SCÈNE II BRÉARD, CHANTEREAU
CHANTEREAU
On vous trouve !
LA vi:l\l; y?
BREARD, s'avançant vers Chaiitereau .
(^hantercau, mon ami, nous allons nous fâcher, vous savez ?. . .
CHANTEREAU
Ça m'est égal 1 Mais vousne vous moquerez pas de moi plus longtemps. Payez-moi, ou, dans huit jours, vous aurez atîaire à mon huissier.
BRÉARU
J'aurai affaire à votre huissier?
CHANTEREAU
Parfaitement !
BRÉARD
Eh bien! du moment que j'aurai affaire à votre huissier, c'est à votre huissier que je parlerai. Sortez !
CHANTEREAU
On vendra tout !
BRÉARD, ouvrant la porte.
Allons, Ghanlcrcau... quand vous voudrez...
CHANTEREAU
( ^e sera un scandale !
BRÉARD, tranquillement.
Un scandale affreux. Cane se sera jamais vu!
CHANTEREAU
Ah ! si vous croyez que. ..
BRÉARD
Pas de phrases inutiles, .. Allez chez volrc huissier et dépêchez-vous !
11 le pousse légèrement clehors.
CHANTEREAU, sortant, furioux.
Oh ! vous ne m'effrayez pas !...
LA VEINK 89
RRÉARD, désiguaut la pin-to du palier.
Tenez... la porte là... et faites attention: il y a une marche.,.
On entend un bruit de porte qui claque.
SCEXE III BRÉARD seul, puis CHARLOTTE
Bréard s'assied, allume une cigarette et réfléchit une seconde. — Entre Charlotte, en costume d'intérieur simple et - élégant.
CHARLOTTE
11 tarrive quelque ennui, n'est-ce pas?
JULIEN
Rien de mortel, ni même de grave. Une altercation avec cet imbécile de Chantereau, comme nous en avons tous les quinze jours, à la suite de quoi il me menace généralement de son huissier...
CHARLOTTE
Il t'a menacé... loi ?
JULIEN
Parfaitement. Je l'ai mis à la porte.
Demain il viendra me faire des excuses, (^ar, au fond, c'est un homme qui est enchanté d'être mon créancier.
CHARLOTTE, nant.
Tu le a:ates !...
JULIEN, la prenant [)ar la taille.
(3n ira au théâtre ce soir, veux-Lu?
CHARLOTTE
Oui... Tu as vraiment un caractère heureux, mon chéri. Tu conserves ta honne humeur au milieu d'un tas de tracas... Je suis sure que tu réussiras hientùt... je ne sais pas par quel hasard, par (pielle comhi-
liaison ; mais il n'est pas possible qu'avec ton talent...
JULIEN
Oh! oh!...
Et, d'ailleurs, tu n'aurais pas de talent, tu réussirais tout de même, par ta tranquillité, ta confiance dans la vie, ton sang-froid. IHegarde tes camarades, les gens que tu connais, comme ils sont inquiets et nerveux ! comme ils ont peur de tout ! comme ils perdent la tête devant le moindre obstacle ! Tu es bien mieux organisé qu'eux ; tu les dépasseras!...
JULIEN
Je n'ai pas grande inquiétude pour l'avenir... Quand on observe bien, on remarque que chacun a dans sa vie un phénomène, toujours le même, qui se reproduit continuellement...
<)2 l.A VEIXE
CHARLOTTE, très intéressée.
Oui... Va... Jo t'écoLite.
JULIEN
Dans la mienne, il y en a un que j'ai constaté plus de dix fois... J'airivc à deux doigts d'une catastrophe, et, au dernier moment, je l'évite par un vrai miracle, une histoire imprévue sur laquelle j'étais à cent lieues de compter.
CHARLOTTE
Et ce sera encore comme ça. cette fois-ci.
JULIEN
Sans aucun doute. D''autant plus que j'ai l'intention d'aider un peu mon miracle habituel.
Ah !
JULIEN
Oui... Je vai^ me décider à payer mes dettes par un sacrifice devant lequel je recule depuisdes années... Mais j'ai besoin de toute ma liberté d'esprit ; j'ai à travailler beaucoup.
CHARLOTTE
Ln sacrifice?...
JULIEN
Il me reste, — combien péniblement conservée ! — une espèce de petite terre, en province...
CHARLOTTE
A Nevers ?
JULIEN
Aux environs de Nevers. Elle représente à peu près ce que je dois... Les fermiers sont là de père en fils ; ce sont de fort braves
gens, mais ils me paient très irrégulièrement, pour ne pas dire jamais.
CFIARLOTTE
C'est peut-êlre même eux qui t'ont donne cette habitude...
JULIEN
Je commence à le croire... 11 n'y a donc aucun inconvénient à me débarrasser de cette propriété qui ne rapporte rien, et je vais la vendre.
CHARLOTTE
( Comment est-elle ? Est-elle jolie ?
JULIEN
(^'est une métairie,
CHARLOTTE
Avec des vaches, des moutons ?
JULIEN
Je le suppose...
LA VEIXE 95
CHARLOTTE
Est-elle près d'une rivière ?
JULIEN
Tout près... Une rivière délicieuse, entre des peupliers. L'eau est très claire ; elle forme même, avec l'aide d'un rocher, une petite cascade dont le bruit est très suffisant pour vous empêcher de dormir.
CHARLOTTE
Ça ne fait rien, ce doit être charmant !
De mon temps, il y avait beaucoup de j)oisson ; j'allais y pêcher à la ligne et m'y baigner, quand j'étais gosse... J'ajoute, pour être juste, que la maison tombe en ruines.
CHARLOTTE
N'importe ! quel dommage de la vendre ! . . , Tu ne devrais pas la vendre.
Hélas !
JULIEN
CHARLOTTE
Attends encore! C'est lontccqui le reste de ce que ta famille t'a laissé ?
JULIEN
Oh ! oui !
CHARLOTTE
Raison de plus pour attendre jusqu'à la dernière extrémité. Est-ce qu'on sait ce qui arrive? Plus tard, si tu es assez riche pour faire reconstruire ta maison, tu seras peutêtre bien content d'aller te retirer au bord de ta rivière, après la vie enragée que tu auras menée à Paris. C'est un bonheur, je trouve, d'être né dans un petit endroit tranquille, dont on connaît tous les arbres, toutes les pierres... Rien que d'y penser, il me sem])leque ce doit être un repos et une
joie. Et ça vaut mioux que d'être né. comme moi, au fond de l'avenue de Clicliy, oi^i les maisons se ressemblent toutes et où le ruisseau sert à tout le monde.
JULIEN
Hé !... j"ai hésité longtemps; mais, quand il le faut, il le faut.
CHARLOTTE
En quoi ta situation est-elle plus grave qu'autrefois ?... A cause de moi 1
JULIEN
^'eux-tu bien ne pas dire ça !
CHARLOTTE
Au contraire, je veux t'en parler. Car je devine ce que tu penses quelquefois. Tu te dis que tu as eu la chance jusqu'à présent, quoique tu aies eu beaucoup de maîtresses, d'éviter rafîreux collage. Tu comptais bien que tu ne courais plus aucun risque, et voilà
qu'un jour il tombe chez toi une femme qui s'installe peu à peu et qui, maintenant, a tout l'air de ne plus vouloir s'en aller. Et tu te demandes comment tu t'y prendras pour t'en débarrasser plus tard.
Je t'assure, ma chérie, que je ne fais pas des réflexions aussi noires !
CUARLOTTE
Si, tu les fais ; tu ne peux pas ne pas les faire. Eh bien! je veux te rassurer : le jour où il faudra que je disparaisse, soit que tu te maries, soit que tu aimes une autre femme, ou, tout simplement, que tu préfères vivre de nouveau tout seul, ce jour-là tu n'auras pas besoin de te creuser la cervelle })ourme le faire comprendre, je le devinerai tout de suite, et le lendemain tu ne me trouveras plus chez toi. Je m'arrangerai même de façon que tu n'aies pas de remords... Dame !
LA VELN'E yy
je ne sortirai pas en te disant « znt », crabord, ça ne te ferait pas plaisir; mais je m'en irai d'une façon très intelligente, je le le promets.
JULIEN
Tu ne tiens pas à ce que ce soit aujourd'hui ?
CHARLOTTE
Tu peux le dire, que je n'y tiens pas ! Mais, va, je n'ai pas d'illusions... Et jamais, quoi que tu fasses, je ne me croirai le droit de l'adresser des reproches, car je n'ai pas même le mérite de l'avoir un peu résiste ! Je t'aimais ; tu mas prise dès que tu en as manifesté le désir, ça n'a pas été long, et, quand je me suis aperçue que je me conduisais sans la moindre dignité, j'étais dans tes bras; il était trop tard !
Absolument. Et, quelques jours après ce drame...
CHARLOTTE
Je fermais la grande maison de fleurs Charlotte Lanier, parce qu'elle ne faisait plus ses affaires, nous déménagions tous les deux, et il y a déjà six mois que cela
dure. (Embrassant Julien avec passion.) EcOUtc, mOU
Julien chéri, je ne sais pas si nous devons resterensemble quelques heures seulement, ou quelques années; mais, ce que je sais l)ien, c'est que personne ne m'enlèvera ces six mois que j'ai passés à tes côtés. Que je sois obligée de retravailler demain et de me débattre encore dans la vie comme une malheureuse, ça m'est égal maintenant, j'ai eu de belles vacances !
JULIEN
Vivent les vacances !
CHARLOTTE
(Vest très sérieux, ce que je te dis.
JULIEN
Je crois bien I
CHARLOTTE
Avoue que j'ai un peu deviné ce que tu penses ?
JULIEN
Non, ma parole ! J'ai horreur de prévoir. Je trouve qu'aujourd hui, à Paris, dans les conditions où les gens comme nous sont obligés de vivre, le hasard est tellement notre maître, notre maître absolu, tellement plus fort que nous, que c'est une folie de le contrarier. Tout projet que Ton fait est comme un défi qu'on lui adresse, et, alors, gare à nous 1 Laissons-nous donc conduire par lui, ma petite Charlotte. Notre liaison est née un beau soir à l'aventure, c'est une raison de plus qu'elle a de durer.
CHARLOTTE
Si clic devait duicraiilant que mon amour pour toi, je m'en moquerais bien, de ton hasard 1
JULIEN
Avec tout ça, il est riicure d'aller gagner ma vie.
CHARLOTTE
Tu vas au Palais ?
JULIEN
Un instant : j'y ai un rendez-vous avec un monsieur, pour affaires. Et toi, tu sors?
Oh ! non. C'est lejour de Geneviève, c'esl même son heure.
JULIEN
Diable ! j'oubliais... Ça va bien, ces leçons?
CHARLOTTE
Pas mal; lu verras.
JULIEN
Ne l'applique pas trop : tu serais vite plus savante que moi.
CHARLOTTE
("est méchant, ça !
JULIEN
("/est TatTreuse vérité. (Entre Geneviève.) Bonjour, Geneviève! Je vous laisse; je vous retrouverai peut-être. A bientôt.
Il sort.