STATISTIQUE DE LA MORTALITÉ INFANTILE (MONTRÉ AL
Décès
Proportion pour
Années
Naissances
de 0 à 1 an
1,000 naissances
De 271 à 177, cela fait 94 points ! Et, remarque avec pleine raison le docteur Bouclier, ^ nous avons pendant cette période ajouté- à notre ville : Maisonneuve, Cartierville et le Sault-au-RécoUet ; quand, pour la ville de Maisonneuve, les décès survenus chez les enfants âgés de moins de deux ans et par suite d'une seule maladie, la diarrhée, étaient de 101 en 1915. Comme tous les succès, celui-ci doit être un encouragement et non pas une invitation au repos. Nous ne sommes pas encore devenus des rentiers. La plaie subsiste : elle se cicatrise seulement. Poursuivons nos efforts, pour toutes les raisons humaines et nationales que nous en avons. Les autres nous donnent l'exemple d'une vigilance active. Le coefficient de la
^ Rapport du Bureau municipal d'hygiène et de statistique. La mortalité infantile est plus considérable là où les naissances sont plus nombreuses; ce qui ne veut pas dire qu'il en doive être ainsi nécessairement.
2 Cf. la Gazette du 24 juillet 1918.
mortalité infantile est de 163 pour mille aux États-Unis, ^ où 300,000 enfants meurent encore chaque année, de 175 à la Jamaïque, de 180 en Autriche, de 186 en Roumanie. Mais d'autres villes nous devancent : Vancouver, 61.7; Calgary, 77; Londres, 91.4; New- York, 93.1 ;2 Philadelphie et Edmonton, 100; Boston, 104; Toronto, 107.9; Winnipeg, 117. Nous l'emportons sur Ottawa (222.8), et c'est une mince fiche de consolation si la mortalité infantile y atteint surtout les nôtres. Il y a donc encore à faire. Un jour viendra où le taux de la mortalité n'atteindra que 50 ou même 30 pour 1,000. Nous pourrons alors nous rendre témoignage.
A qui devons-nous ce commencement de guérison? A ceux que les Anglais appellent un peu durement des social workers. Leur dévouement infatigable et modeste s'est ému du mal dont nous souffrons, et s'est employé à en découvrir les causes afin de panser la blessure par où le plus pur de notre sang s'écoule.
Les causes
Les causes sont nombreuses. Les complexités de la vie sociale interdisent de les réduire à une ou deux. Le progrès économique ne va pas sans de terribles rançons ; et ce n'est qu'après une assez longue période qu'il peut adoucir les souffrances qu'il a d'abord suscitées. L'industrialisme moderne, issu de la collaboration gigantesque du capital accumulé et des forces de travail multipliées, a eu sur les collectivités des répercussions aiguës et souvent néfastes. Les villes ont grandi auprès des usines, les villes tentaculaires du pauvre et grand Verhaeren. Elles ont attiré vers elles, vers les reflets qu'elles agitent le soir sur
^ * D'après le docteur W.-A.-L. Styles, le coefficient de la mortalité infantile serait, pour les États-Unis, de 100 pour mille {Infantile mortality in Montréal). U Annuaire statistique de la province de Québec donne 163 pour mille.
2 Progrès remarquable, car le coefficient pour New- York était de 288.9, en 1880, et de 109.6 en 1912; et cela est à l'honneur des méthodes américaines.
rhorizon, les affames, les humbles, les travailleurs, les cupides, tous ceux qui sont tourmentés par l'espoir de vivre mieux, d'atteindre à plus loin. Dans les centres où la population regorge se sont pressés de misérables taudis sans air et sans soleil. Le logement est souvent meurtrier. Il accumule autour de l'enfant sans défense toute la virulence des germes de mort. Des quartiers contaminés la contagion se répand vite sur les milieux plus riches, par une loi de solidarité qui se moque des différences de fortune et qui ne distingue pas les berceaux. Comment ce régime de vie intense, dont l'homme ressent d'ailleurs tant d'orgueil, n'affaiblirait-il pas la race ? Le mépris de l'hygiène, les habitudes mauvaises, l'alcoolisme, les maladies chroniques et rongeuses, le travail excessif et exténuant qui a conduit les femmes aux portes des fabriques : autant d'ennemis atteignant, en fin de lutte, l'enfant, l'héritier, qui reçoit avec la vie tous ces signes de dégénérescence, touché souvent dès le sein de sa mère. Dans les villes encore, et à la campagne où pourtant le soleil abonde et vivifie, l'ignorance sème de stupides ravages. Les petits meurent surtout parce qu'on ne sait pas. Tous les médecins sont d'accord sur cette stupéfiante constatation; tous reprendraient la formule du docteur Séverin Lachapelle, ce qui tue c'est « le manque de connaissance. » ^ Ignorance sans malice, évidemment, car elle ne serait déjà plus de l'ignorance, d'où l'amour n'est pas banni et où il entre une pleine dose de préjugés. Nos pères ont fait de même et ils ne s'en portaient pas plus mal. Qui donc n'a pas entendu cette réplique du bon vieux temps ? Et si l'enfant meurt, la voisine lui ferme les yeux en murmurant dans toute la naïveté de sa foi paysanne : C'est un ange de plus. A-t-on l'assurance que ce soit un diable de moins ? Mais non, c'est cinq, six, sept anges de moins. Le berceau, c'est la vie, la vie qui se transmet, qui poursuit sa tâche, qui rayonne, qui résiste, qui triomphe. L'enfant grandit. Il devient une valeur. Demain, il sera un producteur. Au point de vue social, il fondera
1 Première conférence des Gouttes de lait, tenue à Montréal, en 1913 {Compte rendu sténographié.)
à son tour une famille. Au point de vue national, il sera une force de plus dont l'épanouissement amènera une résistance nouvelle. L'enfant, mais la nation en est faite ! Et c'est encore un bien si la négligence coupable, ou simplement distraite à cause d'une grande famille à élever, ne vient pas s'ajouter à l'ignorance ^ : négligence des individus, négligence affairée de ceux qui gouvernent, qui sacrifient à d'autres soucis le soin de la santé de la race et qui, en définitive, ont peut-être la même excuse de ne savoir pas mieux.
Et nous croyons que c'est l'ignorance assez souvent qui se cache derrière les anathèmes que l'on a lancés au lait, qu'un médecin appelle avec raison « le bouc émissaire ». Certes, le lait fait des milliers de victimes. Il est la première cause par rang d'efficacité, « la plus brutale et la plus certaine » dit le docteur J. Gauvreau. ^ La grande maladie qui abat les petits c'est la diarrhée, à laquelle on accoUe l'adjectif infantile pour la mieux caractériser. En 1916, 4,259 enfants de moins de deux ans sont morts, à Montréal, et, sur ce nombre, 1,894 soit 44.4 pour cent, ont été tués par elle. ^ Et la proportion, qui est sensiblement la même pour toute la province, ^ ne paraît pas vouloir s'abaisser, si on en croit la statistique municipale des dix dernières années:^
1 « On peut affirmer, écrit le docteur A. Corsin, inspecteur régional délégué par le Conseil supérieur d'hygiène, que la négligence de recourir au médecin, le peu de souci des lois d'hygiène, les infractions souvent voulues aux principes qu'elle dicte, et les préjugés sont les principaux facteurs de la mortahté infantile ». Cité par M. Louis Dupire : La mortalité infantile (Le Devoir du 15 septembre 1916).
2 La Goutte de lait, publication de l'École sociale populaire, p. 7.
3 Rapport du Bureau municipal d'hygiène et de statistique.
4 On relève, en 1915, pour toute la province, 6,104 décès attribuables à la diarrhée ou à l'entérite. Nous en avons déjà dit quelque chose.
^ Rapport du Bureau municipal d'hygiène et de statistique.
Total des décès
Décès causés
par la
diarrhée
Proportion des
décès causés par
la diarrhée