‹ La veine; comédie en quatre actesChapitre 3 sur 41 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, ROSALIE

ROSALIE

Bonjour, Mesdemoiselles. Mme Baiidriii m'envoie vous demander si elle peut compter sur vous.

LOUISE

Ça va être fini.

ROSALIE

\ ous aviez promis pour deux heures.

Vous êtes en retard, comme toujours.

Madame ne sera pas contente.

LOUISE

Puisqu'on vous dit que c'est fait !

ROSALIE

Alors, je peux dire à Madame. ..

LOUISE

Que tout sera chez elle dans une heure.

ROSALIE

Bien. Au revoir, Mesdemoiselles !

Elle sort.

CLÉMENCE

Elle en fait des manières, celle-là !

LOUISE

Autant que sa maîtresse.

CLÉMENCE

La belle Mme Baudrin.

LOUISE

On disait la belle Simone, l'an dernier. Cette année-ci, on dit la belle Mme Baudrin, parce que, dans l'intervalle, un imbécile lui a laissé trois millions en mourant.

CLEMENCE

C'est ce qu'on peut appeler une belle mort.

LOUISE, i Clémence, désignant Josépliine.

Regardez-moi cette fille-là... De quoi at-elle l'air?

CLÉxMENCE

Elle a l'air d'une personne qui a passé la nuit à courir.

LOUISE, élevant la voix.

Eh bien ! Joséphine, vous n'avez pas honte de dormir à cinq heures de l'aprèsmidi?

JOSÉPHINE, sétirant.

C'est vrai que je dormais... J'étais même en train de rêver que je tombais, que je tombais. ..

CLÉMEXr.E

A quelle heure vous èles-vous couchée?

JOSÉPHINE

A quatre heures du matin.

LOUISE

Vous vous abîmerez la figure, à cette vie-là, et vous vous ruinerez la santé.

CLÉMENCE

Et qu'est-ce que vous avez fait, pour vous coucher si tard ?

JOSÉPHINE

Nous sommes allés souper, Henri et moi.

CLÉMENCE

Oi^i cela? si je ne suis pas indiscrète.

JOSÉPHINE

(Hiez une dame de nos amies qui pendait la crémaillère.

LA VEINK '

CLÉMENCE

Uno cocoUc, prol)al)lempnt.

JOSÉPHINE

Une femme entretenue, ce qui n'est pas la même chose,

CLÉMENCE

Comment s'appelle-t-elle ?

JOSÉPHINE

Laure... Laure de...

LOUISE

Vous ne savez même pas son nom I

JOSÉPHINE

Je l'ai oublié... Ça n'empêche pas que nous nous sommes amusés follement.

CLÉMENCE

Je suis sûre, Joséphine, que cette existence vous plairait ?

8 LA vp:ine

JOSÉPHINE

Beaucoup. J'aimerais avoir un apparlement superbe, ou méuie un petit hôtel, avec une voiture, et des robes de deux à trois mille francs.

LOUISE

Vous raisonnez comme une ouvrière d'il y a trente ans. Vous êtes vieux jeu, ma chère !

CLÉMENCE

Vous me rappelez les grisettes d'autrefois, qui soupiraient après des cachemires.

JOSÉPHINE

Chacun a ses idées.

CLÉMENCE

Alors, quand vous voyez une femme couverte de diamants, cela vous épate?

JOSÉPHINE

Non; mais...

CLÉMENCE

Ola excite votre envie ou votre admiralion ? Vous regrettez de ne pas être à sa place ?

Certainement.

LOUISE

Ah 1 ma pauvre enfant ! vous êtes bien naïve ! Quel Age avez-vous donc ?

JOSÉPHINE

Dix-neuf ans.

LOUISE

Moi, j'en ai vingt et un, et Clémence que voilà est dans sa vingtième année. Vous pouvez vous en rapporter à notre expérience. Eh bien I la vie de ces femmes-là

est aussi dure que la nôtre ; et, pour gagner un collier de perles qu'elles seront peutêtre obligées de porter au clou le lendemain, elles font des machines que je ne vous souhaite pas.

JOSÉPHINE

Tenez, vous et Clémence, vous avez l'esprit gâté par la lecture des journaux. Vous êtes socialistes,

CLÉMENCE

Absolument.

JOSÉPHINE

Vous avez tort. Moi, je suis pour l'ancien système : les bijoux, les toilettes, le luxe.

LOUISE

Vous me faites pitié.

CLÉMENCE

Et vous accepteriez cela du premier venu?

JOSÉPHINE Un homme capable d'offrir un hôtel à une femme n'est jamais le premier venu.

CLÉMENCE, riant.

Est-ce qu'on vous en a déjà offert souvent, ma petite ?

JOSÉPHLNE

Pas encore.

LOUISE

C'est dommage.

CLÉMENCE

Ça ne tardera pas, espérons le.

JOSÉPHINE

Qui sait ?

LOUISE, à Clémence.

Elle est étonnante!

JOSÉPHINE

Apprenez, Mesdemoiselles, que pas plus tard qu'avant-hier j'ai été suivie par un monsieur depuis le coin de l'avenue de rOpéra jusqu'ici.

LOUISE

Qui était ce monsieur?

JOSÉPHINE

Un monsieur très bien, qui avait fait arrêter son coupé. Je l'ai parfaitement vu.

CLÉMENCE

Et vous a-t-il parlé, ce monsieur très bien?

JOSÉPHINE

Il ne m'a pas parlé, parce que j'étais

avec Henri. (Elle est à ce moment près de la devantm-e et regarde dans la rue.) Ail ! par exemple !

LOUISE

Eh bien I qu'y a-t-il?

JOSÉPHINE

Le voilà encore... Je le reconnais... Oh I c'est bien lui.

Elle se redresse.

LOUISE

Ne vous pavanez donc pas comme ça devant la fenêtre. Ma parole ! vous êtes indécente !

JOSÉPHINE, se reculant un peu.

Il regarde par ici.

Elle s'éloigne après avoir jeté un dernier coup d'œil. CLÉMENCE

N'ayez donc pas peur ; s'il veut vous retrouver, il VOUS retrouvera,

JOSÉPHINE, avec dignité.

Et surtout, si moi je le veux.

LOUISE Oh !...

CLÉMENCE

Et ce pauvre Henri, qu'est-ce qu'il deviendrait dans cette combinaison ?

JOSÉPHINE

Il est convenu avec lui que, du jour où je trouverais une situation, on se quitterait comme de bons amis.

CLÉMENCE

On n'est jamais si bons amis que quand on se quitte.

LOUISE, avec ironie.

Ce que je vois de plus clair là dedans, c'est que Joséphine va rouler carrosse.

JOSÉPHINE

Vous seriez bien étonnées. Mesdemoiselles !

LOUISE

En aucune façon. Vous êtes assez jolie pour tourner la lète à quelqu'un.

CLÉMENCE

Certes!... J'espère que vous reviendrez voir vos anciennes camarades?

JOSÉPHINE

Moquez-vous de moi. Je suis bonne fille.

LOUISE, venant vers elle.

Ma chère petite, je vais vous parler sérieusement, maintenant. Vous êtes dans une très mauvaise voie. Vous croyez encore aux gens qui viennent mettre leur fortune aux pieds de la femme aimée ? Il n'y en a plus. Il n'y a plus que des boursiers qui vous paient tout juste à souper, ce qui est très fatigant, et desgommeux qui mettent leur amour-propre à ne pas vous offrir seulement un chapeau. Résignez- vous à rester

ici. Le métier n'est pas mauvais, on gagne sa vie ; nous avons une patronne intelligente et pas rosse du tout... Contentez-vous donc de cela, ma chère; c'est un conseil d'amie que je vous donne.

Charlotte a ouvert la porte de droite ; elle entre en entendant ces derniers mots.

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