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MARGELLE TINAYRE

Parie, 31 mai 1915,

LA

LE DÉPART : AOÛT 19i4

Le 31 juillet 1914, à Paris. Un lourd matin, blanc de soleil et d'orage.

La rue, dans un quartier de la rive gauche, rappelle les lithographies faites sous Louis- Philippe. Assez courte, prolongée sur les jardins d'un couvent exproprié, elle va d'une tranquille place ronde à une grande avenue populeuse. Du côté de la place, elle a des bicoques grises ou brunes, des pavillons avec grilles et jardinets, et un long mur bas, souillé d'affiches, que dépassent le clocheton d'une chapelle et les pesantes masses vertes de vieux marronniers. Les trottoirs étroits, le gros pavé,

les boutiques, cette place avec ses trois arbres et ses bancs, c'est le Paris de 1840, le Paris de Balzac et de Murger. Le débit de vin qui porte l'enseigne « A l'Obus » — souvenir du siège — a remplacé quelqu'une de ces guinguettes où dansaient Rodolphe et Mimi... Par contre, du côté de l'avenue, la rue s'enorgueillit de cinq maisons neuves, disproportionnées en hauteur, et d'un blanc cru dans la lumière. Sentinelles avancées du Paris nouveau, proclamant leur modernité agressive, elles dominent les pavillons et les jardins qui, d'année en année, vont disparaître.

Fragment infime de la cité colossale, la petite rue existe par elle-même, elle a sa physionomie et son caractère particuliers. Les Parisiens de l'Étoile ou du Parc Monceau l'ignorent. S'ils venaient à la connaître, sans doute, ils la dédaigneraient. Pourtant, elle est de Paris, à plus juste titre que telles voies somptueuses, car elle est habitée par ces Parisiens de la bourgeoisie qui, de père en fils, sont fidèles à leur quartier, sinon à leurs appartements, et ne fréquentent pas d'étrangers. Artisans, rentiers, fonctionnaires, commerçants, ils conservent les habi-

tudds et les préjugés de leur caste. Ici, comme en province, la vie est étroite, économe et bornée. Les voisins se connaissent au moins par leur nom. Le menuisier, le serrurier, s'honorent de travailler « à la perfection » le bois et le fer. Us ont leur honneur professionnel. Ils sont de la race des ouvriers artistes. Une sorte d'élite populaire qui ne hante pas les assommoirs, frôle la classe intelligente et pauvre des jeunes artistes, des étudiants, et s'éduque insensiblement par le contact. Les filles gracieuses, bien vêtues, semblent des dames auprès des mamans en camisoles. Oui, c'est bien Paris, celui que le touriste ne visite pas, celui que les moralistes d'outre-frontière ne soupçonnent pas. A l'entour de la petite rue, au delà^ sont les quartiers grouillants, les musées, les écoles, les monuments chargés de siècles, les théâtres et les lieux de plaisir, les parcs somptueux, les faubourgs hérissés d'usines. La petite rue sent toute cette vie formidable autour de son humilité. Elle y participe modestement; elle reçoit le courant qui vient du centre, par l'avenue toute proche; elle tressaille au passage des tramways et des

autobus, et les artères profondes du Métropolitain vibrent dans son terrain calcaire. L'activité moderne va l'envahir, mais quelque chose du passé demeure en elle, une douceur quiète et riante, un air de bonhomie et de naïveté.

Ce matin-là ressemble à tous les matins, et la petite rue a son aspect coutumier. Le soleil chauffe à l'envers les nuages cotonneux qui s'effilochent, et par endroits, un rayon émoussé fuse et touche les façades couleur de craie des hautes maisons. Les tourterelles qui habitent le clocheton roucoulent en sourdine, tandis que piaillent mille moineaux parmi l'épaisseur des marronniers. Des maçons boivent la goutte chez le débitant; M. Gouge, l'épicier, ôte les volets de sa boutique. La crémerie est ouverte, ainsi que la papeterie-mercerie de madame Anselme. Un facteur passe. Les concierges lancent des seaux d'eau, à la volée, sur le trottoir, et s'annoncent, l'une à l'autre, que la journée sera chaude et qu'il y a de l'orage dans l'air.

Quelques employés, quelques ouvrières, qui se hâtent vers la station du Métropolitain, s'arrêtent un instant pour regarder les affiches

collées sur des palissades. Il y en a d'anciennes, résidu des élections, qui pourrissent depuis le mois de mai. On distingue des mots en grosses lettres, des phrases encore lisibles... «... réaction militariste... réforme électorale... les partis bourgeois... impôt sur le revenu... tradition monarchique... loi de trois ans... loi de deux ans... vendu... voleur... cagot... antipatriote... suppôt des Loges... » Les passants jettent un coup d'œil distrait sur ce champ de bataille des partis politiques, sur cette rhétorique en débris que le soleil et les averses rongent lentement. Ce sont les pensées d'hier — déjà si vieilles qu'elles meurent, décomposées.

Une affiche neuve, qu'une main hostile a déchirée plus qu'à moitié, annonce un Meeting de protestation contre la guerre. Deux hommes, un ouvrier et un bourgeois, lisent, se regardent l'un l'autre avec une sorte de silencieux défi, et s'en vont, chacun vers son travail.

Cependant, au coin de l'avenue, le beau magasin vert d'eau de la fleuriste s'entr'ouvre. Une personne blonde, en peignoir violet, risque un regard, comme si elle guettait quelqu'un. Alors, madame Anselme, la papetiers,

occupée à disposer les magazines illustrés suivant les lois de l'esthétique boutiquière, hausse les épaules avec mépris.

C'est un matin comme tous les matins. Dans les chambres des maisons, chaque groupe humain, couple ou famille, accomplit les rites accoutumés. Partout, le feu s'allume, l'eau coule, les rideaux s'écartent, la lumière pénètre, le berceau frémit et jase, la femme rit au miroir. Partout, dans la sécurité pacifique de la cité, se renoue la chaîne des pensées et des actes, et le rythme de la vie, rattachant hier à demain, est si régulier qu'il semble imbrisable...

— Avez-vous la monnaie de cinquante francs, madame?

— Pour trois journaux à un sou? J'aimerais mieux vous faire crédit...

— Voilà donc trois sous.

— Ah ! dit madame Anselme en riant. C'était un truc...

Le client de passage s'excuse :

— On est embarrassé, depuis hier, pour trouver cette misérable monnaie! Il n'y a pas que l'or qui se cache. Les pièces de cent sous ont disparu... Et pourquoi?

— C'est la faute au gouvernement, répond

madame Anselme, en vraie Française. Il aurait dû prévoir ça. Mais on dit que l'argent va revenir. Ne vous frappez pas!...

— En attendant, sur le boulevard, hier, les cafés refusaient les billets de cent francs. Oui, madame. Avec cent francs en poche, vous ne pouviez pas dîner!...

Madame Anselme, grande, blonde, colorée, dans le plein épanouissement de la quarantaine, ne perd pas la sérénité qui la caractérise. Elle hausse légèrement ses belles épaules.

— Oui, pourquoi, s'il vous plaît? Parce que les journaux montent la tête au public... Alors, les gens se précipitent dans les banques pour retirer leurs économies et chez les épiciers pour faire des provisions... C'est des coups préparés, et il y a des spéculateurs qui en profitent... comme ce monsieur Gouge, en face, qui a augmenté le prix du tapioca... Et vous, ma petite demoiselle, qu'est-ce que vous désirez? La monnaie de cent francs?... Je ne l'ai pas.

Une dactylographe de vingt ans, pâlotte et frisottée sous un petit chapeau couronné de minuscules pommes vertes, déclare sans ambages ;

— Cent francs? Où les aurais-je pris? Qui donc a cent francs, ce 31, au matin, avant la Sainte-Touche? J'aurai le beau billet ce soir, mais à sept heures du matin, je n'ai que trentecinq sous. Donnez-moi La Mode Parisienne. Je peux encore me la payer.

— L'édition à deux sous, sans patron?

— Ah! je veux le patron.

— Alors, c'est trois sous.

La dactylographe prend le journal et, avant de repartir, considère les magazines illustrés, trop coûteux pour sa bourse et qui sont le plus bel ornement de l'étalage. Les couvertures en couleur représentent des dames démesurément longues et minces, moins vêtues que déguisées, selon la mode russo-persane de cette année 1914. Les figures de ces personnes sont dessinées par un trait de plume formant l'ovale — deux taches noires pour les yeux, un rond vermeil pour la bouche — et elles ont si peu de nez qu'elles semblent n'en pas avoir du tout. Quant au corps, elles imitent le serpent qui danse, et se cambrent, ventre en avant, poitrine creusée, pour un éternel tango. L'aubergine et la tomate, le canari et le gazon anglais

lÔ La VEILLEE DES ARMES

prêtent leurs plus aigres nuances aux vagues écharpes qui flottent sur ces dames aux cheveux violets, verts ou bleus. Parisiennes de music-hall et de Palaces cosmopolites, elles doivent donner aux étrangers naïfs une idée bien peu exacte des vraies Parisiennes. La dactylographe, et madame Anselme, et toutes les liseuses de magazines qui sont nées entre Montrouge et les Batignolles, savent à quoi s'en tenir sur ce point... Elles aiment ces images excentriques, comme une fantaisie d'artistes et de couturiers, mais elles n'en sont pas dupes. Au-dessous des magazines, il y a quelques morceaux de musique, maxixes et tangos, folie du dernier hiver, et valses viennoises, remarquables par la stupidité des paroles. Plus bas, des volumes à bon marché qui font voisiner la niaiserie et le sublime, Rocambole et Les Misérables, Les Nuits du boulevard et Manon Lescaut, les romans po 'ciers et les chefs-d'œuvre classiques. De même, les bas petits journaux comiques, voire pornographiques, se mêlent aux numéros de La Vie Parisienne, du Riî^e, du Cri de Paris. Sentimentalité facile, grivoiserie, lyrisme, délicatesse suprême dans l'iro-

nie ou dans l'émotion, héroïsme et frivolité, pamphlet et romance, l'âme entière de Paris, avec ses beautés et ses tares, apparaît en raccourci dans cette vitrine d'une papeterie as faubourg.

— L'Humanité...

— Le Matin...

— Le Journal...

— La Guerre Sociale... Avez-vous la monnaie?

— Sur vingt sous?

— Sur cinq francs.

— Voilà!

Les clients prennent sur îa pile le journal choisi et s'en vont, un à un, luttant contre les doubles feuilles qui se froissent... Et, bien que madame Anselme ne voie pas leurs figures, elle devine à leur démarche plus lente, comme alourdie, qu'un poids est tombé sur eux.

D'autres s'arrêtent, si avides de lire qu'ils oublient de payer et gardent leur sou dans leur main. Puis ils paraissent s'éveiller, jettent le sou sur l'éventaire et s'en vont, à leur tour, en silence...

Un vieil homme a dit tout haut :

« Bon Dieu ! s'il fallait revoir ça! »

Et il est parti, avec sa pensée qui le fait presque tituber et aveugle ses yeux las de pauvre diable... Cependant, la dactylographe, à dix pas devant lui, savoure son journal de modes. Des enfants jouent. Deux chats se défient en crachant, et derrière la palissade du chantier, un gâcheur de plâtre les excite...

« Kss ! . . . Kss ! ... les minons ! . . . V'ià du gibier pour le siège ! »

Un maçon proteste :

« De quoi?... De quoi?... Le siège?... On n'est pas en 70 et le prolétariat est là pour un coup!... Va-t-on pas se manger le nez pour la Serbie, qu'on sait même pas où c'est, la Serbie?... Faudrait pas être humain!... Faudrait pas être civilisé!... Sûr qu'on est Français avant tout, et qu'on ne va pas se laisser... embêter, mais si que la C. G. T. fait un grand métingue dans toutes les villes, à Paris, à Londres, à Berlin, pour dire : « L'ouvrier veut » la justice; il veut qu'on s'explique gentiment v sur les difficultés, au lieu de casser la gueule » au voisin », vous croyez pas que ça fera réfléchir les gouvernements? »

Le chœur des camarades réplique par des grognements approbatifs ou des rires ironiques.

— Les métingues! ça n'a jamais servi qu'à faire plaisir à des bavards !

— C'est aux socialos allemands de commencer... Écoute voir : c'est-y leur gouvernement ou le nôtre qui veut faire du vilain? C'est pas le nôtre...

— Attends. C'est pas fini. Us marcheront pas, les camarades allemands...

— Marcheront!...

— Marcheront pas!...

— Demande à Jaurès...

— Ils ne marcheront pas. C'est des socialistes, mais c'est des Boches... J'en ai connu, moi, des Boches... On peut pas s'y fier... Y a pas plus traître... Mon vieux, ils dénonçaient les copains au singe!... Tous espions et cafards!... Il n'en faut plus... Moi d'abord, j'ai commandé mes godillots... J'suis dans le génie...

— Moi, je suis artilleur... Et toi, Ernesse?

— Fantassin de première classe... Je pars le quatrième jour...

Madame Anselme, qui entend ce dialogue, pince les lèvres d'un air méprisant. Elle n'aime

pas les ouvriers qui font de la politique avec des phrases de réunion publique et des mots qu'ils ne comprennent pas. Cette marchande de journaux est une ambitieuse qui rêve de s'élever dans la hiérarchie sociale. Son commerce lui paraît beaucoup plus noble que celui de la fruitière et, à force de manier les livres et les journaux, elle prend les façons et les prétentions d'une personne instruite. Veuve et pauvre, madame Anselme a pratiqué la plus farouche économie afin de procurer à son enfant la belle éducation qu'elle aurait tant souhaitée pour elle-même, et, née du peuple, elle a voulu atteindre à la bourgeoisie par son fils. Pierre a été boursier de lycée; il est entré dans un bon rang à l'Ecole normale supérieure et, maintenant, il est en train de passer le concours d'agrégation. A la rentrée d'octobre, il sera professeur en province. Alors, madame Anselme vendra son fonds de papeterie et achèvera de vieillir pï-ès de son fils, heureuse, honorée et cossue comme une rentière.

Pour être digne de cet avenir glorieux, pour que jamais son fils n'ait à rougir d'elle, madame Anselme s'est affinée; elle est devenue presque

distinguée, presque élégante, avec son instinct assimilateur de Parisienne. Encore désirable et dorée comme un fruit mûr, elle a ignoré les tentations qui troublent l'automne des belles femmes et n'a écouté aucune proposition de mariage. Elle est mère passionnément, aveuglément, et dans cette heure même où une étrange inquiétude trouble les âmes françaises, madame Anselme, indifférente aux conflits de l'Autriche et de la Serbie, incapable d'en saisir la signification et les conséquences, demeure hypnotisée par le concours d'agrégation et le succès probable de son fils. Pierre lui a dit ; € Sois tranquille. » Elle est tranquille. Les gens qui se pressent chez M. Gouge pour des provisions lui semblent ridicules et pitoyables, et elle blâme le gouvernement qui n'a pas su empêcher la panique de la monnaie...

— Ah! bonjour Marie? Vous voulez la monnaie de cent francs?

— Si j'avais cent francs à la fois, madame Anselme, ils seraient sur mon livret!...

Marie Pourat est une Aveyronnaise, noiraude, très maigre, âpre à la besogne comme à l'argent, et robuste, malgré sa taille exiguë, ses

bras en fîl de fer et sa petite face bistrée d'insecte triste. Elle a été servante chez un restaurateur de l'avenue du Maine, jusqu'à vingt-huit ans, puis, ayant amassé un capital de deux mille francs, elle a épousé un de ses compatriotes, Anthime Pourat, énorme plombier roux qui la bouscule un peu et la redoute secrètement. Us habitent deux pièces au sixième, dans une rue voisine. Marie tient la bourse, élève avec une sollicitude sévère deux petits garçons, et supporte, sans trop rechigner, la présence de la vieille belle-mère paysanne. Son magnifique époux lui laisse gouverner le ménage et placer l'argent qu'elle accumule, par rognures, à la façon des fourmis. Quelquefois, ayant bu un coup de trop, il crie très fort :

« Je suis le maître! C'est à l'homme de commander! Faudrait pas qu'on dise que la bourgeoise à Anthime Pourat porte la culotte!... »

Marie ne le contredit pas, et cette affirmation d'une autorité toute théorique satisfait le tyran débonnaire.

Madame Anselme et Marie se ressemblent par une extraordinaire passion maternelle et la même volonté de a hausser » leur progéniture

dans le monde. L'une veut être la mère d'un savant ; l'autre, campagnarde déracinée, aspire à retourner dans son Aveyron natal et à cultiver un petit bien, après avoir fait de ses enfants des postiers ou des cheminots, gens à traitement fixe et à retraite certaine. Toutes deux ont la même terreur du risque et de l'imprévu.

— Vous avez l'air fatiguée, Marie. C'est la chaleur... Et puis, vous en faites trop... Une heure chez Gouge, les escaliers à frotter — ce n'est pas un ouvrage de femme ! — le ménage de madame Davesnes, celui de madame Moriceau, et les courses, et les séances au lavoir...

— Quand on a des gosses, faut bien gagner, pauvre dame! répond Marie, qui a gardé les locutions de sa province avec un reste d'accent. . . La plomberie ne va pas tellement fort... Mais si je pouvais m'en passer, je n'irais plus chez Gouge. Il n'est pas juste, cet homme-là... Depuis qu'il a vu des grands épiciers s'établir sur l'avenue, dans de belles boutiques où l'on vend du poisson et du gibier, il a les sangs tournés de jalousie... Hier, la bonne de mademoiselle Couzance a voulu lui acheter du pétrole : a Pas

» plus d'un litre, qu'il a dit, et augmenté d'un » sou... Si vous n'êtes pas contente, allez chez » vos grands fournisseurs... faire la queue... » Et à moi, madame, qui suis à son service, il m'a vendu quatre paquets de vieux macaroni au prix de l'extra-superfin...

— Vous vouliez faire des provisions!

— Eh! pauvre dame, puisque tout le monde en fait!... Dans le cas qu'on viendrait à manquer...

— Mon fils m'a défendu d'acheter seulement un kilo de sucre d'avance. Il dit que Paris est assuré d'un bon ravitaillement et que ces queues devant les magasins ne servent qu'à démoraliser le monde et à exciter les marchands qui veulent gagner et gagner... Tenez, Marie, prenez vos journaux... Voilà votre paquet : Le Journal et Le Figaro pour madame Davesnes. Les Annales et Le Matin pour mademoiselle Couzance, et la La Libre Parole pour madame Moriceau...

— Elle est heureuse, celle-là!... Son garçon est arrivé hier...

— L'abbé Moriceau?

— Oui... Un petit blond, bien doux, et tel-

lement poli! Ça sort du séminaire, on dirait une demoiselle habillée en curé. Jamais je n'oserais me confesser à un petit jeune comme celui-là... Qu'est-ce qu'il dirait, mon Anthime, lui qui n'aime pas la calotte!

— Ça ne l'a pas empêché de se marier à l'église, votre Anthime?

— Bien sûr!... On fait ce qu'il faut faire, on n'est pas des chiens... Je ne suis pas dévote, mais je respecte les usages... Ainsi, l'autre jour, monsieur Lepoultre était bien étonné parce que j'envoie mon Eugène au petit catéchisme... Je lui ai dit : « Si ça ne lui fait pas de bien, » ça ne lui fera pas de mal ; un peu de religion, » c'est utile pour les gosses... lien reste ce qu'il » en reste ! Mais pendant un temps, ça peut leur » faire de l'effet... Et puis quoi? on n'est pas des » chiens ! . . . »

— Voilà ses journaux, à monsieur Lepoultre : L'Action, L'Humanité,,. Et pour le petit sculpteur, La Guerre Sociale...

— Pourat préfère Le Petit Journal. Il m'explique ce qu'il y a dedans, parce que je lis le feuilleton et ça me suffit... Ah! pauvre dame, ce que la politique le tourmente, depuis quel-

que temps, mon Anthime! D'abord il y avait ce procès!... Tant mieux qu'il soit fini!... « On » l'acquittera! On l'acquittera pas! Les juges » sont vendus!... Le mari est payé par l'Alle- » magne... » Ah! chacun mettait son grain de sel... Maintenant, c'est une autre chanson. Pourat me crie, le matin, dans l'oreille : c( Ouste! prépare mes croquenots à clous et ma S) ceinture de flanelle!... — Pourquoi? que je 7> dis. — Dans le cas qu'y aurait la guerre !... »

Le mot terrible tombe entre les deux femmes comme un obus qui n'éclate pas mais qui recèle des puissances cachées de destruction. Madame Anselme pâlit. Puis elle secoue la tête.

— La guerre ! Mon fils n'y croit pas, et il est assez capable pour comprendre les choses, lui qui avait deviné tous les résultats des élections!... Il y a trois ans, en 1911, on en parlait aussi de la guerre, et voyez, tout s'est arrangé...

— Monsieur Davesnes y croit. Il s'y connaît, lui aussi, puisqu'il était lieutenant avant d'être ingénieur d'aéroplanes.

•^- Un officier! Naturellement, il parle de

tirer son sabre comme vous de cirer les escaliers... Tiens! monsieur Lepoultre qui sort, à cette heure!

M. Lepoultre, professeur d'économie politique, espérantiste et pacifiste notoire, est un petit homme bénin et fatigué. Il a une figure terreuse, des cheveux blancs en brosse inégale, un bon sourire et des yeux bleus que la myopie rend très vagues, sous le lorgnon.

— Donnez-moi mes journaux, Marie. Vous apporterez seulement L'Action à madame Lepoultre qui grille d'envie de connaître les nouvelles... surtout depuis que notre fille a télégraphié qu'elle rentrait en France.

Madame Anselme qui vénère le professeur, ose l'interroger, timidement :

— Madame Delmotte n'est pas en danger?

— Pas du tout. Son mari l'avait emmenée en Suisse et tous deux semblaient très contents... Mon gendre a décidé de revenir, ce qui nous contrarie beaucoup, car nous devions les rejoindre, la semaine prochaine, avec nos deux garçons... Sans doute, les mensonges qu'on répand, là-bas, ont affolé les touristes...

— Des mensonges! dit madame Anselme

rassérénée... Vous êtes bien sûr, monsieur, que c'est des mensonges, ces histoires qu'on met dans les journaux?

— Pas toutes, madame. Il faut distinguer... Il y a évidemment une crise très grave... Cette déclaration de guerre que l'Autriche a faite avant-hier à la Serbie, et les dissentiments qui se sont élevés entre la Russie et l'Allemagne...

— Oh! Mon Dieu! Vous pensez qu'on aura la guerre?...

— Allons, allons, madame, vous voilà aux champs ! Je crois qn'onpourrait avoir la guerre si les gouvernements n'étaient pas effrayés eux-mêmes par les perturbations qu'elle apporterait... Mais je reste optimiste, malgré tout, et j'ai confiance dans la force morale de l'opinion, dans la sagesse des peuples qui, dans l'univers entier, vous m'entendez bien, feraient une opposition formidable aux fauteurs de trouble... La guerre!... Le vainqueur serait ruiné par elle, comme le vaincu!... Je suis persuadé qu'elle est matériellement impossible... Le kaiser et son chancelier essaient un chantage malhonnête?... On tiendra bon et l'ogre, au dernier

moment, vous verrez, rentrera son grand sabre. D'ailleurs, les partis avancés, la sozial-démocratie allemande feront contrepoids à la caste militaire... D'après des renseignements que j'ai eus, hier soir, l'espérance d'une solution pacifique n'est pas perdue... Et c'est pourquoi mon gendre et ma fille sont fous de revenir à Paris, le 31 juillet...

— Quel âge ont vos garçons, monsieur Lepoultre?

— Vingt-deux ans et dix-neuf ans. L'aîné fait son service militaire comme chasseur, à Lunéville... Le second se prépare pour l'École Polytechnique... Et vous, madame, vous avez un fils normalien?

— Oui, monsieur. Il est en train de passer l'agrégation de philosophie.

— Je lui souhaite de réussir... Allons, madame, ne semez pas la panique. Inspirez confiance aux gens qui montrent des craintes exagérées...

— C'est ce que me dit mon fils... Au revoir et mille pardons de vous avoir retenu, monsieur.

Le professeur s'éloigne en trottinant. Dans le

chantier, un des maçons fredonne, d'une voix chevrotante et convaincue :

L'Internationale Sera le genre humain...

Tandis qu'un gavroche, très sale et très vif, surgi on ne sait d'où comme un moineau du pavé, dessine avec un morceau de plâtre, sur le trottoir, le profil casqué et moustachu de l'empereur Guillaume.

L'immeuble n° 59 est ce que Marie Pourat appelle une « maison de riches ». Il faut entendre que les appartements, pourvus de salles de bains et de calorifères, y sont loués aux prix fantastiques de quinze cents à trois mille francs. Un architecte, épris de modernité, a dessmé une façade rectiligne, sans sculptures d'aucune sorte, où la brique vernissée, blanche, sobrement égayée de motifs bleus et verts, remplace la pierre de taille. La porte rappelle les entrées des palais égyptiens. A l'intérieur du vestibule on retrouve les mêmes briques émaillées, sous une haute frise représentant

des citrons et des oranges. En face de la loge, à droite, il y a, sur un large palier, une cabine téléphonique, un canapé et une table en rotin, et au fond, l'escalier dont la haute spirale légère enveloppe la cage de l'ascenseur.

Quand tous les locataires occupent leurs domiciles respectifs, une vingtaine de domestiques fournissent des distractions à madame Miton, la concierge. La maison du n° 59 possède plusieurs femmes de chambre, une nurse anglaise, une Frâulein et deux valets-chauffeurs qui ont tout à fait le genre des « grandes maisons ». Mais depuis le commencement de juillet, les locataires les plus riches — ceux qui paraîtraient de petites gens dans le quartier de l'Etoile — sont partis pour la montagne ou la mer; il ne reste que le fretin, les ménages qui font aider leur unique bonne par quelque femme de service. Les deux remises, au fond de la cour, près de l'atelier du sculpteur Fréchette, n'abritent plus le coupé automobile de l'avocat Mélinier et la petite torpédo de l'ingénieur Watson. Madame Miton ne s'en plaint pas. Cette concierge, aussi moderne que l'immeuble, est une demi-bourgeoise à che-

veux gris, grasse et rouge, qui n'a rien de madame Pipelet, son aïeule — car le type de la concierge parisienne a beaucoup évolué depuis les temps d'Eugène Sue et de Balzac. Celle-ci possède un mobilier d'acajou et une garniture de cheminée en faux bronze artistique; elle pratique modérément l'indiscrétion professionnelle et déteste la cuisine à l'oignon, si chère aux portiers du faubourg. Jamais elle ne s'abaisse aux travaux salissants et pénibles. Elle se contente de tirer le cordon, de surveiller les entrées et de répondre au téléphone.

Ce matin, après avoir grondé Marie Pourat qui est en retard, madame Miton exprime la joie qu'elle éprouve à voir la maison se vider.

— Madame Moriceau et monsieur l'abbé s'en iront bientôt à Rochefort; mademoiselle Couzance ira en Auvergne; madame Davesnes en Bretagne et madame Lepoultre en Suisse... S'il ne restait pas ce petit monsieur Fréchette qui n'a pas le sou pour voyager, je pourrais me croire à la campagne...

— Ah! dit Marie, pauvre madame Miton, vous ne savez donc pas que la fille à mon

sieur Lepoultre revient, avec ses trois gosses qui abîment tant les escaliers!...

— Madame Delmotte revient?

— C'est son père qui me l'a dit en prenant ses journaux, elle a peur qu'il y ait la guerre!

— Mon Dieu! c'est donc possible!... Tout le monde en parle depuis deux jours... Avant on ne s'occupait que du procès de madame Caillaux. C'était tout comme pendant l'affaire Dreyfus. Et puis, quand c'est fini, on ne trouve plus de monnaie, les épiciers augmentent leurs prix et l'on nous annonce que les Allemands vont mobiliser!... Est-ce qu'il était question de ça, il y a seulement huit jours?... Et mon fils Gustave qui est dans la réserve! Il partirait le premier jour... Ah! Marie, je fais bien ce que je peux pour ne pas y croire, mais rien que d'y penser, j'ai les nerfs qui se nouent sur l'estomac.

— Et mon homme, est-ce qu'on me le prendrait aussi? Il est de la territoriale...

— S'il n'est pas tout jeune, il restera peut-être.

— N'est-ce pas? Les hommes mariés, les pères de famille, ils ne partiront pas? Comment qu'on ferait pour vivre?

— Et mon Gustave!... Un si beau garçon, si fort, et qui gagne!... Il pense à se marier...

— Ne pleurez pas, madame Miton. Il n'est pas encore parti, votre Gustave... Monsieur Lepoultre qui est savant ne croit pas du tout à la guerre... Allez donc prendre votre café au lait qui refroidit... Tenez! voilà monsieur Tabbé Moriceau et sa maman.

La porte vitrée du palier tourne doucement, et une vieille dame paraît, suivi d'un jeune prêtre. Tous deux sont fluets, vêtus de noir, et ils ont le même visage naïf, les mêmes yeux bleus qui regardent la vie sans en refléter les ombres. La mère est restée fraîche sous ses rides, tandis que l'étude et peut-être les austérités ont pâli les joues, flétri les paupières du fils.

Marie Pourat et madame Miton saluent d'un bonjour respectueux ce couple de petites ombres noires. Quand la concierge fait le geste de tendre le courrier, l'abbé refuse en souriant :

« Merci, madame... Après ma messe... »

Sans doute, pendant ces heures de la matinée qui appartiennent à Dieu, l'abbé ne veut pas nourrir en lui la curiosité des choses

de la terre. Il n'en veut retenir que le sentiment de leur misère et de leur néant. Que lui apprendraient les journaux? La folie, la méchanceté des hommes, l'effort de la brutalité contre la faiblesse, de l'injustice contre le droit, et le danger possible de la patrie?... Ce n'est pas une nouveauté dans l'histoire du monde, et depuis quelques jours, c'est la réalité vivante et agissante... L'abbé peut bien attendre une heure encore pour mesurer les progrès du mal qui s'accomplit. L'heure présente est toute à la prière, et le prêtre aux yeux enfantins se sent devenir, aujourd'hui plus que tout autre jour, l'intermédiaire entre l'humanité démente et la justice éternelle.

Il s'en va, avec sa mère silencieuse, dans la rue où le soleil voilé commence à chauffer les façades neuves. Quelques marchandes des quatre-saisons poussent, au ras du trottoir, leurs voitures que guettent les ménagères, et elles annoncent, par des cris modulés, la belle salade tendre et les légumes nouveaux. Cet appel fait sursauter madame Miton.

— Portez vite le courrier aux locataires, Marie. Je vais acheter des pois.

Au fond de la cour, il y a l'atelier d'Alexandre Fréchette. La femme de service frappe à la porte, sans façons. Elle suppose que le sculpteur prolonge la douceur du sommeil matinal sur le divan qui lui sert de lit. Un coup, deux coups... Marie appelle :

€ M'sieur Fréchette!... »

Elle appréhende de voir, par la porte brusquement entrebâillée, quelque créature abominable, nue, toute nue, et debout sur une table!... Le souvenir d'un tel spectacle, offert à ses yeux scandalisés un jour qu'elle interrompit, en frappant, une séance de pose, gêne encore Marie Pourat dans sa pudeur de femme du peuple. Depuis cette aventure, elle ressent un grand mépris mêlé de crainte pour les artistes en général, bien qu'elle conserve à M. Fréchette, en particulier, une involontaire sympathie.

c( Réveille-toi, coco!... Faut-il que j'ouvre?... Dis, coco, faut-il?... »

Un bâillement, quelques mots inarticulés, un rire, de légers cris. « Ah! laisse donc, coco!... Ce n'est pas le moment... »

Des mules claquent sur le carreau de Fatelier. La clé joue dans la serrure... Une jolie main, un beau bras nu paraissent. Des doigts tâtonnants saisissent le journal et, prestement, attrapent la bouteille de lait posée par terre

La porte se referme. A l'intérieur de l'atelier, Alexandre Fréchette et son amie se disputent bruyamment le journal. Marie Poural entend une exclamation, puis une phrase qui lui paraît aussi indécente que mystérieuse ;

c( La guerre!... Chic, alors! On reconduira les cubistes à la frontière!... »

Ces artistes!... Quel langage!... Et celui-là, pense Marie, n'est pas un galvaudeux comme il y en a tant, avec de longs cheveux et un pantalon de velours... C'est « un jeune homme de famille ». Il aurait pu être médecin ou employé. Et il a pris ce métier qui gâte les mains et salit les appartements! Et tout le temps, il change de femme!...

Cependant mademoiselle Julia, la bonne de mademoiselle Gouzance, fait des signes, à la fenêtre du troisième. . . Chez madame Lepoultre,

les persiennes de la cuisine se sont écartées. « Ah! bon Dieu! songe Marie Pourat, qu'est-ce que j'ai, ce matin, à perdre du temps!... M. Davesnes m'avait demandé les journaux pour sept heures!... »

Le soleil tremblait dans la soie écrue des rideaux, à travers les persiennes mal closes. Tandis que François Davesnes dormait encore, brisé par une longue veillée laborieuse, doucement, la chambre s'éveillait. Une atmosphère blonde baignait les tentures en Jouy ancien, ivoire et bleu, qui avaient l'exquise tonalité des porcelaines rouennaises. Les meubles campagnards, taillés dans un bois couleur de noisette, recueillaient de vagues reflets sur leurs moulures cintrées et leurs cuivres luisants. Et Simone Davesnes, demi-nue dans son kimono, ses cheveux blonds retroussés à

la chinoise, souriait aux choses familières qui lui semblaient vivantes d'avoir contenu son bonheur.

Assise sur un tabouret, elle chaussa ses pantoufles japonaises. La glace étroite, entre les fenêtres, lui renvoyait son image : Simone ressemblait aux figures du XYUf siècle, mais du xviii" siècle finissant. Elle avait des yeux clairs, des cheveux en auréole cendrée, faits pour la bandelette d'azur ou le chapeau souple aux ailes tombantes. Ce n'était pas Manon; c'était la Fanny de Ghénier; c'était Lucile Desmoulins, heureuse encore. On l'eût imaginée, en robe rayée, dans le parc d'Ermenonville, au bord de l'étang qui reflète de fausses ruines et le cénotaphe de Rousseau.

Ce type féminin est plein de grâce, mais sa suavité ne va pas sans monotonie. Le regard de Simone suffisait à éclairer toutes ces pâles douceurs. Il était pensif, étrangement passionné, variable comme l'eau dont il avait les mille nuances; il exprimait parfois la malice, mais plus souvent une bonté naïve et la pureté d'une âme qui ne connaissait pas le mensonge.

Involontairement, Simone contemplait sa forme, dans le miroir.

La beauté des femmes, c'est le rayonnement visible de leur bonheur. Simone était devenue très jolie^ depuis qu'elle avait épousé François Davesnes; et quand elle se regardait, elle ne reconnaissait plus, dans la femme heureuse, les traits delà jeune fille qu'elle avait été autrefois.

Son père, Simon Bouvet, capitaine d'infanterie coloniale, était mort à Madagascar lorsqu'elle était toute petite. Elevée à la maison des Loges, elle avait peu connu sa mère, qui lui apparaissait, aux jours de visites, comme une personne austère, toujours en deuil. Madame Bouvet, aigrie par le malheur, ne voyait de la vie que les aspects les plus sombres et se consolait de ses chagrins en annonçant des catastrophes. Son visage lugubre éteignait toute clarté, fanait toute joie, et ses amis mêmes, qui la plaignaient, la redoutaient un peu et lentement s'éloignaient d'elle.

Comme la présence d'une enfant lui était à charge, pendant les vacances, madame Bouvet confiait volontiers sa fille à de riches cousins, les Bouvet de la Monderie, qui habitaient, ea

automne, leur château de Plessis-rÉtang. Ils avaient une fille un peu plus âgée que Simone. Les deux cousines, malgré l'inégalité de leur condition mondaine et de leur fortune, vivaient ensemble ainsi que deux sœurs et s'aimaient tendrement.

Quand Simone perdit sa mère et quitta la maison des Loges, M. Bouvet de la Monderie lui fit donner des leçons de dessin et de modelage. Il avait deviné en elle une sensibilité délicate, un goût très sûr et très fin, et il souhaitait qu'elle devînt une artiste. Mais avant tout, la jeune fille voulait acquérir l'indépendance matérielle, et elle se résigna courageusement à dessiner des figures de mode, et à créer, avec de la cire et des étoffes, ces charmantes poupées-mannequins qui sont presque des œuvres d'art.

Elle passa ainsi de longues années, toute sa première jeunesse. Sans jalousie, elle vit se marier plusieurs de ses anciennes compagnes, et sa cousine Nicolette épouser Jean Raynaud, qui était riche et séduisant. Les petites dames de cire qui représentaient les modes parisiennes successives — jupes cloches, robes

princesses, fourreaux empire, tuniques orientales — prenaient un air mélancolique, sous les doigts légers de Simone... Mais, en 1912, après avoir paré de redingotes éclatantes et de turbans emperlés tout un harem minuscule, mademoiselle Bouvet habilla de satin blanc une mariée qui fut la dernière figurine de la collection...

Cette année-là, en septembre, Simone était allée passer quelques jours au Plessis-l'Etang, chez Nicolette Raynaud, et elle y avait rencontré François Davesnes.

Il était alors lieutenant d'artillerie. Jean Raynaud le connaissait depuis le lycée et l'avait en grande affection. Dans le monde un peu cosmopolite que fréquentaient Jean et Nicolette, on ne trouvait pas beaucoup d'hommes comparables à celui-là. François Davesnes était à la fois sérieux et rieur, réaliste et sentimental. Son intelligence, extrêmement souple et rapide, était équilibrée par une volonté patiente, sans violence et inflexible.

La vie militaire, qui tend à enfermer les hommes dans la routine d'une spécialité, ne Tempêchait pas d'être curieux de tout, mais

elle l'avait gardé très jeune de cœur. Ses camarades, ses soldats savaient qu'il était bon. Personne ne savait combien il pouvait être tendre. N'ayant plus de famille, il s'était accommodé, tant bien que mal, d'une existence solitaire, parce qu'il était un travailleur forcené et qu'il avait su enrichir sa vie intérieure. A vingtneuf ans, il avait un air de maturité précoce et une dignité naturelle, un peu distante, que les femmes prenaient pour de la froideur. Quelques-unes se flattèrent de l'émouvoir et de l'entraîner, humble et soumis, dans leur sillage. Mais le lieutenant Davesnes ne se laissait pas domestiquer, même par une jolie personne, et plus d'une se prit au piège qu'elle avait tendu. D'autres songèrent que cet officier ferait un mari dont une femme bien dotée pourrait s'enorgueillir en le poussant dans le monde. Nicolette lui proposa certains « beaux partis ». François découragea vite cette amicale sollicitude. Il aimait son métier, malgré la médiocrité de la solde et la lenteur de l'avancement, et il n'éprouvait aucun désir de s'enrichir — surtout par le moyen d'un mariage.

Ni Jean, ni même Nicolette n'eût pensé à lui présenter Simone Bouvet comme une fiancée possible, car les Raynaud, fort occupés à chasser, à danser, à flirter, à se quereller et à se réconcilier, ne concevaient pas le mariage sans le luxe qui — disaient-ils — le rend supportable. Aussi quand le hasard mit en présence François Davesnes et Simone Bouvet, nul n'attacha d'importance à leur sympathie réciproque qui parut un simple exercice de flirt. La vie de château leur permettait une liberté délicieuse. L'automne était tiède et doré. Simone se plaisait à lire sous les charmilles roussies du parc, et souvent François s'asseyait près d'elle. Ils causaient, sans marivaudage, et gaîment, de choses frivoles et de choses graves, et chacun, à son insu, se racontait à l'autre... L'accord de leurs idées et de leurs sentiments les enchantait si bien qu'ils oubliaient d'en être surpris. Près de Simone, François se sentait pénétré d'une émotion inconnue, dont il gardait la nostalgie, dès qu'il était, pour un seul jour, séparé de la jeune fille; et Simone, près de François, avait la sensation d'être comprise et protégée.

Un soir, dans l'allée humide où s'amassaient déjà les feuilles mortes, François prit la main de son amie et demanda :

— Voulez-vous que je la garde, toujours? Voulez-vous que nous allions ensemble, à travers la vie, sans que jamais cette petite main quitte la mienne?

Us furent fiancés, pour la surprise et le scandale des gens qui les entouraient et que le flirt prétendu avait trouvés si complaisants. Jean Raynaud aimait beaucoup Simone. Il n'osa taxer François d'imprudence. Pourtant, il lui dit :

— Tu fais une folie, une très belle folie... Mais comment vivrez-vous, Simone et toi?

François répondit :

— Un homme peut toujours vivre et faire vivre sa femme, quand il n'est ni faible, ni sot, ni lâche.

Et comme il ne souffrait pas d'intervalle entre la décision et l'action, il prit un congé, mit tous ses amis en campagne et finit par dénicher une place d'ingénieur dans une usine d'aviation...

Les appointements étaient modestes, pour

42 tA VEILLÉE DES ARMES

le début, mais, avec le temps, la situation deviendrait plus avantageuse.

Après deux ans de mariage, les époux s'aimaient aussi ardemment qu'aux jours de la lune de miçl. Les difficultés matérielles de leur vie, leuk" solitude relative dans ce Paris où ils connaissaient peu de monde, contribuaient à resserrer leurs liens. Ils étaient amis et camarades, lisant les mêmes livres, respirant la même atmosphère intellectuelle, prolongeant des conversations infinies, et soudain, dans un baiser, redevenant des amants, car l'amour leur avait accordé toutes ses grâces, et la douceur des jours se continuait dans la douceur des nuits.

Tous les souvenirs de ces deux années et toutes les inquiétudes que Simone voulait encore éloigner de son esprit, se fondaient en chaude tendresse lorsqu'elle regardait François. Le grand corps masculin gisait tel un bel arbre abattu. Simone admira le front étroitement casqué de cheveux bruns, les sourcils droits séparés par un pli, la ligne rigide du nez, la bouche en arc, le menton

ferme et lisse. Le sommeil effaçait les marques du temps et de la fatigue sur ce visage, qui prenait la netteté, l'austère noblesse et presque la consistance d'un bronze.

Simone murmura :

« Mon cher amour!... Mon seul amour!... i>

François parut frémir dans son immobilité. Alors, Simone lui mit sa main sur le front, retenant le sommeil qui s'en allait de lui, comme un voile glisse.

Et quand il fut tout à fait calme, elle s'éloigna, silencieuse. Elle referma derrière elle la porte de la chambre, traversa le vestibule et le couloir qui desservait la salle de bains. Là, elle se mit à préparer les objets de toilette et les vêtements de son mari, puis elle alluma le réchaud à gaz sous la bouillotte. Dans la salle à manger, tapissée d'un gai papier jaune, elle alla chercher le plateau, les tasses, les biscuits du déjeuner... C'était pour elle une chère habitude, une joie renouvelée chaque matin, car elle avait su se créer des plaisirs avec les devoirs que lui imposait la médiocrité de sa fortune. Il n'est pas de soins vulgaires qui ne puissent devenir de véritables rites d'amour;

il n'est pas de femme éprise qui ne souhaite servir celui qu'elle adore. Mais les Parisiennes savent dissimuler la ménagère avisée et laisser paraître l'amie et l'amante; elle savent farder leur vertu d'une élégante frivolité, et l'aveu de leur dévouement les gênerait comme un ridicule.

Les tasses étaient disposées sur un napperon et Teau chantait dans la bouillotte, lorsque Simone entendit Marie Pourat qui entrait dans la cuisine.

Elle remarqua la mine inquiète de l'Aveyronnaise.

— Étes-vous malade, ma bonne Marie?

L'autre se lamenta :

— Qu'est-ce qui est tranquille, au jour d'aujourd'hui?... Madame Anselme est tourmentée; la concierge pleure; Gouge augmente le prix de la marchandise ; on ne trouve plus de monnaie, et la fille de monsieur Lepoultre revient de Suisse parce qu'elle a peur des Allemands... Il n'y a que les hommes qui ne se « bilent » pas. Mais les pauvres femmes ont bien du malheur...

Et sans transition :

— Est-ce que madame ne voudrait pas faire des provisions? Tout le monde en fait.

— Vous avez donc tous perdu la tête, dans le quartier? dit Simone. Des provisions? Comme pour un siège?... Ce serait comique... Allez à votre travail, Marie, et surtout, revenez à dix heures exactement, parce que je dois sortir. Je déjeune chez madame Raynaud...

— Et pour le dîner?

— • Soyez ici à cinq heures. Vous trouverez des ordres écrits sur le huffet.

— Et de la monnaie?

— Ma pauvre Marie! On dirait à vous entendre que la guerre est déclarée !

Débarrassée de Marie Pourat, madame Davesnes cessa de sourire et déplia vivement un journal. D'un seul regard, elle saisit les titres des articles principaux,les dépêches en « dernière heure » et quelques phrases au sens inquiétant...

Et soudain, elle retrouva une angoisse qu'elle avait éprouvée la veille au soir, une angoisse que les paroles de son mari et le sommeil avaient dissipée...

— Simone?... Où es-tu, Simone?

Elle rentra dans la chambre. François, levé, demi-vêtu, l'accueillit d'un air mécontent. Il avait ouvert la fenêtre et poussé les persiennes.

— Il est huit heures! dit-il. Tu m'avais promis de m'éveiller et tu m'as laissé dormir!

— Tu as travaillé si tard...

— Une consigne est une consigne. Tu devais me réveiller...

Elle implora son pardon et François, désarmé, l'embrassa.

— Donne-moi le journal, petite chérie. Je n'ai pas le temps de le lire tout entier. Mais j'en achèterai d'autres, un gros paquet, pour les dévorer dans le Métro... Ce sera encore une rude journée pour moi! Impossible de revenir déjeuner ici. Tu iras chez Nicolette?.,. Elle te dira si Jean est sur la voie du retour... Il a dû quitter l'Engadine.

Simone murmura tristement :

— Mon pauvre François, quelle existence tu mènes!... Quand donc aurons-nous des vacances?

— Des vacances?... En Allemagne peutêtre...

— Oh!

— Lis... On se bat sur la Drina... L'Allemagne refuse d'agir auprès de l'Autriche.

Appuyée à son épaule, elle lisait vaguement, le regard brouillé, la gorge serrée. Ils étaient près de la fenêtre, et le soleil les prit tous deux dans le même rayon.

— Qu'est-ce que tu penses de tout ça?

demanda-t-elle.

— Rien de bon. Ces équivoques, cette menace de mobiliser si la Russie mobilise, cachent un dessein bien déterminé... Il nous faut, comme dit Guillaume, tenir notre poudre sèche... Et ce n'est pas le moment de flâner,.. Je vais finir ma toilette, et je te rejoins devant la théière... Allons, allons, madame, ne boudez pas! Je vous ai un peu grondée, mais je vous aime, petite chérie!

Il s'en alla dans la salle de bains et reparut bientôt, tout habillé, prêt à partir.

Le déjeuner était servi. François avala son thé sans le goûter. Il pressait Simone :

— Veux-tu me donner mes gants?... Et ces papiers que j'ai apportés hier soir... Je ne suis pas galant, ce matin, mais mon temps ne m'appartient pas... Nous avons des appareils à

livrer, d'autres à vérifier... Et si Ton mobilise, nos ouvriers s'en iront...

— François, j'ai peur!

— Tu étais si raisonnable, hier!... Cependant, la situation nous inquiétait...

— J'ai peur!...

— Le mal prévu n'est pas le mal inévitable... Il faut nous accoutumer, dès maintenant, à cette idée que nos voisins veulent peut-être — je dis peut-être — la guerre que nous ne voulions pas... et que nous saurons accepter... L'événement nous trouvera debout et prêts à la riposte...

Il serra Simone contre sa poitrine et, renversée contre lui, elle voyait ses yeux d'un gris foncé s'attendrir. . .

— Écoute, ma Simone, fît-il gravement. Tu es triste parce que je te parais moins tendre qu'à l'ordinaire, plus distrait, plus nerveux... Mon cœur est tout amour, chérie, tu le sais. Mais peux-tu comprendre ce qui se passe en moi, et dans quelle fièvre nous vivons à l'usine? Il y a une pensée qui domine nos pensées, un devoir qui prime nos devoirs. Songe que nous sommes presque tous des officiers en congé ou

démissionnaires, et que l'armée dont nous sortons peut nous reprendre demain..,

— Elle t'a déjà repris, dit Simone... Je te vois changer de jour en jour. Tu redeviens ce que tu n'as jamais cessé d'être, au fond de l'âme, un soldât.

— Alors, il faut m'aimer comme on doit aimer un soldat, sans faiblesse.

— J'essaierai, François...

— Il faut être calme, attendre, espérer, accepter le destin... Je ne serai vraiment fort que si je te sens forte, derrière moi. Allons, à ce soir, ma femme chérie!

Elle le suivit jusqu'au seuil de l'appartement et ferma la porte derrière lui, puis elle rentra dans la chambre. Là, elle reprit les feuilles imprimées et les parcourut du regard. Le soleil, jouant dans le voile soyeux de sa chevelure défaite, effleurait sa joue et frappait le papier d'une flèche brillante, juste à l'endroit où elle pouvait lire :

€ La journée qui commence apportera la paix ou la guerre. »

La guerre!... On en parlait, depuis une

50 tA VEILLÉE DES ARMES

semaine, comme d'un événement possible dans un temps indéterminé qui pouvait être court. On en avait parlé, surtout, après la remise de l'ultimatum autrichien à la Serbie. Des hommes clairvoyants avaient donné l'alarme, et les conversations diplomatiques avaient commencé... Mais les événements historiques en train de se dérouler à Vienne et à Belgrade semblaient encore, pour les badauds du boulevard, des épisodes nouveaux d'une vieille querelle — une convulsion dans le chaos lointain des Balkans — tandis que les moindres incidents du procès prenaient l'ampleur d'événements historiques! Dans la plupart des journaux, les dépêches et les commentaires sur la crise européenne étaient relégués au second plan. Le texte des débats, réclamé avidement par le public, occupait, débordait les pages. On tenait des paris pour ou contre la condamnation. Les gens qui savent tout se récitaient à l'oreille des extraits de lettres apocryphes, et l'auditoire privilégié des audiences jouissait, comme au cirque, de ces luttes où des haines féminines s'affrontaient, où des ambitions déçues cherchaient leur revanche, où l'on remuait du linge

sanglant et du linge sale, des secrets de Polichinelle et des secrets d'Etat.

Le procès cachait la France aux étrangers, spectateurs aussi : mais aux Français, il cachait l'Europe. A travers les clameurs du prétoire et de la rue, on n'entendait pas le premier grondement du tonnerre à l'horizon. '^

Maintenant, l'Europe apparaissait à qui n'avait pas su la voir, obscure, grosse d'inconnu, comme un ciel bas qui va crouler en tempête. L'Autriche s'était jetée sur la Serbie et le cri du petit peuple qui ne voulait pas mourir, avait ému la Russie, mère des Slaves. Alors, la vraie France s'était révélée. Elle se dressait, fidèle à ses traditions, à ses accords, à son antique honneur de nation libre. Et près d'elle, l'Angleterre amie se levait. Fortes de leur volonté pacifique, elles proposaient un accord fondé sur l'équité; elles rappelaient que le faible a le droit de vivre, que le fort a le devoir d'être juste, sinon clément. Mais celle qui avait préparé le complot, dans l'ombre, la Germanie bardée de fer, brutale et cauteleuse, pédante et vorace, les regardait derrière ses lunettes et les dépi3çait déjà, par la pensée,

méthodiquement. On lui disait : « Dites un mot à votre alliée qui est aussi votre servante. La guerre et la paix sont dans vos mains. » Elle répondait par des discours ambigus, en attendant l'heure, choisie par elle, l'heure qui venait inexorablement, minute par minute...

Et les Français la sentaient venir, cette heure!... Oubliant leurs querelles de famille, ils se rapprochaient cœur à cœur, coude à coude, en silence, tournant leurs regards du même côté. Une pensée commune habitait quarante millions d'êtres. Dans toutes les maisons de toutes les villes, ce matin-là, il y avait des femmes qui pensaient comme Simone Davesnes : « Demain peut-être... », et d'autres qui pleuraient comme madame Miton, et d'autres qui priaient comme madame Moriceau, et d'autres qui pressentaient le fléau, sans en comprendre la cause, comme madame Anselme ou Marie Pourat. Et dans les rues, les hommes, allant à leur travail, commençaient à redevenir ce que François Davesnes était redevenu si vite : des soldats...

Mais c'étaient les pensées qui changeaient, ce n'était pas encore l'aspect des choses que le

danger si proche n'influençait pas. La rue que Simone apercevait à travers le tulle des rideaux, la rue avec ses marronniers et ses colombes roucoulantes, ses palissades bariolées d'affiches, ses maçons blancs et bleus, conservait sa quiétude provinciale. Une petite fille sautait à la corde... L'abbé Moriceau et sa maman revenaient de la messe... Un vieux marchand de mouron, guenilleux comme un chemineau et barbu de roux comme un satyre, passait, courbé sous un faix d'herbes vertes et de fleurettes étoilées... Que de fois, les dimanches matins, sa petite cantilène en trois notes, où la plus fraîche poésie rustique bat des ailes comme un oiseau, avait réveillé Simone et François aux bras l'un de l'autre!... C'était dans cette même chambre qui semblait en vieille porcelaine lavée de lumière... 0 matins languissants, paresse délicieuse! Marie venait plus tard que d'habitude ; elle ne faisait pas de bruit dans la maison... Le déjeuner avait des airs de dînette... Simone et François, très souvent, au lieu de se mêler à la foule dominicale, restaient chez eux. 11 lisait tout haut quelque poème. Elle chantait quelque mélodie. Les

Rayngiud arrivaient à cinq heures, pour le thé... Beaux dimanches, jours de loisir étendus comme un chemin blanc jusqu'à la nuit amoureuse!... La cantilène qui annonce « le jiiouron pour les p'tits oiseaux » était inséparable de ces images, de ces souvenirs... Et les meubles couleur de noisette, les estampes, la glace entre les roses dédorées du cadre ancien, la pendulette dans sa gaine de cuir, les bibelots sur la commode cintrée, ne pouvaient parler à Simone que de l'amour dont ils avaient été les complices... Au dehors, au dedans du logis, rien np répondait à l'inquiétude de la femme qui cherchait partout le reflet de sa pensée assombrie. Comment, à la veille d'un cataclysme abominable, n'y avait-il pas quelque chose d'inconnu dans la nuance de l'atmosphère, dans les sons, dans le silence, dans la mystérieuse physionomie des objets?...

Ainsi rêvait Simone, l'âme frappée d'une telle stupeur qu'elle demeurait immobile à contepipler sa propre vie, incapable d'imaginer ce que serait le lendemain. Les « horreurs de la guerre » ne la hantaient pas. Elle ne se

faisait aucune représentation mentale du départ de François... Elle regardait seulement son bonheur, leur bonheur, comme une chose précieuse, échappée à ses mains, intacte en apparence et peut-être à jamais brisée.

Elle n'était pas encore habillée quand la femme de service revint.

Simone dut ouïr le compte rendu des incidents de la matinée. Marie n'était pas plus bavarde ou plus curieuse que la moyenne de ses congénères. Les secrets de la vie privée, étalés dans l'escalier de service ou chez les fournisseurs, la laissaient indifférente. Mais les affaires de la France appartiennent à tout le monde et chacun les commente à sa façon. Déjà, quelques légendes se formaient.

Il y avait celle des laiteries Maggi.

— Madame ne s'en doute pas? Eh bien, c'est

des maisons allemandes, toutes remplies d'espions. Le propriétaire a filé avec dix millions en or dans une automobile et on l'a arrêté, juste comme il passait la frontière...

— Dix millions en or?... Cela devait peser lourd!... Qui donc vous a raconté ça?

— C'est Juliette, la bonne à mademoiselle Couzance.

— Et comment Juliette Ta-t-elle su?

— Un monsieur très bien l'a dit, devant elle, à la poste. Il a dit aussi que si la guerre est déclarée, le lait sera empoisonné par les espions, afin de faire mourir les petits Français.

— Ne croyez donc pas à ces sottises, Marie!

— Madame ne pense pas qu'il y a des tas d'espions, chez nous?

— Il y en a beaucoup, je le crains... Mais cette histoire de lait empoisonné...

— Rien n'est plus vrai. C'est un monsieur qui l'a dit à Juliette... Et il a dit encore que l'on allait arracher des murs ces grandes plaques émaillées, les réclames du Bouillon K. . . Il y a quelque chose d'écrit à l'envers et des chiffres en allemand...

Simone n'essaya pas de discuter. Y avait-il

une part de vérité dans ces histoires d'espionnages? Le peuple les tenait toutes pour authentiques, en hloc; elles flattaient son goût enfantin du merveilleux et sa disposition naturelle à voir des traîtres partout, dès que sa confiance — son imprudente, son excessive confiance — était ébranlée.

L'Aveyronnaise avait aussi une idée fixe : les provisions. Presque tous les voisins en avaient fait, sans savoir pourquoi. Prévoyance instinctive, d'autant plus bizarre que la population parisienne ne s'affolait pas. Il n'y avait pas de crainte réelle, pas de calcul raisonné, dans cet excès un peu comique de précaution. C'était un phénomène complexe, qui venait tout d'abord d'une lointaine et irrésistible association d'idées. La guerre entraîne la possibilité du siège. Or, les gens qui avaient vécu l'hiver de 1870 étaient encore très nombreux. Ils avaient bercé deux générations avec les récits de repas horrifiques : chats en gibelotte, pâtés de souris, côtelettes de chiep. Aussi, les bons Parisiens qui accepteraient sans broncher la guerre imposée par l'Allemagne, qui l'accepteraient avec la volonté du sacrifice et la foi

dans la victoire, s'en allaient-ils, automatiquement, quérir à très gros prix de vieux haricots secs, des pruneaux, du macaroni et du pétrole. Leur prudence avait d'autres causes : la guerre déclarée, la mobilisation générale accaparant tout le matériel des chemins de fer, encombrant toutes les voies, comment Paris serait-il ravitaillé? L'expérience n'avait jamais été faite. Dans l'incertitude, on voulait s'assurer les aliments indispensables, ne pas être à la merci des commerçants qui élèveraient sai^s vergogne le prix des denrées. Simultanément, la même prudence qui faisait rentrer l'or dans les coffres, créait, du jour au lendemain, la disette monétaire.

Le tac-tac d'un moteur, dans la rue, détourna l'attention de Simone. Elle vit une automobile, chargée de malles, s'arrêter devant sa fenêtre entr'ouverte. M. Lepoultre en descendit, puis son gendre et sa fille. Aussitôt, madame Miton sortit sur le trottoir. Elle s'empara des colis qui emplissaient l'intérieur de la voiture et submergeaient les trois petits Delmotte.

L'espoir d'apprendre ce qui se passait hors

des frontières augmentait la serviabilité de la brave femme...

— Passez-moi les enfants, madame Delmotte. Comme ils sont fatigués, les mignons!

Les trois gosses — deux ans, trois ans, quatre ans — étaient blêmes de lassitude. Leur mère, une blonde fanée qui ressemblait beaucoup à M. Lepoultre, avait les yeux rouges et meurtris.

— Nous avons fait un voyage terrible, ditelle, et nous sommes arrivés avec trois heures de retard... Impossible de trouver à manger, dans les buffets. Impossible de dormir, dans les wagons bondés... Tous les Français rentrent en France.

M. Lepoultre, qui paraissait affecté comme un coupable, ne voulait pas affoler le peuple, en la personne de madame Miton. Il déclara

— Dépêchons-nous... Le chauffeur mettra les malles dans le vestibule. On les fera monter tout à l'heure. . . Gabrielle, emmène tes gamins. . .

Cependant, M. Delmotte, un grand diable d'architecte à barbe brune, répétait, d'un air triomphant :

— Je vous l'avais prédit, beau-père!... Je ne

suis pas docteur, moi!... Je ne fais pas de sociologie, moi!... Mais j'étais allé en Allemagne! J'avais vu à l'œuvre ces gens qui nous dédaignent encore plus qu'ils ne nous haïssent. J'avais vu leurs industriels, leurs banquiers, leurs hommes d'affaires!... Je n'avais pas d'illusions, moi!...

— Je vous ferai remarquer, Edouard...

— Des poires!... Les Français sont des poires!... criait l'architecte en brandissant un étui à parapluies.

— Edouard! ne vous excitez pas! suppliait M. Lepoultre, éperdu.

Il s'avisa soudain que madame Delmotte et ses enfants le devanceraient, dans l'appartement familial, et sans lâcher les deux valises qui lui tiraillaient les bras, il appela :

— Gabriellel

— Papa?

— Je te recommande de ménager les nerfs de ta mère... Ne sois pas pessimiste! Ne donne pas pour accompli ce qui est seulement une menace... J'ai eu beau rassurer la pauvre femme, elle tremble déjà pour ses fils.

Le chauffeur, un placide gaillard, revenait

62 tA VEILLÉE 'DES ARMES

de porter la plus lourde des malles dans le vestibule. Il prit la parole, avec la liberté d'un citoyen qui s'adresse à d'autres citoyens, à propos de la « chose publique » et dans un sentiment de parfaite égalité.

— Vous revenez de là-has probablement?

C'est-il vrai qu'^7s mobilisent?

— Nous étions en Suisse, répondit M. Delmotte en comptant sa monnaie, après vérification du tarif. . . Il est certain que les Allemands font des préparatifs militaires, pendant que leurs diplomates nous amusent... Ils sont plus malins que nous! Quand ils seront prêts, au moment choisi, demain, ce soir, ils nous tomberont sur les côtes.

Le chauffeur remonta sur son siège.

— Et les Anglais, monsieur? Ils sont avec nous, les Anglais?

— Ça, on n'en sait rien.

— Faut qu'ils soyent avec nous! (Test leur intérêt, monsieur... Quoi qu'ils feront, si l'Allemagne mange la France?... J'veux pas dire que ça soye facile de la manger. Nous autres, on se mettra en travers... Forts ou pas forts, s'pas, faut qu'on se défende?... Trois

quatre-vingt-quinze... C'est le compte... Merci, monsieur.

Il plaça l'argent dans son porte-monnaie, et conclut :

— Depuis le temps que les choucroutards nous asticotent, on a envie de leur dire . « Zut! » Ils croient qu'on n'est pas des hommes... « Les Français, qu'ils disent, tous » des pourris et des tuberculeux... » A la fin, c'est vexant... Moi, je suis un père de famille. Je gagne ma vie sans embêter personne. Si un individu mal élevé me cherche des raisons, faut-y que je le supporte?... Une fois, deux fois, j'y dirai rien, parce que j'ai un caractère conciliant. Mais s'il continue, j'y f... mon poing sur la figure... C'est mon droit... Voilà, monsieur, l'idée de l'ouvrier français sur la chose de la guerre.

— C'est aussi l'idée du bourgeois, dit M. Delmotte.

L'automobile démarra. Simone, spectatrice involontaire de cette scène, pensa que le brave chauffeur avait fort exactement résumé le sentiment national.

Les soins qu'elle dut apporter à sa toilette

achevèrent de calmer ses nerfs. L'obligation de faire des gestes minutieux, conformes à des habitudes quotidiennes, est excellente pour rétablir l'éauilibre moral. Quand Simone eut enroulé ses cheveux blonds autour de sa tête, chaussé des souliers de cuir blanc, mis sa robe de serge marine et son chapeau garni d'ailes blanches, cherché son sac de moire, son ombrelle bleue, ses gants, sa bourse et ses clefs, elle s'était ressaisie elle-même.

Mais avant de sortir, elle consulta le carnet où elle avait marqué tout le programme de l'après-midi, la liste des menus achats — gants, voilettes, souliers de plage — avec l'heure d'un essayage chez la couturière et les adresses de plusieurs villas à louer... Et l'inutilité de toutes ces emplettes, de toutes ces démarches la frappa... Que faire? Que décider? A quoi bon la robe d'étamine brodée de fleurs jaunes et bleues? A quoi bon les itinéraires amoureusement combinés?... Pourquoi choisirait-on la villa Kermarie plutôt que la villa Kerhostin?... Des vacances?... Qui donc aurait des vacances? Personne, en ce dernier jour de juillet 1914, ne pouvait faire aucun projet,

même le plus modeste et le plus immédiatement réalisable, sans le subordonner à cette éventualité terrible — la guerre!... Plus que la lecture des journaux, plus que les alarmes des bonnes femmes et la pénurie de la monnaie, cette obligation de suspendre la vie, de se restreindre au moment présent, fit éprouver à Simone la première véritable influence et comme le premier contact direct de la chose inouïe qui s'approchait. Déjà l'idée de la guerre entrait dans les esprits, et désormais elle allait peser sur chaque homme et sur chaque femme, entraver toute action, abolir tout sentiment qui ne se rapporterait pas à elle.

Pour trouver un taxi-automobile, Simone remonta l'avenue où le vent faible et chaud, remuant les feuilles des platanes, remuait aussi des taches d'ombre et de soleil. Le marché en plein air, fruits et fleurs, mettait de vives notes colorées parmi la grisaille bleuâtre du paysage parisien. Dans les charrettes, rangées à la file, le long des trottoirs, juillet expirant avait renversé ses corbeilles. Des femmes,

accroupies sous les portes, vendaient des roses rouges en bottes et des gros bouquets campagnards. Sur la chaussée, inondée par les arroseuses, des passantes, vêtues de robes claires, marchaient, insoucieuses des rares voitures. Le crissement du trolley annonçait les tramways jaunes qui apparaissaient, couplés deux par deux, à l'angle de la grande place. Ils semblaient se désarticuler en virant, puis, rigides, filaient vers la banlieue.

C'était l'ordinaire Paris d'été, nonchalant, poussiéreux et fleuri, dans une lumière d'orage. Madame Davesnes, une seconde fois, retrouva la sensation d'étonnement qu'elle avait éprouvée au spectacle de la rue paisible... Rêvait-elle maintenant, ou bien avait-elle rêvé, tout à l'heure, quand elle avait connu, comme une réalité, la menace du péril?... La gaîté de l'avenue, ces fruits, ces roses, cette abondance étalée qui exprimait la joie de vivre, ramenaient à la conscience de Simone, les pensées d'hier...

L'automobile trépidante l'emporta. Chemin faisant, les quartiers, nombreux et différents comme des villes, laissaient en elle leurs

images, qui se confondaient en se superposant dans sa mémoire et composaient l'image suprême, le visage unique de Paris... Avenues ombragées de la rive gauche, charmilles et terrasses du Luxembourg, vieux pays latins au flanc de la colline mérovingienne, fleuve indolent qui reflètent quinze siècles de gloire entre les tours gothiques et les jeunes peupliers; flèche dorée, hardie comme le désir d'un héros, élégances royales du Louvre, rues modernes, belles de vie et de mouvement passionné, Paris de la science et du rêve, Paris de la volonté et de l'action, cela faisait un seul Paris... Et sur le visage de pierre vivante et de ciel vivant, où flottent tant de clartés et tant d'ombres, Simone pouvait voir, ce matin-là, par d'indéfinissables transitions, s'effacer lentement le sourire.

Paris gardait encore cette douceur qui vient de l'air, de la saison, des nuances fines, des nobles lignes architecturales, d'une âme ancienne et policée. Mais comme une couleur délicate passe au gris quand le jour se retire, la douceur de la capitale française se muait en recueillement. Une apparence de gaîté subsis-

tait peut-être dans les faubourgs où les nouvelles arrivent, plus tardives où la simplicité populaire ne renonce pas vite à ses illusions. Au centre de la ville, les nouvelles sont propagées de bouche en bouche, commentées, critiquées, comprises ; les gens mieux instruits s'adaptent rapidement aux circonstances, et l'accord est plus prompt et plus sensible entre les citoyens et la cité.

Simone remarquait la gravité des figures, la silencieuse intensité des émotions, dans la foule pressée entre l'Opéra et la gare Saint- Lazare. Les promeneurs n'étaient pas précisément tristes, mais tous, sans exception, étaient sérieux. Le ton des conversations avait baissé. Les midinettes mêmes ne babillaient pas. Les cochers et les chauffeurs se heurtaient sans injures. Les femmes ne regardaient pas les magasins ; les hommes ne regardaient pas les femmes... Tout à coup, débouchant au coin d'une rue, un crieur forcené, brandissant les feuilles d'uu journal, hurlait les « dernières nouvelles ». Son cri frappait iutolérablement, jusqu'au spasme, les nerfs de la foule qui sursautait... Il y avait, autour de

l'homme, un grouillement de fourmilière, puis un remous derrière sa course frénétique. Et d'autres cris, entre-croisés comme des projectiles, cognant les façades des maisons, les grilles de la gare, le ciel qui s'alourdissait, d'autres cris se répercutaient, en un choc sourd, aux creux de mille poitrines.

L'hôtel particulier des Raynaud, situé rue du Rocher, non loin de la rue de Rome, avait appartenu au père de Nicolette, M. Bouvet de la Monderie. Cette construction assez laide, dans le style néo-Renaissance en faveur sous Jules Grévy, rappelait à Simone Davesnes les jours de son adolescence mélancolique. Elle avait passé là des fêtes de Noël ou de Pâques, dans cette maison d'une somptuosité bourgeoise un peu lugubre. La lumière pauvre, étouffée par des rideaux compliqués, s'y répandait comme à regret sur des boiseries sombres, des tapisseries flamandes, des bahuts en ébène. A

quatre heures, en hiver, il fallait allumer le gaz... Simone revoyait M. Bouvet de la Monderie, son oncle et tuteur, avec ses favoris de magistrat et ses gestes d'évêque, et madame Bouvet de la Monderie, toujours souffreteuse sur sa chaise longue de peluche, et Nicolette, âgée de huit ans, habillée d'une robe anglaise qui lui tombait jusqu'aux pieds...

En traversant la galerie du premier étage, où elle avait tant joué, autrefois, parmi des chasubles, des consoles, des chaises à porteur et des armures, Simone n'y retrouvait aucune de ses impressions enfantines. Le bric-à-brac était relégué à Plessis-l'Etang, et la longue galerie toute claire, avec des treillages verts qui simulaient des portiques sur le fond blanc des parois, avec son tapis qui imitait un dallage et ses citronniers en caisse, avait la grâce galante d'une orangerie du xviii' siècle. Elle était parallèle à la salle à manger tendue de toiles de Rambouillet, au salon gris de lin, au grand salon jaune, et elle conduisait au fumoirbibliothèque où Jean Raynaud travaillait et recevait ses amis intimes.

Le valet de chambre introduisit la visiteuse

dans cette espèce de pagode ovale, au plafond concave et doré, meublée de bibliothèques basses en laque noire et en laque rouge, et d'un divan de satin violet. Des vitraux persans coloraient le soleil. Les colonnes torses d'un ancien rétable, chargées de vignes aux grappes d'or, chatoyaient dans le demi-jour. Des coussins ronds, piqués de dahlias en laine, étaient jetés çà et là sur le tapis. Nicolette Raynaud, assise sur un de ces coussins, était occupée à téléphoner.

— L'Époque?.., C'est le journal V Époque?.,» Je demande monsieur Desmoulins, le rédacteur politique... Il n'est pas là?... Vous en êtes bien sûre, mademoiselle?...

— C'est ça, informez-vous... Dites bien que madame Jean Raynaud est à l'appareil...

Merci!... J'attendrai... Ne coupez pas!...

Sans lâcher le récepteur, Nicolette tendit sa main libre à sa cousine.

— Bonjour! Je suis contente de te voir... Tu m'excuses? Je téléphone à notre ami Desmoulins pour avoir des nouvelles toutes brûlantes.

Elle souriait, mais ses yeux noirs, ses yeux

de sultane étaient tristes et cernés. Un fard rose avivait ses joues brunes. Ses cheveux très foncés, relevés en conque, lui faisaient une figure aux lignes longues. Elle avait un corps assez maigre, joli par l'extrême souplesse, enroulé plutôt qu'habillé dans un crêpe de soie vert.

— Assieds-toi, Simone... Tu vas bien?... Et François?... Moi, je suis rompue... J'ai dîné hier avec les Mongirail, et voilà qu'en rentrant j'ai dû subir trois appels téléphoniques de ma belle-mère, du petit Gardave et de Maxime... « Jean est-il revenu?... A-t-il donné de ses » nouvelles? Pourvu qu'il ne soit pas arrêté » en route ! ... » Or, sur les instances de Maxime, j'avais télégraphié dès le matin à Pontresina... Je comptais sur une réponse dans la journée même... Et rien n'est arrivé!... Si : une lettre, qui est datée de lundi.

— Est-ce que Jean semble pressentir de graves événements?

Nicolette haussa les épaules.

— Tu le connais. Il ne se met pas en frais de correspondance pour une femme qui est sa femme... Il me raconte que l'hôtel est assez agréable, que ses chaussures d'excursion sont

épatantes, qu'il a fait, dimanche, une petite ascension d'essai... Et il n'ajoute pas ce que je devine sans peine : c< Ne te presse pas d'arriver » avec la Frâulein et les mioches. Je m'arrange » fort bien de vivre en garçon... »

— Nicolette, tu le calomnies !

Madame Reynaud fît un geste qui signifiait :

« Tais-toi!... »

Et parlant à l'appareil :

— Allô!... Allô!... c'est vous, Desmoulins?... On a coupé?... C'est insupportable, mademoiselle! Rendez-moi le 926-31... L Époque...

Simone s'assit sur le divan... Vraiment, le fumoir ne lui plaisait pas; les choses y semblaient animées d'un esprit brutal. Même dans le silence, on était assourdi au lieu d'être charmé! Et ce matin-là, surtout, la violence et la préciosité de cette décoration composite irritaient Simone, autant que l'ajustement théâtral et le maquillage de sa cousine.

Celle-ci réclamait toujours :

— Le 926-31... Allô!... C'est à monsieur Desmoulins que je parle?... Enfin!... Bonjour, mon ami!... Ne suis-je pas trop indiscrète? Je voudrais savoir...

— Non, Jean n'est pas revenu.

— Exactement à Pontresina. Sur les instances de mon beau-frère Maxime, je lui ai télégraphié hier matin... La réponse n'arrive pas... Cela m'ennuie...

— Il faut qu'il rentre à tout prix?... Hélas! je le sais bien... Tous nos amis rentrent... Mais croyez-vous vraiment que cette alerte...

— Un peu de détente, ce matin?... Comment? Jaurès ne comprend pas la nervosité de Paris?... Il croit encore à la solution pacifique?... Ah! s'il pouvait avoir raison!... Londres cause avec Berlin... Oui, la réunion d'une conférence... On peut encore espérer... Tu entends, Simone?

— La Fràulein?... Il faut renvoyer la Frâulein?... Mais elle est inoffensive, la pauvre créature!... Elle ne comprend rien à ce qui se passe!...

— Je lui dirai que c'est son intérêt... Mais elle aura un grand chagrin, et moi-même... Pourtant, si la conférence des ambassadeurs...

— Comment? les sujets allemands sont déjà partis?... Alors, ils prévoyaient...

— Et l'Angleterre, Desmoulins, est-ce que...

— Pas dans le téléphone?... Ah! oui!... parfaitement... Je suivrai vos conseils... Vous me rappellerez vers trois heures?... Merci... A bientôt, Desmoulins... N'oubliez pas!

Elle raccrocha le récepteur.

— Tu as compris, Simone?...

— A peu près.

— Desmoulins affirme qu'il y a une détente... De toutes parts, on presse l'Allemagne d'intervenir à Vienne... Et tant que les diplomates causent, on gagne du temps.

— Un temps que l'Allemagne met à profit. Simone raconta le retour tragi- comique de

la famille Delmotte.

— Tu vois que les préparatifs allemands sont connus en Suisse. Jean, qui en a été averti

peut-être avant nous, a du partir sans délai...

— Je voudrais qu'il fût ici! dit Nicolette... Desmoulins m'a réconfortée un peu... Cependant, il me conseille de renvoyer la Frâulein des enfants dans son pays natal... Cela m'afflige, Simone. Cette fille a été si dévouée!... Je l'avertirai ce soir seulement, et je ferai en sorte qu'elle s'en aille dans les meilleures conditions possibles... Quelle peine pour elle et pour les petits!... Ah! ma chère Simone, j'ai tous les ennuis à la fois, tous !

— Pourquoi Jean est-il parti sans toi?

— Jean déteste les voyages en famille et je comprends que la présence des enfants et de leur gouvernante l'agace, dans le v^agon... Il n'a pas la vocation de la paternité comme son frère Maxime qui, d'ailleurs, est célibataire! Et puis, nous ne sommes pas des inséparables... Il y a beau temps que la lune de miel est couchée!... Tu verras, dans quelque dix ans, si tu ne peux pas vivre une ou deux semaines seule!... Non, je n'en veux pas à Jean d'être parti, mais je souhaiterais qu'il pût revenir!...

Elle reprenait le ton agressif qu'elle affectait,

pour cacher sa tristesse. Sa figure se tirait et se creusait sous le fard, et cette fatigue douloureuse de ses traits formait un singulier contraste avec la somptuosité de la robe verte...

Simone eut envie de l'interroger tendrement... Elle soupçonnait une crise dans le ménage Raynaud, car depuis quelque temps, les deux époux, sans mésintelligence avérée, se désintéressaient l'un de l'autre. Jean menait la vie d'un dilettante voluptueux, artiste de race à qui manquait le don créateur, praticien à qui manquaient le titre et le blason, mélange d'ardeur et d'indifférence. 11 collectionnait des livres, dressait des lévriers, écrivait des études sur la chasse au faucon, mais il sentait que toutes ses opinions étaient des boutades, toute son activité une série de gestes inutiles, toute sa vie un simulacre de la vie supérieure, magnifique harmonie de la pensée et de l'action à laquelle il n'atteindrait jamais... Pauvre, il eût été ambitieux; riche, il éparpillait son énergie. Marié trop jeune, tout étonné d'être père, d'avoir la charge d'une famille, il regrettait sa liberté de célibataire. Après avoir traité Nicolette en maîtresse, puis en camarade, il ne

savait plus exactement ce qu'elle était pour lui : une parure, un fardeau, un devoir?... A coup sûr, elle n'était pas sa compagne.

Nicolette, sentimentale sous une apparence de sécheresse qu'elle croyait distinguée, égoïste et dévorée par un secret besoin de tendresse, maternelle avec plus de passion que de sollicitude, Nicolette, cette fausse orgueilleuse qui ne tolérait nulle critique et nul conseil, souffrait de n'être pas dirigée comme un enfant par un maître très doux qui l'eût grondée quelquefois et toujours chérie.

Sa fille et son fils — six ans, neuf ans — ne suffisaient pas à son cœur. Les hommes qui la courtisaient ne troublaient pas ses sens calmes et son imagination exigeante. Secrètement, elle aimait et elle admirait son mari, avec une sorte de rancune. Tout haut, elle le critiquait aigrement.

Jamais, par un sentiment bien féminin, elle n'avait fait de confidences précises à Simone, parce que Simone était trop heureuse, mais, souvent, elle avait marqué sa surprise devant ce bonheur évident et inexplicable. Surprise pure de tout sentiment jaloux, car Nicolette

aurait voulu être aimée comme l'était Simone, et ne pas vivre comme Simone vivait... Habiter un appartement de quinze cents francs, dans une rue inélégante, voyager dans le Métropolitain et les autobus, être servie par une Marie Pourat, porter des robes modestes et ne pas aller aux places coûteuses des théâtres, comment n'était-ce pas, pour une jolie femme, un supplice de tous les instants?... Et cependant, Simone faisait ce miracle de rester « une dame » dans sa médiocrité, d'être gracieusement vêtue, de ne jamais paraître embarrassée parles soins du ménage qui dépoétisent la femme et contrarient l'amour!...

Madame Davesnes, qui connaissait la susceptibilité de sa cousine n'osa insister sur le point délicat. Pour faire diversion, elle se mit à parler des enfants.

— Pierre est en promenade avec l'oncle Maxime, dit Nicolette. Tu les verras tous deux au déjeuner... Marianne est en pénitence dans sa chambre.

— Qu'a-t-elle donc fait?

— Elle s'est jetée sur son frère, pour lui prendre un gâteau... Et elle lui a mordu la

main — pas bien fort — mais avec une intention tout à fait criminelle... J'ai dû sévir... Très sérieusement, j'ai dit à Marianne qu'elle était une sauvagesse, et qu'elle serait traitée comme telle, qu'on ne l'admettrait plus parmi les gens civilisés qui dominent leur colère et ne dévorent pas leur prochain... Marianne est provisoirement exclue de la civilisation, c'est-à-dire qu'elle est enfermée dans sa chambre.

Les yeux de Nicolette s'éclairaient quand elle parlait de ses enfants. Elle ne s'en occupait pas à toutes les minutes, et ils ne la consolaient pas de tous ses chagrins, réels ou imaginaires. Sa vie de femme à la mode la séparait d'eux, comme de son mari; et son vivace instinct maternel se satisfaisait, tant bien que mal, par des effusions et des inquiétudes subites.

Vers midi, le docteur Raynaud ramena le petit Pierre.

Il s'occupait beaucoup de ce neveu, aimé comme un fils, et que les hasards de l'hérédité avaient fait pareil à lui. L'homme de quarantequatre ans, chauve et portant barbe grise, étriqué par la vie studieuse en chambre close, était laid — d'une laideur agréable et qui appelait la sympathie — tandis que le garçonnet, fortifié par le grand air et l'eau froide, unissait à la finesse française la grâce animale et brusque des boys anglais. Ils se ressemblaient pourtant, par le front aux tempes larges, le sourire des

lèvres un peu grosses et le regard brun qui se posait sur les choses, lentement, comme pour les pénétrer. La personnalité morale de l'enfant, encore incertaine, commençait aussi à reproduire, en ses traits essentiels, le caractère de l'oncle.

Maxime Raynaud avait dix ans de plus que son frère et il avait subi une formation toute difîérente. Né dans la riche bourgeoisie, élevé par une famille attachée à toutes les traditions de respectabilité et de prudence, il avait fait, au lycée, l'orgueil de ses parents. C'était l'époque où les jeunes gens préféraient un poème à une partie de football et un philosophe à un champion de boxe. Maxime avait dit : « Je serai médecin... » Pour les parents, cela signifiait : « Je serai médecin des hôpitaux, professeur à la Faculté, membre de l'Académie de médecine, et j'aurai la clientèle dorée que ma fortune me permet d'attendre... «Maxime avait construit sa vie sur un autre plan : il serait un homme de science et un homme libre.* La famille Raynaud, déçue, déplora d'avoir couvé dans son sein un déplorable fantaisiste, et elle reporta ses espérances de gloiie sur le fils

cadet, dont les qualités séduisantes devaient rester stériles...

Maxime Raynaud, dans son inflexible douceur, réalisa ses projets. Il travailla avec Duclaux et Roux, à l'Institut Pasteur, puis dans un petit laboratoire particulier. Presque tous ses revenus allaient à son dispensaire de Grenelle. En même temps, il subissait, comme tous ses camarades, l'attrait de l'action sociale. La France, alors, se déchirait elle-même dans un débat où il fallait bon gré, mal gré, prendre parti. Raynaud fut avec Deherme à l'Université du faubourg Saint-Antoine; il fut aux Cahiers de la Quinzaine avec Péguy, car il croyait que la France est la plus haute figure vivante de la justice et de la raison. Il croyait aussi que la paix régnera un jour, selon la promesse évangélique, par delà toutes les frontières, sur les hommes de bonne volonté...

Les années avaient passé, et l'idéal si cher à Maxime Raynaud n'était plus de mode. Le quadragénaire voyait ses anciens compagnons de lutte s'égailler, les uns sur le chemin de Lourdes et les autres sur le chemin du Palais- Bourbon. Ce qui survivait en lui aux illusions

de la jeunesse, c'était l'amour du beau, la volonté du bien, la passion de la vérité, et le respect de la science qui n'était pas une vaine idole, mais un moyen de servir les hommes en se perfectionnant soi-même. L'étude de la nature, affirmait-il, l'avait rendu plus humble, plus patient, plus discipliné. Le vertige du mysticisme ne le troublait pas. Il était gai, parce que sa vie était simple et pure. Il aimait les hommes, et non seulement par pitié, mais par une fraternité véritable. C'était un Français, fils du xviii^ siècle, presque guéri de l'idéologie, et qui avait cessé d'être chimérique sans cesser d'être généreux.

Ses parents n'avaient pas réussi à le marier suivant leurs convenances : il n'avait pu se marier selon son cœur, et il trompait son regret de la paternité en s'occupant de ses petits neveux, de Pierre surtout, qui promettait d'être son fils d'élection. Nicolette et Jean n'étaient pas jaloux de cette influence, qui leur épargnait des soins et des soucis.

Le petit Pierre embrassa Simone, puis il se laissa choir, en riant, sur le tapis. Blotti contre

sa maman, dans un pan du beau crêpe vert, il se mit à énumérer tout ce qu'il avait fait et ce qu'il avait vu, avec l'orgueil d'un gosse qui se sent mêlé à une colossale et merveilleuse aventure.

— Tu ne sais pas?... On est allé sur les boulevards : on a vu le devant des cafés sans petites tables, et des affiches collées sur les vitres : « Ici, on ne rend pas la monnaie de cent francs. » Si tu veux acheter quelque chose, si tu as cent francs, c'est pas assez : faut des sous. On est allé dans des rues à côté de la Banque; il y avait un tas de messieurs et de dames qui faisaient la queue pour avoir de l'argent. Il y en avait qui avaient apporté des pliants; et ils étaient assis; et ils mangeaient du pain et du jambon... Et on a vu des fiacres pleins de malles. Et les gens disaient : « Tiens! voilà des Prussiens qui s'en vont... » Au plaisir de ne pas vous revoir!... » Et d'autres disaient ; « On se retrouvera peut-être » à Berlin!... »

Nicolette caressa les cheveux de son fils :

— Tu t'es bien amusé, Pierrot!

Le gamin répondit, avec conviction :

— Oh! Oui!...

Le docteur, assis près de Simone, regardait complaisamment son neveu. Il raconta :

— Nous avons causé tous deux en hommes, en citoyens. Pierrot a des sentiments patrioti* ques qui lui font honneur. Il est prêt à battre les Allemands, mais il est chevaleresque : il ne veut pas de mal aux dames et aux petites filles. Il refuse de considérer sa Frâulein comme une ennemie.

— Vous avez tâté le pouls de Paris, Maxime? dit Simone. N'est-ce pas que notre bonne ville est en parfaite santé? Un peu triste, mais calme et sans fièvre.

Nicolette s'écria :

— Que peut-on savoir de Paris?... C'est une ville nerveuse, capable de revirements extraordinaires... Elle est triste, aujourd'hui, dis-tu? Hier soir, sans être joyeuse, elle était animée et comme curieuse de ce qui allait advenir. J'ai pu m'en rendre compte en dînant au restaurant Italien avec les Mongirail. Nous avions fait un pari, eux tenant pour la condamnation de madame Caillaux et moi pour l'acquittement... L'enjeu était ce dîner. Les Mongirail

payaient l'enjeu. — Eh bien, dans la foule épaisse qu'on apercevait, par la baie vitrée, il y avait beaucoup moins d'agitation que le soir du verdict. Les sergents de ville étaient paternels. On applaudissait les bandes qui passaient avec des drapeaux, qui chantaient La Marseillaise. A l'intérieur du restaurant, c'étaient des scènes burlesques, entre les clients qui offraient en paiement des billets de banque et les garçons qui refusaient de les accepter... Oh! Je me rappellerai ce dîner, Louise Mongirail qui pleurait dans son verre d'asti, en pensant. . . — je ne jurerais pas qu'elle pensait à son époux!... — et Mongirail qui la consolait : « Ce sera » l'affaire de trois mois! Trois mois de cami> pagne et un an de négociations... » Et des couples amoureux, qui se serraient de près, excités par la nuit chaude et les émotions belliqueuses!... Notre inquiétude pouvait encore plaisanter et sourire, autour des tables chargées de friandises, éclairées par de jolies lampes aux abat-jour colorés... Aucun de nous n'avait la sensation écrasante que la guerre c'était plus qu'un mot, que c'était une réalité de demain... Et nous nous divertissions à entendre les Ita-

liens très nombreux, qui discutaient avec peu de paroles et beaucoup de gestes... Un mot glissait, à fleur de lèvres, un mot de bon augure : <k Neutr alita !,.. neutr alita!,,. »

— Parbleu! dit Maxime, l'Italie n'admettra pas que ses alliés aient eu le droit de l'engager dans une guerre, pour le bon plaisir de l'Autriche.

— Louise Mongirail prétend qu'elle se tournera contre nous, que l'Angleterre ne marchera pas et que les socialistes parisiens descendront dans la rue.

— Votre amie est une sotte et une neurasthénique !

— Vous ne craignez pas une révolution, Maxime?

— Nicolette, vous parlez comme un agent de l'Allemagne... Je crois à la neutralité de l'Italie, à l'appui de l'Angleterre et je suis sûr, — vous entendez bien : je suis sûr! — que les socialistes partiront pour la frontière, d'un seul élan, avec tous les Français.

Nicolette n'était pas convaincue. Elle n'avait pas de notions précises sur les socialistes. Elle se les représentait comme des gens hirsutes,

sales, un peu fous, ennemis-nés des prêtres et des gens du monde, des êtres qui vivaient chez les marchands de vin et juraient le nom du Seigneur à la Chambre même... D'ailleurs, elle ne faisait pas de distinction entre ces révolutionnaires et le peuple qu'elle ignorait totalement, car elle n'avait jamais approché que des « bons pauvres ».

C'était, entre elle et Maxime, un éternel sujet de controverses. Le docteur ne se privait pas de taquiner son aristocratique belle-sœur.

— Demain, si la guerre éclate, le peuple seul comptera, Nicolette. Il nous englobera tous dans sa masse et l'on verra peut-être votre valet de chambre Joseph, sous-officier de réserve, donner des ordres à monsieur Mongirail, votre suave danseur de tango, et à monsieur Lamoignière qui a tant d'esprit et qui écrit des contes pornographiques!... Joseph leur enseignera les rudes vertus militaires sans parler à la troisième personne, et il leur montrera qu'un ex-larbin peut être un héros.

Le petit Pierre dit soudain, de sa voix tranquille :

— Dans le Métropolitain, j'ai vu une dame

LA VEILLEE DES ARMES 9î

qui pleurait. Elle regardait le tunnel tout le temps et elle pleurait sans s'essuyer les yeux... Nicolette se releva, d'un seul effort de ses reins souples. Elle avait pâli sous son fard.

— Les femmes n'ont pas fini de pleurer, ditelle sourdement.

Le valet de chambre vint annoncer que le déjeuner était servi. Maxime réclama sa nièce Marianne. On lui raconta le crime et le châtiment.

— Elle est toute seule dans sa chambre?

— Toute seule absolument, non... Frâulein la surveille.

Le domestique qui servait les œufs à la gelée, osa murmurer, d'une voix respectueuse.

— Je demande pardon à madame... « Mademoiselle Frâulein » n'est pas avec mademoiselle Marianne. Mademoiselle Frâulein est à l'office où elle s'est trouvée mal...

— Quoi? dit Nicolette... Expliquez-vous!... Lischen est malade?

Joseph montrait cette figure officiellement inexpressive qui convient à un valet lorsque des maîtres l'interrogent en public.

— Que madame ne se tourmente pas. Madc-

moiselle Frâulein va mieux. La cuisinière lui a donné du vulnéraire. Elle avait eu un petit étourdissement, rapport à ce que le mécanicien lui avait dit qu'on allait renvoyer tous les Boches dans leur Bochemagne. Il a dit ça tel que ça, mais il n'y mettait pas de méchanceté, parce que...

— Je vous défends d'effrayer une pauvre fille...

— Oh ! madame, dit Joseph, froissé dans sa délicatesse, on sait ce qui est convenable. Le mécanicien n'avait pas de mauvaise intention.

Et il ajouta, d'un air compatissant qui n'allait pas sans ironie :

' — C'est déjà assez triste d'être Allemand! Ce n'est pas la faute de mademoiselle Frâulein d'avoir une naissance si malheureuse et que son empereur est un sanguinaire...

— Dites à Lischen de venir me parler, après le déjeuner, dans le fumoir.

Quand le domestique fut sorti, Simone demanda :

— Tu as confiance en cette Lischen?... D'où sort-elle ?

— Des environs de Fribourg-en-Brisgau.

C'est la fille d'un maître d'école; elle a eu un diplôme d'enseignement ménager et le diplôme des Kindergarten. Depuis cinq ans elle est dans la maison et je n'ai qu'à me louer de son excellent caractère et de ses services.

— Si c'était une espionne ! dit en souriant Simone.

— Lischen?... Quel secret de la défense nationale aurait-elle appris en gardant Pierre et Marianne? Tu ne vas pas être comme les commères qui voient des espions partout?

Joseph apportait les escalopes farcies — un peu brûlées, à cause des émotions patriotiques de la cuisinière. — Personne ne remarqua cet accident. D'ailleurs, ni Maxime, ni les deux femmes n'avaient faim; mais Pierre, qu'on ne surveillait pas, mit les portions doubles.

Le café fut servi dans le fumoir pagode où la pénombre donnait l'illusion de la fraîcheur. Sous l'influence de l'atmosphère chargée d'électricité, Nicolette devenait de plus en plus nerveuse. Elle attendait impatiemment que Desmoulins l'appelât au téléphone, et par deux fois, elle envoya chercher les éditions nouvelles

de journaux criés dans la rue, qui ne lui apprirent absolument rien.

— Ah! disait-elle en pleurant d'irritation, il est plus dur d'appréhender un malheur que de le subir. . . Je voudrais tirer sur le fil des heures, amener celle qui nous délivrera de cette anxiété...

Simone était triste. Elle songeait à son mari qu'elle avait vu si peu depuis quelques jours. Il lui venait au cœur un désir exaspéré d'aller le surprendre, et elle se livrait à cette tentation qui lui faisait mal et plaisir — parce qu'elle était sûre de n'y pas succomber.

Et les minutes succédaient aux minutes... Maxime, gagné par la mélancolie des jeunes femmes, essayait de les distraire. Il accentuait la note optimiste, peut-être avec sincérité, peutêtre pour raffermir sa confiance ébranlée. Tout en fumant des cigarettes qu'il laissait s'éteindre, tant il était préoccupé, il reprenait les vieux thèmes pacifistes, que M. Lepoultre avait développés tant de fois, dans ses articles et ses conférences.

Mais à mesure qu'il parlait, Maxime s'étonnait d'entendre sa propre voix prononcer des

mots vains, des mots creux qui avaient été vivants naguère, et qui étaient morts désormais, si bien morts qulls laissaient aux lèvres un goût de cendre...

Un découragement inconnu le saisit. Il rejeta le mensonge consolateur comme sa cigarette éteinte, et il murmura :

— Quoi qu'il advienne, la France vivra. De cela, je suis sûr. La France ne peut pas disparaître...

Il appuya sur cette affirmation, et le son clair, le son puissant de la vérité retentit dans son âme.

— Oui, la France vivra. Et si on l'attaque, nous la défendrons, tous, hommes et femmes, chacun à notre manière et d'un seul cœur.

L'appel strident du téléphone l'interrompit.

Il prit un des récepteurs, Nicolette tenant l'autre...

Alors, venue de l'invisible et du lointain, une voix dit :

— Allô!...

Nicolette répondit :

— C'est vous, Dosmoulins? J'écoute...

— On nous apporte des dépêches que vous

lirez dans les journaux de cinq heures... L'Allemagne...

La voix se perdit en un brouhaha...

— Allô!... Desmoulins?... AUô?... Qu'y at-il?... Répondez...

L'employée du téléphone déclara :

— On ne répond plus... La communication est coupée.. •

Une petite main poussa la porte du fumoir et une voix enfantine implora :

— Maman, est-ce que tu veux me pardonner?... Je ne serai plus sauvage.

Nicolette était assise, dans une attitude accablée. La prière de sa fille la fit sourire tristement. Elle répondit :

— Viens, Marianne.

Marianne entra, tirant derrière elle la Frâulein haletante et gémissante qui l'avait prise comme bouclier, et toutes deux s'arrêtèrent, collées l'une à l'autre.

— Frâulein pleure, maman. Je suis allée

l'embrasser pour la consoler, mais ça ne la console pas. Elle dit qu'elle a peur.

Marianne avait les bras nus, les jambes nues, les pieds nus dans de mignonnes sandales à rubans. Ses boucles brillaient comme une soie mélangée d'argent et d'or. Sa robe blancbe était brodée de pommes rouges à feuillage vert Frêle et délicieuse, terriblement femme à six ans, elle incarnait l'enfant de luxe, la dernière poupée que les mondaines exhibent quelquefois dans leur salon ou dans leur automobile.

Tout embarrassée de son rôle, elle regardait, d'un œil méfiant, sa mère soucieuse, puis elle se retournait vers l'Allemande dont le grand corps carré était secoué de sanglots.

— Allons, Frâulein, dit Nicolette avec douceur, calmez-vous. Personne ici ne vous fera du mal... J'ai su que le mécanicien vous avait un peu taquinée et je le gronderai sévèrement. Il ne voulait pas vous offenser. Vous êtes une honnête fille et vous êtes chez moi : cela suffit pour que vous soyez sûre d'être protégée... Mais il faut accepter l'inévitable. La guerre peut éclater demain. Vous devez retourner dans votre pays.

— Ach! je sais que madame est bonne... Et les enfants sont si gentils ! J'étais comme dans ma famille. J'étais habituée avec eux toujours rester...

— On n'oubliera pas votre dévouement, Frâulein, mais il faut partir. Ce n'est pas votre faute et ce n*est pas la nôtre si les circonstances...

— Ma sœur me l'avait écrit, il y a quinze jours, de retourner... Et moi, je ne croyais pas ce qu'elle disait, que ça serait dangereux de rester en France...

— Il y a quinze jours?

— Ach! elle savait bien qu'on aurait la guerre. Tous les gens le savaient, à Fribourg... Mais ce n'est pas le plus terrible.

— Qu'y a-t-il encore, Frâulein?

La Badoise montra une face rougeaude au petit nez mal fini, au front bombé, tavelé de rousseurs.

— Je devais... — madame ne le savait pas? — je devais marier monsieur Gustave, à Noël prochain.

— Quel monsieur Gustave?

— Monsieur le garçon de recette des Galeries.

iOO LA VEILLÉE DES ARMES

Il est mon fiancé. Il m'aurait mariée à Noël prochain. Je ne voulais pas retourner à Fribourg, parce que mon père est pauvre. Il a trop d'enfants... Neuf! Six filles... Ma sœur Linda est à Londres; ma sœur Rosa est à Bruxelles; les trois petites sont à la maison. Mon père n'a pas besoin de moi. J'aurais marié Gustave.

Ses larmes coulèrent jusque sur la bavette rebondie du tablier.

— Ach!... c'est fini, maintenant...

Lischen n'était pas jolie dans son désespoir, elle s'y abandonnait avec la manière insistante et le sans-gêne allemands, ce qui n'allait pas sans une nuance de ridicule, mais aucun des assistants n'avait envie de sourire. On devinait un de ces mille petits drames — qui seraient de pures tragédies classiques si un poète les plaçait à la cour d'un roi — et qui passent, inaperçus, sans beauté, dans les pauvres vies péniblement arrangées des humbles.

Lischen était en France depuis sept ans; elle avait élevé Pierre et Marianne, et le lien qui l'attachait à la maison de Fribourg, au père, aux sœurs besoigneuses, aux frères exigeants, s'était lentement affaibli. L'Allemande molle e*

passive, soumise à l'homme, se dénationalise plus vite que l'Allemand. Pour Lischen, la patrie, c'était le lieu où on l'avait bien reçue, bien nourrie, bien traitée et bien payée, où elle avait trouvé des enfants à chérir, et cette idole : Gustave!... Qu'il était beau, M. le garçon de recette des Galeries, qu'il était beau avec sa casquette, son habit bleu à boutons dorés, sa sacoche, son crayon derrière l'oreille! Sa livrée avait l'élégance martiale d'un uniforme. Sa moustache au vent exprimait toute la hardiesse galante de sa race! Il critiquait le gouvernement! Il savait parler aux dames! Il embrassait bien! Il avait des économies!... C'était un Français.

— Je vous plains, Fràulein, dit madame Raynaud... Hélas! toutes les [fiancées pleureront, chez nous et chez vous, et sans doute, monsieur Gustave aura une grande peine... Votre situation à tous deux est très cruelle, mais il faut l'accepter. Nous nous quitterons de bonne amitié et j'espère que vous serez heureuse, plus tard, quand on aura le droit d'être heureux.

A travers des sanglots bruyants, la Badoise avoua son désir ;

— Je voudrais, tout de suite, me faire naturaliser. Alors, je serais Française. Je marierais Gustave.

— Quoi? dit Nicolette, scandalisée. Vous renieriez votre pays à la veille d'une guerre? Ce serait une laide chose, Frâulein, et Gustave ne vous épouserait pas... Vous avez des frères dans l'armée allemande?

— Deux, répondit Lischen en reniflant... Mon frère Karl et mon frère Wilhem. Mais Fritz est trop petit...

— Votre Gustave ne peut pas risquer de tuer ses beaux-frères dans un combat! Oubliez donc tout ce qui n'est pas votre pays et votre famille. . . Réfléchissez, Frâulein : si votre fiancé avait la même idée que vous, s'il voulait se faire Allemand...

— Oh! ce serait un bonheur, madame! Si Gustave se faisait Allemand, je pourrais le marier.

— Comment, vous n'auriez pas honte et horreur de lui?

Mais Lischen n'entendait pas ces subtilités. Elle sanglotait à perdre haleine, pendant que madame Raynaud continuait sa mercu-

riale. La petite Marianne commençait à pleurer par contagion, et Nicolette essayait vainement d'endiguer ce double déluge, quand une visite annoncée la délivra de Lischen. L'amoureuse infortunée de M. le garçon de recette des Galeries s'en alla, noyée dans les larmes.

Ceux dont l'arrivée imprévue avait mis fin à cette scène tragi-comique furent accueillis par des exclamations affectueuses. C'étaient deux beaux jeunes gens, fils d'un vieil ami des Raynaud et qui appartenaient presque à la famille. Bertrand et Lucien de Gardave étaient reçus chez les parents de Maxime comme Simone l'avait été, autrefois, chez M. Bouvet de la Monderie. Ils avaient passé leur enfance dans un petit castel périgourdin où leur père, grand chasseur, et leur mère, ignorante et dévote, vivaient noblement et chichement selon l'antique habitude provinciale des hobereaux. Une de leurs sœurs était religieuse ursuline ; une autre avait épousé un lieutenant bien né, peu rente, et mangeait avec lui, dans une petite garnison, le capital de la dot réglementaire. La troisième sœur attendait toujours

un mari. A quatorze ans, Bertrand de Gardave était venu à Paris, chargé de scapulaires et de médailles par sa mère affolée, et il était entré au collège Stanislas. Son jeune frère l'y avait rejoint quelques années plus tard; mais tandis que Bertrand révélait une intelligence exceptionnelle, plus spéculative que réaliste, et un amour de l'étude qui le disposait à la vie sédentaire, Lucien montrait plus de goût pour les sports que pour les livres. En 1914, Bertrand était docteur en droit, affilié à plusieurs œuvres d'assistance sociale, collaborateur principal d'une jeune revue catholique. Lucien préparait l'examen d'entrée à Saint-Cyr. Ils suivaient la tradition de leur famille qui permettait aux Gardave — puisque les Gardave étaient quasi ruinés — les carrières libérales, l'armée, le barreau, la diplomatie, à l'exclusion de toutes les autres plus lucratives, mais, disait madame de Gardave, « basses et crasseuses ». En fait, aussi loin que s'étendaient les cousinages, nul Gardave ne s'était jamais enrichi, sauf par un mariage avantageux. Ce moyen de faire fortune ne convenait pas à Bertrand. Lucien s'en accommoderait peut-être, lorsqu'il

aurait l'épaulette; mais à cette heure, il ne pensait qu'à l'escrime et au football.

A peine introduits, Bertrand baisa les mains de Nicolette et de Simone, tandis que Lucien, point embarrassé de cérémonies, s'écriait :

— Eh bien! ça y est!

— Oh! dit Maxime, tu anticipes!... Le décret de mobilisation n'a pas encore paru.

— Non, mais ce sera pour demain ou aprèsdemain... Personne n'en doute... Vous savez que nous devions passer les vacances en Angleterre, chez nos amis Harrison? Je viens de les avertir que la partie est remise — après la victoire!... Et j'ai même écrit, textuellement : « Chers Harry et Bob, à bientôt! Rendez-vous D sur le champ de bataille! »

— Mais en cas de guerre, vous ne partiriez pas, Lucien, dit Simone. Vous êtes trop jeune.

L'adolescent se rebiffa.

— J'aurai dix-huit ans en septembre. Je m'engagerai. Et Bob et Harry s'engageront également dans l'armée anglaise.

— Si l'Angleterre marche avec nous.

— Vous en doutez?

i06 LA VEILLEE DES ARMES

— Sir Edward Grey ne me fait pas d'intimes confidences... Je crois que l'Angleterre a le même intérêt que nous à empêcher l'hégémonie allemande ; je crois qu'elle nous apportera le concours de sa flotte, mais quant à nous envoyer une armée...

— C'est curieux! Oui, c'est curieux et agaçant de constater ce scepticisme des Français! dit Lucien... Je suis allé quatre fois en Angleterre, pour les vacances. Je sais que les Anglais sont des gens sérieux, très sûrs, très fidèles à leurs promesses!... Ah! si vous connaissiez Harry et Bob!... Quels garçons!...

Maxime voulut expliquer que le gouvernement anglais devait consulter l'opinion publique, avant de prendre aucune décision importante, et que l'opinion publique en Angleterre se formait plus lentement qu'en France... Sans doute, nos amis d'outre-Manche ne « réalisaient » pas encore la situation et la nécessité possible d'une action militaire continentale...

Mais l'impétueux jeune homme n'écoutaitpas.

— Je vous le dis : Harry et Bob s'engageront et moi aussi. Ce sera une chose magnifique.

LA VEILLÉE DES ARMES lOI

— Toi, dit Bertrand, tu feras selon la volonté de papa.

Lucien devint pourpre.

— Me prends-tu pour un gamin?

L'idée de la guerre l'enfiévrait. Passionné de culture physique, très fier de ses muscles, dédaigneux de l'effort intellectuel et des complications sentimentales, il avait résolu de consacrer sa vie à l'action, sans bien savoir au juste ce que serait cette action. Tour à tour, il avait rêvé d'être Georges Carpentier ou Garros; U s'était vu explorateur dans la brousse ou créateur d'industries dans un pays nouveau. La poésie de l'aéroplane et du sous-marin, du risque et de la victoire, faisait bondir le cœur de cet adolescent qui lisait peu, qui n'avait jamais ètreint une femme et qui se croyait prosaïque et positif. Il s'était décidé, enfin, pour le métier d'officier — aux colonies bien entendu — et il s'imaginait comme un émule de Barbatier et de Gouraud.

Malgré sa jeunesse, il était robuste; mais avec ses joues pleines et roses, ses dents blanches, ses yeux veloutés, ses cheveux noirs bien lisses, il avait un air tout frais et tout

neuf qui le désolait. Il enviait les vingtcinq ans, le profil busqué, la courte moustache de son frère...

— Vous croyez — dit-il sur un ton de défi

— vous croyez que je passerai l'été en Périgord, entre papa et maman, tandis que les autres se battront?... Je suis jeune, je parais même plus jeune que mon âge, parce que...

— ses joues s'embrasèrent — parce que j'ai trop bonne mine... J'ai une binette de bébé... Ça me dégoûte, mais je ne peux pas me coller de la barbe, pour me vieillir... Et puis, la figure est-ce que ça compte? Ce qu'il faut à un soldat, c'est des muscles, de l'endurance et du courage... J'en ai!... Et d'ailleurs, à bien comparer, je possède d'autres biceps que Bertrand!... Tâtez mon bras, madame Davesnes, tâtez, je vous en prie!...

Le frère aîné gronda :

— Finis donc, Lucien, tu es encombrant! Madame, excusez ce gosse, excité par l'odeur de poudre qui est dans l'air.

— C'est un petit coq de Gaule! dit Simone. Lucien protestait :

— Gosse!... Je te vaux bien!... Je suis meil-

LA VEILLEE DES ARMES ^Ob

leur marcheur et meilleur tireur que toi. Si papa me donne l'autorisation de m'engager — et je la lui demanderai par télégramme! — on verra ce que je peux faire... Perdre une occasion si belle, ne pas être où l'on se bat, où il y a du danger et de la gloire ! Je te le dis : j'en deviendrais fou!... D'abord, il n'y aura jamais trop de soldats. La France aura besoin de tous les Français. Madame Simone m'approuve : je vois ça dans ses yeux... Et son mari m'approuverait, j'en suis sûr!... J'irai le voir. Il me conseillera. Je m'engagerai dans l'artillerie.

— Moi aussi, cria Pierre, je veux m'engager: Maman, si je suis trop petit pour être artilleur, je serai enfant de troupe !

Pendant ce temps, Marianne avait grimpé sur les genoux du docteur.

— Raconte-moi ce que tu as fait? dit l'oncle. Il paraît que tu as mordu ton frère pour lui prendre un gâteau? Alors, on t'a mise « hors delà civilisation »... Personne ne te parlait... Tu dînais toute seule?.

— Toute seule.

iiO LA VEILLEE DES ARMES

— Tu étais comme une petite sauvagesse ou une bête. C'est affreux!

La petite répétait tranquillement :

— Oh! voui!... C'est affreux!...

— Au moins, sais-tu ce que c'est, la civilisation?

— Oh! voui!... Je le sais.

— Qu'est-ce que c'est?

Marianne considéra son oncle avec un affectueux mépris.

— Tu ne sais pas, toi?... La civilisation c'est... c'est les gens qui sont bien polis... qui prennent pas les affaires qui sont pas à eux... qui mordent pas leur frère...

Elle rêva un instant.

— ... Qui disent pas de vilains mots... Mais la définition ne la satisfaisait pas. Un

terme essentiel manquait... Marianne se tortilla un peu, tira la langue, et finit par trouver ce qu'elle cherchait :

— ... Et qui se tiennent bien à table... Faut manger proprement. Maman l'a dit.

L'enfant appuya sa tête câline à la joue barbue du docteur, et baissant la voix, comme pour un grand secret ;

— Elle est gentille, Frâulein!... Eh bien, elle mange sa saucisse avec ses doigts et quand elle avale, elle fait du bruit...

— Petite rosse! dit Maxime, en riant.

Il remet Marianne d'aplomb sur ses jambes :

— Va, va retrouver Frâulein!.,. Console-la! Demain, tu ne la verras plus... Elle pourra dire dans son pays qu'on a été bon pour elle, jusqu'au bout...

Marianne se sauva, sur la pointe de ses sandales. Lucien de Gardave dit étourdiment :

— Pourquoi donc nos familles françaises ont-elles la manie de prendre des bonnes étrangères? J'ai appris l'anglais et l'allemand à douze ans, et je me vante de les parler assez bien, l'anglais surtout... Mais ma nourrice m'a bercé en français.

— Et même en périgourdin, dit Nicolette. Le jeune homme se mit à rire de tout son cœur.

— Le périgourdin, c'est un cousin pauvre du français, et il y a entre eux des traits de famille. Ma nourrice m'a donné une pointe d'accent qui décèle mon origine dont je suis fier. Mais, chère madame, — vous me l'avez conté vous-même — quand votre Pierre est allé au lycée, en

neuvième, on lui a dicté cette phrase : « Le petit garçon va déjeuner. » Pierre, suggestioiiué par le souvenir de sa Frâulein, a écrit : « le 'petit garçon va técheuner ». A son âge, je faisais beaucoup de fautes d'orthographe, mais elles avaient l'accent de mon pays.

Cette discussion de philologie comparée donnait un peu d'humeur à Nicolette, et Bertrand qui s'en aperçut, fit une diversion en parlant de Jean Raynaud.

— Sa mère, que nous venons de quitter, est extrêmement inquiète. Elle se persuade, contre toute vraisemblance, que Jean n'est plus à Pontresina et qu'il a dû aller dans le Tyrol. Il en avait eu, je crois, l'intention. Avait-il renoncé absolument à ce projet?

— En apparence, oui, répondit Nicolette. Sa lettre, datée de lundi, ne me permet pas de soupçonner un changement dans son itinéraire. Mais Jean suivra toujours son caprice... Il est parti, peut-être, mardi ou mercredi, seul ou pas seul... On rencontre, parfois, d'aimables compagnes de voyage...

— Cette fois, Nicolette, c'est vous qui allez dire des sottises, fît Maxime.

— Vaut-il mieux que j'en fasse?

— Ma chère petite sœur, votre mari sera demain sur la ligne de feu. Pensez-y. Cela calmera vos nerfs.

Nicolette se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Venez avec moi chez nos parents, dit Maxime. Nous les encouragerons à la patience, et cette journée sera moins dure pour eux. Pensez à la terrible épreuve qu'ils devront peut-être subir!

— Vous avez raison, Maxime... Pauvres chers vieux! On ne doit pas les abandonner... Je vais m'habiller tout de suite. Nous emmènerons les enfants.

Cette gentille spontanéité de Nicolette compensait bien des accès de bouderie et de mauvaise humeur. Maxime en fut touché, et il commença d'être sévère pour Jean, ce privilégié de la vie qui gâchait sottement son bonheur.

Bertrand de Gardave était allé s'asseoir près de Simone, sur le divan de satin violet.

— Je voulais vous écrire et vous souhaiter d'agréables vacances, car je n'espérais pas

VOUS revoir avant plusieurs mois. Tous nos projets sont suspendus, à présent... Qu'allez-vous faire? Vous irez sans doute au Plessis-l'Etang?

— Qui sait!...

— Vous ne pensez jamais à vous-même.

— Je pense à mon mari, à mes amis...

Bertrand affirma :

— L'usine d'aéroplanes sera militarisée.

— Certainement.

— Alors, le lieutenant Davesnes restera près de vous.

— Tous les officiers ne seront pas retenus à l'usine.

— Je souhaite qu'on laisse M. Davesnes à son poste actuel. Je le souhaite par amitié pour vous qui souffririez trop de son départ.

Simone dit vivement :

— Mon mari sera comme tous les Français, prêt à l'obéissance, et il acceptera le poste qu'on lui donnera, à l'usine ou dans un régiment...

— Mon Dieu! dit le jeune homme. Je suis un maladroit. Je vous ai troublée...

— Je suis très calme, répondit Simone, mais je ne voudrais pas — pas encore — me poser

une question qui signifierait : « Le sort en est » jeté. C'est la guerre!... » Laissez-moi donc le petit bénéfice du doute.

Bertrand de Gardave la contemplait, si touchante dans son inquiétude. Il admirait la cendre dorée de ses cheveux bouffants, la délicatesse d'une veine bleue sur sa tempe, la couleur indéfinissable de ses yeux, cette beauté en demi-teinte, qui n'éblouit pas et qui enchante. Quel attrait dans cette pudeur voluptueuse! Tendre Simone, princesse de Racine descendue dans la médiocrité d'une existence bourgeoise et restée royale par l'élégance du sentiment, par cette noblesse qu'est un grand amour. C'était la fleur parfaite de la race, la rose de France, délicate et parfumée, qui n'a point de pareille sous un autre ciel. Comme Bertrand la préférait à l'éclatante Nicolette! Comme il l'eût préférée à toutes les femmes, à toutes!

Il songeait parfois qu'il eût été plus heureux si elle avait été moins heureuse, car il aurait pu la consoler, mais qu'il ne pouvait rien faire — ou presque rien — pour une femme comblée par l'amour. Il ne considérait pas que Simone fût à plaindre parce qu'elle

vivait sans luxe, car il la jugeait d'après luimême, et il savait qu'elle avait choisi la meilleure part. Et sans analyser le sentiment qu'elle lui inspirait et dont il souffrait un peu, il se persuadait que tout était bien ainsi, qu'il voulait Simone telle que la nature et le destin l'avaient faite, fragile et vaillante, passionnément fidèle, et si heureuse qu'elle décourageait le désir.

A vingt-quatre ans, il n'avait aimé d'amour aucune femme, et le mysticisme vers lequel il tendait invinciblement l'avait presque toujours sauvé des liaisons faciles. Il était catholique et pratiquant, et, d'âme très noble, il n'avait pas cette simplicité qui rend la vertu légère aux saints. Sa conscience scrupuleuse à l'excès lui gâtait toutes les joies. Enrôlé parmi les jeunes gens qui prétendaient restaurer en France les anciennes disciplines, il blâmait ceux qui ne les restauraient pas, d'abord, dans leur vie.

Maintenant, il sentait venir l'orage où il allait être emporté, atome dans la poussière humaine tourbillonnante. Demain, les existences particulières se fondraient en la vie collective de la nation, et tout ce qui fait le prix

de la jeunesse, tout ce que les hommes veulent avoir possédé avant de mourir — la santé, la force, la fortune, les jouissances de l'esprit, l'amitié virile, et le bien qui contient tous les autres : l'amour ! — tout cela n'aurait plus de valeur, n'aurait même plus de sens, tout cela ne serait plus rien.

Mais, pour un moment encore, ces biens existaient, qu'il avait négligés naguère afin d'en acquérir d'autres, moins doux et plus grands... Ces trésors de la vie à jamais insaisissables, pourquoi donc Bertrand les regardait-il avec une sorte de convoitise rétrospective, amère comme l'impuissance d'un vieillard?...

Tentation du malin, faiblesse du cœur et de la chair!... Bertrand de Gardave supportait le rude assaut intérieur, stoïquement, ainsi qu'il supporterait, demain, le choc de l'ennemi. Il regardait un bouquet d'œillets sur la table, les livres dans les bibliothèques de laque rouge, une statuette exquise, et la jeune femme en fleur, volupté, tendresse vivante!... Par un puissant effort de volonté, il leur substituait d'autres images : le cabinet de travail ouvert sur la nuit étoilée, la lampe, les livres amis.

les photographies des Sibylles de Michel-Ange dominées par un vieux crucifix janséniste aux bras dressés. Il se rappelait les maîtres qu'il avait aimés, théologiens et philosophes, et les beaux conflits des idées, et cette atmosphère intellectuelle, aride comme l'air des hautes cimes, qu'il avait respirée dans le vertige... Ce souvenir l'apaisait. Il remerciait Dieu qui lui avait permis de vivre une jeunesse pure et grave, et d'espérer, à vingt-cinq ans, la gloire et la mort comme une double couronne...

Nicolette reparut, habillée de toile blanche et coiffée d'un chapeau tout frissonnant d'avoines folles. Elle demanda :

— Simone, Lucien, Bertrand, voulez-vous que je vous mette sur votre chemin? Il y a place pour vous dans la limousine.

— Déposez-moi donc rue de La-Boétie, dit Lucien. J'irai voir un de mes camarades, notre chef d'équipe de football... Un bon type! Classe 1916, comme moi...

Simone dit qu'elle désirait marcher et qu'elle prendrait tout simplement le Métropolitain, à une station quelconque.

Bertrand de Gardave offrit de l'accompagner.

Elle déclinait déjà, cette journée qui devait apporter la paix ou la guerre...

Il était quatre heures et demie. Le soleil et les vapeurs qui luttaient depuis le matin, s'engourdissaient ensemble dans l'air pesant. Très bas, sur Paris, stagnaient les nuages dont la masse cotonneuse, pénétrée de lumière diffuse, semblait absorber les rayons en sa molle épaisseur blanchâtre.

— Descendons jusqu'au boulevard des Italiens, proposa Bertrand, pour acheter Le Temps dès qu'il paraîtra dans les kiosques.

Simone accepta. Ils suivirent la pente de la

rue de Rome et remarquèrent, sur la place, devant la gare, les dizaines et les dizaines de véhicules qui accouraient, par les voies convergentes. L'exode des étrangers et des provinciaux se précipitait. Le jeune homme se divertit à reconnaître, d'après leur mine, les touristes déçus, les « froussards » hantés par la crainte des révolutions, et aussi les braves gens à cervelle imperméable, qui n'ayant rien vu, rien compris et rien imaginé, s'en allaient simplement passer leurs vacances dans un quelconque « petit trou pas cher ».

Sur le boulevard, la foule énorme, dense, lente, couvrait les trottoirs, gagnait la chaussée, et, de son flot ininterrompu, submergeait les automobiles, les autobus, les groupes d'agents. Une patrouille de gardes républicains passa. La belle allure des cavaliers, l'éclair des casques, le flottement des crinières, éveillaient vaguement dans les esprits des souvenirs de la force romaine. Des applaudissements claquèrent. Un cri monta : « Vive l'armée! » Les agents levèrent leurs bâtons blancs pour bloquer trois autobus. Le flot humain glissa dans les vides. Quand on ne vit plus les gardes, les

remous s'effacèrent, la foule muette coula, presque terne malgré les vêtements d'été, entre les hautes berges des maisons bigarrées d'enseignes.

Il y avait autant de monde qu'aux jours de fête ou d'émeute, mais jamais la joie ou la fureur n'avaient réalisé cette unanimité du sentiment qui donnait aux Français de tout âge et de tout rang, une seule âme et presque un seul visage. Parce que tous avaient la même pensée, tous avaient le même regard. Les physionomies, si différenciées dans notre race, perdaient leur caractère individuel et révélaient un indéfinissable « air de famille ». Une cordialité tacite naissait dans le coudoiement sans brusquerie, dans le dialogue impromptu, dans le coup d'œil échangé par les femmes qui songeaient à leurs enfants, par les hommes qui songeaient à leur pays. Des magasins étalaient la pacotille du luxe. Les colonnes Morris annonçaient des revues, des pièces « à maillots » et à chansonnettes. Cela semblait très lointain, déjà. Quelques petites tables avaient reparu aux terrasses des cafés, mais les gens assis devant leur bock tiédissant oubliaient de boire.

Au-dessus des toits gris et des platanes brûlés, le ciel entassait plus lourdement ses nuées d'ouate plâtreuse. Incertain comme les âmes, après des alternatives d'ombre et de clarté, il couvait l'orage futur dont le déchaînement eût presque soulagé les arbres desséchés de soif, les corps vibrant d'angoisse énervante.

Roulements de camions, bourdon croissant et décroissant d'automobiles, signaux de trompes, clairs grelots, murmure innombrable des voix et des pas, toute la rumeur de Paris n'arrivait plus aux sens de ces êtres qui vivaient leur attente dans une sorte d'hallucination calme. Ils avaient la sensation d'un silence pareil à celui qui annonce les grands phénomènes cosmiques. Quand la terre va trembler, le vent tombe, les animaux se taisent, une immobilité de mort précède la première secousse. Ainsi, guettant la minute de la convulsion, les hommes regardaient autour d'eux la vie suspendue. Le mouvement qui continuait encore paraissait un effet de la force acquise, le jeu du mécanisme qui fonctionne encore un instant après l'arrêt du moteur

central. Et la confiance créée par l'habitude et l'adaptation, la confiance dans la solidité et la stabilité d'un certain ordre de choses que l'on a toujours connu, la sécurité que donnent les lois, les mœurs, les religions, les murs de la cité, l'armée gardienne, les conventions solennelles entre les peuples, faisait place, brusquement, à l'idée de l'éphémère et du provisoire... La nation entière allait entrer dans l'inconnu.

Bertrand de Gardave conduisait Simone.

Elle le suivait, docilement, protégée par lui contre le ressac des groupes. Il lui disait :

— Traversons.

Elle traversait la chaussée, derrière lui, tressaillant lorsqu'il écartait d'elle la tête d'un cheval qui la frôlait. Il lui disait :

— Restons là, les porteurs passeront ici, d'abord...

Elle demeura près de lui, devant la vitrine d'un magasin de comestibles. En face, il y avait un kiosque de journaux. Sur le trottoir opposé, la façade du Crédit Lyonnais s'élevait, riche de lourdes sculptures. L'horloge marquait cinq heures.

Soudain, les gens qui attendaient s'émurent. Un courant les porta, du même côté, vers ce coin du boulevard et de la rue où sont les bureaux du Temps. Des porteurs qui couraient et ne criaient pas, chargés de feuilles toutes moites encore et non pliées avancèrent dans la direction du kiosque. La foule les entoura. Les mains agitées tendaient des sous, enlevaient le papier comme un butin. Simone recula, mais Bertrand, élancé l'un des premiers, revenait avec le journal, tandis que d'autres porteurs joignaient enfin le kiosque assiégé, jetaient leur paquet à la marchande et partaient dans toutes les directions.

Bertrand froissait le journal en le maniant. Ses doigts tremblaient. Il chercha les dépêches de la dernière heure, au bas de la sixième page. Simone avait pris son bras qu'elle serrait, inconsciemment. Un vieillard, une femme, tâchaient de lire par-dessus les épaules... On entendit la voix de Bertrand.

Il lisait :

Vétat de guerre en Allemagne.

Berlin, 31 juillet.

Une édition spéciale du Berliner Tageblatt annonce que ce matin l'empereur^ en vertu de

Varticle 68 de la constitution de Vempire, a décrété qu'étant donnés les armements menaçants delà Russie, V Allemagne se trouvait en « état de guerre (Kriegszustand) ».

Cette mesure n équivaut pas tout à fait à la mobilisation, mais elle place l'empire entier dans la main de ï autorité militaire.

La mobilisation sera probablement annoncée ce soir.

L empereur rentrera cet après-midi à Berlin.

Quelqu'un dit :

— Je ne comprends pas, monsieur... Voulezvous me permettre de voir... Merci... C'est bien ça... il y a écrit : préparatifs de guerre... Merci, monsieur.

Une autre voix :

— Ici... regarde... on a mis : La démarche comminatoire à Londres et à Paris..,

Une autre voix :

— Et nous?... et nous?... Qu'allons-nous faire?

Des mots émergeaient de la rumeur indistincte : (( Leur empereur... l'Angleterre... un coup préparé... L'Alliance... On le savait depuis

trois jours... la France tiendra... la Franco n'a pas peur... la France... la France... la France... »

Le nom sacré fut sur toutes les bouches. On ne le cria point. On ne sut même pas qu'on le prononçait. Il vint, comme le nom maternel aux lèvres des soldats qui vont mourir... Puis ce fut encore le silence...

Bertrand et Simone s'en allèrent, à travers la foule muette. Ils ne voyaient plus l'amusant et banal décor du boulevard parisien. Comme tous les Français, ils avaient pu mesurer le lent envahissement de l'ombre qui pendant trois jours avait progressé et qui maintenant était au zénith. Une aile obscure planait sur la France, et, dans les nuées orageuses apparaissait, sombre et sanglant, le spectre attendu : la guerre.

Paris le regardait en face, sans consternation, avec un reste de stupeur et un vague sentiment de délivrance. Chacun sentait de plus en plus

nettement que le cauchemar de l'attente avait été la pire épreuve. Maintenant, on allait s'éveiller dans une France nouvelle; on allait savoir, comprendre, agir et souffrir, au lieu de rester l'oreille tendue et le cœur battant. La transition serait courte, entre le mauvais songe et le réveil héroïque. Un moment encore, pour secouer les vieilles chaînes, pour laisser ce qui était la vie d'hier tomber derrière soi; un moment encore de recueillement et d'émotion. . . Après, ce serait la levée en masse, l'élan, et toutes les âmes, allégées par le sacrifice accompli, en marche vers le destin au chant des Marseillaises.

Bertrand de Gardave dit :

— J'aime mieux cela...

Simone ne put que murmurer :

— Oh! dites, nous aurons la victoire!

Il répondit tout haut :

— Nous l'aurons!

Sa voix ferme sonna dans le silence et des passants qui l'entendirent se retournèrent. 11 répéta :

— Nous l'aurons par la force du droit et par la force des armes. Je suis tranquille.

Sur son visage aquilin et brun, la crispation de l'anxiété s'effaçait. Sa jeunesse fleurit en un beau sourire de certitude. Il regardait droit devant lui, au lieu de regarder la femme blonde, l'amie très douce dont la présence, une heure auparavant, lui avait trop fait éprouver le charme de vivre. Il était déjà libéré. Déjà, il avait pris pied sur la grande route où la victoire chantante allait entraîner, par milliers, les jeunes hommes de France. De l'amoureux et du mystique se dégageait le soldat.

Il demanda :

— Où voulez-vous aller, maintenant, madame?

Simone désirait rentrer chez elle, le plus vite possible.

— Je vais appeler un taxi-auto, dit Bertrand, et vous me pardonnerez de ne pas vous conduire. Ilfautquej'écriveàmes parents et que je mette de l'ordre à certaines affaires. . . Je suppose que le décret de mobilisation paraîtra demain. Je le souhaite... Le Temps affirme que nous n'avons pas imité l'exemple de l'Allemagne — il ne faut pas qu'une mesure militaire défensive puisse être interprétée comme une piovocation

— mais cette mesure, dit-on, peut être prise instantanément... Chaque Français doit se tenir prêt.

— Vous devanceriez volontiers l'appel, mon cher Bertrand!...

— Du moins, j'y répondrai l'un des premiers.

— Et votre père, votre mère?... Quel courage il leur faudra !

— Oui, pour eux, ce sera dur...

Les sourcils du jeune homme, sa bouche expressive, se crispèrent.

— Très dur... Mais ils sont bons Français et bons chrétiens... Et puis, il leur restera mes sœurs... Jeanne, dont le mari partira, reviendra chez nous, avec ses enfants; Madeleine, la pauvre fille ! qui espérait se marier avec un de nos cousins, oubliera sa peine par tendresse filiale... Ils se serreront les uns contre les autres, comme feront toutes les familles...

Ils attendirent un quart d'heure, à l'angle du faubourg Montmartre et du boulevard.

Aucune automobile libre ne passa. Sans doute, elles évitaient ces endroits trop encombrés, et les seules qu'on apercevait allaient vers les g-ares.

— J'irai donc à la station de la Bourse, dit madame Davesnes. Ne m'accompagnez pas plus loin, mon ami, votre temps est compté.

Elle tendit la main à Bertrand :

— Ne partez pas sans nous revoir.

— Non certes...

— A demain, peut-être!

— A demain, sûrement. Soyez courageuse.

Elle sourit tristement et s'éloigna. Le jeune

homme vit disparaître, parmi la cohue des passants, la jolie silhouette en robe marine, le petit chapeau orné d'ailes blanches, et il pensa :

— Que le malheur épargne celle-ci!...

Puis il s'en alla de son côté.

Comme la foule qui circulait dans les rues, la foule agglomérée dans les wagons du Métropolitain était stupéfaite et taciturne. On causait à VOIX basse; on lisait avidement les journaux. Sur le visage des femmes, la douleur encore étonnée était sans larmes. Ceux qui parlaient, gens à barbes blanches, décorés, bien vêtus, étaient écoutés avec une complaisance respectueuse. Certains portaient des serviettes d<

maroquin. Ils étaient tels que le peuple se représente les avocats et les banquiers. A mivoix, gravement, ils regrettaient que la Russie n'eût pas achevé ses chemins de fer stratégiques; ils évaluaient les forces respectives des nations alliées et comparaient la flotte anglaise à la flotte allemande. De leurs émotions personnelles, ils ne disaient rien, par une habitude mondaine de discrétion. Les voyageurs d'une autre catégorie sociale, plus impulsifs, quand ils se liaient, entre voisins, pour l'espace de trois quatre stations, avouaient naïvement leur souci de maris et de pères.

On entendait :

— La mobilisation sera affichée dans la soirée.

— Non, demain...

— L'Italie?

— Elle marchera...

— Contre nous?

— Jamais... Contre l'Autriche!

— L'alliance est défensive. Le casus fœderis ne jouera pas.

— M. Asquith a dû faire aujourd'hui une déclaration à la Chambre des Communes,

— Je VOUS dis que l'Italie nous laissera tirer les marrons du feu...

Et l'on revenait toujours, anxieusement, à l'Angleterre, cette amie prudente et réticente.

Le Châtelet. Les messieurs chenus descendirent. Une commère monta, embarrassée d'un panier, puis un groupe de très jeunes gens. L'élément populaire entrait avec eux, apportait un peu de vivacité bavarde. Continuant un discours commencé sans doute sur le quai, la grosse femme se mit à dire :

— ... Ils ont voulu qu'on y aille, on ira.

— Pas vous, hein!

— Quand il n'y aura plus d'hommes, mon petit, faudra bien que les femmes elles y aillent.

Les jouvenceaux se tordirent, et en se tapant dans les côtes, ils affirmèrent qu'ils voulaient bien emmener les dames.

— Ça sera plus gai.

— Si on choisit, je préfère les jeunes.

Un homme en veston, sans col, coiffé d'un chapeau sale, protesta. Il grognait comme un fox-terrier qu'on taquine.

— Des femmes?... Vous ne voudriez pas !... Une si belle occasion d'être un peu tranquilles, entre hommes...

Les jeunes gens s'égayèrent :

— Oh ! là ! là ! monsieur est bien dégoûté ! Il a donc pas de chance avec sa bonne amie? Une petite poule bien gentille, au cantonnement, ça serait pourtant mignon.

— Il y a des femmes qui valent des hommes ! dit la commère... A preuve, Jeanne d'Arc! Vous savez, moi, avec un flingue, je craindrais pas un Prussien.

Elle relevait ses manches, montrait ses bras, durcis par le travail et rougis par les lessives. Son regard prenait l'assemblée à témoin... Les jeunes gens exprimèrent leur sympathie en termes vifs. Le grincheux s'était rencoigné au bout de sa banquette. Il grommela :

— Va donc donner à téter, et soigner tes mômes.

— Des mômes?... J'en ai des mômes! et c'est pas vous qui seriez capable de m'en faire un déplus, rispota l'émule de madame Angot.. Si ça fait pas pitié!... Figure de fromage! asticot! réformé!... Il m'a pas regardée, ce

débris -là!... Je vous dis : un Prussien ne me ferait pas peur, même que mon défunt père, il a été garde national en 70, les pieds gelés sur les remparts, et qu'il a eu la médaille des anciens combattants... Je ne suis qu'une femme, et je le dis sur les cendres de mon père, au jour d'aujourd'hui, je le regrette bien de l'être... Mais j'ai mon homme qui partira pour représenter la famille Boujiron... Et mon garçon, l'aîné, ira avec la classe 15, si on l'appelle.

— Qu'est-ce qu'il fait votre mari?

— Il est caporal, monsieur... Il est fort de la halle, Boujiron, et vous savez, un costaud... V'ià Saint-Michel! je descends... A revoir, la compagnie...

Un loustic cria : ^

— Compliments à Boujiron!

Avec la commère, les vagues velléités de gaîté, une sorte de gros optimisme plébéien qui n'était pas sans action sur les âmes déprimées, disparurent. Les conversations baissèrent jusqu'au chuchotement. Les femmes se regar-» dèrent. Leurs yeux fixes disaient :

— Mon fils!... mon mari!...

Et les yeux des inconnues, embués de pleur3, répondaient :

— Mon mari!... mon fils!...

Quand madame Davesnes se retrouva sur l'avenue, les crieurs de journaux l'assaillirent. Leurs aboiements qui déforment les syllabes trouaient le silence qui pesait sur le faubourg comme sur les quartiers du centre.

Devant Simone, un couple jeune se hâtait : elle reconnut Alexandre Fréchette et sa petite amie. Ils allaient, serrés l'un contre l'autre, épaule contre épaule, hanche contre hanche. Le sculpteur avait passé son bras sous celui de sa maîtresse. Il lui parlait :

— Tu me donneras une séance demain matin... Et puis, finie ou pas finie, la bonne femme restera comme elle est... On dira que c'est du Rodin, surtout si je lui casse une patte et si je lui écrase le nez...

— Fais pas ça, Alexandre !

— C'est pour te faire rire. Ris tout de suite... Allons une belle risette au monsieur... Dis donc, si je ne peux pas m'en occuper, tu iras

LA VEILLÉE DES ARMES i37

chez le mouleur... Tu surveilleras bien le moulage... Ça te connaît!

— Alexandre!

— Mouche ton petit nez... Tu pleureras à la maison, tout ton saoul... Ça empêchera ma terre de sécher.

Simone fit halte devant la boutique de madame Anselme afin d'acheter les derniers journaux parus à six heures.

La papetière, Cérès mûre en robe grenat, cousait une dentelle au col d'une blouse. Sa figure était fraîche et reposée.

— Puisque j'ai le plaisir de vous voir, madame Davesnes, je vous adresserai une demande... J'avais dit à Marie Pourat devons en parler, mais cette femme si raisonnable ne se ressemble plus, tant elle a le cerveau éventé depuis ce matin. . . Il s'agit des petites Teyssèdre, les jumelles d'un typographe qui reste dans ma maison... Un homme tout ce qu'il y a de bien. Dommage qu'il s'en aille delà poitrine!... Une dame avait reçu les petites dans sa colonie scolaire, et elles devaient partir le 4 août, du côté de Pont-à-Mousson... Voilà la mère qui m'arrive, ce matin : « Je veux plus

» que les gosses aillent là-bas, qu'elle me dit... » C'est pas un pays sûr... — Et pourquoi? — A ï) cause de la guerre...» Je l'ai disputée un peu, cette personne, mais chacun son idée, pas?... Alors, à midi, j'ai vu Marie Pourat qui m'a dit : « Peut-être que madame Davesnes placera ces » gosses... Elle connaît des dames qui s'occu- » peut de ça... d

— En effet, dit Simone, je pourrai vous donner quelques renseignements.

Elle se souvenait qu'un fermier de PlessisrÉtang avait hospitalisé douze petits Parisiens aux frais de l'Œuvre des Colonies.

— Ce n'est pas pressé, madame. Merci bien. Tout de même, que j'ai dit, l'air des Vosges c'est le meilleur...

Simone considéra la papetière paisible, parmi les journaux qui annonçaient les pires épouvantements.

— Mais, madame . Anselme, les Vosges, c'est la frontière!

— Eh bien?

— Si les Allemands passent?

Madame Anselme dit avec mansuétude :

— Ne croyez donc pas ce que racontent les

journaux. Monsieur Lepoultre m'a expliqué que c'est tout fausses nouvelles, et pas plus tard qu'à deux heures, j'ai vendu une boîte de papier à lettres à un autre client qui est dans les affaires et qui m'a dit : « Ça, c'est des » patric'otages de juifs... » Moi, madame, je vends des journaux, mais je n'en lis plus. Ça me retournerait les sangs, surtout que je suis tracassée à cause de mon fils et de cet examen qu'il va passer demaw<k : la philosophie. C'est monsieur Brunschwig son examinateur, à la Sorbonne... Ah! si mon fils réussit comme ça se doit, je me paie un voyage en Normarîdie — d'autant que je suis arrivée à mon âge sans avoir jamais vu la mer!...

La rue était presque déserte. Devant l'épi- Cêï-ie Gouge, les ménagères ne faisaient plus la queue, et le garçon placé en sentinelle, auprès des légumes et des caisses de fruits, plongeait son nez mélancolique dans Y Intransigeant. La fleuriste, mademoiselle Florence, que les méchantes langues disaient entretenue par un jeune homme très riche, n'était pas installée au seuil de son joli magasin, entourée de rosiers en pots et de fougères comme une madone de mai. Mademoiselle Florence était visible à l'intérieur, où, penchée sur le comptoir, elle écrivait une lettre avec de l'encre toute délayée par

ses larmes, car cette créature sans vertu avait un petit cœur sentimental. Dès quatre heures, la gérante de la laiterie Maggi avait fermé boutique, parce qu'une pierre avait éraflé sa devanture peinte en bleu. Les maçons travaillaient encore dans le chantier, mais ils ne sifflotaient plus.

Cependant, quelques galopins poussaient des cailloux, à cloche-pied, sur les carrés d'une «marelle », et trois petites ûlles en tablier noir, ceintes du ruban rouge ou vert qui désigne les diverses classes de l'école primaire, sautaient à la corde, en chantant. D'eux d'entre elles tenaient les bouts de la corde qu'elles balançaient largement, et leur camarade, très sérieuse, bondissait sur place, les pieds joints, les bras étendus. Sa petite natte, nouée d'un cordon, battant son tablier, semblait marquer la mesure.

Madame Miton pleurait depuis le matin, dans un fauteuil. Elle se dérangea pour remettre à Simone le catalogue d'un grand magasin qui vendait en solde des « articles de voyage ». La jeune femme s'apitoya sur la triste figure mâchurée et comme bouillie parles pleurs.

— Ayez du courage, madame Miton, ditelle. Il y aura peut-être de l'imprévu, demain...

— Oh ! madame, monsieur Lepoultre luimême n'espère plus! Il est tout accablé. Et sa dame a pris le lit... Monsieur Mélinier est revenu tout à l'heure. Son auto est encore dans la cour. Il m'a dit en passant : « On mobilisera » demain. » Il sait bien des choses, monsieur Mélinier : il connaît tous les ministres... Faut se faire une raison : on n'a pas cherché la guerre; on a la conscience tranquille, comme dit monsieur Lepoultre, mais on ne peut pas devenir Prussiens. La France est la France. Chacun fera ce qu'il doit... Seulement, c'est dur, madame, c'est dur pour les mères.

— C'est dur pour toutes les femmes.

— On a le cœur crevé. C'est pas qu'on est lâche, madame Davesnes, mais quand on a mis un enfant au monde et qu'on l'a nourri et qu'on l'a élevé en travaillant jusqu'à ce qu'il soit un homme, et qu'on vous dit : « Maintenant, don- » nez-le pour qu'il soit peut-être tué, et voui » resterez toute seule, dans votre vieillesse, » vous n'aurez plus rien... » Ça vous retourne le sang, madame, ça vous fait pire que de

mourir vous-même... Ah! bon Dieu Seigneur! S'il y avait des femmes dans les gouvernements, ça serait fini, les guerres! C'est les soldats qui font les batailles, mais c'est les femmes qui font les soldats... Entre nous, on s'entendrait toujours pour sauver nos enfants. Je ne peux pas croire qu'une mère allemande ait le cœur autrement fait que moi! 11 n'y a pas deux façons de mettre un enfant au monde, et pas deux façons de l'allaiter, et pas deux façons de l'aimer et de souffrir quand on le perd. La nature est partout la nature...

Le cri de la maternité déchirée, de l'instinct nu et sauvage, retentit dans tout l'être de Simone. La vieille concierge aux cheveux gris, dans la loge meublée d'acajou, lui apparut comme la figure symbolique de la Mère Douloureuse. Sans doute, en ce même moment, les dépêches courant sur les fils des télégraphes ou propagées par les ondes de l'air, apportaient les mêmes nouvelles en France, en Allemagne, en Russie. Partout, des femmes, qui n'avaient pas voulu croire à la catastrophe incompréhensible pour leur esprit simple, étaient mises, brutalement, devant la réalité..

Partout. Et les femmes des isbas russes, âmes primitives qui ne savent rien de l'univers, et les femmes fécondes de la Germanie, qui se taisent devant l'homme, et les Françaises passionnées pour leur fils, toutes, dociles à la loi, fidèles au devoir mais également torturées, jetaient le même sanglot, l'inutile sanglot des mères qui, depuis Hécube et Rachel, retentit éternellement d'âge en âge.

Madame Miton tamponna longuement ses yeux. Elle poussait des soupirs en écoutant les paroles compatissantes de Simone, et comme pour s'excuser, elle balbutia :

— On perd la tête quand on souffre!... On dit des choses, sans savoir, parce que ça soulage!... Mais, ce qui est sûr, madame Davesnes, c'est qu'on ne veut pas devenir Prussiens.

Secouée par un reste de sanglots, elle retrouva le sens du devoir professionnel.

— Ah! madame, vous êtes si bonne, et vous savez si bien me remonter le moral que je resterais là, une heure, à vous causer! Et j'oublie de vous dire que monsieur Davesnes a téléphoné de l'usine. Il a demandé si vous étiez rentrée. J'ai dit que non

Simone courut à la cabine téléphonique, espèce de box toujours sombre qui occupait un angle du palier, près de l'ascenseur. Il fallut dix longues minutes pour obtenir la communication. De l'usine, on répondit que M. Davesnes était aux ateliers et qu'on allait le prévenir.

Le trille de la sonnerie appela enfin Simone.

François parlait :

— C'est toi, mon amie? Je t'ai demandée, il y a une demi-heure. Je voulais savoir comment s'était passée l'après-midi, si tu avais lu les journaux du soir...

— Je connais les nouvelles.

— L'Allemagne est en état de guerre.

— Je le sais,..

— La France va mobiliser.

— Et toi, toi, dis, où iras-tu? Prévois-tu ton affectation? J'ai cru que tu étais fixé, que tu voulais m'avertir...

— Non, Simone, je ne sais rien... Le directeur voudrait me garder... Mais nous soi) mes trop nombreux, ici, et quant à moi...

— Tu préfères partir?

— 11 n'est pas que.n^on de préférences... On

ne me consultera pas, ma chère petite. Va! laissons cela...

Il était contrarié. Sa voix qu'il atténuait pour n'être pas entendu dans les bureaux voisins, était encore affaiblie par un appareil défectueux et elle perdait la force et la sonorité d'une voix vivante. Elle semblait venir de très loin, d'un autre monde. Dans la cabine obscure comme un tombeau, cette sensation de distance infinie et d'irréalité acheva de troubler Simone. Il lui sembla que son mari s'éloignait d'elle, et chaque parole de la voix bien-aimée, au lieu de la fortifier, la désola. Assourdie par les battements désordonnés de son cœur, elle faillit, crier de détresse.

François l'interrogeait.

— Tu vas bien? Le moral est bon?

— Oui.

— J'étais inquiet de toi, et pourtant. Dieu sait si j'ai des préoccupations aujourd'hui, et nombreuses, et variées!

— Mon François, tu as pensé à moi, malgré tout.

— Cela te surprend, méchante?... Je te dis adieu. On me réclame.

La voix mourut dans le frisselis presque imperceptible des vibrations. Simone raccrocha le récepteur. La détresse qui l'avait saisie persistait et pourtant elle était heureuse que son mari, en un jour pareil, eût gardé ce même souci d'elle, cette même sollicitude amoureuse et protectrice dont il l'enveloppait depuis deux ans.

Marie Pourat avait disposé la table dans la minuscule salle à manger.

— Madame, dit-elle en voyant Simone, j'ai tout mis sur la nappe, le dîner et le dessert. Il y a des radis, du beurre, du pâté, de la viande froide, de la salade de légumes, une crème et des cerises. Je voudrais que madame me permette de ne pas servir, ce soir, et que je puisse m'en aller.

— Pourquoi donc, Marie?

— Mon homme m'attend.

— Ah! oui! dit Simone... Je comprends.

Vous pouvez partir.

La femme aux bras maigres, à la figure de fourmi, ne pleurait pas. Une indomptable volonté animait son corps roidi, son âme tendue pour mater la douleur. Marie Pourat était de

celles qui savent souffrir la faim, le froid, la fatigue, la solitude et la déception ; qui accouchent sans crier, élèvent durement des fils qu'elles adorent, suppléent le père disparu et meurent à la peine, en silence.

Si rude, avec un grand cœur, elle méprisait les mijaurées et les douillettes, mais elle aimait Simone, et l'extrême lassitude de la jeune femme lui inspira un regret :

— Si je pouvais, je resterais. Ça me fâche de laisser madame. Pauvre! j'attendrai que monsieur soit revenu.

Simone refusa.

— Partez, Marie. Ce soir on a besoin d'être en famille...

— Ah! madame comprend tout!... C'est qu'aujourd'hui, on m'a dit que la mobilisation était faite, en Allemagne... Alors, je suis allée à la plomberie... Une idée que j'ai eue, comme ça ! Je voulais voir mon homme. Je n'aurais pas cru la vérité tant qu'il ne me l'aurait pas dite, de sa bouche... Madame Anselme, qui avait si grand'peur, ce matin, se moquait de moi... Je l'ai laissée dire. Je vais, j'entre dans l'atelier... Ah! pauvre, quelle chanson j'ai entendue! Tous

ces hommes qui étaient là, ils ne parlaient que de canons et de mitrailleuses, et ils se racontaient les grandes manœuvres, et les gradés, et les généraux, et les aéroplanes! Et un, quia fait son temps dans la marine, il expliquait les sous-marins... Anthime me voit. Il me dit : « Quoi que tu veux? Y a le feu à la » cambuse ou bien c'est-y que Poincaré m'at- » tend? » Je ne réponds rien. Il me regarde... « Va-t-en! qu'il dit. C'est pas ta place, ici. D Chacun son ouvrage. Pas besoin de femmes » pour qu'elles pleurnichent! Ça démoralise D l'homme. On cause de l'armée. T'y compren- D drais rien... » Je m'en vas. Il me court après. Et bien gentiment : « Rencourage-toi, ma » Marie, et demande congé à ta patronne. Garde » tes gosses avec toi. Je rentrerai à la maison » au lieu d'aller dans les bistros. C'est juré... » Et puis, il me dit encore : « Passe voir chez » le cordonnier... » C'était pas pour badiner : il avait commandé ses godillots! Et voilà tout le caractère à mon Anthime, madame!

Elle dénoua les cordons de son tablier et le plia soigneusement.

— J'ai payé la note de la blanchisseuse. Elle

m'a rendu la monnaie avec un nouveau billet de cinq francs. Le gros sel va manquer. J'en ai acheté trois kilos d'avance... A demain, madame ! Que madame se force un peu à manger : ce n'est pas le temps d'être malade. Les femmes, elles auront à faire, quand les hommes seront partis. C'est mauvais de pleurer. Ça ramollit les nerfs. Faut pas décourager nos hommes. Ils savent bien qu'on est malheureuses! Ils nous revengeront sur les Prussiens!

AU

Après six heures, la rue appartint aux enfants.

L'angoisse qui étreignait la ville épargnait encore leurs âmes légères. Plus de concierges assises au seuil des maisons comme autant de surveillantes bénévoles; plus de commerçants trop soucieux d'écarter, par des invectives et des menaces, les gavroches rôdeurs et les chiens intempestifs. Une puissance mystérieuse détournait les grandes personnes de l'humanité puérile qui vivait, à part, ses petites joies et ses petits chagrins. Libres, les garçons qui sautillaient à cloche-pied sur la marelle, élargirent

i52 LA VEILLEE DES ARMES

leur royaume. Ils poussèrent leurs palets de silex plat depuis l'immeuble 32 jusqu'aux premières caisses de l'épicerie Gouge. Plus loin, les petites filles tournaient leur corde en chantant. Sur un des bancs de la place ronde qu'on apercevait en perspective, deux adolescents — Daphnis et Chloé de faubourg — causaient tout bas et de tout près, ébauchant l'éternelle idylle.

A six heures et denii*, les galopins ramassèrent leurs palets et, par jeu, criblèrent la palissade aux affiches. Le manifeste du candidat socialiste reçut le gros des projectiles, mais celui du candidat radical, dont il restait quelques débris, servit de trophée aux assaillants. Le papier décoloré fut arraché par lambeaux et roulé en boules. Lancé dans les chantiers, il devait exciter la fureur des maçons, fureur que la marmaille guettait, avec une épouvante délicieuse. Mais les ouvriers ne s'irritèrent pas. Traînant leurs souliers blancs de plâtre, ils sortirent, sans voir la fuite éperdue et criante des gamins éparpillés. Pensifs, ils parlaient posément, et le vin lourd des phrases démagogiques ne semblait plus leur monter au cerveau.

Le plus vieux, fils de communard, racontait la guerre, le siège, l'insurrection, Trochu, Thiers et les Versaillais, entrevus par ses yeux d'enfant.

Il disait :

— Non, ce n'est plus le même temps; ce n'est plus la même chose. L'Empire avait voulu la guerre, mais aujourd'hui, qui la voudrait?... Ni toi, ni moi, ni aucun des Français... Tu parles des capitalistes?... Faudrait savoir si c'est maintenant leur intérêt... Ceux d'Allemagne, oui, ils marchent avec les militaristes prussiens. Ils sont responsables devant le prolétariat international. Mais en France, cette fois, on était tous d'accord pour rester tranquilles...

— A la condition de ne pas être embêtés tous les deux ou trois ans, dit un des jeunes...

Celui qui avait invoqué l'intervention de Jaurès, le matin, revenait à son idée. Il espérait encore que la voix du grand leader français aurait un écho à Berlin, et il imaginait d'énormes meetings dans les villes industrielles d'Allemagne, la « Sozial-Demokratie » unissant toutes les forces pacifiques du travail

contre la force militaire. Il voyait les chefs du parti socialiste allemand bravant la prison pour affirmer leur fidélité aux principes : Liebknecht et Rosa Luxembourg, de l'autre côté de la frontière, tendaient leurs mains fraternelles à Jean Jaurès. Aussitôt, le peuple allemand se soulevait, et la dynastie des Hohenzollern tombait au choc terrible de la révolution, comme celle des Bourbons de France en 1793.

Ces rêveries, divaguant dans le vide, ne retenaient plus l'attention des ouvriers. Ils n'étaient pas sûrs que les camarades allemands eussent dit leur dernier mot; ils attendaient quelque chose d'eux : une manifestation, une démarche décisive... Peut-être tous n'étaientils pas c( des Judas, des chiens couchants et des malpropres »... Peut-être aussi n'étaient-ils pas libres de parler et d'agir ! Mais, déjà, les Français ne comptaient plus sur leur appui fraternel, car, avant d'être des prolétaires, avant d'être des socialistes, ces gens étaient des Allemands et se glorifiaient de l'être...

— Et nous, d'abord, on est des Français.

C'était tout simple. Chacun reprenait sa place dans le rang. Il n'y avait plus de discussion et

de désaccord possible. Les Allemands, ici; les Français, là. Et puis, on se demandait pourquoi le gouvernement laissait à Guillaume le loisir de préparer son armée... État de guerre, appel des réservistes, réquisitions, armement des places, les routes des frontières barrées, c'était la mobilisation, cette chose au nom difficile — Kriegszustand — qu'annonçait le journal du soir...

— Non, dit le vieux, ce n'est pas tout à fait la mobilisation...

Les autres se récrièrent. Ils n'étaient pas des aveugles ou des idiots... A la place du gouvernement, ils auraient voulu mobiliser le jour même...

— Patience! répétait le vieil ouvrier... patience!... Ce sera pour demain ou aprèsdemain, le grand départ... Vous êtes bien pressés!... La guerre n'est pas déclarée encore...

— Qu'est-ce qu'il te faut, pour y croire? Les uhlans à Lunéville?

— Un Zeppelin sur Paris?

Le groupe en blouse et en cotte, couleur de grès bleu et de ciment, se divisa au coin de la place.

i56 LA VEILLEE DES ARMES

Alors les petites filles furent maîtresses de la rue, et elles s'installèrent au milieu de la chaussée, celles qui tournaient la corde et celle qui sautait, appliquée et haletante. Toutes trois chantaient la mélopée qui accompagne, selon le rite, les balancements larges et ralentis de la corde. Il y avait une tristesse singulière dans le contraste des voix aiguës avec le chant grave et traînant :

Ah! la salade!

Quand elle poussera.

On la cueillera On la mangera!

Dans une des bicoques basses, une croisée s'ouvrit. Une vieille en bonnet se pencha :

— Taisez-vous, les gosses! C'est pas le jour de chanter... Et toi, Lucie^ remonte! On va manger la soupe!

Lucie lâcha la poignée en bois rouge de la corde qu'elle tenait, et elle se mit à courir en battant des mains, pour le seul plaisir d'agiter son corps grêle et de faire du bruit.

Elle criait :

— Oui, grand'mère!... Oui, grand'mère!... Les deux autres gamines, dépitées, regar-

daient leur compagne courir... A regret, elles roulèrent la corde et s'en allèrent, bien sages, bien pareilles dans leurs tailles inégales, avec leurs nattes qui pendaient sur leurs épaules étroites, leurs tabliers d'écolières, leurs jambes en bas noirs. Un facteur les croisa. Madame Moriceau, qui revenait de l'église, leur sourit. Une marchande, portant un panier où se fanaient des roses mûres, suivit la rue dans sa longueur, cherchant un dernier client. Puis une cloche sonna. Les oiseaux s'appelèrent parmi la profondeur opaque des branches. Et la petite rue appartint au crépuscule.

Maintenant, des feux s'allumaient dans les maisons, pour le dîner de famille, comme ils s'étaient allumés, le matin, pour le premier repas. Les gens refaisaient, en sens inverse, la route qu'ils avaient faite avec des pensées différentes, et tour à tour, madame Miton avait vu rentrer l'abbé Moriceau, M. Lepoultre, Alexandre Fréchette et son amie. Les boutiques se fermaient l'une après l'autre. Les hommes avaient fourni leur tâche coutumière; les femmes avaient terminé leurs besognes mena-

gères et maternelles; les enfants avaient joué; et ce vendredi qui s'achevait en un crépuscule orageux avait été, pour la petite rue et ses habitants, un jour presque semblable en apparence aux autres jours. Prologue d'un drame immense, il laissait encore aux existences particulières leur rythme à peine modifié. Chacune de ses heures interminables avait accru l'émotion anxieuse des âmes, cette émotion que Simone Davesnes avait vue à son païoxysme dans le solennel silence et la stupeur de l'aprèsmidi et qui s'était exprimée ensuite par des paroles discrètes et par des larmes. Mais c'était de l'émotion seulement, passive et douloureuse parce qu'elle était encore mêlée d'incertitude, et qui, devant le fait accompli, changerait aussitôt de nature et passerait du sentiment à l'action.

Comme les autres soirs, Simone attendait François dans le salon aux boiseries grises oii son regard retrouvait partout la présence qu'elle aimait. Si la chambre aux fraîcheurs de porcelaine racontait Simone tout entière, le salon, transformé en cabinet de travail, racontait François. La sollicitude féminine s'y révélait par

certains détails : un bouquet dans un vase de grès bleu, un carré de damas sur un guéridon, un grand abat-jour de soie rose-thé voilé de guipure, et la bergère, petite et ronde, avec sa tapisserie à rubans et à bluets, près d'une « travailleuse » d'acajou. Mais la femme n'était là qu'au second plan. Tout disait, d'abord, le caractère, les pensées, le travail de l'homme. Deux bibliothèques ouvertes flanquaient la cheminée qui avait pour tout ornement un beau moulage du Colleone et de vieux candélabres hollandais. Une console massive, entre les fenêtres, supportait des revues empilées, des livres, quelques armes anciennes. Une tablebureau, chargée de papiers, de brochures, occupait le centre de la pièce. A côté de la petite lampe électrique encapuchonnée de soie émeraude, il y avait une délicate réduction de la Victoire de Pompéi. François aimait cette statuette, dressée sur le globe qu'elle foule d'un seul pied, et svelte, avec sa robe élargie comme des antennes de bronze vert. Divin papillon du ciel grec, Psyché des batailles ! Elle lui rappelait les beaux avions qui partiraient peut-être un jour, avec elle, dans l'invisible sillage de son vol.

Aux murs, pas de tableautins mignards : des estampes du xviii* siècle; deux belles photographies représentant La Marseillaise sur les barricades, d'après Delacroix, et la Sainte Geneviève veillant sur Paris, d'après Puvis de Chavannes. Enfin, aux places d'honneur, les portraits des arrière-grands-parents Davesnes, pastels médiocres et soignés, qui avaient dû être très ressemblants. Le commandant Davesnes, officier en demi-solde, jeune encore, portant à sa redingote boutonnée la rosette de la Légion d'honneur, avait tous les traits de François, avec plus de rudesse et de mélancolie. Thérésine Davesnes, son épouse, âgée de vingt-huit ans, était blonde, assez jolie, parée d'une robe blanche, d'un fichu rouge et d'un bonnet à barbes d'Alençon. Ces deux honnêtes figures que l'artiste avait faites un peu compassées par dignité, mettaient^ dans l'appartement parisien, le parfum suranné de la province. Au-dessous, des photographies jaunies et des miniatures encadrées de bois noir formaient un petit musée de souvenirs où les parents de Simone et ceux de François fraternisaient. Et sur la console, sur le guéridon,

il y avait encore d'autres portraits dédicacés, des camarades de François et le père de Simone ' — le capitaine Bouvet — en uniforme de colonial. Le cabinet de François Davesnes aurait paru modeste et quasi-pauvre, comparé au luxueux hôtel des Raynaud, mais sa simplicité n'était pas sans élégance, et rien n'y sentait le factice. Tout y était solide et vrai, tout répondait au goût réel de celui qui vivait là et non pas au goût que la mode impose. Tout plaisait par une sorte de fière probité qui ne prétendait à éblouir personne et qui était comme la marque originale de François, dans ses idées, dans ses actes, dans le cadre matériel de son existence. Cette âme ardente et sérieuse, extrêmement réaliste au beau sens du mot, n'avait jamais été dupe des apparences brillantes, et tout ce qui était bluff, prétention, fard et mensonge Tirritait. Jamais François Davesnes n'avait donné de grands noms à des choses petites. Aucun homme ne tenait davantage à l'estime de ses amis et ne tenait moins à l'admiration des indifférents. Les règles directrices de sa vie étaient simples : être soi, savoir ce

qu'on peut faire, le vouloir avec une énergie

i62 LA VEILLEE DE^ ARMES

inlassable, et rehausser le plus humble labeur par ce souci de la perfection qui l'ennoblit de beauté. Tel était l'homme dans la vie sociale; tel il était dans la vie morale, dans le domaine des sentiments et des affections. Tel il était dans l'amour. La femme qu'il avait élue pouvait regarder au fond de ses yeux comme au fond de ses pensées : tout y était clair et pur. Elle pouvait s'appuyer sur un bras qui n'aurait pas de défaillances, dormir en paix sur un cœur fidèle jusqu'au dernier battement.

Simone revivait les soirées qu'ils avaient passées, dans cette même pièce, sous la lampe, lorsqu'elle ne se lassait pas d'interroger François sur toutes choses, de l'écouter, avec cette attention naïve de l'amoureuse qui voudrait absorber l'âme de celui qu'elle aime, et ne plus penser qu'à travers lui. Véritablement, il avait été son maître et son initiateur. Il avait élargi son horizon intellectuel, stimulé en elle les curiosités nobles qui manquent à tant de gracieux esprits féminins : il l'avait associée à ses pensées et à ses projets; il l'avait sauvée de la routine et de l'apathie qui sont, quelquefois, la rançon du bonheur dans le mariage.

Elle se disait :

c( Puisque je lui dois tout, puisque je suis sou œuvre, et comme Dieu même l'a voulu, l'os de ses os et la chair de sa chair, il faut qu'il reconnaisse en moi sa plus profonde pensée, sa conscience vivante; il faut que son âme soit devant la mienne comme devant un miroir; il faut que mon courage égale le sien, et qu'il me sente une avec lui, comme je ne l'ai jamais été, au moment même qui nous séparera... »

Elle se disait cela, pour n'être pas, au dépourvu, surprise par sa faiblesse; et, seule, dans le salon où la nuit accumulait ses crêpes, elle se contraignait à imaginer, à accepter l'abominable déchirement. Mais elle tordait ses mains, abandonnées sur ses genoux, et quelquefois, un cri sourd lui montaitde la gorge aux lèvres...

La demie de huit heures sonna. Les fenêtres n'étaient plus que des rectangles bleuâtres dans la vaporeuse pénombre où les meubles se dessinaient confusément. Simone, exténuée, s'allongea sur un lit de repos tendu de velours jaune, qui occupait le plus large panneau du salon. Perdue parmi les coussins, elle pleura longtemps, et finit par s'endormir, la joue sur son petit mouchoir tout humide.

Une sensation indéfinissable se mêla lentement à la torpeur du sommeil. Quelque chose de très doux, dont Simone n'éprouvait pas le contact matériel, errait sur elle, plus léger que

le plus léger baiser, plus distant qu'une caresse impalpable, quelque chose de vague comme une pensée d'amour devenue perceptible aux sens. La jeune femme tourna la tête ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et, à traversles franges de ses cils, elle vit, elle devina plutôt, François assis tout près d'elle. Elle murmura :

— Oh! tu étais là!... Tu étais là depuis longtemps!... Je crois que j'ai dormi... Ce n'est pas ma faute... Je suis fatiguée... C'était si triste, si triste de t' attendre !.. . Pourquoi ne m'as-tu pas éveillée tout de suite?...

— Je te regardais, chérie.

— J'ai bien senti ton regard...

Elle se souleva et prit François au cou :

— Tu es là!... Tu es là!...

Elle répétait ces mots, comme pour bien se persuader qu'elle ne dormait plus, qu'elle ne rêvait pas, qu'elle tenait entre ses mains celui qu'elle aimait, accrochée à lui, et le serrant de toute sa force :

— Tu étais là!...

— Ma Simone! Tu peux me toucher et m'étreindre!... Je suis là, vivant et aimant... Mais, qu'as-tu?

Avec un sourire qui s'efforçait d'être gai, elle dit, comme elle disait quelquefois, dans leurs dialogues d'amoureux, par badinage :

— J'ai que je t'ai.

Il l'entoura de ses bras et lui donna un baiser. Alors, elle crut qu'elle allait pleurer encore, mais elle se maîtrisa.

— J'étais entré sans bruit, tout à Fheure. Tu reposais, étendue, et je te distinguais à peine des coussins. Quelle petite, petite chose tu étais ainsi! J'ai touché ta joue. J'ai trouvé ton mouchoir encore mouillé, et j'ai compris que tu n'avais pas été une femme très raisonnable... Mais il n'y avait pas moyen de me fâcher, n'estce pas?... Alors, je me suis assis à côté de toi. J'ai épié ton réveil en te regardant, en pensant à nous, à notre tendresse, au bonheur que tu m'as donné... Tu dormais. Tu ne me voyais pas... C'était doux.

Leurs bouches s'unirent. Simone songeait : c( Lui aussi, il s'est ému. Lui aussi a eu son

instant de faiblesse, lorsque je ne pouvais pas

le voir... »

Elle s'avisa tout à coup qu'il était neuf

heures passées.

— Mon pauvre ami, tu dois mourir de faitn, et j'ai un si maigre dîner à t'offrir! Marie m'a quittée pour rejoindre son Anthime... Nous nous servirons nous-mêmes. A la guerre comme à la guerre!...

— C'est bien le cas de le dire!

Elle se leva, étourdie par le mauvais sommeil. Son corsage blanc était froissé. D'un geste incertain, elle assura les épingles d'écaillé dans les écheveaux soyeux de sa chevelure.

François, la précédant, alluma le lustre de la salle à manger. La soie orange du tambour suspendu par les chaînettes, colorait la lumière des ampoules intérieures. Sur la table, le repas froid était servi. Les deux époux s'assirent en face l'un de l'autre, et Simone commença de raconter sa visite chez les Raynaud, et son retour par les boulevards, avec Bertrand de Gardave.

— C'est curieux! dit François, les nouvelles qui ont ému Paris, d'après ton témoignage, nous ont laissés tout à fait calmes. Pourtant, nous en comprenions la gravité. Mais chacun pensait à sa besogne, et l'on travaillait ardemment... L'atmosphère de l'usine était déjà celle

d'une caserne ou d'un arsenal, et même les relations entre ingénieurs et ouvriers changeaient de caractère. Il y avait plus de cordialité tacite et plus de discipline. Cette nuance, déjà sensible hier, s'affirmait aujourd'hui... Mais qu'y a-t-il, Simone, tu ne manges rien? Il mangeait, lui, sans vergogne, car il avait ce tempérament des hommes d'action qui gardent, aux heures difficiles, l'équilibre de toutes leurs fonctions et de toutes leurs facultés. Il était de ceux qui peuvent, à volonté, se passer de sommeil ou de nourriture, sans interrompre leur effort, mais qui dînent, avec appétit, dans les maisons bombardées, et dorment paisiblement, aux plis de leur manteau, sur la terre nue, tandis que sifflent les balles.

— Quelle pauvre mine tu as, Simone!...

Es-tu soufîrante?... Ah! petit cœur, trop tendre, petite tête qu'un mot affole! Comme j'avais raison de me méfier de vous, aujourd'hui! Allons, Simone, cheer up\ Ne pense pas aux calamités qui sont le secret de l'avenir. L'heure présente est à nous; elle est grave et belle. Vivons-la pleinement. J'ai bien travaillé et mon travail, pour sa modeste part,

a été utile au pays. J'ai vu de braves gens, prêts à faire leur devoir. Je n'ai entendu aucune parole dissonante. Je sens tout notre peuple courageux et recueilli pour la veillée des armes... Et me voici encore un soir dans ma maison, près de toi. Pourquoi serais-je triste? Je ne le suis pas. J'ai une espèce de bonheur étrange, sans joie, et sans gaîté, mais profond, mais intense, comme un accroissement de vie...

Simone répondit :

— C'est un sentiment d'homme, François.

Je ne peux pas l'éprouver. C'est à peine si je le peux comprendre. Ce mot : la Guerre! n'a pas le même sens dans nos esprits, et tu ne peux m'en vouloir de trembler quand je l'entends... L'essentiel c'est que toi, tu ne trembles pas.

— Oh! sous ce rapport, rien à craindre, je suis solide, dit-il en riant.

Elle fut peinée parce qu'il riait. Eh quoi? lorsqu'elle s'efforçait de comprendre ce sentiment de bonheur qu'il avouait, hardiment, ne comprendrait-il pas sa douleur, à elle, et sa faiblesse de femme?

Mais elle se rappela soudain qu'il avait passé

un long moment à la contempler, endormie, et qu'il s'était attendri, tout seul, dans le crépuscule... Et elle fut consolée.

Ils quittaient la salle à manger, lorsqu'un visiteur inattendu sonna à leur porte. C'était Maxime Raynaud.

Il s'excusa d'arriver ainsi.

— J'apporte des nouvelles dont l'une au moins voua surprendra, dit-il, en entrant dans le salon où Simone allumait les lampes. D'abord, Nicolette a reçu, vers sept heures, une dépêche de Jean, envoyée en cours de route. Mon frère sera demain à Paris. Nicolette vous prie de venir tous deux chez elle pour dîner en famille. Elle a invité aussi les Gardave. Ce sera peut-être notre dernière réunion, en 1914.

François accepta :

— Je devrais être libre demain, à partir de midi, puisque nous faisons la semaine anglaise, mais sans doute me faudra-t-il retourner à l'usine, dans la journée. De toutes façons, comptez sur nous pour le dîner. Je serai content de revoir vos parents et de serrer la main à mon vieux camarade. Maintenant, asseyezvous et dites-nous la suite.

LA veillée] des armes 17i

Maxime essuya son front moite de sueur.

— Mon ami, il vient de se passer une chose épouvantable... Jaurès a été assassiné!

— Jaurès?

— Il y a une heure à peine.

— Êtes-vous sûr que ce n'est pas là un faux bruit? Avant-hier matin, on annonçait dans Paris l'assassinat de Caillaux!...

Le scepticisme de François irrita Maxime :

— Je vous dis que Jaurès a été assassiné, ce soir, dans un café de la rue du Croissant... Je l'ai appris par des gens qui venaient du boulevard Montmartre. Ils donnaient des détails : Jaurès était assis dans le café, tournant le dos à la fenêtre qu'on avait laissée ouverte, à cause de la chaleur. Il y avait, autour de lui, des amis, des rédacteurs de L'Humanité, Le meurtrier s'est approché de la fenêtre et il lui a suffi d'écarter un petit store, pour tirer, à bout portant, deux coups de revolver. Jaurès a reçu les deux balles dans le cou. Dix minutes après, il était mort... Voilà ce que les conversations des passants m'ont appris, brutalement. J'avais envie de courir aux bureaux de L'Humanitéf chercher des renseignements précis.

mais j'ai préféré venir ici, d'abord, puisque je 1 avais promis à Nicolette. Il est déjà très tard. Plus de dix heures. Excusez-moi.

— Je vous remercie d'être venu, Maxime, et je partage votre émotion. Je sais combien vous aimiez Jaurès... Mais pourquoi ce crime atroce et stupide?... Que supposez-vous?... Qui soupçonnez-vous?... A-t-on pu arrêter l'assassin?,..

— On l'a coffré. La foule s'était jetée sur lui... Je n'en sais pas davantage... Je suis cruellement affecté par cette mort, mon cher François, et mon chagrin occupe mon esprit tout entier... Que le criminel soit un ennemi politique ou un fou, peu importe en ce moment! Demain, l'enquête nous renseignera. Ce soir, ma pensée s'attache à celui qui m'honora autrefois de son amitié, à celui dont le grand cœur ne bat plus, dont la grande voix s'est éteinte. Ses adversaires mêmes, qui l'estimaient en le combattant, le pleureront avec nous. Quel deuil pour ses amis! Quelle perte pour la France! Il haïssait la guerre; il a tout fait pour l'écarter ou la retarder, même au prix de dures épreuves personnelles et de

calomnies abominables. On n'a pas toujours compris ses intentions. Lui-même s'est trompé quelquefois par excès de générosité. Mais, en ce moment, je le sais, il acceptait, comme nous, la terrible nécessité de la défense par les armes. Ce pacifique eût été, demain, un merveilleux entraîneur d'hommes, le clairon vivant de la patrie. Il est mort. Qui le remplacera?

Maxime Raynaud avait jeté ces paroles avec un accent si véhément que l'émotion gagna Simone et François. Tous trois restèrent muets, un instant, crispés d'horreur, comme s'ils avaient vu, devant eux, le grand tribun tout sanglant, première victime tombée au seuil de la guerre.

Mais tandis que la femme s'apitoyait sur une noble vie détruite, et que Maxime évoquait l'homme robuste et pesant, aux fortes mains, aux yeux bleus si jeunes dans un visage alourdi, François ne voyait plus l'individualité puissante du mort. Jaurès, l'assassinat de Jaurès, la personne du meurtrier, les mobiles, les circonstances, la répercussion du crime, il les considérait uniquement comme un épisode préliminaire du drame qui avait pour acteurs non paâ

des hommes, non pas même des grands hommes, mais des nations.

Il demanda, en se parlant à lui-même :

— Les causes? Il est impossible de les déterminer ce soir... Quel ennemi politique de Jaurès, à moins d'être un insensé, aurait osé commettre cet acte, inutile à son parti, odieux à tout le monde et propre à servir les intérêts allemands en provoquant des luttes nouvelles entre Français?... Plus je réfléchis, plus je me persuade que c'est le geste d'un fou isolé, ou peut-être... Cherchez à qui le crime profite!... Mais les éléments d'appréciation nous manquent. Attendons l'enquête.

— Assurément, dit Maxime, nous vivons depuis quelques jours dans un état de tension nerveuse que les cerveaux malades ne supporteront pas sans accident.

Simone redoutait les passions populaires, des émeutes, une espèce de révolution. François se récria. Il avait confiance dans le bon sens foncier du peuple.

— Vois! dit-il, est-ce que Paris ne bouillonnait pas avant-hier? Les gens s'assommaient sur le boulevard. Les Camelots du roi et les

syndicalistes s'insultaient comme des guerriers d'Homère avant d'en venir aux mains. En quarante-huit heures, le silence s'est fait. Qui songe à l'affaire Caillaux? Les Français, au lieu de s'hypnotiser sur le Palais de Justice et le Palais-Bourbon, tournent leurs yeux du côté de l'Est. Il n'y a plus de Camelots du roi et de syndicalistes ; il n'y a que des soldats de France. Au lieu de se déchirer, les partis se réconcilieront sur le cercueil de Jaurès.

— Ce sera le dernier service qu'il rendra au pays, dit Maxime.

— Et le plus grand.

— Il en eût rendu d'autres encore. Il aurait su parler au cœur de la France qui tout entière l'aurait suivi.

— La France ne doit suivre personne. Elle ira où elle doit aller, et sans autre chef que le généralissime. Les politiciens ont assez bavardé. Quand nos diplomates auront achevé l'ultime conversation, l'orateur sera le canon, le joli canon de 75, un ami à moi dont je serai charmé de refaire la connaissance.

Le docteur essaya de prouver que les politiciens étaient un fléau, mais qu'on ne pouvait

se passer d'eux. 11 rappela la Convention, et les représentants du peuple aux armées. Au fond, il avait un reste de préjugés qui lui faisait craindre la prépotence des militaires, comme les militaires redoutent la prépotence des avocats et des professeurs. Et cela fît rire François. — Mon ami, dit-il, nous n'allons pas nous quereller comme au mois de mai, pendant les élections, lorsque je défendais contre vous la loi de trois ans. Mon métier d'officier m'a tenu à l'écart de la politique, mais j'ai là-dessus mes opinions tout comme vous... Vous avez cru parfois que j'étais un réactionnaire, tandis que certains de mes camarades me reprochaient des idées c< avancées ». La vérité, c'est que je suis également éloigné des sacristies et des loges, impartial autant que possible, ami de la mesure et de l'ordre, tolérant par caractère, et si l'on peut associer ces mots : modéré avec passion. Mais, avant tout, je suis Français, et, devant l'ennemi, tout homme de ma race, qui va combattre avec moi, est mon frère, et je ne lui demande pas comment il a voté, s'il a fait ses Pâques, s'il est affilié à un syndicat rouge ou s'il aspire à restaurer la monarchie. Unissons-

nous pour arrêter les Allemands sur nos frontières et rétablir la paix en Europe. Empêchons que l'on ne brûle la maison de nos pères, et plus tard, le feu éteint, nous discuterons sur la façon de l'aménager... Il me serait peut-être facile, ce soir, de trouver quelques vérités désagréables à dire sur tel ou tel de vos amis, de constater des insuffisances dans notre préparation militaire et d'en accuser les auteurs responsables. Ce n'est pas mon rôle et ce n'est plus mon désir. L'événement prouvera si certaines critiques étaient fondées, et j'espère que les leçons de l'expérience seront immédiatement utiles. Mais avant tout, sachons nous unir dans une bonne volonté générale de faire chacun, sans vaines parlottes, notre devoir particulier. Demain, vous porterez l'uniforme d'aide-major et je redeviendrai le lieutenant Davesnes. Autour de nous, il y aura des intellectuels et des ignorants, des mécréants et des dévots, des savants, des artistes, et même des parlementaires. En nous battant, côte à côte, nous apprendrons à nous connaître, ce qui nous permettra de nous comprendre, et ce ne sera pas le moindre bienfait de la guerre que

la nation armée prépare ainsi, pour l'avenir, la nation unie.

— Je- suis de votre avis, dit Maxime, et Simone m'est témoin que j'exprimais aujourd'hui, à ma belle-sœur, un sentiment pareil au vôtre. Et le jeune Gardave lui-même, s'il était là, ne nous contredirait point, tout catholique et royaliste qu'il est... On sent déjà, dans le pays, cette fraternité de la race qui s'affirme. Voilà qui réserve des surpris^^s et des déceptions aux Allemands.

— Ils ont fait une erreur de psychologie et ce ne sera pas la dernière. Tous se sont accordés à voir, dans Paris, les mauvais lieux; dans la littérature française, les livres pornographiques; dans la femme française, la petite cocotte des journaux amusants; dans la famille française, le fils unique, pourri de débauche précoce, alcoolique et tuberculeux; dans l'armée française, les antimilitaristes,

— Et pourtant, dit Maxime, malgré nos rancunes, nous avons essayé loyalement de comprendre l'Allemagne. Nous avons accueilli Wagner dans nos théâtres en dépit des marmitons, et les mauvais peintres munichois ont

pris, dans nos Salons, une place disproportionnée à leur mérite.

— Comme les méthodes allemandes à la Sorbonne!... Nous avons été empoisonnés de germanisme, en récompense de ce que vous appelez « notre effort pour comprendre loyalement l'Allemagne ». Il semblait que le souvenir des humiliations subies fût un sentiment médiocre, inélégant, réservé aux nigauds qui plaisantent sur le thème connu de la bière et de la choucroute!... Mais la France intellectuelle, fatiguée de haïr, se mettait à l'école des vainqueurs. Lui en ont-ils su gré?... Notre admiration lui a paru un signe de notre faiblesse qui reconnaissait leur supériorité. En somme, nous n'avions que des détracteurs avoués ou cachés, dans toute l'Allemagne, tandis que l'Allemagne avait, chez nous, des détracteurs, aucun ami, mais beaucoup de thuriféraires.

— Les Allemands n'ont pas l'esprit de finesse. Ils ne peuvent pas nous comprendre, même ceux qui voudraient nous aimer. Il n'y en a guère, mais il y en a. J'en ai rencontré Leurs éloges tombaient à faux comme leurs témoi-

gnages d'affection, et leurs meilleurs sentiments se résolvaient en gaffes. Je me rappelle un excellent homme chez qui j'ai passé plusieurs mois, en Bavière, afin de me perfectionner dans l'étude de l'allemand. Par complaisance pour moi, il cherchait quelques petites raisons de louer ma patrie dégénérée, et il en revenait toujours à nos vins, à nos comédiennes, à nos modistes. En vain, je lui citais telle phrase de Gœthe qui avait admiré et aimé la France de la Révolution. Cette dépravation dans un grand génie lui faisait de la peine. Il n'insistait pas sur ce sujet et me reparlait du Moulin-Rouge. Pauvre monsieur Hermann! Je ne peux haïr sa mémoire, car il n'était pas méchant. Il avait quelques traits de la « vieille Allemagne » disparue. Paix à ses cendres! Depuis sa mort, à plusieurs reprises, j'ai vu ses trois fils. L'aîné est ingénieur à Francfort, le second représentant de commerce à Berlin, le plus jeune, professeur à Bonn. Ce sont des Allemands modernes. Ils ne rêvent que puissance matérielle, richesse, domination. Ils méprisent tout ce qui n'est pas allemand. J'ai senti en eux cet étrange mysticisme, ce culte de la force, presque lyrique

dans son expression, qui est devenu la maladie mentale, la mégalomanie dont toute leur race est atteinte.

François s'était levé. Il marchait de long en large pour user sa fièvre, et soudain il s'écria joyeusement :

— Ils sont plus nombreux que nous et plus formidables, mais peut-être moins formidables qu'ils ne croient l'être. Leur orgueil contient le germe de leur déception. Il y a une paille dans leur acier. Ils ne savent pas avec quelle ardeur nous nous lèverons tous, contre eux. Ah! Maxime, que cette guerre sera noble et belle! Vivre les jours qui vont venir, vivre le combat, l'épreuve, la victoire, poser le pied sur l'ennemi abattu, qu'est-ce que la mort au prix de cette chance? Nos enfants nous envieront notre destin !

Il s'arrêta dans le cercle lumineux de la lampe et Simone remarqua sa ressemblance extraordinaire avec le portrait du bisaïeul. La plus haute émotion qui puisse remuer un homme dans toutes les fibres de son être, faisait apparaître sur son visage le caractère essentiel de sa race, et, dans son âme, l'instinct

héréditaire des ancêtres guerriers. Il ne regardait pas sa femme; il s'adressait à son ami, spontanément, parce que celui-là était citoyen et soldat, comme lui, et, que pour tous deux, les mots avaient le même sens. Mais Simone était gagnée par cet enthousiasme que François — si contenu à l'ordinaire, si sobre de gestes et de mots — irradiait, de toute sa personne, comme un foyer irradie la lumière et la chaleur. Et elle songeait à l'autre Davesnes, soldat de la République et soldat de l'Empire, qui, dans un cadre d'or fané, contemplait son arrière-petit-fîls. Elle voyait celui-là tel qu'il s'était raconté en de naïfs Mémoires, conservés dans la famille. Il n'avait pas reçu l'éducation scientifique qui avait façonné l'esprit de François; il avait été un homme de son temps, un « soldat patriote et sensible », nourri de Plutarque et de Rousseau. Fils d'un fermier de Senlis, instruit tant bien que mal par un curé, son parrain, il avait lu en cachette Le Contrat social et YHéloïse. Tout brûlant du beau désir de libérer les peuples et de renverser les tyrans, il s'était enrôlé en 1792 sur l'autel de la Patrie en danger. Sans doute, à la veille de son

départ pour l'Argonne, où il devait rejoindre l'armée de Dumouriez, le petit soldat de seize ans avait vécu des heures analogues à celles que vivait son descendant, et son jeune visage altier avait dû rayonner de la même flamme qui brillait aux yeux de François. Alors, comme aujourd'hui, à plus d'un siècle d'intervalle, le peuple de Paris croyait entendre le bruit des hordes germaniques déferlant dans la vallée du Rhin; alors, comme aujourd'hui, il y avait, dans ce peuple, un Davesnes prêt à donner son sang pour la France et pour l'idéal qu'elle représente dans l'univers.

Les yeux noirs du portrait semblaient observer chaque mouvement de Simone, et lire en son âme les pensées encore troubles et douloureuses qu'elle avait su cacher à François. Oubliée par les deux hommes qui évoquaient les batailles prochaines, la femme sentait le regard venu du passé l'encourager mystérieusement. Ce regard disait : a Nos femmes ne pleuraient pas quand elles piquaient à nos chapeaux la cocarde tricolore. Les larmes d'une bien-aimée sont plus pesantes et nous accablent

plus lourdement que le sac et le fusil. La victoire aime ceux qui la suivent d'un pas léger. Sois forte! Ne pleure pas. »

Et Simone, comprimant son cœur de ses deux mains écoutait dans l'ombre

La première journée d'août se lève, brûlante et voilée, sur l'Europe en armes.

Et c'est encore un matin, dans la petite rue, un matin qui, déjà, ne ressemblait plus à celui de la veille. Même lumière, mêmes cris d'oiseaux, mêmes bruits familiers, la scie dans le chantier, la charrette qui passe, la mélopée des vendeuses de salades, le flic-flac de l'eau sur les trottoirs... Cependant, à travers ces bruits, on peut percevoir, par instants, un silence singulier... Personne ne parle; personne ne rit. Les ménagères sont absorbées dans une attente inquiète; les maçons ne commentent

pas, à voix haute, l'appel de Viviani à la population parisienne qu'on vient d'afficher...

CitoyenSy un abominable attentat vient d'être commis...

Le Président du Conseil annonce l'assassinat de Jaurès. Il salue celui qui, en des jours difficiles, avait, c( dans l'intérêt de la paix, soutenu de son autorité Faction du gouvernement ». Il s'adresse au patriotisme de la classe ouvrière, de toute la population qui doit « observer le calme et ne pas jeter le désordre dans la capitale par une agitation inopportune ».

Les passants lisent sans mot dire. Quelquesuns prennent un air sardonique en soulignant cette phrase : « L'assassin est arrêté. Il sera châtié. » Un récent procès a-t-il ébranlé leur confiance dans la juste sévérité des tribunaux?... Mais l'exhortation au calme paraît inutile... Qui pense à fomenter l'émeute dans Paris, en ce jour où les premiers réservistes rappelés individuellement quittent leurs familles?

On en connaît, dans le quartier, qui ont reçu

leur feuille, et dans la petite rue même, il y a Gustave Miton, Auguste, le garçon de l'épicerie Gouge. Le premier s'en est allé tout seul, crânement, ayant refusé la compagnie de sa mère et de sa fiancée. L'autre, sans famille à Paris, a reçu de madame Gouge un sac bien garni de linge et de provisions. Il a voulu embrasser toutes les dames présentes au moment des adieux et leur a promis « la moustache à Guillaume ».

La boutique de madame Anselme est ouverte. Cependant, une voisine complaisante remplace la belle papetière au comptoir. Elle confie à Marie Pourat que la patronne est bien malade... Hier soir, quand M. Pierre lui a appris l'assassinat de Jaurès, elle a eu comme un vertige dans la tête et maintenant, elle est au lit. M. Pierre, à cause de son examen, ne peut pas la soigner. La voisine s'est offerte.

— Faut bien qu'on s'aide, en des moments pareils! Pauvre chère dame! C'est le sang qui la travaille...

— Mettez-lui des sinapismes, conseille Marie Pourat.

— Monsieur Pierre a passé chez le médecin...

Le principal, c*est qu'elle ne sache pas les nouvelles, la pauvre chère dame !

Les nouvelles! Apportées par les journaux, elles vont de bouche en bouche. Elles font se quereller M. Lepoultre et M. Delmotte, l'un tenant le meurtrier de Jaurès pour un fou, l'autre pour un suppôt de l'Allemagne. Elles font pleurer la douce madame Moriceau et la jeune amie d'Alexandre Fréchette. Elles bouleversent Simone Davesnes qui s'habille dans sa chambre bleue...

Car, on le sait maintenant, l'Allemagne, depuis le 25 juillet, arme ses forteresses de l'Ouest et concentre des troupes sur nos frontières. On sait que les locomotives françaises sont séquestrées en Lorraine ; que les communications sont interrompues; que l'Autriche- Hongrie a décrété la mobilisation générale, et que la Belgique, craignant pour sa sûreté, appelle aux armes toutes ses réserves. On sait même qu'un ultimatum vient d'être adressé par l'Allemagne à la Russie et à la France...

Cela n'empêche pas les diplomates de causer, et M. de Schoen prononce des paroles rassurantes. Il déclare que l'opinion publique a tort

de s'alarmer, c< à cause de simples mesures préventives qui n'impliquent aucune aggravation de la situation internationale... »

On sait tout cela, et l'on attend...

Simone Davesnes, en sortant vers onze heures, ne retrouva pas dans la ville ces traces de gaîté qui persistaient encore le matin précédent. Le ciel toujours bas, d'une blancheur grise, étouffait la lumière et répandait sur Paris l'haleine immobile d'un four. La jeune femme prit le Métropolitain pour rejoindre au terminus un tramway de banlieue. Elle devait rencontrer François, à la sortie de l'usine, et déjeuner avec lui dans un petit restaurant. Peut-être reviendraient-ils ensemble, car, selon la coutume anglaise, François était toujours libre le samedi après-midi. Mais cette fin de semaine était grosse d'imprévu, et toutes les habitudes pouvaient être bouleversées.

Dans le wagon, chacun lisait un journal. On causait entre voisins, courtoisement, sur les mêmes thèmes, et Ton éprouvait un plaisir secret à constater l'unanimité du sentiment et de l'opinion, plaisir tout nouveau pour un

peuple qui jouit de discuter et de contredire. Le fait qu'on était entre Français créait des liens, fortifiait la confiance. On prononçait « Nous... chez nous... » comme on n'avait jamais prononcé ces mots, en leur donnant tout leur sens. Et déjà la volonté de politesse apparaissait, touchante, chez les hommes et les femmes des classes les plus modestes, ceux qui, d'hahitude, ne cèdent pas volontiers leur place et bousculent aisément les personnes bien vêtues qu'ils croient riches.

A la barrière, Simone trouva le tramway. Il fila, entre les maisons populeuses du quartier suburbain, puis sur des routes noires de charbon et plantées d'arbres chétifs. Des paysages se découvrirent, que l'industrie abîme et souille et qui lui empruntent pourtant une espèce de sombre grandeur, une vie triste et puissante. Un canal miroitait, reflétant des péniches rouges et noires. Des toits de zinc luisaient, blafards, au-dessus des murailles en brique. Les cheminées immenses écrasaient des volutes de fumée, couleur de suie, contre les nuages pendants. Les cités ouvrières élevaient des façades jaunâtres où l'on apercevait des géra-

niums, au bord des croisées, sous le pavoisement des lessives, et des « intérieurs » avec des armoires à glace, des matelas à carreaux, des ménagères en camisole, affairées par le branle-bas du samedi.

Comme le tramway passait sur le pont du chemin de ter, on aperçut, dans la profondeur, les nâtiments dune station gardée par dos zouaves. Des hommes agitèrent leurs chapeaux pour saluer les soldats, et devant les chéchias et les culottes bouffantes et les baïonnettes qui brillaient au bout des fusils, Simone eut la première vision concrète de la grande chose qu'elle avait conçue comme un ensemble d'images et d'émotions vastes et confuses.

Le tramway s'enfonça dans une agglomé« ration de fabriques, de magasins, d'entrepôts, de maisons ouvrières. Des jeunes gens passaient, allant en sens inverse, du côté de la gare. Chacun avait un sac, une valise, ou un paquet noué par un mouchoir à carreaux; quelques-uns portaient de gros souliers pendus à leur épaule, selon la manière paysanne. Des femmes les escortaient, presque toujours deux : une vieille, une jeune, la mère avec l'épouse

OU la fiancée. Parfois, la jeune tirait un enfant par la main. Plusieurs étaient visiblement enceintes, et la flétrissure du chagrin vieillissait leurs figures hâves.

Mais aucune de ces femmes ne pleurait.

Leur douleur résignée se faisait humble, auprès du calme orgueil de l'homme.

Devant la porte principale de l'usine, Simone descendit du tramway.

Les nuées, pâles et plombées, relâchèrent leur trame cotonneuse. Le soleil filtra, réverbéré par les vitrages et les zincs de l'usine où des points brillants s'allumèrent.

La porte grillée était large ouverte sur la cour. Au fond, des bâtiments de brique enfumée, des ateliers tout en longueur, des bureaux marqués d'inscriptions noires. L'herbe, salie de poussière charbonneuse, faisait des traînées verdâtres sur la terre battue et les pavés. Quelques peupliers dépassaient un toit. Près des bureaux de la direction, plusieurs automobiles de service attendaient, haletantes.

Le battement précipité de leurs moteurs semblait activer la vie cachée des organismes mécaniques qui fonctionnaient, derrière les murs. Ce battement disait : c< Plus vite! Plus vite! » comme si les voitures souples qui rasent le sol avaient voulu entraîner, au-dessus d'elles, dans un même essor, les beaux avions prêts à naître. Plus vite! Plus vite! Que les forges flambent, que l'électricité se propage au réseau des fils, que les machines façonnent le métal, le bois, la toile, que les oiseaux de guerre jaillissent enfin de leur nid! Plus vite! Plus vite !

Pas d'autres bruits dans la vaste cour, rien que cette palpitation impatiente.

Devant les bureaux de la comptabilité, beaucoup d'ouvriers en costume de travail. C'étaient les réservistes que l'ordre de départ n'avait pu joindre, dans la matinée, à domicile. Leurs femmes étaient venues, en hâte, leur apporter la feuille laissée par les gendarmes. Aussitôt ils avaient quitté l'établi; ils avaient rassemblé en un petit paquet les menus objets personnels qu'ils gardaient toujours dans un coin de l'atelier, et ils allaient.

pour la dernière fois, toucher leur salaire.

Hors des grilles, leurs femmes guettaient leur sortie et d'autres femmes arrivaient qui tenaient la feuille d'appel dans leurs doigts tremblants et traînaient des mioches pendus à leurs jupes. Elles parlementaient avec le concierge, puis se rangeaient de côté, docilement. Quelques-unes mordaient leurs lèvres ou dilataient leurs paupières pour retenir les pleurs qui montaient, et cela donnait à leur figure une expression hagarde. Dès qu'un homme avait passé la porte, une femme se détachait du groupe, allait vers lui. Ils se regardaient, sans rien dire, se prenaient par le bras, et s'éloignaient...

Simone Davesnes cherchait la silhouette de François dans la cour. Elle le vit. Deux ingénieurs l'accompagnaient. Ils franchirent la porte et se trouvèrent en pleine foule. Les ouvriers déjà sortis les saluèrent.

Simone, en approchant, entendit François qui disait :

— Signe des temps ! Hier encore, nos excellents syndicalistes ne nous auraient pas salués, hors de l'usine.

Il découvrit enfin Simone, et lui présenta ses amis : Leclercq, lieutenant d'artillerie, Rochebelle, officier de marine. Madame Davesnes connaissait Leclercq, pour l'avoir rencontré au petit restaurant de la Gare où elle avait déjeuné quelquefois avec son mari.

La présence des ingénieurs, qui lui eût été agréable en d'autres circonstances^ fut pénible pour Simone, car elle avait espéré être seule avec François. En dépit du protocole, elle se plaça près de lui, sur la banquette de cuir du restaurant, en face de Rochebelle.

Leclercq, un jeune homme maigre et fin, aux yeux de feu noir, exultait. Il venait d'être, lui aussi, rappelé par ordre individuel, et bien qu'il fût marié et père, il ne songeait pas à sa famille... Il disait :

— On va marcher, agir, détruire et créer! Quelle chance!... Nous sommes des privilégiés, nous qui vivons ce moment-là!

Le marin faisait chorus :

— Oui, c'est une veine! On aurait pu être trop jeunes ou trop vieux, tandis qu'on est à point, solides, résolus et bien en forme. Et nos ouvriers, comme ils ont bon esprit! Je ne

l'aurais pas cru... Je me méfiais d'eux... Leur élan patriotique a été unanime, sans forfanterie, sans criaillerie... Ils ont du cœur, ces typeslà!

— Vous avez vu, dit François, comme ils nous ont salués?

Tous trois se complaisaient à louer cet éveil de la discipline, chez des gens qu'ils commanderaient demain. Et ils se mirent à parler du matériel de l'artillerie et de l'aviation, dans un langage technique que Simone n'entendait point. Ils ne pensaient pas à s'excuser auprès de la jeune femme d'être ainsi tout à leur métier, de causer sérieusement et virilement, au lieu de chercher à la divertir par des paroles aimables.

Quelquefois, Rochebelle s'adressait à elle pour lui expliquer un mot qu'elle n'avait pas compris. Il était jeune, blond, avec des yeux très doux, Simone lui demanda :

— Est-ce que vous embarquerez, monsieur?...

Il n'en savait rien. 11 irait oii ses chefs l'enverraient, après avoir rallié son port d'attache. On se mit à comparer la guerre navale et la

guerre continentale et François affirma qu'une batterie de campagne bien mobile était une chose merveilleuse.

— Et croyez-vous qu'un sous-marin ne soit pas une chose merveilleuse? dit Rochebelle.

— Oui, cela doit être intéressant à conduire. Mais je préférerais un bel avion. Ah! je regrette de n'avoir pas mon brevet de pilote! Il est vrai qu'on peut toujours être observateur.

— Moi, dit Leclercq, j'ai le goût du canon. Je suis artilleur par vocation véritable.

Ils parlaient des engins de combat avec une complaisance orgueilleuse et une sorte d'affection. Et ils disaient aussi leur plaisir de faire enfin leur métier, de jouer la partie pour laquelle ils se préparaient, depuis leur jeunesse. Ces avions qu'ils avaient construits ne serviraient pas aux simulacres de la guerre pendant les manœuvres d'automne; ils s'envoleraient bientôt sur devrais champs de bataille, escortés de vrais shrapnells, avec la mort, la glorieuse mort, assise à côté du pilote et le vent de la victoire dans leurs ailes.

— Et que diriez-vous, messieurs, demanda Simone, si le ministre vous attachait à l'usine?

Rochebelle déclara qu'il en serait navré, et qu'il ferait tout au monde pour avoir un rôle plus actif que celui d'un ingénieur dans un atelier. Il ne manquait pas d'hommes mûrs propres à ces fonctions-là. Mais les jeunes rêvaient autre chose.

— Vous, Davesnes, quand on vous a parlé de rester, ça ne vous souriait pas, ditLeclercq. Alors, vous irez à Besançon?

— Probablement, répondit François qui sentit sa femme frémir près de lui.

— Mon régiment est dans l'Est, dit Leclercq. Je n'aurai pas le temps de revoir ma petite famille qui s'est installée à l'autre bout de la France, pour l'été... Mais c'est peut-être mieux ainsi. Quand on va où je vais, il ne faut pas regarder derrière soi... Ah! Rochebelle, vous avez de la chance d'être libre et seul !

— Est-on jamais libre et seul? dit le marin, dont les yeux s'assombrirent.

Simone devina sa pensée, et elle lui dit, doucement :

— Il faut plaindre un peu celles qui restent. Dans la guerre, vous ne voyez que l'action, le danger magnifique et aussi un exercice profes-

sionnel. J'admire votre élégant courage, mais je ne peux parler de la guerre, comme vous le faites, avec sérénité. Les douleurs inouïes que je prévois me font mal, par avance, et je me sens meurtrie avec tous les blessés et avec toutes les femmes qui souffriront dans leur cœur... Se sacrifier! Ah! que ce serait facile et peu méritoire! Chacune de nous accepterait de mourir pour le pays... Mais sacrifier ce qu'on aime ! . . .

Sa voix baissa, étranglée par une contraction nerveuse de la gorge. Elle n'osait pas regarder François.

Rochebelle répondit ;

— Je plains les femmes.. . Mais Leclercq a dit vrai : quand on va où nous devons aller, il ne faut pas tourner la tête. Un long attendrissement sur des êtres chers, un sentiment trop vif de leurs souffrances, entraîneraient une diminution de notre énergie, tandis que nous aurions une force décuplée si nous pouvions tuer le souvenir et nous considérer, dès à présent, comme morts.

— Oh! fit-elle, révoltée, vous êtes dur!

— Mais, madame, je n'ai pas dit que j'étais

capable de pratiquer le stoïcisme à ce degré. Leclercq dit que le devoir des femmes était simple.

— Qu'elles se taisent, d'abord!... Je vous demande pardon, madame, de cette franchise brutale . . . Pas de manifestations de suffragettes ! Le devoir des femmes, en temps de guerre, consiste à gouverner la maison, à élever les enfants, à soigner les blessés. Le reste nous regarde.

— Vous êtes bien sévère pour nous, dit Simone. Il me semble que si tous les hommes partent, les femmes devront entretenir la vie du pays, sous des formes diverses que nous ne pouvons même pas prévoir. Très modestement, très dignement, elles seront, comme vous, au service de la France... Et soyez tranquilles! Elles cacheront leurs larmes.

Elle parlait sans regarder François, mais elle ne s'adressait qu'à lui et elle attendait une approbation chaleureuse.

Il dit seulement :

— Faisons confiance aux Françaises. Elles ont toujours su remplir leurs devoirs dans le passé, et nous n'avons pas à leur donner des leçons. Ce débat est bien inutile.

Il ne voulait pas, devant des étrangers, prolonger une discussion qui mettait Simone en cause indirectement. Sans transitions, il revint à la guerre et à la politique. Alors la jeune femme se tut. Elle se trouvait chétive et malheureuse entre ces hommes, séparée même de celui qu'elle adorait, par des sentiments incommunicables. Est-ce que vraiment, dans Tordre moral, les valeurs étaient changées à tel point que la tendresse et la compassion fussent devenues des faiblesses, presque des tares féminines, des pièges que la volonté mâle, pour se garder intacte, devait éviter?

Simone se disait que le patriotisme de la femme n'est pas de la même nature que celui de l'homme. Il n'a pas la brutalité d'un instinct ou l'austérité d'une idée. C'est un sentiment qui ne s'attache pas à des abstractions et qui ne connaît pas la sanglante ivresse de la bataille. La France des femmes, c'est d'abord le foyer, l'époux, l'enfant, puis l'église, les doux paysages, les traditions de famille, les tombeaux des morts. La France des hommes, c'est tout cela, mais c'est aussi le champ labouré, Tatelier, l'usine, le laboratoire, la

bibliothèque, le régiment. La France des femmes est toute d'amour : c'est celle qu'on défend. La France des hommes est d'amour et d'action tout ensemble : c'est celle qui lutte.

Et comme, la veille, Simone l'avait dit à François, ce mot « Guerre » ne suscitait pas en leurs esprits les mêmes images. Les hommes voyaient directement l'insulteur, l'Ennemi. Toute leur énergie se tendait pour l'attaque et la rispote, et ils étaient sans tristesse, parce qu'ils avaient la certitude d'accomplir leur fonction. Dans la guerre, les femmes voyaient l'envers de la guerre. Depuis des millénaires, les hommes s'égorgent pour des causes justes ou injustes ; mais ces causes dépendent d'eux seuls, et jamais la menace de mort n'est venue de celles qui soignent les blessés et refont les générations. Tandis que s'éploient les drapeaux et que les trompettes retentissent, les femmes, ayant donné à la Patrie la chair de leur chair, ne se plaignent pas ; mais il n'en est pas une qui ne pense aux soldats abandonnés dans les sillons, à ceux qui agonisent sur un grabat d'hôpital, aux villages incendiés, aux orphelins errants, et à toutes les mères, de toutes les

nations, qui ont enfanté dans la douleur, allaité dans la fatigue, nourri, soigné, élevé pendant vingt ans les beaux jeunes hommes promis à la mort.

Ainsi rêvait Simone quand, soudain, elle sentit la main de François chercher sa main, sous la table, et la serrer jusqu'à lui faire mal, d'un geste furtif, d'un geste d'amant. L'émotion contenue lui mit des pleurs dans les yeux.

Gomme elle aurait voulu être seule avec François ! Comme elle se serait pressée contre son épaule, en lui disant : « Aime-moi! Aimemoi! Je souffre. Tu le sais, et ni toi, ni moi, n'en voulons rien dire... Mais, en silence, pour m'aider à être forte, sans crainte de fattendrir, aime-moi, aime-moi, mon amour! » Et voici qu'elle était obligée de se maîtriser, par convenance. Les heures passaient, ces heures suprêmes que l'amour réclamait douloureusement, et que tout, — le métier de François, les amis de François — tout lui disputait.

Le déjeuner terminé, les hommes manifestèrent l'intention de conduire madame Davesnes au tramway avant de regagner l'usine. Par

discrétion, Rochebelle et Leclercq prirent les devants.

Simone et François marchaient côte à côte. Il lui dit :

— Je n'aurais pas dû te faire venir ici... Elle lui reprocha d'avoir manqué de franchise.

— On t'a offert un poste à l'usine et tu l'as refusé. Pourquoi me cacher cela?

Il se défendit vivement. D'abord, il n'avait rien eu à refuser, puisqu'on ne lui avait rien offert. En causant avec ses directeurs de possibilités encore vagues, il avait, comme tout le monde, exprimé le désir d'aller au feu. Quoi de plus naturel? Il n'était pas un invalide ou un barbon. Il n'était pas même un de ces spécialistes dont les services sont plus utiles à l'arrière de l'armée qu'aux premières lignes. Il n'avait pas appelé la guerre, mais si elle éclatait — il parlait encore au conditionnel — il entendait la faire véritablement.

— Ne souhaite pas qu'on me retienne ici ! J'en serais désespéré, j'en serais malade... Si tu étais capable de concevoir un pareil désir, tu n'aurais pas dû épouser un officier...

Elle le calma d'un mot.

— Mon ami, tu es à la France avant d'être à moi, je le sais. C'est pourquoi il faut me dire tout, sans ménagements.

Il murmura :

— Je suis un peu nerveux, Simone. L'attente de ce qui va être nous surexcite tous. On est violent, sans raison. Excuse-moi. Je t'adore, ma chérie, et je sens toute ta peine. Rentre chez nous, tâche de t occuper jusqu'à ce soir. Nous nous retrouverons chez Nicolette. Et demain, si les événements ne se précipitent pas, nous aurons encore une journée à nous...

Le tramway stoppait. François entraîna Simone et la fit monter. Elle eut à peine le temps de répondre au salut de Leclercq et de Rochebelle.

La longue voiture était presque vide. Un vieux monsieur lisait à mi-voix, en les commentant, les lettres de condoléances adressées à madame Jaurès et publiées dans la plus récente édition des journaux. Deux dames écoutaient. La lettre du Président de la République leur paraissait très digne, mais elles s'émerveillaient que Maurice Barrés et Marcel Habert eussent écrit sur un mode sympathique. Ils ne croyaient donc pas que Jaurès était un mauvais Français?

— Pourtant, il avait combattu la loi de trois ans; que ferions-nous aujourd'hui?

Le vieux monsieur expliqua que certaines erreurs de jugement n'impliquent pas la déloyauté intellectuelle et l'antipatriotisme. Mais les dames ne faisaient pas ces distinctions Elles étaient convaincues que les anarchistes saboteraient la mobilisation si on ne les fourrait pas en prison, tous, le plus tôt possible, à commencer par Gustave Hervé.

— Mais Hervé n'est pas un anarchiste! H est devenu patriote et il prêche la croisade contre le militarisme pi-urfsien, disait le vieux monsieur.

Et il brandissait un numéro de la Guerre Sociale largement encadré de noir.

Sur la plate-forme, un homme du peuple causait avec le contrôleur. E avait déposé, à ses pieds, un sac de toile rempli de bottes d'ail et il tenait, sous son bras gauche, un fagot de laurier aux sombres feuilles luisantes.

— Paraît que ça va y être ! disait-il.

— Ma foi ! répondit le contrôleur, il semble bien.

— Il y a encore des personnes qui n'y croient pas.

— On en avait tant parlé de la guerre, sans

qu'elle arrive!... Faut que l'esprit se fasse à cette idée.

— Moi, dit l'homme au laurier, j'ai vu tout de suite que l'affaire tournait mal. Alors, j'ai pris mes précautions. Je suis tranquille.

Il tira de sa poche un livret qu'il montra en clignant de l'œil.

— Gros malin, va ! fît le contrôleur. Il a eu la frousse et il a redemandé ses économies à la Caisse d'épargne.

— Des économies! Vous voulez rire? Dans mon état, on ne fait pas d'économies. Je vends de l'ail et du laurier. Le bénéfice n'est pas gros. Non, ce que j'ai demandé, c'est mon livret militaire. Le fourrier avait oublié de mettre dedans mon ordre de mobilisation. Aussi, lundi dernier, je l'ai porté à la mairie pour qu'on le fasse compléter, et tout à l'heure, on vient de me le rendre... Je marche le second jour.

Il replaça le livret dans sa poche et tout en arrangeant les branches au parfum rude :

— Je suis dans les mitrailleuses. Ça, c'est un bel instrument. On a du goût à travailler avec cet outil-là.

Le tramway franchissait la barrière. Simone

se leva. Devant elle, le brave homme, chargé de son sac et de son fagot, descendit-au premier arrêt. Il eut un sourire d'adieu pour le contrôleur :

— Au revoir, peut-être! Ce qui arrivera, on le verra bien. En attendant, il faut vivre! Je vais vendre mon ail et mon laurier.

Simone admira cette philosophie pratique des pauvres gens, et l'enseignement qu'ils donnent, dans leur candeur, à ceux qui savent les écouter. Comme ils se résignaient vite, comme ils s'adaptaient vite aux circonstances! La guerre allait piétiner leurs intérêts et leurs affections. Mais ils pliaient le dos sous la bourrasque, sans perdre du temps à en rechercher les causes. La guerre, eh! oui, c'est terrible! mais, comme disait npiadame Miton, au milieu de ses larmes « on ne peut pas devenir Prussiens », et puisqu'on doit subir le fléau, il faut s'y résigner ainsi qu'à la maladie, aux pertes d'argent, aux deuils de famille, atout ce qui est dans le train de la vie. Tant mieux pour ceux qui en réchappent! Les autres, on les plaint, on les honore, mais on pense : « C'était leur destin. » D'ailleurs, mourir pour mourir, une

balle dans la poitrine, ça fait moins de mal qu'un cancer et c'est plus propre. Mais tant qu'on est vivant, il ne faut pas se casser la tête à chercher les raisons de tout, et ruminer des idées noires. Jusqu'au dernier moment, l'homme sage conserve ses habitudes, fait son petit commerce, se récrée honnêtement en famille ou avec sa bonne amie, et dit, en buvant le dernier verre, le « coup de l'étrier » :

c Encore un que les Prussiens n'auront pas ! » Plaisanterie classique qui n'est pas neuve, mais que l'actualité rend plus piquante et qui fait toujours plaisir à un bon Français!

Simone se sentait bien loin de cette sagesse du peuple, aussi loin que du joyeux courage d'un Rochebelle ou d'un Leclercq. Sa résignation n'était pas un consentement passif à l'inévitable malheur, comme chez les simples. C'était l'œuvre pénible de la volonté et de la raison. La jeune femme connaissait son devoir; elle l'acceptait. Il lui semblait atroce dans l'instant même qu'elle l'accomplissait; elle l'accomplissait pourtant. Fille de Racine et non pas fille de Corneille, elle s'avouait incapable d'héroïsme sans une grâce spéciale qu'elle demandait,

humblement, à l'exemple des pauvres, au souvenir des ancêtres, à la douceur de la patrie menacée, à son amour même qui se voulait digne de François. Elle se disait que Marie Pourat la dépassait en abnégation, mais elle était tentée de se demander :

« Qu'est-ce qu'Anthime Pourat en comparaison de François Davesnes? »

Cette pensée lui faisait honte. De toute sa force, elle la repoussait. Cependant, n'est-il pas vrai que l'égalité dans le malheur n'entraîne pas l'égalité dans la souffrance? Bien des veuves se consolent par un second mariage; d'autres engourdissent leur cœur dans un tiède oubli; d'autres reportent leur besoin d'aimer sur leurs enfants. Les deuils éternels sont rares et la loi de la vie veut qu'ils soient rares. Mais plus les êtres sont nuancés et compliqués, plus les grands chocs détruisent en eux des cellules délicates, des fibres ténues infiniment lentes à se reconstituer. Un chêne foudroyé reverdit. Un rosier en fleur, si on le brise, se dessèche.

Il n'y avait rien d'anormal dans la petite rue

quand Simone la retrouva, ou plutôt, les premiers indices de la catastrophe imminente étaient devenus, en vingt-quatre heures, un élément de l'aspect normal. On ne s'étonnait plus de voir une file de ménagères devant répicerie Gouge. Les marchands des quatresaisons offraient pour rien des haricots verts, des tomates, des fruits, denrées périssables, et la poissonnière, derrière son étal, contemplait mélancoliquement les soles et les langoustes dédaignées que perturbait la température orageuse. Des gens s'en allaient, surchargés de provisions, l'un portant deux bidons de pétrole, l'autre une bonbonne d'alcool à brûler; celui-ci des légumes secs dans un sac de papier jaune, celle-là une caisse de pruneaux et des paquets de macaroni. Cet approvisionnement sans doute inutile amusait les Parisiens comme un bon tour joué, d'avance, aux accapareurs et aux agioteurs, et quelques boutiques où l'on avait haussé les prix, entendaient déjà gronder le mécontentement populaire.

Mademoiselle Florence brodait, parmi les fuchsias en pot et les pieds d'alouette qui annonçaient le beau mois d'août Peu de clients

rarrachaient à son travail et à ses rêveries. Par contre, le magasin de madame Anselme était bien achalandé. Aux journaux pour dames et aux romans, s'ajoutaient depuis le matin, des opuscules spéciaux qui traitaient de la guerre : La France victorieuse dans la guerre de demain.., La Bataille du Champ des Bouleaux... Le Partage de la France (traduit de l'allemand), avec la contre-partie : Le Partage de C Allemagne. La voisine complaisante s'était installée au comptoir. Elle donnait aux clientes des détails émouvants sur la maladie de la belle papetière, et les femmes baissaient la voix en s'apitoyant. De plus en plus craintive, la gérante de la laiterie gardait à demi baissé le rideau métallique de la devanture. Des groupes hargneux, parmi lesquels se glissaient de très jeunes apaches, étaient venus rôder sur le trottoir, en promettant de jeter au ruisseau le lait empoisonné. La gérante n'était pas sûre que le mystérieux Maggi fût Allemand, Autrichien ou Suisse, mais elle était bien sûre que son lait valait n'importe quel lait, et qu'il venait de paisibles vaches françaises. En son âme indignée, elle accusait la sottise des foules et se rappelait des scènes

(le la Révolution qu'elle avait vues au cinéma. Que ne pouvait-elle imiter le petit serrurierlampiste, établi au coin de la place ronde, en face de la repasseuse? Cet homme, alsacien d'origine, avait eu soin de prévenir les malentendus possibles, et il avait écrit sur sa porte, à la craie :

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