‹ La veillée des berceauxChapitre 3 sur 9 · ACCROISSEMENT DE LA POPULATION DE LA PROVINCE DE QUÉBEC · texte numérisé non relu

ACCROISSEMENT DE LA POPULATION DE LA PROVINCE DE QUÉBEC

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Années

Naissances

Décès

naissances

par 1000

par 1000

par 1000

Il y a encore quelques corrections à apporter. La situation est autre suivant que l'on considère la population

1 Annuaire statistique de la ^province de Québec.

2 Rapport du Conseil supérieur d^ hygiène de la province de Québec, pp. 130 et 132.

urbaine ou la population rurale. A Montréal, par exemple, il y a eu, en 1915, 10,053 décès, soit un taux de mortalité de 17.9 pour mille, ^ et, comme on le sait déjà, 20,692 naissances, ou 36,9 pour mille; ce qui donne, en fin de compte, une augmentation absolue de 10,637 et un taux d'accroissement de 19.0 pour mille. Les villes sont plus malsaines : elles tuent davantage. Pour nous en convaincre et juger du même coup de l'augmentation de la population non seulement de la province mais de la population d'origine canadienne-française, relevons les taux de la natalité et de la mortalité que la statistique officielle a calculés pour les quarante comtés oîi les nôtres forment la presque totalité des habitants : nous trouvons une natalité moyenne de 41.9 pour mill€ et une mortalité de 16.2 pour mille, ce qui fait un accroissement de 25.6 pour mille. Nous accepterions plutôt ce chiffre qui nous paraît indiquer, d'aussi près que possible, le développement normal de notre population à nous. Ce taux d'accroissement est plus élevé, plus élevé du double, que celui de la province d'Ontario, plus élevé que ceux de toutes les autres provinces du Canada, et que ceux de l'Angleterre, de l'Ecosse, de l'Irlande, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de la Jamaïque, de la France, de l'Allemagne, de la Russie d'Europe, de la Belgique, de l'Italie, de l'Autriche, de la Roumanie, de la Serbie. ^

L'atteinte du mal

Tout cela n'est-il pas réconfortant ? Il nous semble bien, à soupeser ces chiffres et à tenter ces comparaisons,

1 II est bon de remarquer que le nombre des décès peut s'accroître d'une année à l'autre et que le taux de la mortalité peut n'en être pas modifié ou même indiquer un fléchissement. Cela est dû à l'augmentation générale de la population, un des termes de la comparaison. Ainsi on a enregistré, à Montréal, en 1916, 140 décès de plus qu'en 1915; et, en raison d'un chiffre de population plus considérable, le taux de la mortahté est descendu de 17.9 à 17.5, ou, plus exactement, de 17.95 à 17.73. {Rapport du Bureau municipal d'hygiène et de statistique, 1917, p. 32).

2 Cf. Annuaire statistique de la province de Québec; et Paul Leroy-Beaulieu, La Question de la Population, pp. 274 et s.

que nous justifions ce qu'on a dit de nous et ce que nous pensons de nous-mêmes : notre race est prolifique, une des plus prolifiques qui soient. Pourquoi dès lors s'inquiéter ? Parce que nous mourons trop. L'impôt de la mort, plus de trente-cinq mille vies humaines chaque année, est trop lourd, trop coûteux. Nous avons les deux palmes : celle de la vie et celle de la mort. Le chiffre de la mortalité est plus élevé chez nous que dans les autres provinces. Cela peut entraîner des conséquences graves et, notamment, la réduction de notre taux d'accroissement. A ce régime, nous risquons de reculer au lieu d'avancer, au moins comparativement. On le comprendra facilement si l'on se rappelle que l'avance résulte, en dernier ressort, du triomphe de la vie sur la mort. En vain une nation procréerait-elle des milliers d'êtres : elle n'a rien fait pour survivre si elle n'a pas, du même soin jaloux, éloigné les atteintes de la maladie, retardé l'emprise de la mort. Et si cela est vrai des maladies qui sont de grandes tueuses d'hommes, comme la typhoïde et la tuberculose, cela est encore plus vrai des maladies qui, par une traîtrise plus cruelle, étouffent l'enfant au berceau et tarissent la vie à sa source même.

La mort fait une large moisson d'enfants. Il y a bien longtemps que les médecins et les spécialistes lamentent cette misère. En 1915, 12,775 petits sont disparus avant d'avoir atteint leur première année, eiix qui venaient nous aider. Nous biffons ainsi de la carte de la province une ville française de l'importance de Saint-Hyacinthe. Et si, après cela, nous en prenons notre parti, à notre guise ! Les chiffres n'ont pas beaucoup varié depuis 1910. Les voici : en 1910, 12,883; en 1911, 13,780; en 1912, 12,353; en 1913, 13,295; en 1914, 12,969; en 1915, 12,775. ^ Six années et plus de soixante dix-huit mille morts chez les enfants de moins d'un an : voilà un des articles du passif de notre race. Est-ce assez ? De 1910 à 1918, cent mille enfants : exactement ce que réclame de notre population la loi imposant le service obligatoire. Le chiffre de 1915,

1 Les chiffres pour Tannée 1916 ne sont pas encore officiellement publiés.

soit 12,775 correspond à celui de 153 pour mille naissances. Cela veut dire que sur mille naissances cent cinquante trois nous sont ravies tout aussitôt. ^ Dans les villes, comme on doit s'y attendre, le mal est encore plus profond : à Montréal, en 1916, 185 pour mille 2, aux Trois- Rivières 194, à Québec 270 ! L'incendie du couvent des Sœurs Grises est, dans son funeste résultat, répété 241 fois. Quel serrement de cœur, ce soir-là, de savoir tant de petits menacés par les flammes. Et pourtant, la mort en fait bien d'autres en une seule semaine. ^ Nous n'y prenons pas garde. Nous sommes habitués à un spectacle qui ne nous touche plus, comme, pendant cette guerre, la catastrophe cent fois recommencée du Titanic nous laisse sans effroi. Récemment une revue américaine, le Literary Digest,^ posait ce problême : quelles sont les chances de vie d'un soldat entrant dans la tranchée et d'un enfant venant au monde au même moment ? Le soldat a sept fois plus de chances de triompher du danger. Voilà pour les Etats-Unis. Pour Montréal, ce chiffre serait porté à neuf et pour Québec il serait presque doublé.

Il y a plus encore : cette calamité atteint surtout» et à des époques régulières, les Canadiens français. On croit parfois le contraire. Erreur ! Sans doute, dans les grandes villes, les Anglo-Canadiens et les étrangers portent leur part du fardeau. A Montréal, sur 2,046 enfants morts de diarrhée et d'entérite avant leur deuxième année, 1,338 étaient Canadiens français, 578 Canadiens anglais, 130 d'autre origine; à Québec, sur 496 enfants atteints fatalement des mêmes maladies, 481 étaient Canadiens français, 10 Canadiens anglais, 5 seulement

^ Les décès chez les enfants âgés de 1 à 5 ans sont beaucoup moins fréquents : 4,164 en 1910; 3,968 en 1911; 2,957 en 1912; 2,957 en 1913; 3,549 en 1914; 3,741 en 1915.

2 177.3^ en 1917 (docteur Boucher, le Devoir du 30 juillet 1918)

2 Pendant les semaines des 22 et 27 juillet, il est mort, à Mont" réal, 226 enfants âgés de moins de cinq ans.

* 5 janvier 1918 : « 14 bahies in every 100 die in their firs^ year, 2 soldiers in every 100 are killed per year in war. »

d'autre nationalité. ^ Cela répond à ceux qui haussen t les épaules et chargent l'immigration de tout le mal opinant avec une ignorance désinvolte que ce sont les enfants des autres qui meurent. Regardons mieux. Dans nos campagnes, les petits morts sont presque tous des nôtres. Sur soixante-quatre comtés ruraux, quarantedeux, y compris ceux de Brome, de Compton, de Dorchester et de Drummond où les morts sont tous tirés de notre nation; et, pour les vingt-deux autres, où grandissent des villes assez populeuses, à peine quelques décès chez les Anglo-Canadiens et les étrangers : un, parfois deux, rarement quatre, sept dans un seul cas. Certes, cela s'explique. La population canadienne-française est la plus considérable, et la plus féconde. Cela n'empêche pas que la réalité demeure, inexorable, et qu'il serait criminel de la voiler. D'autant plus que cette infériorité pourrait devenir désastreuse. En veut-on une preuve? Elle est dans une étude que vient de reproduire le Standard, où le docteur P.-H. Bryce démontre que les provinces anglaises n'ont pas tant à craindre la progression numérique de notre population, ce « pullulement » pour reprendre l'expression de Paul Leroy-Beaulieu, parce que la menace d'une invasion canadienne-française est singulièrement amoindrie par les pertes que nous subissons. On en vient à la même conclusion si l'on rapproche les taux d'accroissement des populations des grandes villes du Canada. Avec une natalité moindre, les villes anglaises progressent davantage en nombre grâce à la réduction du coefficient de la mortalité. Qu'on en juge : ^

1 En 1915 — A Trois-Rivières, sur 103 enfants âgés de moins de deux ans, morts de la diarrhée ou de l'entérite, 102 étaient Canadiens français et un seul Canadien anglais. Sur 14 petites villes, dix n'ont enregistré de décès que chez les nôtres. {Rapport du Conseil supérieur d'hygiène, 1916).

2 Rapport du Bureau municipal d'hygiène et de statistique, 1917.

Mortalité (par 1000)

Taux

d'accroissement

(par 1000)

TAUX d'accroissement DE LA POPULATION POUR LES PRINCIPALES VILLES DU CANADA

Natalité Villes (par 1000)

Québec 33.5

Winnipeg 29.9

Edmonton 32.9

Calgary 31.6

Vancouver 27 . 3

Toronto 26.6

Montréal 34.4

Québec, avec une superbe natalité de 33.5 pour mille, ne s'accroît qu'en raison de 12.9 pour mille, soit 1.2 pour cent, à cause d'un coefficient de la mortalité extrêmement lourd, et subit tour à tour les victoires de Winnipeg, d'Edmonton, de Calgary, de Vancouver et de Toronto. Montréal, avec un taux de la natalité plus élevé, en 1916, que celui de Québec, est brutalement relégué au quatrième rang par le coefficient de la mortalité. C'est un jeu dangereux; ou, si l'on préfère, une reculade inutile et qui brise une de nos grandes illusions, la conquête par le nombre qui nous semblait indéniable.

Commencement, de guérison

La démonstration est faite. N'exagérons rien cependant : il y a progrès, un progrès sérieux et constant. Nous marchons dans la bonne voie; et c'est une joie sensible, une émouvante consolation que de le constater. Le taux de notre mortalité, encore beaucoup trop fort, s'est peu à peu abaissé. Heureuse régression vers le mieux; car, ici, la proportion progresse en diminuant. Le coefficient de la mortalité infantile qui était, pour la province de Québec, de 209 pour mille en 1915, est descendu à 153 pour mille en 1918 : voilà 56 bons points à donner à nos hygiénistes et à nos œuvres sociales. A Montréal, le travail a été plus vigoureux encore; et la lutte paraît résolument engagée. Nous ne résistons pas au plaisir, — car c'en est un vrai-

ment, quoique d'une espèce un peu particulière, — de citer les chiffres qui marquent cette ascension vers plus de vie : ^

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