mérite d'être entendu par Dieu. Je ne fais pas brûler de cierges, mais j'aime ces petites lueurs qui consolent les âmes tristes.

— Maman est en train de convertir Nicolette, ou plutôt de la ramener à la religion, et vous verrez qu'après mon départ, elles se pardonneront leurs griefs mutuels et s'en iront ensemble dans les églises... Papa résistera. Quant à Maxime, il a canonisé Jaurès. Chacun sert le dieu qui parle à son cœur.

Familièrement, il avait pris le bras de Simone et tous deux suivaient la longue galerie au dallage blanc et noir. Simone se rappela la fête d'inauguration, donnée au mois d'avril de cette même année et dont tous les magazines avaient publié les photographies en couleurs. Elle revit les oranges lumineuses piquées dans les arbustes en boule, les raisins d'ambre et d'or, aux feuilles rousses, festonnant les arceaux du treillage, et les deux salons, le jaune et le gris, un peu baroques, amusants comme un décor du Théâtre des Arts. Les thèmes ornementaux du nouveau style, la rose ronde et le panier

de fruits, se répétaient sur les étoffes, sur le dossier des sièges, dans les frises légères des plafonds. Un orchestre dissimulé jouait une danse à la fois saccadée et traînante. Les couples rapprochés, bras tendus, suivaient le rythme lascif. Jeunes hommes aux cheveux lissés en arrière, jeunes femmes nues sous les molles draperies et les pierres précieuses, couronnées d'aigrettes et plus éclatantes que des oiseaux de paradis, ils représentaient la société parisienne, scandale des moralistes, aimable dans sa corruption, amoureuse de luxe et de plaisir, artiste et délicate jusque dans les extravagances de sa sensualité déchaînée. Ils dansaient, « sur le volcan » — le fameux volcan qu'on croyait éteint depuis 1870!... — Simone fixa dans son esprit cette image qui appartenait presque au passé, qui serait, dans quelques années, émouvante comme une évocation historique : le Paris « d'avant la guerre »...

c( Combien ne reviendront jamais ici, des sveltes jeunes gens qui dansaient le tango ? Combien de femmes s'enseveliront sous les crêpes ? »

Elle regarda Jean et un malaise l'envahit

238 l'A VEILLEE DES ARMES

comme un pressentiment funèbre. Pourquoi, dans les grands périls, certains êtres semblentils marqués par avance? Elle pesa légèrement sur le bras qui tenait le sien.

— Jean, vous serez très brave, je le sais. Dites que vous ne ferez pas de folies? Vous êtes un exalté, un fantaisiste...

— Merci de vos compliments, cousine!... Je devine qu'ils vous sont inspirés par une sollicitude qui m'honore, mais, de grâce, ne me gâtez pas mon plaisir. Maman m'a déjà proposé des médailles miraculeuses et des gilets de laine pare-balles. Mon frère m'offre des litres de teinture d'iode et des pilules d'opium... Assez! Assez! Je préfère la mort au ridicule.

Dans le salon gris, la femme de chambre apportait le plateau du thé. Nicolette racontait à sa belle-mère les adieux pathétiques de la bonne allemande.

— Oui, dit Jean, les enfants ont perdu leur c( ange gardien ». L'espionne est partie...

Maxime et Nicolette protestèrent. Ils croyaient à l'honnêteté de Frâulein et ne se laissaient pas, disaient-ils, troubler par des romans et des comédies. Jean déclara :

— Tous les Boches sont espions . Je crois à tout : aux plaques truquées, aux faux Suisses, aux gouvernantes ténébreuses, aux ingénieurs mouchards. Si la chance nous trahit, vous verrez arriver les frères de cette bonne Lischen. Ils connaîtront le contenu de la cave et celui de votre boîte à bijoux, Nicolette! Et ils coucheront dans nos lits.

M. Louis Raynaud, vieillard aux yeux vifs, à la parole vive, portait à sa boutonnière le ruban vert et noir des combattants de 1870. Son émotion se dépensait en agitation nerveuse et il incrimina le gouvernement qui avait laissé, en pleine paix, les Allemands envahir la France. Alors, madame Raynaud, assise sur le canapé, entre Pierre et Marianne, rappela qu'elle avait prévu toutes les catastrophes.

— De mon temps, on ne confiait pas ses enfants à des étrangères, on surveillait les domestiques, on...

Elle sentit qu'elle allait froisser sa belle-fille, et d'un ton plus doux, sans finir sa phrase commencée, elle ajouta :

— Je sais bien que les mœurs changent avec

les époques. On est excusable de se laisser influencer quelquefois.

La vieille dame, intelligente, énergique, très pieuse, avait toutes les vertus de la bourgeoise, mais elle en avait tous les préjugés. De sa beauté flétrie, elle conservait un port majestueux, et, dans sa figure grasse et pâle, des yeux encore limpides qui n'étaient pas toujours indulgents. Elle exécrait les nouveautés de tout ordre et les raillait avec une verve parfois cruelle. Aimant son mari qui l'adorait, elle lui préférait ses fils et préférait Jean à Maxime. Sa tendresse réelle pour ses petits-enfants légitimait, devant sa conscience, l'aigre sévérité qu'elle témoignait à sa bru. Nicolette la supportait avec une déférence impatiente et méritoire. Il y avait eu, entre elles, bien des heurts, et il y avait eu des froissements entre les fils et le père. La famille Raynaud vivait comme la plupart des familles modernes, en état de « paix armée d. Un même esprit d'indépendance opposait les enfants aux parents, le mari à la femme et même le frère au frère, bien que Maxime fût, de tous les Raynaud, le plus conciliant.

Mais, ce soir du 1" août, la discussion n'était

qu'un moyen d'échapper à l'attendrissement, de faire dériver le courant de l'émotion, de « sauver la face ». M. Louis Raynaud déplorait la désaffectation des forteresses du Nord et redoutait une invasion par la Belgique ; le docteur évaluait la puissance des réserves; Jean rêvait à quelque triomphante offensive; Nicolette souhaitait un poste d'infirmière dans un hôpital; madame Louis Raynaud exprimait la certitude « que la France impie se régénérerait dans la souffrance ». Et chacun, en parlant, avait dans la voix, une inflexion tendre et parfois brisée qui contrastait avec ses paroles. Un sentiment de bonté, de douceur, presque de repentir, animait ces êtres qui se savaient réunis peut-être pour la dernière fois. Ils ne poussaient pas la scène au tragique. Ni larmes, ni phrases. C'étaient des Français, et ils avaient la pudeur de la tendresse comme celle de l'héroïsme.

On apporta Le Temps et M. Louis Raynaud lut les dernières nouvelles : la visite de l'ambassadeur d'Allemagne au quai d'Orsay, l'entretien de M. Klobukowski avec M. Davignon, et l'affirmation répétée par le ministre que la France, fidèle à ses engagements antérieurs,

respecterait la neutralité de la Belgique... Mais le décret de mobilisation n'était pas dans le journal paru à cinq heures, et les quatre immenses pages semblaient vides.

Le jour baissait. Nicolette, sans poudre ni fard, les paupières enflammées, vint s'asseoir auprès de Simone qui lui prit doucement la main.

— Sois forte! dit-elle tout bas, tu n'es pas seule à souffrir, ma pauvre Nicolette... Moi aussi...

— Oui, nous souffrons toutes, mais pas de la même façon, répondit madame Raynaud.

Tu as le cœur déchiré, et pourtant tu restes calme, et ta douleur est sans amertume. Tu n'as pas gâché ta vie, toi ! Tu n'as pas gaspillé ta jeunesse! Si ton amour se brise, il t'aura, du moins, tout donné, toutes ses douceurs, toutes ses joies... Il te laissera le souvenir d'une beauté parfaite et pure... D'autres n'ont pas cette chance, Simone!... D'autres sentent, devant le danger, le prix des jours perdus. Hélas! on ne connaissait pas son âme, on n'avait pas le temps de la connaître! On ne savait pas que l'on aurait pu être heureux, si

heureux, et qu'au fond, à travers les querelles mesquines et les mésintelligences quotidiennes, on s'aimait, on s'aimait tant !

— Puisqu'on le sait, maintenant, il ne faut plus l'oublier... Aie confiance en l'avenir, ma Nicolette!...

Madame Raynaud secoua la tête :

— L'avenir!... Prononcer ce mot-là, aujourd'hui !

— Je veux le prononcer! Je veux faire cet acte de foi, dit Simone... J'ai trop d'amour pour n'avoir pas d'espérance. Oui, François reviendra... Je le reverrai...

— Tais-toi ! Ne tente pas le mauvais destin ! s'écria Nicolette...

Elle se mordit les lèvres pour ne pas sangloter.

— Ah! Simone, si tu savais!... Ce matin, quand nous nous sommes revus, cette scène, cette explication douloureuse!... Je n'ai pas voulu chercher qui de nous deux était responsable de nos anciens malentendus ; je n'ai plus été orgueilleuse et irritable... L'amour d'autrefois me remontait au cœur... Et lui, il s'est ému, lui aussi!... Mais il part après-demain,

et l'idée de la guerre l'enivre. Qu'y a-t-il donc dans le sang des hommes? François est-il ainsi? As-tu compris qu'il était heureux de partir?

— Et toi, Nicolette, t'es-tu demandé quel sentiment serait le tien si Jean partait avec répugnance? Cette ardeur de ceux que nous aimons nous fait mal, mais nous les aimons d'être ainsi et nous en sommes fières.

Jean s'approcha des deux cousines :

— Qu'est-ce que vous complotez tout bas? dit-il. Je crains que ma chère épouse ne soit pas une épouse Spartiate. Vous avez le nez rouge, Nicolette! Hou! vilaine enfant! Ayez du courage, que diable! Vous me devez bien ça! Je veux emporter à la guerre le souvenir d'une jolie femme.

— Prenez ma place, dit Simone en s'écartant un peu, et consolez cette pauvre petite. Elle vous aime plus que vous ne méritez d'être aimé.

Jean se contenta de baiser, sans rien dire, la main de sa femme. Madame Louis Raynaud soupirait :

— Quels sacrifices Dieu exige de nous! Je ne suis pas une très vieille personne et pourtant j'aurai vu deux guerres, et, par deux fois,

j'aurai donné tout ce que j'aime le plus au monde : en 1870, mon fiancé; en 1914, mes enfants. Et j'ai supporté la première épreuve, et si le bon Dieu le permet, je supporterai la seconde... Entendez-vous, jeunes femmes! Vos cœurs ne sont pas plus meurtris que le mien, mais j'ai la volonté de ne pas faiblir. Il faut que mes fils me retrouvent vivante...

Elle ajouta :

— Car ils reviendront, comme leur père est revenu.

M. Raynaud admirait l'énergie de sa vieille compagne, et n'osait avouer son secret émoi. Parce qu'il avait vu l'ancienne guerre, il pressentait l'horreur de la guerre nouvelle, scientifiquement préparée et mettant aux prises des millions d'hommes. Et puis, d'avoir connu la défaite, il gardait l'appréhension un peu humiliante d'un désastre possible. Si longtemps, il avait entendu dire, il avait répété que la France était en pleine décadence, que l'antimilitarisme rongeait l'armée, que la bourgeoisie riche ne songeait qu'à ses plaisirs et le peuple qu'aux luttes de classe! Sans doute, il y aurait un réveil, un sursaut de la natiou, mais si la for-

tune se tournait contre elle, au début, si la guerre n'était pas achevée en trois mois, ne faudra-t-il pas redouter la pire débâcle?

La sérénité de ses fils le déconcertait. Il accusait leur jeunesse, leur inexpérience, et comme il était un vrai père français, pas solennel et très tendre, il avait une grosse envie de pleurer qu'il refrénait, par convenance, et il songeait :

— Mon pauvre pays ! mes pauvres enfants !. . . Jean déclarait qu'il tuerait beaucoup de

Boches, et madame Raynaud, au fond de son âme, remerciait Dieu que Maxime fût médecin. Bien des mères lui devraient la vie de leurs fils ! Un peu plus tard, les frères Gard ave arrivèrent. Lucien était fou de bonheur. La veille, sans plus attendre, il avait télégraphié à son père pour lui demander l'autorisation de s'engager, et il venait de recevoir une réponse favorable.

— Bravo! dit Jean. C'est très bien ce que tu as fait là ! Tu es un chic gosse !

Bertrand raconta ses impressions de la journée. Il s'adressait en particulier à madame Davesnes, mais elle l'écoutait distraitement,

Au milieu d'une phrase, elle l'interrompit :

— Il me semble que j'entends François... Enfin !

Elle se leva, toute droite, et comme son mari entrait dans le salon où mourait la lumière, ce fut elle qu'il vit, d'abord, et ce fut à elle qu'il parla :

— Eh bien! c'est fait! Je pars demain..

Le dîner fut pénible pour tout le monde. Les vieux Raynaud faisaient bonne contenance, mais on les devinait épuisés. Nicolette se concentrait dans sa douleur rageuse et muette. Simone et François, avides d'être seuls, se joignaient follement par le regard. Bertrand de Gardave songeait à sa mère et à ses sœurs qui pleuraient dans le pauvre castel périgourdin... Il songeait aux collines creusées de grottes, aux châtaigneraies, à la claire et torrentueuse Dordogne. . . Retournerait-il jamais vers sa chère province?... Déjà, il avait fait le sacrifice de sa vie, dans la chapelle de Saint-

Jacques-du-Haut-Pas où il était entré pour se recueillir un moment, parmi les ombres jansénistes et la cendre refroidie du grand siècle. Son frère riait et parlait, point ému, avec une gentille verve gasconne. Cette gaîté de Lucien attristait les femmes. Elles admettaient le devoir et le péril pour les hommes, mais ce petit-là, vraiment, ce petit tout frais et tout neuf, qui n'avait pas goûté la vie, sur qui l'on sentait encore les dernières caresses maternelles, ce petit, elles auraient voulu le préserver...

Le bleu du soir, par la baie ouverte, jaunissait la lueur des lampes électriques. Une corbeille de roses rouges s'étalait sur la nappe comme une flaque de sang et le parfum, dans l'air alourdi, avait quelque chose de funéraire.

Parfois, il se faisait un silence et les figures qu'une volonté attentive ne tendait plus, laissaient fléchir leurs lignes et vieillissaient, tout d'un coup.

Jean essayait de ranimer les conversations. Il raconta son séjour à Pontresina, dans un hôtel cosmopolite, oii, jusqu'au mercredi 29 juillet, on n'avait parlé de la France que

pour commenter, sans aménité, les incidents du procès Caillaux. Personne ne prévoyait la guerre, mais en voyant affichée au Kursaal la dépêche qui annonçait le bombardement de Belgrade, on avait compris qu'une heure critique approchait. Aussitôt, les touristes s'étaient groupés, par nationalités, avec le besoin de se serrer les coudes, de faire front au groupe adverse et déjà hostile.

Très nombreux, les Allemands tenaient à l'œil les Français qui affectaient l'indifférence. On désertait les tables de bridge, et les femmes inquiètes ne quittaient plus les hommes de leur pays.

Le jeudi soir, nouvelle dépêche, rédigée en allemand : « Il ny a encore eu aucun ultimatum adressé par V Allemagne à la Russie, mais V espoir de conserver la paix reste faible... » Cette fois, un grand choc... Un Français déclare, à haute voix : « La France ne permet pas qu'on lui envoie un ultimatum. » Les autres approuvent, devant les officiers allemands. Immédiatement chacun fait son plan de voyage. On se presse au bureau de l'hôtel, et là , pendant une attente assez longue ,

Allemands et Français, côte à côte, paraissent plus à l'aise, parce que tous redeviennent vrais. Les masques tombent. Or peut enfin causer, avec une très grande politesse réciproque. Les Allemands sont sûrs d'euxmêmes... Evidemment, la cause de la guerre — les Français disent : le prétexte — est absurde, mais ce sera intéressant de se battre. On pourra comparer les deux artilleries de campagne et les mérites respectifs du canon de 75 et du canon lourd... La conversation amène une détente... Mais le lendemain vendredi, tout est changé. Le vernis de courtoisie a craqué. Les Allemands accentuent leurs façons militaires : leurs relations se modifient d'après leurs grades ; on en voit qui cèdent le pas à tels autres et qui ignorent le reste, la tourbe des inférieurs. Violemment, ils commentent les nouvelles...

— Et dans le train, entre l'Engadine et Bâle, ils n'ont plus contenu leur grossièreté. Quand les employés suisses ne satisfaisaient pas à leurs exigences, ils annonçaient : ce Vous nous » paierez cela, l'an prochain, quand la Suisse D sera allemande. . . » Avec nous, ils baissaient le

ton. Il y avait une certaine timidité dans leur impudence... D'ailleurs, ils étaient convaincus que la France était pourrie... L'un d'eux, un colonel, m'a dit : a Pourtant, il paraît que » votre armée a fait des progrès... » Je lui ai affirmé qu'il s'en apercevrait prochainement. Alors, après un petit silence... « Que voulez- » vous? a-t-il dit, la guerre est un fléau, mais » nous avons besoin de colonies! »

— Qu'ils viennent donc les prendre ! s'écria Lucien de Gardave, les voleurs, les bandits, les...

Le gros mot qu'il ne put retenir fit rire tout le monde. Sa bonne figure rose s'empourpra.

— La vérité sort de la bouche des enfants! dit François.

M. Reynaud secouait sa tête blanche.

— Sommes-nous prêts? Tout est là.

— Les âmes sont prêtes, répondit Bertrand.

— Cela ne suffit pas, mon ami. Il faut des canons, des fusils, des munitions, un ravitaillement méthodique... Si vous aviez vu 1870!...

François dit que Ton ne pouvait pas comparer la France de l'Empire finissant avec la France qui, depuis plusieurs années, rer.aissait à la

fierté et sentait remonter la sève antique à ses plus jeunes rameaux, Bertrand de Gardave avait trouvé le mot juste : les âmes étaient prêtes.

— On ne fait pas la guerre avec les âmes.

— Mais, sans elles, la guerre que l'on fait conduit aux désastres. En 1870, toute la nation n'était pas sous les drapeaux; les volontés n'étaient pas accordées ; la foi manquait. Certes, notre organisation est meilleure qu'autrefois, bien qu'elle soit encore inférieure à l'organisation allemande... Par bonheur, le génie français est capable de merveilleuses improvisations...

— Vous avez confiance, vous? demanda le vieillard.

— Entière confiance.

François dit encore la surprise qu'il avait eue en constatant le sincère patriotisme de ses ouvriers.

11 avait appris la mobilisation à cinq heures, par un gardien de l'usine qui avait vu le télégramme officiel affiché à la poste. Dans le bureau presque sombre, où ils étaient réunis autour du directeur, les chefs de service et les

2î)4 LA VEILLÉE DES ARMES

ingénieurs de la maison s'étaient regardés sans rien dire... Très simplement, dans le calme des grands bâtiments presque déserts, ils avaient pris congé les uns des autres... Une poignée de main, un souhait de bonne chance... Pas de discours... Chacun avait passé à la comptabilité, et là, des employés que François n'avait jamais vus, de très modestes subalternes, étaient venus spontanément lui dire au revoir, et cette sympathie l'avait touché.

— En revenant vers la gare, j'étais presque seul. J'ai regardé la façade noirâtre, un morceau de canal miroitant sous le ciel, ces choses que j'avais vues, tous les soirs, depuis deux ans, et qui signifiaient pour moi la fin du travail quotidien, la liberté, la première étape du retour... J'ai pensé : ce Quand les reverrai-je?... » La gare était tranquille. Les zouaves montaient la garde sous le pont. Le train est arrivé. Dans mon wagon, il y avait deux jeunes gens et une midinette qui était fort soucieuse d'expliquer à ses parents la fugue qu'elle avait faite, toute l'après-midi, avec les susdits jouvenceaux. Pour ceux-là, la guerre n'existait pas encore... Souvent, le train stoppait, laissant la voie libre à

d'autres trains qui allaient vers les points de concentration. Enfin, je suis arrivé à Paris, très tard. J'ai été frappé par le spectacle de la rue : ni gaîté, ni enthousiasme, ni abattement, mais du mouvement et de l'action, et, dans la foule, des officiers en tenue de campagne, couverture en bandoulière. Sur le pont de l'Europe, je me suis arrêté une minute pour regarder l'intérieur de la gare Saint-Lazare. De ce point-là, un peu élevé, d'où les rues semblent descendre, j'ai eu soudain la sensation du grand changement... Paris n'était plus le Paris que j'avais quitté le matin... Toute sa vie, si complexe, divisée en mille et mille intérêts, n'avait plus qu'un sens et qu'un but... Alors, j'ai été pris par une espèce d'ivresse oii il n'y avait ni plaisir ni trouble, pas même de l'enthousiasme, beaucoup plus que de l'émotion : une ivresse qui agissait sur mon cerveau et non pas sur mes nerfs et qui pourtant me soulevait la poitrine. J'ai été véritablement enivré par l'idée que je vivais un soir unique, plus grand que tous les soirs écoulés depuis ma naissance, et qui n'aurait jamais son pareil dans tous les soirs qui s'écouleraient jusqu'à ma mort... Et puis.

je n'ai plus pensé qu'à vous, mes amis, à Simone, et j'ai couru vers cette maison, comme un écolier...

— Eh bien! dit Jean, la mobilisation que j'ai apprise par la rumeur de la rue, ne m'a pas donné la secousse que j'avais eue, la nuit passée, à la frontière, lorsqu'on nous a dit : « Les Alle- » mands ont retenu les locomotives françaises j> en Alsace », et sur tout lorsque j'ai aperçu, ce matin, la première sentinelle française près d'un viaduc. Cette silhouette, cette attitude militaire, le dessin aigu de la baïonnette sur le bleu de l'aube! C'était beau à en pleurer... Et les trains de réservistes qui passaient, les soldats aux portières, l'énergie sereine de ces hommes qui ne chantaient pas!... Souvent des mobilisés, allant vers leur dépôt, envahissaient notre train. C'étaient des gens de l'Est. Ils s'excusaient de nous gêner un peu. Ils étaient calmes. L'un d'eux disait : « Les Boches nous embêtent » depuis longtemps, monsieur... Ça doit finir. » Nous comprenons que ça doit finir. . . Il faut » que nos enfants aient la paix... Pour nous, le » plus dur est passé. On a quitté la maison » Maintenant, on n'y pense plus... N'est-ce pas,

» le gouvernement ne laissera pas mourir nos » familles?» D'autres regardaient la campagne, les blés mûrs, les bois veloutés de buée légère... Ils découvraient, sans doute pour la première fois, la beauté des paysages... « Tout de même, » notre belle France, ça serait malheureux de » la laisser abîmer par ces cochons. » Je vous répète la phrase textuellement. Jamais un mouvement d'éloquence académique ne m'a donné plus de plaisir que cette phrase-là.

Après le dîner, les vieux Raynaud se retirèrent. Jean et Nicolette devaient passer avec eux la journée du lendemain. Puis, les frères Gardave voulurent partir à leur tour.

Bertrand retint contre ses lèvres la main de Simone.

— Je ne sais si nous nous reverrons, madame, mais je penserai à vous, dans les heures difficiles, parce que vous m'avez aidé à comprendre et à aimer la France... Cela vous étonne?... Oh! c'est bien simple... Mais je n'ai pas le loisir de m'expliquer mieux. Croyez-moi sur parole et daignez ne pas m'oublier tout à fait. ,,

Il admira les cheveux blonds, les traits fins, les yeux intelligents, nuancés comme la Seine bleue et grise sous le ciel changeant de Paris, le sourire tendre, et cette grâce mesurée, et cet air de passion et de pudeur qui l'avaient fait songer, tant de fois, aux princesses de Racine. Dans un éclair, il imagina cette femme effleurée par l'ennemi — et il sentit que pour la défendre, il serait joyeux de mourir.

— Adieu, madame!

— Au revoir, Bertrand !

Ce fut tout. Quand les deux jeunes gens furent partis, François et Simone parlèrent de s'en aller, mais Nicolette les pria d'attendre cinq minutes. Elle devait monter auprès de ses enfants, et elle allait redescendre...

Maxime emmena François dans le fumoirbibliothèque pour lui donner quelques conseils pratiques, et rédiger une ordonnance. Simone et Jean restèrent seuls.

Le mari de Nicolette dit alors :

— J'ai une prière à vous adresser, ma petite cousine, et peut-être n'aurai-je plus l'occasion de vous entretenir librement. Voici : je vous

confie Nicolette. Il n'est pas question des enfants. Mon frère sera heureux de s'en occuper. Mais, pour Nicolette, ni lui, ni mes parents, ni ma belle-mère ne peuvent rien. Vous seule pouvez beaucoup... Promettez-moi donc d'aimer cette pauvre femme, comme une véritable sœur. ^

— Je vous le promets, Jean, mais pourquoi...

— Parce que votre promesse allégera un peu mon remords... Vous le savez : Nicolette n'a pas été très heureuse. Je me sens responsable de la désillusion que le mariage lui a donnée — et même de celle qu'il m'a donnée à moi aussi... Je me suis trompé en croyant que je pouvais faire un bon mari et un père de famille...

— Oh! Jean, si vous le voulez sérieusement, après la guerre, vous raccommoderez votre bonheur. Il est fêlé; il n'est pas cassé...

— Héias! jene raccommoderai pas cette précieuse porcelaine... Ce qui arrive dans les romans, ma chère Simone, est, dans la vie, un cas exceptionnel... Je n'acquerrai pas subitement toutes les vertus domestiques parce que

j'aurai risqué ma peau... Il faudrait que mon acte iùt un sacrilïce. Or, quoi qu'il arrive, on ne me devra aucune admiration, aucune pitié... Ouvrez tout larges vos beaux yeux!... Hochez la tête. C'est ainsi... Je ne regrette rien, absolument rien. L'existence que j'ai menée a été vaine et absurde. J'avais en moi le goût du risque et de l'aventure... Brusquement, l'aventure s'offre à moi — la plus magnifique de toutes! Je suis heureux, je me sens libre et jeune et je vais à la guerre comme à l'amour... Oui, je me battrai pour la France, et aussi pour le plaisir... Il y a un immense égoïsme dans mon courage...

— Pauvre Nicolette! murmura Simone... Que je la plains!

Dans le fumoir, Maxime chuchotait. Simone perçut quelques paroles.

— Si vous êtes blessé à la poitrine...

Jean voulut lui baiser la main en signe de gratitude. Il sentit que cette main était glacée...

XÏX

Rue de Rome, la nuit. Le sifflet des locomotives dans la tranchée semble faire vibrer le ciel qui se déchire en silencieux éclairs. Simone et François, encore émus par l'adieu fraternel de Maxime et de Jean, marchent épaule contre épaule. Souvent, dans les zones d'ombre, ils ralentissent le pas. Leurs bouches se prennent... Baiser profond, où persiste le goût amer des larmes!... Ils parlent à peine. Simone pense à de très petites choses, à la cantine de François, dont la serrure est un pe* faussée, et elle se rappelle que l'Indicateu.des chemins de fer est perdu...

— Comment pourras-tu déjeuner en route?... As-tu pris l'ordonnance que Maxime t'a préparée?... Tu me télégraphieras tout de suite, en arrivant à Besançon?

Il répond n'importe quoi... Elle ne l'écoute pas, car elle se parle à elle-même, pour s'étourdir... Et par instants elle frissonne de tout son corps et soupire :

— Ah! mon Dieu!... mon Dieu!.,.

— Simone! ma bien-aimée ! . . .

— Si on se réveillait demain, et si on s'apercevait qu'on a rêvé tout ça?

— Calme-toi, chérie!... Chérie!... Mets ta joue contre mon épaule... Là... Ne parle plus... Laisse-toi conduire...

Cette souffrance hallucinée qui divague près de lui torture François. Il comprend que la réaction suit le long effort de la journée, et que Simone paie la rançon de son courage. Il admire qu'elle ait pu se dominer chez les Raynaud. Dès qu'ils ont été seuls, dehors, la détente nerveuse s'est faite...

Il ne connaît pas l'heure précise du train matinal. Simone affirme :

— L'express d'été part vers onze heures...

Il en doute, et comme ils arrivent sur la place du Havre, il propose d'entrer dans un café, pour consulter l'Indicateur. Dans ia lumière crue, sous les regards des gens, Simone se ressaisit. Elle feuillette elle-même les pages... Elle s'est trompée.

C'est à neuf heures que l'express quitte Paris pour Dijon, où il faut attendre la correspondance.

— Soit! Je partirai à neuf heures...

— Pourquoi pas demain soir?

— Mais, je n'ai pas la liberté de choisir mon train... Ce n'est pas un voyage de plaisir que je vais entreprendre...

Elle ne proteste pas. Il l'emmène à travers les rues. Des gens lisent la proclamation du Conseil municipal. On parle plus haut et plus librement que la veille. Beaucoup de Parisiens vont, en hâte, à la recherche d'amis dont ils ne connaissent pas exactement la situation militaire et qui pourraient bien être partis, le lendemain. Il y a des familles qui traînent des mioches somnolents ou excités, et des amoureux qui se serrent de près et qui s'embrassent. Pendant le jour, les hommes ont vécu.

intensément, virilement, par toutes leurs énergies combatives. Pendant cette suprême nuit qui commence, ils vont vivre, en amants, en époux, par toutes les forces de la chair et du cœur. La nuit les rend à la femme...

Il n'y a pas de brutalité dans cette ardeur qui brûle en leur sang. Presque toujours, une tendresse s'y mêle. Les beaux couples deviennent pathétiques par leur beauté même, avides de s'étreindre et déjà tremblants de volupté. Et d'autres, sans charme et sans élégance, ne sont pas moins émouvants. Epouses fanées, maris aux faces vulgaires, se tiennent gauchement par le bras, et ceux-là, médiocres entre les médiocres, sont élevés au-dessus d'euxmêmes par la sainte émotion du moment.

L'ombre de la mort qui plane ennoblit leiïr humilité. Ils retrouvent le geste de la caresse oublié depuis la semaine des noces. L'enfant est avec eux, mais, ce soir, l'enfant n'appartient plus à la mère. S'il marche, le père le tient par la main; s'il est trop petit pour marcher, le père le porte, sur son bras libre, contre son cœur. L'instinct de la perpétuité s'avive, et le soldat qui va combattre, certain

de ne pas mourir tout entier, se console parce que la génération issue de lui ne connaîtra pas la guerre.

Les familles s'isolent dans la foule, père, mère, petits confondus en un seul bloc. Ainsi se rapprochent les oiseaux d'un même nid, quand l'épervier va s'abattre.

La grande avenue était baignée de nuit. Le gaz des candélabres, éclairant à revers les platanes d'un vert acide et faux, faisait paraître la solitude des trottoirs plus désolée. Pas une âme dans la petite rue. La porte de madame Anselme était entrebâillée sur une lueur rougeâtre de lampe. Des chats en velours noir glissaient cauteleusement.

Simone murmura :

— Te rappelles-tu nos retours de l'hiver dernier, le froid sec qui piquait mes yeux, et ta main que je prenais dans mon manchon?... Tu disais : « On sera bien, tout à l'heure... » Et tu me déshabillais toi-même... C'est fini, ce bonheur, fini pour longtemps... Demain soir, je rentrerai toute seule, je passerai là où nous passons, toute seule...

— Tais-toi ! dit-il. Ne m'ôte pas ma farce. Tu ne sauras jamais ce qu'elle me coûte.

Chez eux, dans le vestibule, ils s'enlacèrent et sans se désunir, ils allèrent jusqu'à leur chambre. La corbeille en toile fleurie du plafonnier s'alluma, et dans la lumière atténuée les choses surgirent, tout imprégnées de poésie intime. Une bienvenue émanait d'elles comme un parfum. Que les vieilles indiennes étaient charmantes avec leurs paysages bleuâtres et ces motifs, temples, colonnades et bergeries, espacés sur le fond d'un blanc crémeux! Qu'ils étaient aimables, les meubles couleur de noisette où luisaient des cuivres tordus en feuillages ! Sur la table de chevet, Marie avait disposé la lampe à la tige courbe, un flacon, des livres, et elle avait placé la longue chemise légère de Simone sur la courte-pointe du lit entr'ouvert. Douce chambre, où, chaque nuit, Simone et François retrouvaient le souvenir des nuits ardentes : Elle connaissait leur amour, dans ce qu'il avait de plus fou et de plus secret. Chambre d'amants, trop petite pour qu'on y put mettre un berceau, et qui allait être, désormais, si vaste et si vide!...

Tous deux, envahis par le même regret, songeaient avec un effroi tacite à la série indéfinie des soirs futurs, des soirs solitaires!

Tout à coup, la pendulette sonna et Simone jeta un cri :

— Onze heures!

Était-ce possible? Ils n'avaient plus que huit heures à être ensemble, avant le départ de François! Et rien n'était préparé pour ce départ!

Il dit qu'il devait écrire quelques lettres, confirmer certaines dispositions qu'il avait prises dans l'intérêt de Simone, parce que « on ne sait pas ce qui peut arriver... »

Elle avait pâli. « On ne sait pas ce qui peut arriver!... » Hélas! On le savait trop bien, maintenant !

Ils allèrent chercher la cantine de François et ils la rapportèrent dans la chambre. C'était une cantine usagée, qui fermait assez mal et que François, en quittant le service, n'avait pas voulu remplacer. Puis, au fond d'une caisse, ils prirent les anciens uniformes soigneusement plies et bourrés de camphre.

— Nous laisserons la fenêtre ouverte, dit Simone. L'odeur s'évaporera promptement.

Sur le lit de repos, sur les fauteuils, elle étala les vêtements militaires, sombres, rehaussés de bandes rouges. Elle s'étonnait qu'ils fussent lourds à ses mains. A peine pouvaitelle déplier le manteau si épais, si raide !

— Croyais-tu que tu le porterais encore, François? Te souviens-tu que tu le regardais avec un peu de mélancolie, lorsque tu m'aidais à le plier, pour le serrer dans la caisse, il y a deux ans?

— C'est un vieux serviteur qui a reçu bien des averses! On l'avait mis trop vite à la retraite, mais il est comme moi, encore bon pour le service actif. . .

Pendant que la jeune femme bouleversait les armoires, François s'installa à son bureau. De temps en temps, Simone venait près de lui. Elle le consultait. Où placer tel objet?... Que faire de tel autre?

— Je ne trouve pas tes jumelles.

— Dans le placard, troisième rayon, avec le revolver... Mon sabre est en bas...

Il écrivait. Simone s'éloignait lentement, sans quitter des yeux cette forme chérie, cette tête casquée de cheveux rudes, ce profil net et

ferme comme un bronze. Quand François eut fini d'écrire, il l'appela près de lui. Il lui remit un carnet de comptes, des lettres, une liste de commissions indispensables qu'elle devait faire, une petite somme en or qu'il avait pu réunir, les clefs de ses tiroirs particuliers. Et posément, avec cette précision qu'il apportait dans tous les actes de son existence, il lui donna des conseils. La guerre pourrait être longue... Il faudrait résister à l'action dissolvante de la solitude et de la rêverie; il faudrait agir, travailler pour soi et pour les autres... Dans les hôpitaux ou dans les œuvres d'assistance qui allaient se multiplier, une femme telle que Simone aurait bien des occasions d'être utile... Il l'avait attirée sur ses genoux et il la sentait trembler tout entière, fragile et brûlante, la tête renversée, le cou gonflé de soupirs. Un arôme délicat montait de sa peau, de sa robe, de sa chevelure cendrée. Sous les étoffes, la forme fine s'assouplissait. François se rappela les heures où il l'avait tenue ainsi, et l'éblouissement de leur joie partagée et les liens qui les attachaient l'un à l'autre, liens du dévouement et de la tendresse, liens de la passion et

du plaisir, liens que l'habitude avait serrés au lieu de les distendre. Simone était sa compagne et son amie, mais elle était aussi son amante. Il la portait en lui, comme la puissance qui le faisait vivre, comme la moelle de ses os et le sang de son cœur.

Elle ne savait pas, la bien-aimée, par quelles alternatives de courage et de faiblesse il avait passé, lui, le faux stoïque, le faux impassible! Elle ne savait pas qu'il était dévoré d'inquiétude en l'abandonnant ainsi, et que là-bas, où son devoir le réclamait, il connaîtrait tous les supplices de la nostalgie anxieuse! Elle ne savait pas que pour ce soldat prêt à mourir et à bien mourir, le sacrifice représentait un effort surhumain. Et jamais elle ne saurait cela. Jamais elle ne mesurerait la souffrance de celui qui ne voulait pas, dans la fièvre de leur adieu, s'affaiblir et l'affaiblir elle-même, en s'attendrissant.

Elle l'écoutait blottie contre sa poitrine, et elle se souvenait. Elle revoyait les années lointaines, sa triste enfance, sa jeunesse sans horizon et sans soleil, et le bel automme doré où seulement elle avait commencé de vivre;

elle revoyait l'allée du parc, le banc sous les charmilles, et François près d'elle et le crépuscule clément à leur premier baiser. Et elle se rappelait aussi le petit appartement tel qu'ils l'avaient trouvé en rentrant après leur voyage de noces, à peine meublé, dans un amusant désordre. Elle entendait François dire, sur le seuil :

« Jamais le malheur n'entrera ici par ma faute! »

Leur amour avait été si simple, si courageux devant la vie, si pur dans son ardeur même! Simone et François s'aimaient comme on respire, par une nécessité vitale. La nature et le hasard avaient créé en eux, une de ces harmonies qui se réalisent rarement, dans les couples humains, si rarement que la plupart des hommes en parlent avec un peu d'ironie, masquant de scepticisme un regret qu'ils n'avouent pas. Et cet amour, cette belle chose innocente qui faisait de la joie autour d'elle, rien que par son existence, pourrait être détruit, comme seraient détruits tant d'autres bonheurs, doucement ou difficilement èditiés par 1 invincible patiei'xe des femmes, bonheur

de vieilles mamans appuyées sur leur fils, bonheur de jeunes mères penchées sur des berceaux tout neufs, bonheur d'époux, bonheur d'amants, pauvres nids qu'allait renverser l'orage et que la horde piétinerait!... Et pourquoi?... Pourquoi les hommes, dont la vie menacée par mille maux, est si brève, au lieu de s'entr'aider pour la rendre meilleure à tous, s'acharnaient-ils contre eux-mêmes? Pourquoi l'orgueil féroce et la cupidité d'un peuple pouvaient-ils aboutir à l'universelle boucherie? Pourquoi ce crime n'était-il pas châtié par la justice éternelle, dès qu'il était conçu dans une intelligence, dès qu'une volonté en préparait l'exécution? S'il s'accomplissait, jusqu'au bout, sur la France écrasée, dans un fleuve de sang et de feu, ne serait-ce pas la faillite de toutes les morales, de toutes les religions, de l'antique effort vers le bien que l'humanité essaie, péniblement, depuis des siècles?

Ces pensées assaillaient Simone jusqu'à la faire crier de désespoir! Mais elle serrait ses faibles poings et mordait ses lèvres. Une fureur montait en elle, mêlée à sa douleur de femme, une impuissante fureur qu'elle n'avait cas con-

nue jusqu'à cette nuit-là. Son âme, mal faite pour la haine, apprenait la haine... Elle souhaitait qu'une catastrophe anéantît l'Allemagne entière; elle appelait la mort sur le kaiser et tous les siens... Et, rétractée d'angoisse devant l'avenir, elle se réfugiait sur le ferme cœur de l'être qu'elle chérissait et qui était encore un peu à elle, pour un peu de temps, pour la moitié d'une nuit.

Elle murmurait :

« Je n'ai que toi! »

C'était vrai. D'autres femmes ont des parents, des enfants, des sœurs, des frères... Simone était seule au monde comme François était seul!

« Je n'ai que toi!... Je n'ai que toi!... » redisait-elle dans une sorte de délire...

Il essayait de la calmer. Mais quand il voulut lui expliquer les dispositions qu'il avait prises, et comment elle pourrait vivre, « en cas de malheur », elle le bâillonna d'une caresse...

— Non! Je ne veux pas t'entendre!...

— Mais il faut bien...

— Non!... Non!... cria-t-elle en sanglotant. Non!... je ne veux pas... Crois-tu donc que je

te survivrais?... Ne m'aimes-tu pas comme je t'aime?... Je te laisse partir, je te donne à la France, mais si tu me manques, je n'aurai pas besoin de vouloir mourir...

De quel abîme montait ce cri de femme! Qu'elle souffrait, qu'elle allait souffrir cette frêle Simone, cette tendre Simone, cette Simone chérie que François aurait voulu, fût-ce au prix d'un martyre, défendre contre la douleur! Certes, il ne renia pas une seconde le vieil idéal d'honneur qui avait, en lui, la force d'un instinct; pas une seconde sa volonté ne fléchit; il ne cessa pas d'être lui-même, mais sa sensibilité déchirée jeta une plainte secrète... 11 épuisa, dans un seul frisson, toutes les affres de la séparation et de la mort, et pressant contre lui le corps adoré, il pleura, lui aussi, sans honte, ces larmes d'homme, rares et lentes, qui coulent à peine et font plus de mal que le san^ ^'une blessure.

Il dormait, maintenant, brisé, sur la gorge nue de Simone, entre ses bras nus, sous ses cheveux. Après l'étreinte convulsive et la volupté sanglotante, le sommeil l'avait foudroyé.

Un roulement, un sourd éclat, puis une décharge formidable firent retentir le ciel. Pes phosphorescences bleuirent les persiennes. L'orage, qui couvait depuis trois jours, éclatait enfin. Les glaives des éclairs se croisaient sur Paris... François tressaillit dans son sommeil. Rêvait-il au choc des armées? Entendait-il gronder les canons? Simone posa sa main sur

le front fiévreux ou veillait vaguement la pensée : — Dors, mon amour!... Dors!... Oublie!

Elle n'oubliait pas, et songeant au morne bonheur qu'ils venaient d'épuiser jusqu'à la défaillance, elle se dit que dans toutes les maisons des villes innombrables, des hommes et des femmes s'aimaient, ivres de larmes et de caresses, pendant l'orageuse nuit. Ce fracas du tonnerre au ciel, présage sinistre, couvrait, — pour que le Dieu des miséricordes ne l'entendît pas — le sanglot de la tendresse humaine. Mais l'amour préparait sa revanche. La trame de la vie, prête à se rompre sur tant de points, refaisait ailleurs le tissu sacré de l'avenir. De ces adieux, tout un peuple naîtrait, et la France future germait aux flancs des mères.

Étrangement calme, Simone contemplait François. Elle ne pleurait plus ; elle ne pleurerait plus; elle avait dépassé le stade de la révolte et du désespoir, et elle arrivait à cette profondeur de l'extrême souffrance où l'on trouve la sérénité. Immobile, elle écouta s'éloigner les sèches détonations de l'orage. La fenêtre pâlissait. Les moineaux des marronniers saluaient l'aube.

Et Taube vint et le soleil lança une flèche d'or aigu par la fente des persiennes. Les bergers bleus, sous les portiques bleus, se dessinèrent avec leurs flûtes et leurs guirlandes. Dehors, une charrette tressauta dans le silence du dimanche matin et des cloches sonnèrent la première messe.

Simone baisa les paupières de François, pour le réveiller, et pour que le jour terrible commençât dans la douceur, ainsi qu'avaient commencé, depuis deux ans, tous les heureux jours de leur vie. Et d'une voix qui ne tremblait pas, elle dit :

— Mon amour, il est temps.

Une dernière fois, elle prépara elle-même les vêtements de son mari; une dernière fois elle servit le thé dans la salle à manger minuscule... Quel sens prenaient les moindres actes, quelle tendresse s'attachait aux moindres objets ! Toute la maison semblait une chose vivante qu'une obscure sympathie faisait souffrir avec ses hôtes. François regardait la fêlure légère d'une tasse, un petit napperon que Simone avait brodé, un bouquet fané qu'il avait acheté l'avant-veille, des livres qui traînaient,

278 LA VEILLEE DES AtlMES

le jeu d'un rayon dans un miroir, un petit défaut dans le papier de tenture, des riens, — de ces riens qui évoquent tout quand on les revoit, de loin...

Il pensait :

« Ma maison!... Ma femme!... t>

Tous ses biens terrestres, toutes ses raisons de vivre tenaient en ces quatre mots! Mais il acceptait la grande « raison de mourir » qui l'arrachait à Simone et au foyer. Il ne les voyait déjà plus que comme un petit point dans le monde nouveau où il entrait, et où luimême n'était qu'un soldat, perdu parmi des millions de soldats. Son existence individuelle devenait tout à fait négligeable. Il y renonçait sans effort, avec une âpre joie, qui laissait pourtant subsister la torture de la séparation. Mais cette torture n'agissait que sur son cœur et sur sa chair. Elle n'atteignait pas sa volonté, pleinement satisfaite, parfaitement calme, à travers les pires troubles.

Ce qui le fortifiait aussi, c'était l'attitude de Simone, qui ne trahissait plus aucune faiblesse.

Elle était très inquiète à cause de la voiture

qui serait difficile à trouver, et à cause du retard de Marie Pourat. Alors, François lui proposa d'aller chercher, sur l'avenue, une auto ou un simple fiacre qu'on garderait par prudence. Ils sortirent ensemble. Le temps s'était purifié. Une lumière mauve et dorée, la vaporeuse lumière qui flotte comme une poussière de pastel sur le Paris matinal caressait la petite rue. Il n'y avait plus de maçons dans le chantier; les employés et les midinettes ne se dirigeaient pas vers la station voisine du Métropolitain. On sentait bien que, malgré tout, ce jour-là était un dimanche, et l'on rencontrait des femmes avec des chapeaux neufs, qui s'en allaient à l'église. L'épicerie Gouge était ouverte, mais la boutique de madame Anselme était fermée.

Sur l'avenue, François arrêta un vendeur de journaux. La feuille qu'il acheta portait en manchette :

V Allemagne a déclaré la guerre à la Russie,

La nouvelle n'était pas imprévue, et le coup qu'on avait vu venir ne déconcertait personne.

Après la grande secousse de la mobilisation, les nerfs des Français s'étaient tendus, assez pour supporter, sans fléchir, les secousses consécutives. Simone dit seulement :

— Notre tour viendra bientôt.

Tout en marchant, elle parcourait du regard les pages que François dépliait... Message du Président de la République à la nation française... Appel du Conseil municipal au peuple de Paris... On annonçait que l'appui de l'Angleterre était acquis à la France, « sans pouvoir préciser la nature et la forme de l'intervention probable... »

— Tiens ! dit François en souriant, Gustave Hervé demande à partir « malgré sa myopie et ses quarante- trois ans » ! Voilà qui fera réfléchir notre bon voisin monsieur Lepoultre!

Justement, le « bon voisin » les croisa; il accompagnait son gendre, M. Delmotte, qui exhibait fièrement ses galons de sous-lieutenant du génie. Un peu plus loin, les Davesnes aperçurent Alexandre Fréchette, chargé d'une valise de toile. 11 attendait sa petite amie qui achetait des gâteaux chez un pâtissier, et il guettait vainement une voiture. Bien qu'il n'eût jamais

parlé à François Davesnes, il le salua cordialement :

— Bonne chance, mon lieutenant!

François répondit :

— Bonne chance !

Et d'autres mobilisés passaient, gens du quartier dont on connaissait les visages. L'abbé Moriceau, transformé en sergent était avec sa mère, dans un vieux fiacre à galerie. Le serrurier alsacien conduisait son ouvrier, et l'apprenti de quinze ans suivait par derrière, très fier de tenir le sac gonflé du camarade Mademoiselle Florence, les yeux meurtris, était pendue au bras de son amoureux.

Simone ne pouvait détacher son regard de François. Pâle, aminci par l'uniforme, il était vraiment un bel officier et il avait le ton et l'allure des êtres nés pour le commandement. Dans l'atmosphère de ce matin qui sentait la poudre, un orgueil enivra Simone, la sensation exaltante de l'admiration dans l'amour. Celuilà, qu'elle aimait et qui l'avait choisie, celui-là, c'était un homme! Elle se rappela les gens qu'elle avait vu défiler chez les Raynaud, gloires de salons, politiciens, esthètes, hommes

d'argent ou de plaisir, pauvres pantins qui se disloqueraient si vite au vent de la guerre! Qu'était un François Davesnes, hier encore, pour ces gens-là?Ni célèbre, ni riche, détestantle bavardage et la gloriole, que représentait-il pour ceux qui ne connaissaient pas son âme et que d'ailleurs, il évitait, avec un dédain tranquille et courtois? Maintenant, dans l'épreuve où tous ceux de sa génération donneraient leur mesure, il était exactement le Français dont la France en péril avait besoin, énergique et modeste, domptant par la plus froide volonté l'émotion du cœur le plus tendre, profondément humain jusque dans les violences de la lutte, dédaigneux des mots, sachant voir en face toutes les réalités, et prêt au sacrifice anonyme. Partout, il trouverait, il tiendrait la place qui lui était due : au plus grand danger, au plus grand honneur.

Après avoir erré quelque temps, Simone et François découvrirent enfin une automobile. Le chauffeur accepta de les mener chez eux d'abord, puis à la gare de Lyon.

— C'est parce que c'est vous, mon lieutenant. Aujourd'hui, il n'y a plus de voitures pour les civils.

Marie Pourat était venue en l'absence de ses maîtres. Quand elle vit François, elle faillit pleurer. Elle ne pouvait pas croire que monsieur partait déjà! Son Anthime à elle, ne s'en irait que le cinquième jour. Quel vide cela ferait dans toutes les maisons, ce départ des hommes ! Et elle demanda avec insistance si monsieur croyait que la guerre durerait longtemps.

— Plusieurs mois peut-être.

— Mon Dieu Seigneur! Qu'est-ce qu'on va devenir, nous autres!... Sûr, il y aura des femmes qui mourront de chagrin, comme cette pauvre dame Anselme...

Simone s'écria :

— Madame Anselme est morte ?

— Oui, madame. Elle était trop sensible, cette forte femme. Avant-hier soir, elle avait eu une espèce de vertige, et son fils avait bien recommandé qu'on lui cache les mauvaises nouvelles... Il ne lui avait même pas raconté la mobilisation. Mais elle avait un doute... C'est difficile de tromper une mère!... Elle n'a fait semblant de rien, mais la nuit dernière, elle s'est levée et elle est allée chercher un journal dans la boutique... Et tout à coup, elle a jeté un cri

Son garçon n'a eu que le temps d'arriver pour la recevoir dans ses bras, toute raide... Elle est morte au petit jour. Et monsieur Pierre qui devait partir ce matin ! Il va demander un sursis pour enterrer sa pauvre maman. . . C'est affreux !

— Oui, dit Simone, c'est affreux!

Elle mit ses mains sur ses yeux comme si elle avait vu, brusquement, la mort en face d'elle, la mort, qui allait être la reine effroyable du monde et qui, sournoisement, était venue, dans la petite rue paisible du faubourg, saisir sa première victime...

Marie Pourat tamponnait ses paupières avec le coin de son tablier. Elle conclut :

— Cette fin-là, il y a bien des mères qui en seront jalouses, dans quelque temps.

Cependant, François pressait Simone. Même en arrivant à huit heures, il risquait de n'avoir plus de place dans le train.

Une fois encore, il prit au fond de ses yeux l'image de la chambre bleue, du salon gris, des choses aimées, et serrant sa femme sur son cœur, il lui dit :

— Simone, quoi qu'il arrive, nous aurons connu de la vie ce qu'elle a de meilleur et de

plus beau. J'ai été heureux par toi, entre tous les hommes. Dis-moi que tu as été heureuse!

— Ah! François!...

Les minutes fuyaient. Il l'entraîna. Marie avait déjà porté la cantine dans la voiture. Elle fit passer à Simone le sac de toilette et l'épée gainée d'un fourreau gris.

— C'est tout... Au revoir madame! et bonne chance, monsieur. Que le bon Dieu vous ramène vite, quand on aura battu les Prussiens!

Dans la cour de la maison, une automobile haletait. Madame Miton vint saluer M. Davesnes et pria le chauffeur de se hâter.

— Monsieur Mélinier s'en va... On dit qu'il doit conduire un général.

Elle soupira :

— Tous les locataires partent! Il n'y aura plus ici que leurs dames.

Le taxi-auto démarra et la petite rue s'évanouit derrière Simone et François Davesnes, comme si elle tombait dans le passé, avec ses vieilles bicoques, ses maisons neuves et la palissade aux affiches, et les marronniers dépassant le mur du jardin et le clocheton où roucoulaient des colombes...

Le soleil émergeait des brumes tièdes. Quand l'automobile traversa le pont d'Austerlitz, le clocher de Notre-Dame, les quais, les nobles façades de l'Ile Saint-Louis se dessinèrent entre le ciel bleuâtre et le fleuve d'argent.

— Que Paris est beau! dit François. Cher Paris!... De quel cœur on le défendra!

— Tu crois, dit Simone ardemment, tu crois à la victoire? Nous qui sommes nés dans un pays vaincu, tu crois que nous verrons la revanche, le triomphe, une France nouvelle, et que nous n'aurons pas subi, pour rien, le martyre de ce jour? Tu pars avec confiance?... Tu es sûr, dis, tu es sûr...?

^- Je suis sûr que je ferai tout mon devoir, comme les autres, et j'emporte une grande espérance sinon une certitude... L'Allemagne est forte! Le combat sera long et dur... Ne sois jamais pessimiste, quoi qu'il advienne, ma chérie, mais garde-toi des illusions... Le succès sera cruellement acheté.

— Les Russes nous aideront... Peut-être les Anglais...

— Peut-être . . Mais comptons sur no us-mêmes. C'est le peuple de France qui sauvera la France...

L'automobile ralentissait sa marche.

Une foule immense débordait la rue de Lyon où la bouche du Métropolitain vomissait un torrent d'hommes et de femmes. Des véhicules de toutes sortes, les plus désuets, les plus bizarres, amenaient les mobilisés. Toute cette foule, criblée par des barrages d'agents et de soldats, montait d'un même mouvement vers la gare. Il y avait beaucoup d'officiers de tout grade et de tout âge, des lieutenants de territoriale aux cheveux gris, gênés par l'uniforme qui leur serrait ïe ventre, des médecins, des marins qui ralliaient Toulon. Sur les terrasses, des familles italiennes, croates, bohèmes, attendaient les trains gratuits réservés aux étrangers, et faisaient un pullulement de saleté et de misère, à même le sol. On voyait des époux avec des enfants, de jeunes hommes avec de vieilles mères. Les adieux de la nuit avaient rougi les yeux et creusé les figures blêmes. Presque toutes les femmes pleuraient, si dou^ cément, qu'elles avaient l'air de demander pardon... « Adieu, petit! Que le bon Dieu te protège!... — Adieu, maman! — Adieu, la femme et le gosse!... Ayez pas peur. On « les aura ».

— Adieu! Ecris-nous... Ne prends pas froid, la nuit... Ne perds pas ton argent!,.. » Des noms, de tendres et petits noms familiers, passaient dans un baiser... Mais la scène était courte et simple. Le soldat franchissait le barrage; la mère, l'épouse ou l'amie, silencieuse et chancelante, s'en retournait, et les gens s^écartaient devant elle.

Un homme de bonne volonté prit la cantine de François. Fendant la foule, avec peine, ils arrivèrent à la salle des bagages. Mais là, deux haies de soldats, une consigne impérative. « Pas de femmes dans l'intérieur de la gare, sauf les voyageuses munies de billets. » François insista vainement.

— Eh bien! attends-moi dehors, dit-il à Simone. Je te laisse les petits colis, et je vais faire enregistrer mon bagage. Garde mon épée qui m'encombre et mon sac... Je reviens. Nous nous dirons adieu dans la cour, ma pauvre chérie !

Elle obéit, si triste, debout près de l'officier de paix qui surveillait le passage. Les soldats la considéraient avec une gentille curiosité. Au bout d'un quart d'heure, François n'était pas

revenu. Le cerbère galonné regarda la jeune femme. Fut-il ému par la détresse de ses yeux? Il murmura :

— Il ne peut pas partir sans son arme, le lieutenant? Ça ne serait pas à faire... Alors... alors... vous pourriez bien entrer tout de même...

En parlant ainsi, il s'écartait un peu de la porte. Simone le remercia d'une voix basse et tremblante, puis se glissa dans l'intervalle propice, comme une souris. Enfin! elle était dans la place, et François, en revenant, l'aperçut.

Huit heures et demie. Ils avaient encore à eux quelques minutes... Sur un banc, à l'écart, ils s'assirent, incapables de parler, la main dans la main, et ils souffrirent, à ce momentlà, plus qu'ils n'avaient jamais souffert.

La première, elle dit :

— François, regarde l'horloge... Il faut que tu partes...

— Non... J'ai le temps...

— Tu n'auras plus de place. Tu seras très mal... Je ne veux pas que tu sois

liial... Et puis, je sens que l'émotion nous tue...

Il avoua :

— Tu as raison.

Ils allèrent dans la direction du quai. Là, une nouvelle consigne arrêta Simone.

Alors, elle se jeta sur la poitrine de François, elle s'écrasa toute contre lui, crispant ses doigts sur l'uniforme dont les boutons accrochèrent sa chevelure. Une prière folle monta du fond de son être déchiré, vers les Puissances inconnues : « Qu'il vive! que je le revoie!... » Fiévreuse, la bouche de François pressait sa bouche.

Elle cria :

— Adieu!... adieu!...

Et elle s'arracha de lui, brutalement. Elle courut, sans se retourner, vers la sortie, mordant son mouchoir, l'âme et les yeux pleins de ténèbres et sentant fuir sa vie comme si on lui avait coupé les veines...

Elle se retrouva dehors, dans la cohue... C'était fini.

Il était parti. Elle était seule...

Le soleil brillait sur les baïonnettes. Là-bas,

au sommet de la colonne, le Génie de la Liberté n'était qu'une flamme dans le ciel, et les nuages, poussés par le vent, blanchissaient l'azur comme un vol très lointain de Victoires. ..

Pwis-Toulon, 1914-1915.

Page 1