SCÈNE IV CHARLOTTE, CHANTEREAU
CHARLOTTE, vivement.
Vous êtes-voiis occupe de moi ?
CHANTEREAU
Tous CCS jours-ci.
Où en sommes-nous ?
CHANTEREAU
Voilà. Jai établi votre actif et votre passif, sou par sou, comme c'était convenu. Vous devez beaucoup plus que vous ne croyiez... N'en soyez pas surprise. On doit toujours jjeaucoup i)lus qu'on ne croit.
CHARLOTTE
^lais alors, comment vais-je faire ?
CHANTEREAU
C'est très grave.
CHARLOTTE
Est-ce que je vais être obligée de liquider ?
CHANTERE.\U
Hum!...
CHARLOTTE
Vous n'avez donc pas expliqué aux créanciers que leur intérêt est de patienter ? que la maison n'a que deux ans d'existence et qu'il faut donner à la clientèle le temps de venir? Nous avons vu beaucoup de monde
aujourd'hui. Entre un monsieur.) TcnCZ, VOilà
encore quelqu'un, (Au ujonsieur.j Vous désirez. Monsieur?
LE MONSIEUR
Une boite de violettes.
CHARLOTTE
Voici, Monsieur. Comme cela, n'est-ce pas?
LE MONSIEUR
A merveille... Combien ?
CHARLOTTE
Trois francs...
Le monsieur paie et sort.
CHARLOTTE, à Cliantereaii.
Il suffit d'un rien pour lancer une maison à Paris. C'est insensé que les gens ne comprennent pas ça !
CHANTEREAU
Les créanciers n'entrent pas dans ces considérations.
CHARLOTTE
Quels idiots I
CHANTEREAU
Tenez, ce qu'il vous faudrait, ce serait une bonne somme de vingt à vingt-cinq mille francs qui vous permettrait do tenir le coup et de vous débarrasser de tous ces gêneurs.
CHARLOTTE
Vous devriez me trouver cela, mon cher monsieur Chantereau.
CHANTEREAU
C'est fait.
CHARLOTTE
Vous avez trouvé quelqu'un qui consentirait à me prêter?...
CHANTEREAU
Oui.
Oui?
CHARLOTTE
CHANTEREAU
Moi.
CHARLOTTE, lui serrant la main.
Mais il fallait me dire cela tout de suite, au lieu de me mettre la mort dans l'àme ! Asseyez-vous donc.
CIL\NTEREAU
Par exemple, il y a une petite condition.
CHANTEREAU
Tout ce que vous voudrez. Et laquelle?
CHANTEREAU
Laquelle?. . . Vous me demandez laquelle ! (Hésitant) lïou!... \ous VOUS ap])clez (Uiarlotte Lanier, n'esl-ce pas? Mademoiselle Charlotte Lanier?
LA VEINK 27
CHARLOTTE
Vous le savez l)ien.
CHANTEREAU
Moi, je m'appelle Cliantereau, Jules Chantereau. J'ai quarante-deux ans.
CHARLOTTE
\ ous ne les paraissez pas.
CHANTEREAU
Parce que j'ai mené une existence régulière... Eh bien! la condition, c'est que vous ne vous appeliez plus mademoiselle Lanier, mais madame Cliantereau.
CHARLOTTE
Ah bah !
CHANTEREAU
Voilà.
Vous voulez m'épouser, vous !... Qu'estce qui vous a donné cette idée- là ?
CHANTEREAU
Plusieurs choses. D'abord je suis amoureux de vous.
CHARLOTTE
Celle-là, par exemple !
CHANTEREAU
Vous ne vous en étiez jamais aperçue?
CHARLOTTE
Non, je l'avoue.
CHANTEREAU
C'était pourtant facile à deviner.
CHARLOTTE
A quoi, mon Dieu ?
CHANTEREAU
A des détails... Ainsi, quand j'ai commencé à m'occiiper de vos affaires, il y a un mois, est-ce que je vous ai demandé une provision ?
CHARLOTTE
Une provision ?
CHANTEREAU
De l'argent d'avance, . . Je ne vous en ai pas demandé, n'est-ce pas ?
CHARLOTTE
C'est vrai.
CHANTEREAU
Un homme d'affaires qui ne demande pas d'argent d'avance, rien que cela aurait dû vous donner une indication.
CHARLOTTE
Mon pauvre monsieur Chantereau, il n'y
m LA VEl.NE
a qu'un obstacle à ce beau projet : c'est que je ne veux pas me marier.
CIIANTEREAU
Laissez-moi ajouter un mot... Je connais votre existence à fond ; vous n'auriez pas gTand'chose à me cacher.
CHARLOTTE
Est-ce que vous seriez de la police?
CHANTEREAU
Si j'étais de la police, je ne saurais rien. J'ai pris des informations sur vous, ce n'était pas bien difficile. Vous êtes une très brave personne. A vingt ans, vous habitiez les Batignollcs avec vos parents qui étaient vieux et qui sont morts. Vous avez été séduite par un employé de la place Clicliy, avec qui vous avez vécu cinq ans; il vous a quittée. Depuis, vous vous êtes très bien conduite et vous n'avez pas pris d'amant. Vous avez travailléde votre état. Ilyadeux
LA VEINK 31
ans, une cousine éloignée vous a laissé quelques billets de mille francs. \'ous avez monté un magasin de fleurs ; mais vous avez fini par manger vos capitaux. Aujourd'hui vous êtes à la veille de liquider et de vous trouver sans ressources, obligée de retravailler de vosdixdoigts... Réfléchissez donc bien avant de me répondre définitivement.
CHARLOTTE
Oh ! c'est tout réfléchi.
CHANTEREAU
\'ous refusez?
CHARLOTTE
En vous remerciant de la bonne opinion que vous avez de moi, cependant.
CHANTEREAU
Vous avez le plus grand tort de refuser. Entre autres avantages pratiques, ce ma-
riage aurait celui de vous éviter une folie... une folie que vous êtes sur le point de commettre.
Moi?
CHARLOTTE
CHANTERFAU
Vous.
CHARLOTTE
Et en quoi consisterait cette folie?
CHANTEREAU
Elle consisterait à devenir la maîtresse de M. Julien Bréard, avocat, demeurant au quatrième étage de cet immeuble, trois étages au-dessus du vôtre.
CHARLOTTE
Il paraît que vous avez pris aussi des renseignements sur M. Bréard?
CHANTEREAU
Je n'avais pas besoin de les prendre, je les avais. Avocat sans clients, paresseux et ambitieux à la fois, égoïste; aucun avenir, à moins d'une chance extraordinaire que rien ne fait prévoir ; couvert de dettes. Je lui ai fait prêter plusieurs fois de l'argent , il ne l'a rendu que contraint et forcé ; il m'en doit encore personnellement. Un de ces jours, je vais le poursuivre à blanc.
CHARLOTTE
Dites tout de suite que c'est un malhonnête homme.
CHANTEREAU
Xon, je ne crois pas ; mais c'est la pire connaissance que puisse faire une femme comme vous. Comment ! vous êtes intelligente, vous êtes active, vous avez de l'initiative, des idées ; si vous aviez reçu de l'instruction, vous auriez été une femme
remarquable; et vous allez!... Mais Bréard ne vous comprendra jamais ! il vous traitera comme la première venue et vous plantera là, son caprice satisfait...
CUARLOTTE
D'abord, ce serait mon affaire et non la vôtre. Et puis, qui vous a raconté cette histoire?.,. Je le connais à peine, moi, votre monsieur Bréard ; je Tai vu peut-être dix fois dans ma vie... C'est un voisin, voilà tout.
CHANTEREAU
11 est toujours fourré ici.
CHARLOTTE
C'est une erreur. Il vient de temps en temps, 11 nous apporte des billets de théâtre.
CHANTEREAU
Il ne vous a jamais fait de déclaration?
LA VKINI-: 35
Jamais ! ma parole !... Qu'esl-ce qui vous {trouve, craillcurs, ({ue c'est pour uioi qu'il vienl ? Il y a trois ouvrières très gentilles.
CHANTEREAU
Oh :...
CHARLOTTE
Pourquoi pas?
CHANTEREAU
Evidemment, ce n'est pas impossible.
CHARLOTTE
\ ous voyez !
CHANTEREAU, avec intention.
Le fait est que je l'ai rencontré une fois, sous la voûte, causant d'assez près avec Joséphine.
CHARLOTTE, vivement.
Lui! avec Joséphine!... Allons donc!...
Oi^i Tavez-vous rencontré ? Sous la voûte ?
CHANTEREAU
Rassurez-vous : ce n'est pas vrai. Je voulais m'assurer s'il y avait encore de l'espoir. Il n'y en a plus.
Comme c'est malin !
CHANTEREAtr
Vous aimez mieux être la maîtresse d'un gommeux que la femme légitime d'un homme qui s'habille mal.
CHARLOTTE
Je ne serai jamais la femme légitimé' oU la maîtresse que d'un homme que j'aimerai... et je ne vous aime pas.
LA VEIXE 37
CIIANTEREAU
El VOUS aimez M. Brcard, d'après ce que je vois?
CHARLOTTE
Cane vous regarde pas... Allons, Monsieur Chantereau, sans rancune?
CHANTEREAU
Oh ! sans rancune. Nous ne sommes plus, moi qu'un homme d'affaires, vous que ma cliente. Ne parlons donc que de vos intérêts et pas d'autre chose. Quand comptez-vous payer les divers fournisseurs qui réclament leur argent?
CHARLOTTE
Je ne sais pas.
CHANTEREAU
Alors, il faut vous attendre à tout de leur part.
CHARLOTTE
C'est bon. Je m'arrangerai.
CHANTEREAU, changeant de ton.
Voyons... une dernière fois?... Non?
CHARLOTTE
Non ! Je me passerai de vous. J'en ai vu bien d'autres dans la vie !
CHANTEREAU
Et ce n'est pas fini !
CHARLOTTE
Advienne que pourra ! Adieu, Cliautereau .
CHANTEREAU Adieu, Madame. (Voyant JuKen Bn-anl ,|ni entre.)
(A part.) Ah ! Ah ! voici le })islolet !...
LA VEINE -S'a