‹ La veine; comédie en quatre actesChapitre 14 sur 41 · SGÈXE IV CHARLOTTE, GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

SGÈXE IV CHARLOTTE, GENEVIÈVE

GENEVIÈVE

Sommes-nous disposées à bien travailler aujourd'hui, élève Charlotte?

CHARLOTTE

Comme toujours : j'ai mon après-midi libre.

GENEVIÈVE

Alors, asseyons-nous.

CHARLOTTE

Dis-moi d'abord une chose ?

GENEVIEVE

Laquelle?

CHARLOTTE

Tu me promets d'être sincère?

GENEVIÈVE

Mais oui.

CHARLOTTE

Est-ce que je fais des progrès ?

LA Vi:i.\E 105

GENEVIÈVE

Beaucoup. Des progrès énormes: maistu dois t'en apercevoir toi-même?

CHARLOTTE

Oui... un peu. Mais je me demande si ces progrès seront jamais suffisants pour que je paraisse un peu moins sotte qu'autrétrefois.

GENEVIÈVE

Tu n'étais pas sotte, et tu le savais Ijien. Tu es même très intelligente, très fine. Tu juges bien les gens.

CHARLOTTE

Merci.

GENEVIÈVE

Mais, par exemple, tu étais d'une ignorance 1...

lOG LA VEINE

Crasse.

C'est le mol.

CHARLOTTE

GENEVIEVE

CHARLOTTE

Oh ! je me rends bien compte que je ne deviendrai jamais très savante... D'ailleurs, je m'y prendrais un peu tard, à mon

âge !

Nous avons le même. Ne dirait-on pas que nous sommes de vieilles personnes ?

CHARLOTTE

Non... INIais ça n'empêche pas que nous aurons vingt-neuf ans... l'année dernière.

GENEVIEVE

Nous n'avons que le temps.

CHARLOTTE

Ne le perdons pas... J'allais donc te dire que ce à quoi je tiens surtout, c'est que tu m'apprennes le strict nécessaire, de quoi juste n'avoir pas trop l'air d'une dinde, si l'occasion s'en présente. Pour le reste, avec de l'adresse, de l'attention, et en trichant un peu, je crois qu'une femme peut toujours s'en tirer... Tiens 1 l'autre jour... Oh ! j'ai bien failli être pincée!... J'étais avec Julien et un de ses amis ; ils causaient littérature, voyages. Voilà que l'ami se tourne vers moi et me demande : « Vous connaissez La Chartreuse de Parme, n'est-ce pas, Madame? » J'étais distraite; je pensais à autre chose. Figure-toi que j'ai été sur le point de lui répondre : « Xon, Monsieur, je n'y suis jamais allée. »

GENEVIEVE

(^"était la gaffe !

CHARLOTTE

Heureusement, je me suis mordu les lèvres, parce que le soupçon m'est venu tout d'un coup que c'était peut-être le titre d'un livre.

GENEVIÈVE

En effet... Je l'ai lu.

CHARLOTTE

Moi, je l'ai deviné: c'est bien plus malin.

GENEVIÈVE

Et qu'est-ce que tu as répondu?

CHARLOTTE

J'ai répondu en souriant : « Je vous avoue àmahonte, Monsieur, quejenemelarappelle plus. » Ce n'était pas fort comme réponse, mais ça pouvait s'appliquer aussi bien à un livre qu'à un monument, et j'étais sauvée^

LA VEIXE loj

Julien était enclianté, et, quand nous avons été seuls, il m'a embrassée pour la peine.

GENEVIÈVE

Ce qui est l'essentiel.

CHARLOTTE

Comme tu dis. X'empèche que je l'avais échappé belle. Et dans les premiers temps, j'étais menacée à chaque instant d'histoires encore plus bêtes, à cause de l'orthographe, quand il me fallait écrire le moindre mot.

GENEVIÈVE

Le fait est que tu étais terrible... Et maintenant encore, si tu ne t'appliques pas...

CHARLOTTE

Oui, mais quelle difTérence ! Je sais bien que tout ça est égal à Julien et que même ça l'amuse. Mais, à la longue, ça finiraic peut-être par le choquer. . . Je dis à la longue

hélas ! comme si nous devions rester ensemble toute la vie !

GENEVIÈVE

Pourquoi pas ?

CHARLOTTE

Oh! oh ! tu es bonne, toi !... Mais n"ap pelons pas le malheur ; il sera toujours temps de souffrir, quand il nous tombera sur la tète.

GENEVIÈVE

Et en attendant ce malheur, qui ne me paraît pas prochain... mettons-nous au travail.

CHARLOTTE

Piochons l'orthographe.

As-tu rédigé ce que je t'avais dit? Le récit de ta journée d'hier, des courses que

tu as faites ?... C'est un excellent exercice.

CHARLOTTE, prenant un papier dans son corsage

Voilà le pensum... J"ai écrit comme si je te racontais.

GENEVIÈVE

Voyons... (EUe lit.) Mais c'est bien I ton écriture devient plus courante... Tu ne fais presque plus de fautes... Pourtant ici : «mie main de papier que jai acheté pour Julien»... acheté. .. t. ..é...e... Tuas oublié l'e muet. Le complément est avant : qu'estce que tu as acheté ?

CHARLOTTE

Une main. Ça s'accorde.

GENEVIÈVE

Le reste m'a l'air irréprochable... (Lisant.; « Julien est rentré à la maison à sept heures moins un quart; nous nous sommes mis

à table à septheures et demie... Nous avons mangé? » (Parié.) Bon ! bon! pas de fautes... (Lisant.) « ... et à dix beuFCsnous uous sommes couché... » (Parlé.) Ah ! une faute !

Où ça ?

GENEVIÈVE

A « couché )).., tu écris sans s... il faut le pluriel. Vous étiez plusieurs.

CHARLOTTE

Nous étions deux.

GENEVIÈVE

Mais, malgré ces petites erreurs, Tensemble est excellent.

CIJARLOTTE

On ne réca[)itule pas un peu les prélectures ?

LA VEIXE 113

GENEVIEVE

Je veux bien.

CHARLOTTE

Je les sais à fond.

GENEVIÈVE

Même les petites ?

CHARLOTTE

Toutes !

GENEVIÈVE

Le Gers ?

Chef-lieu Auch.

GENEVIÈVE

La Lozère ?

CHARLOTTE

Mende.

lU LA VEINE

GENEVIÈVE

Le Morbihan?

CHARLOTTE

Chef-lieu Vannes.

GENEVIÈVE

La Nièvre ?

CHARLOTTE

Nevers. Julien a une propriété aux environs.

GENEVIÈVE, riant.

Tu en sais plus long que moi !

CHARLOTTE

Es-tu satisfaite de ton élève ?

Très satisfaite.

CHARLOTTE

Hein ?... me vois-tu devenant une femme (lu monde ?

GENEVIÈVE

Je t'assure que tu n'as pas grand'choseà faire. C'est vrai... Je te regarde... Tu as beaucoup de goût... tu n'as aucune vulgarité: tu te donnes la peine de réfléchir, d'observer... tu t'habilles parfaitement... Et depuis six mois, tu ne peux pas t'imaginer con me tu as pris de la distinction ! Il y a des moments où je t'admire... Je te vois p arfaitement un jour faisant les honneurs d'un salon.

CHARLOTTE

Elle serait drôle, dis?

GENEVIÈVE

On a vu des choses plus extraordinaires !

Entre la bonne.

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