‹ La veine; comédie en quatre actesChapitre 13 sur 41 · SCÈNE II BRÉARD, CHANTEREAU · texte numérisé non relu

SCÈNE II BRÉARD, CHANTEREAU

CHANTEREAU

On vous trouve !

LA vi:l\l; y?

BREARD, s'avançant vers Chaiitereau .

(^hantercau, mon ami, nous allons nous fâcher, vous savez ?. . .

CHANTEREAU

Ça m'est égal 1 Mais vousne vous moquerez pas de moi plus longtemps. Payez-moi, ou, dans huit jours, vous aurez atîaire à mon huissier.

BRÉARU

J'aurai affaire à votre huissier?

CHANTEREAU

Parfaitement !

BRÉARD

Eh bien! du moment que j'aurai affaire à votre huissier, c'est à votre huissier que je parlerai. Sortez !

CHANTEREAU

On vendra tout !

BRÉARD, ouvrant la porte.

Allons, Ghanlcrcau... quand vous voudrez...

CHANTEREAU

( ^e sera un scandale !

BRÉARD, tranquillement.

Un scandale affreux. Cane se sera jamais vu!

CHANTEREAU

Ah ! si vous croyez que. ..

BRÉARD

Pas de phrases inutiles, .. Allez chez volrc huissier et dépêchez-vous !

11 le pousse légèrement clehors.

CHANTEREAU, sortant, furioux.

Oh ! vous ne m'effrayez pas !...

LA VEINK 89

RRÉARD, désiguaut la pin-to du palier.

Tenez... la porte là... et faites attention: il y a une marche.,.

On entend un bruit de porte qui claque.

SCEXE III BRÉARD seul, puis CHARLOTTE

Bréard s'assied, allume une cigarette et réfléchit une seconde. — Entre Charlotte, en costume d'intérieur simple et - élégant.

CHARLOTTE

11 tarrive quelque ennui, n'est-ce pas?

JULIEN

Rien de mortel, ni même de grave. Une altercation avec cet imbécile de Chantereau, comme nous en avons tous les quinze jours, à la suite de quoi il me menace généralement de son huissier...

CHARLOTTE

Il t'a menacé... loi ?

JULIEN

Parfaitement. Je l'ai mis à la porte.

Demain il viendra me faire des excuses, (^ar, au fond, c'est un homme qui est enchanté d'être mon créancier.

CHARLOTTE, nant.

Tu le a:ates !...

JULIEN, la prenant [)ar la taille.

(3n ira au théâtre ce soir, veux-Lu?

CHARLOTTE

Oui... Tu as vraiment un caractère heureux, mon chéri. Tu conserves ta honne humeur au milieu d'un tas de tracas... Je suis sure que tu réussiras hientùt... je ne sais pas par quel hasard, par (pielle comhi-

liaison ; mais il n'est pas possible qu'avec ton talent...

JULIEN

Oh! oh!...

Et, d'ailleurs, tu n'aurais pas de talent, tu réussirais tout de même, par ta tranquillité, ta confiance dans la vie, ton sang-froid. IHegarde tes camarades, les gens que tu connais, comme ils sont inquiets et nerveux ! comme ils ont peur de tout ! comme ils perdent la tête devant le moindre obstacle ! Tu es bien mieux organisé qu'eux ; tu les dépasseras!...

JULIEN

Je n'ai pas grande inquiétude pour l'avenir... Quand on observe bien, on remarque que chacun a dans sa vie un phénomène, toujours le même, qui se reproduit continuellement...

<)2 l.A VEIXE

CHARLOTTE, très intéressée.

Oui... Va... Jo t'écoLite.

JULIEN

Dans la mienne, il y en a un que j'ai constaté plus de dix fois... J'airivc à deux doigts d'une catastrophe, et, au dernier moment, je l'évite par un vrai miracle, une histoire imprévue sur laquelle j'étais à cent lieues de compter.

CHARLOTTE

Et ce sera encore comme ça. cette fois-ci.

JULIEN

Sans aucun doute. D''autant plus que j'ai l'intention d'aider un peu mon miracle habituel.

Ah !

JULIEN

Oui... Je vai^ me décider à payer mes dettes par un sacrifice devant lequel je recule depuisdes années... Mais j'ai besoin de toute ma liberté d'esprit ; j'ai à travailler beaucoup.

CHARLOTTE

Ln sacrifice?...

JULIEN

Il me reste, — combien péniblement conservée ! — une espèce de petite terre, en province...

CHARLOTTE

A Nevers ?

JULIEN

Aux environs de Nevers. Elle représente à peu près ce que je dois... Les fermiers sont là de père en fils ; ce sont de fort braves

gens, mais ils me paient très irrégulièrement, pour ne pas dire jamais.

CFIARLOTTE

C'est peut-êlre même eux qui t'ont donne cette habitude...

JULIEN

Je commence à le croire... 11 n'y a donc aucun inconvénient à me débarrasser de cette propriété qui ne rapporte rien, et je vais la vendre.

CHARLOTTE

( Comment est-elle ? Est-elle jolie ?

JULIEN

(^'est une métairie,

CHARLOTTE

Avec des vaches, des moutons ?

JULIEN

Je le suppose...

LA VEIXE 95

CHARLOTTE

Est-elle près d'une rivière ?

JULIEN

Tout près... Une rivière délicieuse, entre des peupliers. L'eau est très claire ; elle forme même, avec l'aide d'un rocher, une petite cascade dont le bruit est très suffisant pour vous empêcher de dormir.

CHARLOTTE

Ça ne fait rien, ce doit être charmant !

De mon temps, il y avait beaucoup de j)oisson ; j'allais y pêcher à la ligne et m'y baigner, quand j'étais gosse... J'ajoute, pour être juste, que la maison tombe en ruines.

CHARLOTTE

N'importe ! quel dommage de la vendre ! . . , Tu ne devrais pas la vendre.

Hélas !

JULIEN

CHARLOTTE

Attends encore! C'est lontccqui le reste de ce que ta famille t'a laissé ?

JULIEN

Oh ! oui !

CHARLOTTE

Raison de plus pour attendre jusqu'à la dernière extrémité. Est-ce qu'on sait ce qui arrive? Plus tard, si tu es assez riche pour faire reconstruire ta maison, tu seras peutêtre bien content d'aller te retirer au bord de ta rivière, après la vie enragée que tu auras menée à Paris. C'est un bonheur, je trouve, d'être né dans un petit endroit tranquille, dont on connaît tous les arbres, toutes les pierres... Rien que d'y penser, il me sem])leque ce doit être un repos et une

joie. Et ça vaut mioux que d'être né. comme moi, au fond de l'avenue de Clicliy, oi^i les maisons se ressemblent toutes et où le ruisseau sert à tout le monde.

JULIEN

Hé !... j"ai hésité longtemps; mais, quand il le faut, il le faut.

CHARLOTTE

En quoi ta situation est-elle plus grave qu'autrefois ?... A cause de moi 1

JULIEN

^'eux-tu bien ne pas dire ça !

CHARLOTTE

Au contraire, je veux t'en parler. Car je devine ce que tu penses quelquefois. Tu te dis que tu as eu la chance jusqu'à présent, quoique tu aies eu beaucoup de maîtresses, d'éviter rafîreux collage. Tu comptais bien que tu ne courais plus aucun risque, et voilà

qu'un jour il tombe chez toi une femme qui s'installe peu à peu et qui, maintenant, a tout l'air de ne plus vouloir s'en aller. Et tu te demandes comment tu t'y prendras pour t'en débarrasser plus tard.

Je t'assure, ma chérie, que je ne fais pas des réflexions aussi noires !

CUARLOTTE

Si, tu les fais ; tu ne peux pas ne pas les faire. Eh bien! je veux te rassurer : le jour où il faudra que je disparaisse, soit que tu te maries, soit que tu aimes une autre femme, ou, tout simplement, que tu préfères vivre de nouveau tout seul, ce jour-là tu n'auras pas besoin de te creuser la cervelle })ourme le faire comprendre, je le devinerai tout de suite, et le lendemain tu ne me trouveras plus chez toi. Je m'arrangerai même de façon que tu n'aies pas de remords... Dame !

LA VELN'E yy

je ne sortirai pas en te disant « znt », crabord, ça ne te ferait pas plaisir; mais je m'en irai d'une façon très intelligente, je le le promets.

JULIEN

Tu ne tiens pas à ce que ce soit aujourd'hui ?

CHARLOTTE

Tu peux le dire, que je n'y tiens pas ! Mais, va, je n'ai pas d'illusions... Et jamais, quoi que tu fasses, je ne me croirai le droit de l'adresser des reproches, car je n'ai pas même le mérite de l'avoir un peu résiste ! Je t'aimais ; tu mas prise dès que tu en as manifesté le désir, ça n'a pas été long, et, quand je me suis aperçue que je me conduisais sans la moindre dignité, j'étais dans tes bras; il était trop tard !

Absolument. Et, quelques jours après ce drame...

CHARLOTTE

Je fermais la grande maison de fleurs Charlotte Lanier, parce qu'elle ne faisait plus ses affaires, nous déménagions tous les deux, et il y a déjà six mois que cela

dure. (Embrassant Julien avec passion.) EcOUtc, mOU

Julien chéri, je ne sais pas si nous devons resterensemble quelques heures seulement, ou quelques années; mais, ce que je sais l)ien, c'est que personne ne m'enlèvera ces six mois que j'ai passés à tes côtés. Que je sois obligée de retravailler demain et de me débattre encore dans la vie comme une malheureuse, ça m'est égal maintenant, j'ai eu de belles vacances !

JULIEN

Vivent les vacances !

CHARLOTTE

(Vest très sérieux, ce que je te dis.

JULIEN

Je crois bien I

CHARLOTTE

Avoue que j'ai un peu deviné ce que tu penses ?

JULIEN

Non, ma parole ! J'ai horreur de prévoir. Je trouve qu'aujourd hui, à Paris, dans les conditions où les gens comme nous sont obligés de vivre, le hasard est tellement notre maître, notre maître absolu, tellement plus fort que nous, que c'est une folie de le contrarier. Tout projet que Ton fait est comme un défi qu'on lui adresse, et, alors, gare à nous 1 Laissons-nous donc conduire par lui, ma petite Charlotte. Notre liaison est née un beau soir à l'aventure, c'est une raison de plus qu'elle a de durer.

CHARLOTTE

Si clic devait duicraiilant que mon amour pour toi, je m'en moquerais bien, de ton hasard 1

JULIEN

Avec tout ça, il est riicure d'aller gagner ma vie.

CHARLOTTE

Tu vas au Palais ?

JULIEN

Un instant : j'y ai un rendez-vous avec un monsieur, pour affaires. Et toi, tu sors?

Oh ! non. C'est lejour de Geneviève, c'esl même son heure.

JULIEN

Diable ! j'oubliais... Ça va bien, ces leçons?

CHARLOTTE

Pas mal; lu verras.

JULIEN

Ne l'applique pas trop : tu serais vite plus savante que moi.

CHARLOTTE

("est méchant, ça !

JULIEN

("/est TatTreuse vérité. (Entre Geneviève.) Bonjour, Geneviève! Je vous laisse; je vous retrouverai peut-être. A bientôt.

Il sort.

Page 1