JULIEN, TOURNEUR
TOURNEUR
Tu as raison. .Je ne me serais pas permis de te donner un conseil dans une circonstance aussi délicate ; mais Simone... peuh !
JULIEN
Je n'y ai pas songé une seconde .
TOURNEUR
Certes, ce doit être une maîtresse char mante !
JULIEN
On le dit.
TOURNEUR
(Comment !... Non ?
JULIEN
Non.
TOURNEUR
Ça, je le regrette pour loi !
JULIEN
Moi, je ne le regrette plus. Jai subi la forte crise; mais j'en suis sorti tout à mon avantage.
TOURNEUR
Tant mieux !
JULIEN
Quel effet ça te fait-il, quand tu t'aperçois qu'une femme se moque de toi ?
TOURNEUR
Je nai jamais réfléclii beaucoup à ça, je tavoue... Et toi ?
JULIEN
Moi, quand je maperçois de ce détail, quand je reconnais à des signes infaillibles que je vais devenir le simple polichinelle entre les mains de la coquette, cette découverte me refroidit instantanément. Je me représente aussitôt l'état d'abrutissement auquel nous réduit la femme aimée, lorsqu'elle veut s'en donner la peine; je me remémore des exemples historiques, et de toutes ces réflexions il me vient une grande
énergie. Je m'éloigne alors en faisant la j
révérence le plus poliment du monde, et quelques jours après il n'y paraît plus.
Tu n'es pas un passionné, au fond.
JULIEN
Je suis un intermittent... Mais j'ai passé de sales journées !
TOURNEUR
Les femmes ne te rendront jamais très malheureux... moi non plus, du reste.
JULIEN
J'ai eu ma part.
TOURNEUR
Et puis, nous n'avons plus l'âge d'aimer à tort et à travers.
JULIEN
C'est ce que je me disais tout à l'heure. Nous avons l'âge d'être aimés.
TOURNEUR
Et de mener une vie agréable.
JULIEN
Pour commencer, je suis un peu insulté par les gazettes.
TOURNEUR
Rappelle-toi ce que tu m"as dit à propos de Vermoulin.
JULIEN
Sois tranquille.
TO URNEUR
Ce n'est pas ça qui t'empêchera d'être ministre, mon vieux !
JULIEN, riant.
Au contraire !
TOURNEUR
Cette brave Charloltc ! Tu ne t'imagines pas quel plaisir ça me ferait de vous voir réconciliés !
JULIEN
C'est bizarre ! Dans le genre de tendresse, dans le genre d'amour que j'ai pour elle, il entre un peu de superstition. Carje crois qu'il y a, dans la vie comme au jeu, certains gestes, certains mouvements, enfin des choses indéfinissables qui interrompent la veine tout d'un coup. Eh bien ! je suis sûr que, si Charlotte ne voulait plus, ce serait désastreux ])our moi !
TOURNEUR
Oui ; mais elle voudra.
LA \EiyE 263
Est-ce qu'on sait, jamais, avec les femmes !
TOURNEUR
Evidemment. Mais je compte sur Joséphine... Quelle bonne fille, cette petite !
JULIEN
Elle est délicieuse.
TOURNEUR
Je l'adore !
JULIEN
Ça se voit.
TOURNEUR
Plaisanterie à part. Je fais le malin ; mais, si elle me quittait maintenant, j'en pleurerais !... C*est comme toi si Charlotte ne voulait plus. Avoue que tu en es là aussi ?
JULIEN
Je l'avoue bêtement,
TOURNEUR
Tout cela est à la fois très triste et très gai.
JULIEN
Joséphine doit te retrouver ici ?
Tu as entendu : elle m'a dit do rester.
JULIEN
Elle est allée chez Charlotte, probablement.
TOURNEUR, regardant sa montre
Probablement.
JULIEN
Combien y a-t-il de temps qu'elle est sortie ?
TOURNEUR, regardant également sa montre.
Elle ne peut pas tarder.
JULIEN, allant à la porte-
Ah! la voici!... Que lui aura dit Charlotte ?
La porte s"ouvre. Entre Charlotte.