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La Vendée aux genêts

Hélène cria d'enthousiasme, en voyant soudain se découvrir toute la vallée lumineuse. Sous le soleil aux rayons clairs et doux, les collines escarpées versaient à la rivière la profusion de flammes qu'y faisaient briller les g"rappes écloses des genêts. La Sèvre tordait au bas sa long-ue guirlande toute frémissante et remuée d'éclairs ; le débordement d'or semblait envahir et submerger les ravins profonds, les blocs de granit épars autour de la blanche traînée d'écume, les humbles moulins aux toitures lépreuses, près desquels l'eau se faisait plus tumultueuse et plus monotonement bruissante.

Eblouie, la jeune femme quitta le bras d'André, s'approcha d'un petit mur en ruine qui surplombait les pentes sauvages : et, penchée, elle étendit son regard aussi loin que resplendissaient les fleurs. Dans la limpide joie de mai, elle voyait pour la première fois cette terre vendéenne, mystérieuse et légendaire, dont André, au temps de leurs fiançailles, lui avait vanté le prestige mélancolique, âpre et poignant. Ils y arrivaient au lendemain de leur mariage heureux, comblés tous deux de félicité et de promesses; et ils accouraient à la campagne rajeunie et parée qu'Hélène n'avait qu'aperçue encore, à la nuit tombante, par les vitres du train qui l'amenait.

Elle s'extasia longuement, puis elle se tourna vers André :

— Mais elle est admirable, cette campagne de votre pays ! Vous me la disiez grave et triste, et voici qu'au contraire je la trouve toute en fleurs, plus riante et plus embaumée que nos jardins au temps des roses! Est-ce donc joyeux et joli, cet écroulement de genêts qui emplit la

vallée î Et ces haies d'aubépines, là- haut, partout, à perte de vue !

Hélène montra les mille haies qui sillonnaient le Bocage, et qui s'entrecroisaient à l'infini ainsi qu'une multitude de souples et longues échappes neigeuses. Elles encadraient les prés verdissants, les champs bleuâtres, et tout au loin d'autres landes de genêts qui brillaient davantage en leurs ceintures blanches... L'étrangère, surprise, jouissant de tant de splendeur diaprée, admirait avidement la rivière et les coteaux d'or, le ciel léger et les horizons vaporeux.

— Elle est d'ordinaire austère et grave, Hélène, et c'est là son charme le plus captivant. Mais, durant ces quelques semaines du printemps, elle se pare comme vous la voyez aujourd'hui. II me plaît qu'elle soit ainsi pour vous accueillir. Plus tard, vous lui trouverez un autre aspect, et vous ne l'aimerez pas moins. Moi, je suis si heureux de la revoir avec vous I

André se rapprocha d'Hélène, et lui nomma les villages dont les clochers émergeaient des

lointains, puis les châteaux épars que révélaient leurs tourelles ou leurs parcs boisés. Là était le mont des Alouettes, érigeant sur le temps et sur l'espace les tours ailées de ses moulins séculaires; là le Mont-Mercure et les collines de Pouzauges, d'où se découvraient tout le Marais et toute la Plaine, jusqu'à la vallée de Loire et jusqu'à l'Océan. Il montrait aussi les anciens champs de révolte et de combat, qui, parmi l'impassible sérénité des grands chênes ou des landes de bruyères et d'ajoncs, gardaient encore le témoignage des luttes exaspérées et des années sanglantes. La jeune femme l'écoulait ; elle évoquait les mystères, les traditions, les légendes de cette terre vendéenne où les hommes, à l'unisson des vieilles choses d'alentour, ignorent les temps accomplis, renoncent à la vie offerte, pour revivre farouchement, dans un mirage obstiné, des temps révolus et des vies d'autrefois.

Ils descendirent vers la rivière. La senteur des genêts, s'épandait autour d'eux et saturait l'air calme du matin. Les jeunes époux mar-

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chaient au milieu d'une féerie de lumière : chacun d'eux ressentait la double allégresse de son âme épanouie d'un intime bonheur, et pénétrée de splendeur, d'harmonie et de clarté.

Plus loin, le chemin étroit et rocailleux se creusa entre de hauts talus embroussaillés de ronces et tout murmurants d'abeilles sauvages . La solitude de ce lieu, les parfums qui montaient dans la pleine lumière, la force impérieuse de leur jeune amour, attirèrent l'un vers l'autre Hélène et André. Ils se prirent à la taille, leurs tempes se joignirent Ils unirent leurs levures, longuement; puis ils se donnèrent d'autres baisers, parmi leurs futiles et tendres confidences.

Mais déjà le chemin creux se dégageait et se perdait dans l'abrupt ravin que la Sèvre emplissait de sa rumeur chantante. Surpris, ils se désenlacèrenl, regardèrent autour d'eux : à quelques pas, une toute jeune fille se tenait debout auprès des roches... Leurs yeux ne rencontrèrent point les siens, qu'elle avait brusquement détournés; eiie semblait ne pas les avoir vus.

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et être absorbée à suivre les tumultueux remous de la rivière.

André murmura :

— Notre petite cousine, Jacqueline de la Foucherie. Vous savez ? je vous ai parlé d'elle...

Et il s'avança amicalement vers l'adolescente.

— Bonjour, Jacqueline... Quelle chance de te trouver ici ! Nous sommes à la Roncière depuis hier soir ; et, dès notre première sortie, c'est toi que nous rencontrons. Hélène, ma femme, sera heureuse de te connaître avant toute autre... "^

Jacqueline ne répondit pas aussitôt, et ne sut pas sourire. Son regard se leva à peine de l'eau fuyante. La froide indifférence de son accueil laissa paraître son émoi. Elle dit enfin :

— Bonjour, André. Tu vas bien? Je savais que tu devais venir : on nous avait prévenus de votre arrivée.

Se tournant vers Hélène, elle ajouta seulement :

— Bonjour, Madame.

Mais Hélène s'enipressa :

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— Ma cousine, je suis bien heureuse en effet. Nous avions espéré que vous et notre oncle pourriez venir à notre mariage : votre absence nous a peines.

— Non, Madame, nous n'avons pas pu. Mon père est âgé, le voyage l'aurait trop fatigué. Moi, je ne voyage pas seule. D'ailleurs, nous ne quittons guère le pays,..

André, gêné par la froideur et la visible hostilité de cette attitude, voulut intervenir :

— Pourquoi dis-tu « Madame »? Tu sais bien qu'Hélène est ta cousine ?

Jacqueline répondit sur le même ton de réserve :

— Ah ! c'est vrai. Excusez-moi, ma cousine... Et elle continua :

— Notre pays ne doit pas vous plaire, et je suis sûre que vous y resterez peu de temps?

— Comment pouvez-vous le croire? Cette première promenade me charme, au contraire, et nous resterons ici tout le temps qu'André voudra y passer. J'y serai parfaitement heureuse . Et vous, ne l'aimez-vous donc pas?

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— Moi? je l'adore, et je ne saurais m'habituer ailleurs. Mais vous êtes Parisienne, vous... et vous ne trouverez ici rien de ce qui vous plaît là-bas...

Hélène observait curieusement Jacqueline.

Elle discernait la nuance d'inimitié que la jeune fille mettait en chacune de ses phrases Elle s'en étonnait à peine et ne s'en irritait pas : car elle savait le prestige de son charme, et se croyait capable de réduire bien vite toutes les préventions. Elle considérait avec intérêt celle fillette vêtue sans grâce et sans goût, et dont le visage, à peine joli, à peine féminin, avait une expression étrange et agréable. Jacqueline dressait orgueilleusement sa tête au profil aigu et volontaire : ses joues étaient hâlées et ses cheveux rebelles; aucune gaîlé ne déclosait sa bouche aux lèvres minces, mais d'une ligne harmonieuse. Ses yeux noirs brûlaient, et gardaientpourtant, dans leur éclat passionné, une sorte de candide et puérile douceur.

— Puisque vous aimez tant votre Bocage? reprit Hélène, je pense que vous voudrez bien

m*aider à l'apprécier... Vous viendrez vous y promener avec nous?

Jacqueline inclina seulement la tête, en un acquiescement incertaiii. André, pour dissiper la gène qui survenait, dit à sou tour :

— Nous remontons vers la Roncière. Veuxtu nous accompagner, Jacqueline ? C'est aussi ton chemin.

— Non. Je ne partirai que plus tard.

— Alors, nous te laissons. Mais nous te reverrons bientôt ?

— Oui, j'espère...

Lentement, sans un sourire et comme à regret, Jacqueline posa ses doigts dans la main que lui tendait Hélène. Puis, celle-ci s'éloigna, avec André. Lorsqu'elle fut àl'entrée duchemin creux, elle se retourna vers l'endroit où était restée sa nouvelle parente : elle vit Jacqueline de la Foucherie, debout et immobile, qui la suivait de ses yeux fixes, et qui déchiquetait rageusement l'aigrette d'or d'une branche arrachée aux genêts.

Jacqueline et André n'avaient pas grandi côte à côte : ils ne s'étaient rencontrés querarement, à de longs intervalles qui les transformaient tous deux et les rendaient méconnaissables l'un à l'autre. A peine des jeux enfantins et fraternels les avaient-ils parfois réunis.

André gardait un souvenir confus de la première apparition de Jacqueline, une apparition toute rose, alors que, garçonnet turbulent, il l'avait vue venir à lui, trébuchante, et l'entourer de ses petits bras tendus qui semblaient vouloir le prendre déjà. Puis, ils s'étaient revus à l'époque ingrate, lui ne retrouvant pas l'enfant qui avait balbutié son nom en cette fillette au mutisme têtu, aux yeux baissés et pleins de secrets; elle interdite et gênée devant cet adolescent qui s'orientait vers la vie.

Enfin, ils s'étaient vraiment connus, ils avaient eu la parfaite révélation d'eux-mêmes à rautomne de la précédente année. André, quelques mois après la mort de son père, revenait à la terre vendéenne pour y prendre possession de la vieille demeure de famille et de quelques fermes aux terres mal cultivées. Il effleurait de nouveau l'existence de Jacqueline, au moment où celle-ci quittait son uniforme bleu de pensionnaire avec les mornes habitudes du couvent. Dès leur premier reg"ard rencontré, ils crurent se comprendre et entrevoir un avenir de joie réciproque : cette félicité dura toute l'arrière-saison des roses. André ressentait un bien-être nouveau à se reposer parmi la torpeur de cette province aux croyances immuables, et à lire dans la petite âme simple de sa cousine comme en un livre candidement passionné. Jacqueline ignorait maintenant les tristesses maladives et les violences inexplicables ; les heures passées auprès d'André lui paraissaient apaisantes et douces.

Cependant, durant ces causeries, elle oprou-

vait parfois un étonnement et une inquiétude. Elle discernait que le jeune homme pensait selon son temps, et que certaines de ses idées concordaient avec celles dont tout lui enseignait le mépris ou l'aversion; il restait indifférent aux traditions qu'elle vénérait par éducation autant que par atavisme, et qui tenaient déjà tant déplace en son cœur.

Elle s'en effrayait comme d'une menace à leur bonne entente et à leur bienfaisante amitié. Puis, elle songeait que sa mission serait peut-être de ramener l'égaré vers la foi des aïeux : elle s'exaltait alors, et elle mêlait un sentiment très tendre à son ardeur d'apostolat.

Octobre s'écoula, et ses rêves sombrèrent. André parti, elle se retrouva seule parmi l'automne vendéen, qui soudain lui parut s'aggraver de douleur et de désolation. Rien n'exista désormais pour elle, sinon la nostalgie de la voix qu'elle n'entendait plus, la tragique langueur de la saison rousse, les chimères et les souvenirs.

Un soir de février, comme elle se réjouissait déjà du nouvel été qui le ramènerait peut-être,

elle apprit brusquement les fiançailles d'André avec Hélène Clémaux, fille du très illustre savant dont l'œuvre de philosophie et d'exégèse, considérable et passionnément controversée, avait suscité autant de fureurs chez les détracteurs de la pensée moderne que d'enthousiasmes chez ses croyants. Après avoir été l'auditeur assidu de son cours au Collèg-e de France, André était devenu le disciple préféré du maître, son élève et son intime ami...

Jacqueline s'en fut vers les landes sauvages pour y cacher sa détresse. Le chagrin qu'elle conçut la rendit plus farouche; son âme s'ouvrit à la souffrance et à la haine.

Jacqueline regarda long-temps le chemin creux par lequel venaient de s'éloigner Hélène et André. Puis, elle-même quitta l'endroit où la Sèvre chantait et miroitait avec tant d'allégresse; elle s'éloigna à travers la lande enflammée, passant ainsi qu'une ombre fugitive au milieu des fleurs odorantes.

Elle y semblait plus mystérieuse, et belle étrangement. Les genêts, les coteaux abrupts, les chênes tors dressés aux bords des champs, les aubépines qui maintenantéparpillaientleur neige sur l'cr des broussailles, formaient le cadre inséparable de sa jeunesse violente. Fille des chouans irréductibles, elle se savait asservie au sol tristement enchanteur : elle subissait l'ascendant

pareil de saterre etde sa race. Sa destinée devait s'accomplir là. Sa volonté fervente, son sauvage org-ueil, son âme exaltée, que la vie ne façonnerait point, l'attachaient à ce dernier refuge des quenouilles vermoulues et des blasons obscurcis, des sorcelleries et des épouvantes, des contes bleus et des contes noirs qui avaienterré autour deson enfance, avec des parfums d'aubépine et les échos d'anciens cliquetis d'armes.

Elle l'aimait- Elle aimait aussi la gentilhommière aux murs lézardés et branlants, aux volets disjoints, aux ardoises moussues; et l'avenue de noyers énormes et caducs, qui lui tendaient leurs branches noueuses ainsi que des bras impérieux et tutélaires.

Elle gravissait hâtivement le sentier rocailleux : et son cœur battait à coups aussi précipités que ses pas agiles. Ses yeux ne voyaient plus le décor familier, mais seulement l'image de l'autre, l'étrangère, qui, tout à l'heure, lui était apparue dans le clair matin. Elle la haïssait tant d'être si belle, d'être gaie, d'être heureuse ! Elle songeait, avec un dépit rageur que, durant les

veillées lugubres où sa haine s'aig-uisait au coin du feu mourant, elle s'était imaginé Hélène tout autre qu'elle ne l'avait rencontrée tout à l'heure. Elle avait évoqué un pastel incolore et vaguement joli, avec des yeux sans flamme et des lèvres jaseuses, un sourire mondain et une grâce apprise, un cerveau frivole capable seulement de moquerie ou de caprice.

Elle l'avait supposée futile, artificielle et enjôleuse, triomphant parmi l'exaltation des lumières et la perversité des fleurs exotiques. Et voici qu'Hélène était survenue, simplement admirable dans la splendeur du printemps...

Jacqueline s'irritait de tout le charme révélé. Elle revoyait, en une obsession torturante, le clair regard intelligent et doux, les lignes nobles et le visage harmonieux, l'élégance subtile et sûre, la chair en joie, la chevelure blonde et légère sous l'orfèvrerie des peignes. Hélas! ne s'était-elle pas redressée d'orgueil, naguère, à la pensée que, si elle n'avait point été l'élue, du moins elle ne ressemblait pas à l'autre? Maintenant, elle se savait vaincue, et elle savait aussi

qu'elle était seule, désespérément seule, seule pour jamais.

Elle comprenait soudain que sa jeunesse agonisait parmi les vestiges d'une époque trépassée. Elle était trop triste et trop précocement vieillie pour que la vie pût lui sourire encore. Elle eut peur des jours qui allaient s'écouler pour elle, des soirs funèbres que le rêve ne saurait plus enchanter. Oh ! ces soirs interminables de la Foucherie, comment pourrait-elle les supporter désormais? Ils étaient si tristes et si monotones ! La vaste salle, rustique et nue, semblait alors hantée de mystères et de cauchemars. Le père, ayant erré tout le jour sur ses champs, s'assoupissait au coin de l'âtre où les sarments craquaient et se tordaient, pareils à de petits serpents rouges. Les ciseaux, le dé d'or usé, luisaient tristement auprès des écheveaux épars et de la tapisserie délaissée. Dehors, même en ce retour de mai, il planait une épouvante qui s'appesantissait sur toute la campagne, pénétrait les murailles et les chambres, attristait jusqu'aux lueuis des lampes et aux flammes du

foyer : les longues plaintes des chouettes et les stridents appels des orfraies se croisaient dans les lourdes ténèbres, se répondaient, se répercutaient aux échos, et se renouvelaient sans fin, comme jadis, aux veilles des combats meurtriers...

Pourtant, Jacqueline aimait passionnément sa terre vendéenne, où tenaient tous ses souvenirs, et sa demeure chancelante, où les hiboux avaient chanté autour de son berceau. Elle y vivait avec son père, le baron de la Foucherie, qui partageait entre la chasse et de rares relations de voisinage son existence régulière de gentilhomme pauvre. Les journées s'écoulaient, pareilles, toujours pareilles.

Comme elle approchait de la Foucherie, dont elle apercevait déjà les vieux arbres et l'unique tourelle ceinte de lierres sombres, elle se retourna vers la campagne radieuse. Des genêts, des aubépines, des chênes la diapraient toute de verdure, de blancheur et d'or. Pourtant, çà et là, aux flancs des coteaux, quelques nappes brunes indiquaient des champs récemment dé-

friches, où de jeunes vig-nes et des épis naissants avaient remplacé les broussailles flamboyantes... La jeune fille y discernait le présagée de l'envahissement fuUir, qu'elle déplorait ainsi qu'une profanation. Il lui sembla que la terre sauvage souffrait de cette atteinte à son passé, comme elle-même souffrait par la faute de celle qui incarnait à ses yeux l'âme exécrée des temps nouveaux.

Hélène était venue...

La voiture découverte emportait Hélène et André entre deux haies fleuries. Les aubépines s'éparpillaient en neige légère, et, de toute la campagne, leur parfum montait avec l'odeurdes germinations. La jeune femme commençait à pénétrer l'âme rude du Bocage. Elle en découvrait aujourd'hui toute l'étendue, et en comprenait le passé belliqueux et mystique; elle méditait ce passé lorsqu'elle apercevait à chaque carrefour les croix de granit qu'avaient bronzées les siècles, ou qu'elle distinguait les villages serrés autour de leur clocher, formant des taches brunes dans les champs de soleil. Elle songeait qu'en ce pays étrange et unique, où rien ne change, où rien de mourant n'achève de mourir, le bonheur lui-même devait se gar-

der mieux qu'ailleurs; et illui plaisait de mettre ainsi son jeune amour sous la protection de la terre natale d'André.

Le printemps parait également les collines verdoyantes et les vallées rocheuses ; il épandait partout son allégresse, et couvrait la Vendée de sa lumière et de sa douceur. Les troncs des chênes ébranchés se couronnaient de feuilles naissantes, et les ailes des vieux moulins à vent s'ébattaient, légères, nonchalantes et frivoles, au-dessus des buttes et des sillons.

La voiture, abandonnant la route, s'engagea sous une voûte d'ombre coupée de pans de ciel. Hélène se pencha et aperçut, à l'extrémité de l'avenue aux profondes ornières, une maison basse, sans style, flanquée d'une tourelle et couverte d'une toiture en ardoises mordorées. Des pampres et des lierres revêtaient la façade et semblaient en masquer le délabrement.

André dit :

— Voici la Foucherie, le nid de hiboux qu'habite Jacqueline, notre petit chouan de l'autre jour. Pensez qu'elle vit ici toute l'année, avec

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son père, un vieil original qui vous amusera.

— Pauvre petite ! Je comprends maintenant qu'elle soit un peu sauvage. Pourrait-il en être autrement? D'ailleurs, ses mines boudeuses et son aspect effarouché lui vont à merveille. Je frémis tout de même en pensant à l'existence qu'elle doit mener ici.

— Soyez sûre qu'elle n'en désire pas d'autre» La Vendée a été son berceau ; elle a grandi au milieu des genêts, et ne saurait être transplantée. Elle est tellement pénétrée de cette atmosphère qu'elle serait dépaysée tout autre part.

— J'aimerais l'apprivoiser, si cela était possible. Mais j'en doute à présent...

— L'an dernier, j'y étais à peu près parvenu, et sans trop de peine ; elle me témoignait beaucoup de confiance, et moi, je m'intéressais à sa petite âme singulière. Nous avons passé ici bien des heures ensemble. Il est vrai qu'elle ne paraît guère s'en souvenir, à en juger par son accueil de l'autre jour...

André ne disait pas à Hélène toute sa pensée. Il devinait en effet que son mariage était l'uni-

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que motif de l'hostilité que Jacqueline leur téraoig^nait à tous deux: et, sans pénétrer exactement le sentiment de la jeune fille, il estimait que celle-ci lui gardait rancune d'avoir choisi une étrang-ère, une femme d'un autre milieu, d'une autre éducation, d'une autre époque, d'une autre vie.

— Mais enfin, à quoi peut-elle occuper ses journées, dans cette effroyable Foucherie ?

— Des lectures édifiantes, des publications religieuses, seule littérature que l'oncomprenne ici. De petits travaux manuels destinés aux pauvres. Et puis, voyez...

Surpris, il montrait à Hélène un groupe de trois jeunes filles à cheval, qui venaient de quitter la Foucherie et s'avançaient, le long de l'avenue, au petit trot de leurs montures. Entre deux autres cavalières, que la similitude de leurs costumes indiquait être sœurs, Jacqueline riait, les traits animés par le plaisir de la course. La joie transformait sa figure rebelle. Malgré le peu de recherche de sa toilette, elle paraissait légère et jolie, toute différente de l'enfant ren-

contrée au bord de la rivière. Elle se pencha sur sa selle pour reconnaître les visiteurs qu'amenait la voiture : et, soudain, elle eut un sursaut et glaça son sourire. Elle hésita visiblement, ne sachant si elle devait rentrer, ou tout au moins s'arrêter pour échanger quelques paroles. Puis, elle jeta un bref salut accompagné d'un geste de la main, et tout aussitôt prit le galop, distançant ses compagnes.

— Voici notre petite brigande qui fuit, reprit Hélène. C'est dommage; je me réjouissais de la rencontrer.

La voiture abordait les trois marches usées qui formaient le perron. Une vieille servante, familière et négligée, introduisit André et Hélène dans le salon où M. de la Foucherie vint bientôt les rejoindre. C'était un vieillard robuste, à la voix rude, aux attitudes cérémonieuses. Sa chevelure et ses favoris blancs entouraient un visage écarlate et congestionné. Ses yeux brillaient d'une flamme inquiète, toujours mouvante; une cravate noire ceignait triplement le col évasé, sous lequel les joues rejoignaient une gorge

épaisse. Il fut affable et accueillant; mais il amena vite la conversation à son idée fixe, déplorant l'époque et les conditions actuelles de la vie, annonçant avec exaltation le cataclysme prochain, la révolte et la vengeance.

Hélène regardait tour à tour l'hôte de la Foucherie, et le salon austère et nu qui paraissait être composé à sa ressemblance. Il n'y avait point de luxe, point d'agrément, et presque aucun confortable : des meubles vieillots et mal assortis, des étoffes éiimées, des bois lissés par l'usage. Aux murs, des miniatures anciennes fixaient les traits des aïeux, et quelques gravures datant de la Restauration rappelaient les épisodes de la guerre de Vendée, ou célébraient le retour des souverains iég-itimes. Les bibelots, les tapisseries, les broderies des sièges étaient uniformément ornés d'héraldiques fleurs de lys. De simples carreaux d'argile rougie et luisante pavaient le sol. Les flammes ne réjouissaient plus l'immense cheminée, où l'écu armoriai apparaissait sous la couche de suie dont il était couvert.

André disait :

— Nous avons entrevu Jacqueline qui sortait à cheval tout à l'heure... Nous sommes contrariés de la manquer ainsi. Il est vrai que nous l'avons déjà rencontrée, près de la Sèvre, le lendemain même de notre arrivée.

— Excusez-la : elle est partie avec ses amies, pour une longue course. Ces promenades lui font beaucoup de bien. Heureusement : car sa santé m'a causé un peu d'inquiétude, tous ces temps-ci.

— Est-ce possible ? Elle était si alerte, l'automne dernier...

— Oui, mais après ton départ elle a traversé une mauvaise période. Puis, voici deux mois, au moment même où tu nous invitais à votre mariage, elle a subi une crise assez grave. Elle a dû garder le lit plus d'une semaine. C'est fini maintenant, quoiqu'elle ait encore parfois des moments d'abattement et de nervosité. Aussi, j'aime qu'elle prenne un peu d'exercice et de distraction.

— Gomment, intervint Hélène, ma cousine a été souffrante? Elle ne nous l'a pas dit.

— Elle n'en parle pas volontiers.

Hélène se tut, songeant à la coïncidence de cette maladie et de ses fiançailles. Aussitôt, un soupçon effleura furtivement sa pensée, puis se précisa, s'imposa. Elle se rappela l'attitude de Jacqueline, sa froideur hostile, son silence où perçait quelque mystérieuse et secrète douleur. Son instinct de femme et d'amante guida vite son intuition, et éclaira sa certitude. Elle comprit que la petite âme ignorante et passionnée s'était déchirée à l'annonce de son propre bonheur.

Elle n'en ressentit qu'un attendrissement infini. Elle eut le désir de guérir, au rayonnement de sa sereine et douce joie, la blessure qu'à son insu elle avait causée. Et elle évoqua la vision de la fillette farouche, concentrant en ce manoir funèbre son désespoir humilié, au milieu du printemps exquisement mélancolique, des genêts fleuris, de la Vendée merveilleuse et désolante.

Lapelite ville somnolait au ry ihmedescloches ; tout y était nonchalance et torpeur. Les horloges de l'église et de trois couvents s'y répondaient sans hâte ; les heures et leurs quarts chantaient, graves ou grêles, puis leurs sons s'épandaient et mouraient, lenlement, lourdement. Les carillons, les tintements ou les glas riaient et pleuraient tour à tour, modifiant l'expression de l'almosphère comme l'eussent fait des alternatives de brume et de clarté. Et le silence retombait sur les longues murailles et les demeures closes, sur les ruelles où passaient seulement des fuites de cornettes baissées et de robes grises.

Jacqueline venait souvent en cette bourgade assoupie, dont dépendait la Foucherie, et

OÙ semblait plus qu'ailleurs se recueillir l'âme de la pieuse et rude Vendée. Elle s'arrêtait tantôt dans la chapelle gothique à la nef svelte et blanche, aux hymnes ininterrompues, qui était enchâssée dans les lourds bâtiments d'un monastère; et tantôt dans la vaste église, où toujours des femmes aux coiffes traditionnelles s'agenouillaient et priaient sur la pierre d'un tombeau sanctifié.

Elle y venait par une séculaire habitude de sa race : et aussi parce qu'elle y trouvait, dans le mystère et dans la ferveur, l'apaisement de son chag-rin ou l'espérance d'un vœu exaucé. Naguère, elle y exaltait sa prière à la pensée d'André, et rêvait parfois qu'ils y entraient ensemble. Elle s'yréfugiait maintenant, meurtrie, espérant encore que la réalité s'évanouirait et s'oublierait, après quelque miraculeuse intervention qu'implorait son cœur.

La jeune fille s'en revenait d'un de ces pèlerinag-es quasi quotidiens. Elle s'était attardée sous la fraîche voûte de l'ég'lise, s'apaisant et s'irritant tour à tour dans la lutte de sa chi-

mère et de sa douleur. Elle s'en revenait ; le long du chemin, elle demeurait inattentive à la mobilité frémissante des avoines, à la frénésie des papillons, aux flammes carminées des ég-lantines parmi les ronces. Rien ne pouvait plus la réjouir. Elle voyait à peine le coteau de g-enêts aux ors déjà ternis, le village avec ses clochers dressés vers un ciel pâli de brume, l'étendue des prés et des champs enserrés dans le réseau de leurs haies blanches.

Elle s'arrêta tout à coup : une voix l'appelait joyeusement, une voix dont l'inflexion hantait à jamais ses rêves et ses souvenirs.

— Tu es toujours matinale, Jacqueline... Elle hésitait, n'osant se retourner, tant cet

appel rémotionnait, l'effrayait et la caressait à la fois. André disait encore' :

— Comme tu marches vite ! Je te suis depuis les dernières maisons, et j'ai peine à te rejoindre !

Elle se tourna enfin ; elle vit André qui accourait vers elle, souriant. Il était seul. Le visage de Jacqueline s'éclaira, et soudain s'adoucit.

LA VENDÉE AUX GENETS Sq

Ils marchèrent côle à côte. Par instants, la jeune fille sentait se poser sur elle les yeux de son ami ; elle en éprouvait un trouble délicieux et brûlant.

André dit alors, sur un ton de doux reproche :

— Voici dix jours que nous sommes arrivés, et nous ne t'avons encore qu'à peine entrevue. Pourquoi nous fuis-tu ainsi ?

Jacqueline, confase, répondit en baissant le ton :

— Mais parce que ton temps ne t'appartient plus. Je sens bien que je serais indiscrète. Hélène ne me pardonnerait pas de ^'introduire ainsi dans votre vie déjeunes mariés.

— Hélène se réjouissait au contraire de t'accueillir, et elle aussi est déçue de ne te voir jamais. Au lieu de venir nous trouver, tu te sauves à cheval quand nous allons à la Foucherie. Nous devrions t'en vouloir beaucoup...

— Ecoute, André, je vais te parler bien franchement, dit Jacqueline. Je n'y vais pas, parce que cela me ferait de la peine. L'an passé, tu

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étais comme un grand frère pour moi ; j'avais confiance en toi, je devais même t'ennuyer à te raconter toutes mes petites histoires de fillette. Maintenant, ce ne serait plus la même chose : d'abord parce que j'ai grandi et que je ne suis plus une enfant ; et aussi, parce que devant ta femme je serais gênée et ne saurais plus que dire. Elle rirait de moi. Nous ne nous comprendrions pas.

Elle se tut, stupéfaite d'avoir osé parler aiusi. Puis, elle voulut dissiper l'impression pénible de ses paroles :

— Elle est jolie, Hélène...

— Tu trouves ? Mais elle a aussi d'autres qualités que tu apprécieras peut-être davantage. Tu aimeras sa bonté, sa sensibilité, la culture de son intelligence.

— Tandis que moi, je suis une petite ignorante, n'est-ce pas ? Que veux-tù ! On ne rn'a jamais donné de livres ; on m'a dit que pour une jeune fille le meilleur ne vaut rien. Mon père se vante de n'avoir pas eu, depuis le temps du collège, une seule préoccupation intellec-

tuelle. Cela ne l'a pas empêché d'être heureux. Je puis bien faire de même... D'ailleurs, à vrai dire, tout cela ne m'intéresse pas! J'aime mieux courir à cheval dans notre Vendée.

André ne s'irritait point des paroles âpres de Jacqueline. Il sentait s'animer en elle toute la Vendée belliqueuse et intransig-eante, la race opiniâtre dont lui-même était issu, la terre où il avait grandi et qu'il aimait pour sa rudesse attristée plus que pour ses aspects rajeunis et ses clairs horizons. Il l'écoutait avec agrément, et il riait à ses violences ainsi qu'à des espiègleries.

Elle reprit, sur un ton adouci et affectueusement intéressé :

— Dis-moi, André, je voudrais te demander quelque chose. Quand tu es venu, l'an passé, avais-tu décidé ton mariage avec Hélène ?

— Mais non. Si mon mariage avait été décidé, tu l'aurais su.

— Pourtant, tu la connaissais déjà ? Et lu pressentais peut-être ?

— J'avais rencontré bien des fois Hélène,

surtout depuis que son père m'avait appelé à le seconder dans son labeur. Mais c'est seulement l'hiver dernier que nous avons eu Toccasion de nous voir davantage, et que nous avons pu songer à unir nos destinées.

— Parce que vous vous êtes trouvé des goùîs semblables?

— Oui, parce que nos goûts et nos idées sont en tous points conformes, et surtout parce que j'ai apprécié les dons de son intelligence et de son cœur.

— Alors, c'est un mariage d'amour ?

— Tu le vois.

A peine étonné de cette curiosité insistante, André répondait distraitement, tout en songeant à la tendre idylle qui venait de fixer sa vie. 11 avait rencontré Hélène dansl'intimilé de l'illustre savant. Des travaux en commun les avaient rapprochés, ainsi qu'une ferveur presque également fihale pour l'œuvre et la pensée du maître ; et bientôt, chez le jeune homme, l'amour était né de l'admiration grandissante. Les eau-

séries graves et charmées avaient précédé les confidences et les aveux.

— Nous avons été surpris d'apprendre tes fiançailles, André, parce que nous espérions toujours que tu reviendrais à ce pays. On t'y g-ardait ta place, on se réjouissait de ton retour. Tandis que maintenant, c'est fini , tu ne seras plus jamais des noires.

— Au contraire, puisque nous y revenons ensemble.

— Oui, en passant. Mais tu n'y reviendras plus qu'avec une ame d'étrang-er,car tes projets, ton existence, tes idées, tout désormais te séparera de nous. Ce n'est pas Hélène qui te ramènera aux idées qu'une autre aurait pu te faire aimer. Voilà ce qui me chagrine et me retient d'aller vous voir.

André évitait maintenant de reg^arder Jacqueline, car il se sentait gêné par le reproche passionné de ses grands yeux ardents. Il répliqua évasivement, redoutant d'aborder un sujet trop grave avec cette enfant impulsive et irréfléchie.

— Les idées vivent et meurent avec les cir-

constances qui les ont créées, avec les générations qui se sont éprises d'elles. De nouvelles conditions de vie impliquent des idées différentes. Les hommes de ce pays ne veulent pas le comprendre : aussi, tous leurs efforts sont factices, toute leur énergie est stérile. Personne n'aurait pu me ramener à une conception aussi négative de la pensée.

— Ah ! Personne ?

Jacquehne se tut. Chaque parole d'André aggravait sa blessure, et resserrait autour de son cœur une étreinte brutale, écrasante, mortelle. Ainsi, il aimait profondément Hélène, et l'étrangère garderait toute sa tendresse ! Elle avait voulu croire que l'ambition seule avait fait agir son ami, ou bien un caprice déjà regretté, et qu'un irrémédiable désaccord allait surgir, îa vengeant de sa désillusion. Hélas! Ils s'aimaient, tandis qu'elle étouffait de jalousie et de haine...

André et Jacqueline arrivèrent au carrefour où le chemin de la Roncière s'éloignait de la route. On apercevait, à mi-côte, la façade tendue de glycines, les fenêtres ouvertes aux rires

de la brise, les lices blanches qui limitaient la prairie. Par cette matinée où le soleil restait voilé de brume, la demeure d'amour semblait retenir toute l'allégresse de la jeune saison.

— Au revoir, Jacqueline. Je dirai à Hélène que tu viendras bientôt?

Elle répondit, désemparée, vaincue, orgueilleuse quand même.

— Oui, dis-lui que j'irai bientôt !

Sa main trembla dans celle d'André. Puis, elle s'enfuit à travers la campagne, parmi les chênes tors et les genêts brunis.

Jacqueline haïssait. Elle ne savait plus éloigner de sa pensée l'image de cette Hélène trop savante et trop belle, dont la seule apparition avait détruit son rêve fragile et son naïf espoir. Les cauchemars de son sommeil la lui montraient cruelle et acharnée; l'obsession de chaque jour la lui faisait entrevoir plus redoutable encore, en son funeste prestige et son charme vainqueur.

Elle s'arrêtait dans ses courses aux chemins creux, ou se penchait vers l'eau morte des dou ves, ou posait sur ses genoux l'ouvrage ina chevé des veillées mélancoliques, pour suivre de son regard perdu la vision exécrée; et sans cesse les traits d'Hélène se précisaient en son souvenir. Une lueur passait alors entre ses paupières,

et ses lèvres se crispaient sous une morsure rageuse. Elle n'apaisait son irritation que par l'illusion de la veng-eance.

L'état de son esprit lui faisait rechercher les coins les plus sauvages et les plus solitaires. Les douves, surtout, l'attiraient et la retenaient. C'étaient des vestiges d'anciens fossés, qui bordaient d'un côté l'enclos de la Foucherie. L'eau des pluies y séjournait et y croupissait, parmi l'enchevêtrement des herbes aquatiques. Un. pont, formé d'une arche de pierres dégradées et d'une barrière de bois vermoulu, reliait le manoir aux champs voisins.

Ce lieu fantastique et légendaire plaisait à Jacqueline. Son enfance avait aimé les terrifiantes histoires qui s'y rapportaient, et qui la faisaient se blottir, craintive, aux jupes des vieilles conteuses. Là revenaient, aux nuits lunaires, les âmes des anciens seigneurs, ses aïeux ; là passaient les dames blanches et les loupsgarous; là pleuraient aux vents de minuit les voix suppliantes des trépassés. Tel était, lui avait-on dit, l'abîme du maléfice et de la mortj

Les racines des nénufars enlaçaient les cadavres des assaillants noyés durant laguerre vendéenne. Les saules obliques, qui, de leurs feuillages blêmes, frôlaient la surface de l'eau, gardaient le plomb des balles dans leurs troncs déchiquetés et poudreux : à leurs pieds s'épanouissaient les fleurs des asphodèles et les ombelles des ciguës; à leurs faîtes, le soir, s'allumaient fixement les yeux ronds des orfraies.

Jacqueline s'attardait en cet endroit, parmi l'odeur fade des mauvais ferments elle bourdonnement des mouches aux éclats d'émeraude. Elle haïssait. Elle enviait la science maudite des femmes que l'on citait aux villages voisins, et qui avaient le pouvoir de commander à la mort et au malheur, qui connaissaient des paroles fatales et des gestes souverains, qui brisaient les destinées comme elles conjuraient le venin des serpents et les lésions du feu. Que ne pouvaitelle leur dérober le terrible secret, ou obtenir d'elles, à prix d'âme, la vengeance souhaitée!

Pourtant, elle avait promis à André d'aller à la Roncière, et elle ne pouvait remettre cette

obligation de voisinage et de parenté. En y manquant plus longtemps, elle eût révélé sa jalousie, son humiliation et sa faiblesse. Tantôt, sa répugnance à celle visite lui semblait surpasser son énergie; et tantôt elle était impatiente d'approcher l'ennemie, de la connaître davantage et de la juger plus durement.

D'ailleurs, elle verrait Hélène, mais elle verrait aussi André. Elle irait en même temps vers sa haine et vers son amour...

Hélène fit asseoir Jacqueline auprès d'elle, sur un canapé restreint qui les rapprochait . La jeune fille était ce jour-là moins farouchement an^ressive et hostile : son obstination s'usait peu à peu, et faisait place à une lassitude profonde mêlée de désarroi et d'amertume. Elle paraissait seulement mélancolique et intimidée.

Elle reconnaissait à peine le salon aux meubles anciens, où naguère elle était venue bien souvent. Tout maintenant l'y surprenait : le mouvement plus gracieux des étoffes, l'arrangement plus léger des objets, le désordre savant des bibelots nouvellement placés, et surtout la joie vive et tendre qu'épandaient les colorations des fleurs. Partout, dans les tubes de verre irisé, dans les capricieuses céramiques, les fleurs riaient.

LA VENDÉE AUX GENETS 5l

Les roses, les glaïeuls, par petites g-erbes sveltes et diaprées, s'érigeaient allègrement, où se penchaient sur leurs tiges avec plus de langueur et plus de souplesse qu'aux parterres. Leurs par fums teintaient la fraîcheur delà salle rajeunie; et Jacqueline percevait avec eux un parfum plus complexe et plus pénétrant, qui montait auprès d'elle et semblait émaner du sourire même d'Hélène.

Les yeux sombres, où s'étaient assoupies les lueurs de violence, révélaient une humiliation craintive ; et leurs regards inquiets cherchaient une autre présence, comme un secours et un appui. Hélène le devina :

— André, dit-elle, va rentrer d'un instant à l'aulre. Il travaille, dans un coin oaisible du jardin. Je l'ai fait prévenir.

— Il trouve, même ici, le temps de travailler?

— Croyez que je l'y encourage tant que je peux. Le soir, je l'aide dans la mesure de mes moyens. Vous ne le pensiez pas ? C'est que j'étais un peu la collaboratrice de mon père^ qui m'avait initiée à une partie de ses travaux.

52 LA VENDÉE At'X GENÊTS

Cela me repose d'occupations plus futiles, et pourtant nécessaires.

— Non, je ne le pensais pas. Avec moi, André plaisantait toujours. Il est vrai que ce n'était pas la même chose.

— André devait être pour vous un bien bon camarade ? Il m'a souvent parlé des heures que vous passiez ensemble, et je crois que c'est le meilleur souvenir qu'il ait gardé de ses séjours dans ce pays.

— Il venait fréquemment nous voir. Mais, cela a si peu duré !

Les traits de Jacqueline marquèrent plus de tristesse. Hélène cherchait en vain les paroles douces qui eussent pu y ramener un rayon heureux. Elle prit alors dans ses mains l'une de celles do la jeune fille, qui ne la retira pas : mais les doig^ls, avant de s'abandonner, eurent une contraction légère, comme un mouvement de répulsion aussitôt maîtrisé.

— Aimez-vous la musique, Jacqueline, et voulez-vous que nous en fassions ensemble ?

— Je l'aimerais beaucoup, mais à la maison

je n'ai pas l'occasion de m'exercer. Je n'ai pas d'autres distractions que les courses à cheval, la chasse quelquefois, et les promenades vers la Sèvre, d'où je rapporte des brassées de genêts et des touffes de bruyère. Je vis tout à fait en paysanne.

Elle sourit amèrement, douloureusement. Elle se reprochait maintenant cette éducation agreste et trop simple, dont naguère elle lirait vanité, parce qu'elle la jugeait conforme aux immuables traditions de sa Vendée primitive. Le couvent^ la Foucherie, le Bocage : sa jeunesse n'avait pas eu d'autre horizon, et elle n'avait point regardé au delà. Elle n'avait rien désiré, rien connu, rien aimé qui pût venir d'ailleurs ; rien n'avait tenté son orgueil de fille sauvage. Les connaissances qui avaient suffi à ses aïeules, les livres et les tableaux qui exaltaient ses croyances, les chants liturgiques qui berçaient ses oraisons, demeuraient à ses yeux l'unique science, les seules lectures et le seul art permis. Elle n'avait pas entrevu d'autre idéal que ses légendes, ses principes et sa foi...

5/f LA VENDÉE AUX GENÊTS

Hélène se leva, glissa vers le piano, découvrit le clavier. Elle feuilleta les partitions éparses ; puis, se tournant vers Jacqueline, elle lui demanda de choisir entre quelques œuvres. Elle cita les maîtres de la musique moderne, proposa tour à tour des mélodies et des fragments d'opéras. Jacqueline répondit ingénument :

— Je ne sais pas. Tout cela est nouveau pour moi. Chantez ce que vous préférez.

Et elle attendit en silence, satisfaite de n'avoir plus à parler, de pouvoir se recueillir et isoler son chagrin.

Des accords préludèrent ; des notes frêles se dispersèrent avec une langoureuse douceur, puis voletèrent en un plus rapide essor. Leur ascension légère et rythmée tournoya dans la salle fleurie, et parut aviver les nuances des roses, fondre les tons des étoffes, ajouter de l'éclat à la printanière clarté que versaient les rideaux de vitrages. Enfin, pure, suave, délicieuse, la voix d'Hélène s'éleva.

Les vers d'un poème verlainien coulaient, coulaient, comme l'onde idéale d'une source

enchanlée. L'un après l'autre, ils sourdaieuf, miroitaient lentement aux lèvres musiciennes, puis passaient, emportés par le flot sonore des harmonies. Un charme mag-nétique naissait et se renouvelait avec eux.

Jacqueline écoutait à peine, mais subissait la berceuse séduction. Elle regardait Hélène, dont elle ne distinguait que le profil perdu, la tête fine et lumineuse balancée légèrement au gré des rythmes, la bouche entr'ouverte et la belle chevelure striée d'écaillé et d'or. Par instants, elle levait ses regards tout pleins de leur vision vers un antique miroir au tain limpide, pour s'apercevoir aussi, et pour s'avérer sa propre défaite.

Au mouvement de la mélodie, son imagination errait, les souvenirs de l'an passé s'animaient et envahissaient tumultueusement sa mémoire. Tous se rapportaient à la présence d'André ; et les menus incidents s'évoquaient en foule, apportant avec eux des espérances mortes qui ressuscitaient pour un instant, de la joie éteinte que ravivait une illusion. Puis, la notion

de sa vie enclose et du terne avenir passait soudain sur sa rêverie, comme une grande ombre noire qui se fût abattue, et eût à tout jamais enseveli son âme. Et ses yeux se relevaient alors vers la beauté d'Hélène, vers le miroir où ellemême s'apparaissait eng-risaillée, chétive et mécontente.

André parut à la porte du jardin. Il sourit à Jacqueline et vint s'asseoir auprès d'elle, à la place qu'Hélène avait quittée.

Presque aussitôt, le chant mourut, les doigts s'arrêtèrent sur le clavier, cessant de tisser leur enchantement. Jacqueline, hors de sa rêverie, se retrouva entre Hélène et André; toute sa souffrance se réveilla soudain, et lui parut déchirer son cœur. Elle put cependant dire :

— Tu vois, j'ai tenu ma promesse, je suis venue...

Et, s'adressant à Hélène :

— Merci d'avoir ainsi chanté pour moi seule. J'étais en extase.

Elle regarda la femme d'André, et, pour la première fois, elle subit la fascination de sa

beauté hautaine et douce. Elle l'admira, puis sentit naître en elle un confus désir de l'aimer et de lui plaire. Mais la haine demeura plus forte: car leur bonheur l'accablait, et elle subissait comme un affront l'intimité de leur tendresse.

Jacqueline g^ardait l'obsession de la romance tendre et plaintive qu'Hélène lui avait chantée. Les vers ailés, la musique caressante, hantaient tour à tour sa mémoire ; et le profil de grâce s'évoquait en même temps, comme la mélodie et comme le doux poème.

Il lui semblait que sa visite à la Roncière resterait l'événement le plus marquant de toute sa vie. Sa pensée y retournait sans cesse, el toujours le même émoi venait mélancoliquement effleurer son cœur. Elle se rappelait le salon ensoleillé, avec ses fleurs et ses soies : Hélène était venue s'asseoir auprès d'elle et, souriante, lui avait pris les mains ; elle lui avait chanté ces vers inoubliables ; puis, André avait paru au seuil de la porte... Tous trois, ensuite, s'en étaient allés

au jardin, tandis que le soleil abaissé dorait les jeunes rameaux : elles inslaaly s'étaient écoulés, torturants et délicieux Hélène lui avait prodigué toutes les prévenantes séductions de ses g"estes harmonieux, tous les prestiges de sa parole. Elle lui avait tendu la tasse où fumait le thé odorant, cueilli un bouquet des fleurs admirées; elle avait su la forcer à sourire, et luifaire monter aux lèvres des remerciements émus.

Jacqueline}" songeait, confuse encore et toujours endolorie. Dans son trouble, elle ne savait point si sa haines'apaisait, persistait ou s'exaltait davantage : elle la sentait tour à tour céder au charme affectueux, s'assoupir aux sons de la berceuse mélodie; et puis renaître et s'aviver, lorsqu'elle se souvenait d'avoir vu briller aux yeux d'André une lueur de tendresse passionnée dont elle n'était pas l'objet.

Elle se souvenait aussi d'avoir meurtri de ses ongles rageurs le bouquet des fleurs offertes, quand, à la grille de la Roncière, après les promesses d'au-revoir, elle s'était retournée pour suivre des yeux Hélène et André qui rentraient

à la maison heureuse en s'étreignanl de leurs bras enlacés, et qui se penchaient l'un vers l'autre pour 'de mystérieuses confidences. Et cette vision la torturait encore, jusqu'à ce que s'évoquât, insistante et suave, l'inflexion de la voix où les vers charmeurs avaient tremblé.

En vain demandait-elle à sa haine les mots âpres et durs qu'elle ne saurait pas dire : déjà elle rêvait de retournera la Roncière, d'y entendre Hélène et d'y revoir André.

Des pluies d'orage avaient grossi la Sèvre, et l'eau coulait à plein lit, se creusait en remous, se gonflait en vagues rapides, écumail et bruissait. Hélène et Jacqueline avaient atteint la rivière par le chemin creux où les genêts s'ornaient maintenant de menues cosses vertes ; elles la longeaient en suivant un sentier étroit et rocailleux, qui tantôt escaladait les rochers pour dominer les flots, et tantôt s'abaissait jusqu'au bord de l'eau désordonnée.

Les deux jeunes femmes sortaient ensemble pour la première fois. Diverses circonstances les avaient réunies parmi l'austérité de la Foucherie ou la douce quiétude de la Roncière. Et toujours Jacqueline avait passé par les mêmes alternatives de sympathie et d'hostilité, aimant

et haïssant tour à tour, selon qu'elle était subjuguée par le charme grave d'Hélène ou que son cœur se brisait à la pensée d'André.

Hélène marchait légèrement le long du sentier où Jacqueline la guidait. Toutes deux s'arrêtèrent à la lisière d'un petit bois de chênes, broussailleux et serré, qui couvrait la pente et dévalait jusqu'à la rive. A leurs pieds, la Sèvre semblait condenser en son agitation toute la vie rude de la terre : sonimpétuosité la rendait âpre à l'unisson du paysage ; elle emplissait la vallée de sa rumeur et de l'éclat de ses reflets.

— Dites-moi, Jacqueline... Est-ce vrai que rien ne vous attire ailleurs qu'ici, et que vous n'aurez pas la curiosité de venir à Paris, quand nous y serons de retour ?

Jacqueline réprimale refus méprisant qui montait de nouveau à ses lèvres. Elle répondit avec ardeur :

— J'en serais peut-être curieuse; mais je vous avoue que cette seule pensée me trouble et m'effraie. Songez combien cela est loin démon éducation et de l'existence que j'ai toujours menée

ici ! Je dirige ma vie selon mes idées et mes préférences, tandis que là-bas je devrais me heurter à tant de choses ennemies !

— Mais, en revanche, que de joies vous y trouveriez ! Les quelques mélodies que j'ai pu jouerdevant vous ont été, m'avez- vous dit, toute une révélation? Eh bien, chaque jour vous en réserverait d'autres, plus hautes et plus belles. Vous jouiriez detoutesles manifestations del'art et de la pensée. Quant aux idées que vous aimez si profondément, serait-ce donc les trahir que les soumettre à un examen réfléchi, à l'épreuve de l'étude et de la comparaison?

— Oh ! non, Hélène, pas cela... Ces idées, ces traditions qui nous soutiennent et parfois nous consolent, nous ne les adoptons pas par préférence ou par réflexion : elles sont en nous-mêmes, dans notre sang et dans notre cœur. Elles sont l'âme de notre race. Nous ne devons ni les approuver ni les approfondir, mais seulement les aimer, les vénérer, conformer à elles nos actes et notre foi. Quant aux émotions d'art qui me séduiraient peut-être, ne me seraient-elles pas plus

nuisibles qu'agréables? Je les redoute, et je me garde d'elles comme d'un dangereux dissolvant.

— Je ne vous comprends pas, Jacqueline. Que pouvez-vous craindre de ce qui nous donne les joies les plus nobles, et qui excite en nous les aspirations les plus hautes et les plus épurées ?

— Précisément, je ne suis pas sûre qu'il faille chercher là les joies les plus nobles...

Hélène comprit que la piété dogmatique et violente de Jacqueline fermait à ses paroles de sagesse l'intelligence de la jeune fille. Curieuse de celte petite âme exaltée, elle reprit cependant, en évitant de relever l'objection mystique:

— Oui, que pouvez-vous craindre de l'art, qui est l'interprétation harmonieuse et pure de la nature et de la pensée ? Que redoutez-vous de la statue qui révèle les plus parfaites réalisations de la force ou de la grâce ? Et du tableau qui fixe les aspects fugitifs de la lumière et de la vie? Et de la musique qui berce les douces rêveries et qui exalte les subtils enthousiasmes ? Vous admiriez pourtant, l'autre jour, la maîtrise de

l'artiste qui modela les belles céramiques que nous avons apportées avec nous...

— L'art nous séduit par nos sens, et les sens sont des pièges tendus à notre foi.

— Oh ! Jacqueline... Nos sens, par qui nous percevons toute la beauté de l'univers ?

Elles se turent, pensives, sentant quel abîme séparait les deux mondes ennemis où la destinée avait situé chacune de leurs existences. Jacqueline écoutait la rumeur cahotée de la Sèvre ; et, parmi le grondement rageur, elle croyait entendre, ainsi qu'un appel séducteur et coupable,la mélodie de tendresse qui l'autrejour avait assoupi sa haine avec sa douleur. Hélène regardait l'étendue de la campagne vendéenne, toujours austère malgré l'insouciance de ses moulins frivoles et la parure verdoyante de ses jeunes moissons; et son souvenir s'évadait, évoquant l'allégresse des terres latines radieuses et pâmées près des golfes aux flots bleus, le prestige des cités glorieuses, les voies éternelles de la beauté, de l'idéal humain et de la joie vivante...

Jacqueline penchait sa rêverie vers les douves ténébreuses. Le soir en aggravait la tristesse tragique. L'eau verte et lourde grouillait, semblant s'animer pour l'heure du maléfice ; des clapotis et des soubresauts agitaient les herbes putrides; les rauques coassements des grenouilles, les plaintes sonores des salamandres se répondaient, se multipliaient à la surface sombre tachetée de reflets blêmes.

Un fragment de lune s'élevait lentement, accusant des formes tristes parmi la plaine ensommeillée. Sur les hauteurs, à travers les plus basses étoiles, les moulins dressaient les croix de leurs ailes immobiles ; et les donjons ruinés retenaient des éclats livides aux arêtes de leurs

murailles, comme pour prêter l'apparence d'une vie fantômale aux vieilles pierres que des lierres étreignaient encore.

La jeune fille regardait s'épaissir la nuit. Les chauves-souris tournoyaient auprès d'elle, et déjà un hibou l'avait effleurée deson vol bruyant et lourd, avant de se poser au sommet de la tourelle, où d'autres, un à un, lallaient bientôt rejoindre.

Ce soir, comme à tous moments, elle songeait à la destinée qui aurait pu être sienne, si André l'avait voulu. Elle imaginait des soirs semblables à celui-ci, parmi la même paix et le même mystère. Isolés du monde par la barrière fleurie des genêts, ils vivaient ensemble la vie hautaine et calme des aïeux; elle accomplissait passionnément la tâche qu'elle s'était imposée, en lui communiquant sa propre foi, avec une ardente et belliqueuse tendresse... Ils aimaient ensemble la Vendée maternelle, fervents à son passé et fidèles à ses morts.

Hélas ! C'était là l'impossible leurre. Ne venait-elle pas de revoir Hélène, dans la parure

des fleurs etdessoies qui convenaient à sagrâce? Elle en gardait l'éblouissante vision. Celle-là, intelligente et sceptique, curieuse et avertie, portait vraiment en elle l'âme des temps nouveaux; tandis qu'elle, Jacqueline, n'était que le passé, un reflet inutile du passé vaincu. Et André l'avait dédaignée, pour aller à celle qu'il eût dû haïr, au nom de sa race, au nom des luttes anciennes, du sang immolé et des revanches promises.

Elle s'appuja aux pierres branlantes qui entouraient la douve, et, dans un soupir aigu, elle exhala sa douleur et sa haine. Une voix lui répondit :

— Tu es là, Jacqueline? Je le pensais et je te cherchais. Tu sais, je n'aime pas que tu t'attardes ainsi...

Mécontent et soucieux, M. de la Foucherie s'approcha d'elle et la considéra un instant. Les rayons delà lune l'éclairaient unpeu, montrant les traits crispés de son visage et la dureté de ses yeux rageurs. Le vieillard était habitué aux violences de l'enfant: longtemps, il s'était enor-

gueilli de sa vivacité ainsi que d'an legs inestimable transmis parles ancêtres ; maintenant, il redoutait sans cesse un retour du mal inexpliqué, et il s'inquiétait à la moindre alerte.

— Rentre, Jacqueline, je t'en prie. Il faut veiller davantage sur toi-même : si tu allais retomber encore !

— Laisse-moi ici, père ; ne me contrarie pas. Ici, je me repose, et je me sens mieux qu'ailleurs.

— Tu as fort. Cet endroit est dang^ereux et malsain ; et puis, tu ne devrais pas me laisser seul.

— Excuse-m'en : mais je souffre là-bas, et la lumière m'exaspère. Ici, je m'amuse du bruit que font toutes ces bêtes : le jour, on ne les voit ni ne les entend ; elles ne s'éveillent qu'à la nuit tombée. Il me semble que je suis comme elles, et que je ne puis plus supporter l'éclat du soleil.

— Enfantillage !

Immobiles et contemplateurs, dressés au faîte de la toiture ainsi que des dieux familiers, trois hiboux gardaient maintenant leurs attitudes hié-

yO LA VENDÉE AUX GENÊTS

ratiques. A tout instant, l'un ou l'autre jetait un cri strident, qui traînait dans la nuit, trouvait un écho aux invisibles lointains, se répétait eî s'éternisait. Puis d'autres hiboux reprenaient le monotone appel. Toutela Vendée chantait avec eux. Les bêtes des douves mêlaient leurs modulations variées : coassements, plaintes adoucies et rires sinistres montaient à la fois., avecle bourdonnement confus des insectes nocturnes. Et c'était l'énorme chanson qui emph'ssait le soir, qui venait du passé, qui bravait les temps et les hommes nouveaux ; chanson funèbre qui plaisait à Jacqueline, parce que d'autres l'avaient entendue jadis, et qu'elle avait bercé tous les soirs de sa race.

M. de laFoucherie vit soudain que Jacqueline cachait ses yeux et réprimait un sang^lot. Pour la première fois, il eut l'intuition que l'enfant gardait un secret en son cœur. Lui, que presque jamais rien n'avait ému, se sentit alors tremblant et timide, dans le pressentiment d'un mystère d'âme.

Il dit à voix basse :

— Jacqueline, mon enfant... Tu me caches quelque chose. Tu souffres, Jacquehne ?

La jeune fille baissa la tête, sans répondre, et déroba son regard .

— Jacqueline, ma petite enfant, réponds-moi. Souffres-tu ? Quelqu'un t'a-t-il causé du mal ?

— Non, personne.

Des bruits de sanglots se perdirent encore dans la plainte innombrablede la nuit vendéenne. Et ces sanglots secouaient brutalement tout le corps frêle de l'enfant jusqu'alors indomptable, qui ignorait les larmes et ne savait pas pleurer.

— Dis-moi tout, Jacqueline.. . Je t'ordonne de tout rne dire.

— Eh bien, soit, répondit-elle brusquement. Je pleure, parce que j'aurais voulu remplir auprès d'André le rôle qu'Hélène ne remplira jamais. J'aurais voulu le ramener à nous; elle l'éloigné. J'aurais voulu le sauver ; elle achève de le perdre. Oh ! cette femme, que je la hais ! Et je ne puis pas le lui dire, ni le lui laisser voir, parce qu'André comprendrait, et qu'il ne doit pas...

— André ? André ? Tu l'aimes donc ?

Il voulut aussitôt se reprendre, stupéfait d'avoir prononcé ce mot d'amour qu'il avait coutume de proscrire ainsi qu'une pensée pécheresse. Mais Jacqueline rectifia :

— J'aurais voulu être son guide, et le sauver !

— Ma pauvre petite...

Il songea au lointain de sa vie, à son propre mariage, à l'enfance de Jacqueline ; il évoqua le bonheur furtif, les années si rapides que la colère et la haine avaient toutes emplies. Un besoin de tendresse lui fit attirer sa fille sur sa poitrine et l'étreindre en une brusque effusion.

— Si tu étais entrée au cloître, tu aurais maintenant le calme et la paix de l'âme. Et je ne l'ai pas voulu, j'ai pensé que dans le monde tu lutterais plus utilement. J'ai cru, moi aussi, que ton rôle serait de soutenir celui qui t'était prédestiné. Mais André... André... Depuis qu'ils l'ont emmené à Paris pour son éducation, je savais bien qu'il était perdu pour nous. Rien de bon ne peut venir de là-bas.

— La tâche, au contraire, me paraissait plus

difficile, et pour cela plus méritoire et plus belle.

— Console-toi, Jacqueline. Nous voyagerons cet été...

— Non, père. Ici, c'est mon refuge.

— Alors, lu oublieras peu à peu. Et lu retrouveras ailleurs ta voie et la mission.

— Oh! Jamais cela... Jamais, jamais !

Les cris des hiboux et ceux des orfraies vibraient vers les pâleurs lunaires. Ils montaient comme des voix gardiennes et vigilantes, tandis que la Vendée endormie se recueillait dans l'attente du jour vengeur. La nuit retentissait de leurs clameurs d'appel : ils étaient les voix fantômes du passé, les voix de la haine et de la mort.

Le père de Jacqueline les entendit, et se souvint. Sa malédiction visa une fois de plus les temps abhorrés et les nouvelles races. Il murmura, en baisant au front son enfant éplorée :

— Ils ont pris ton bonheur! Ils ont pris ton bonheur !

Hélène parut au seuil du pavillon, parmi les lianes odorantes des clématites :

— Laisse ton travail, André, et viens te reposer près de moi. Tu reprendras cela demain ; viens voir le beau coucher de soleil rouge...

André posa sa plume auprès de la page inachevée. Il regarda celle qui venait à lui, si parfaitement admirable dans la splendeur du soir. Rieuse et blonde, rayonnante de joie et d'amour, elle se tenait au milieu de l'entrée, et semblait apporter en son apparition toute la clarté qui l'entourait, toute l'harmonie et toute la grâce.

Le jeune homme lui tendit les bras et s'en vint à elle. Ensemble, ils gagnèrent les jardins.

Le multiple parfum du jeune été les accueillit. Ils passèrent entre les parterres où riaient les

glaïeuls incarnadins, les lourdes pivoines et les roses langoureuses. Partout, les corolles s'enflammaient sous les obliques rayons, et tout le jardin irradiait ainsi qu'en une apothéose.

Depuis que les robes claires d'Hélène glissaient sur le sable des allées, et que ses souples écharpes flottaient autour des fleurs ou parmi les arbustes, la Roncière semblait douée d'une âme nouvelle, faite de jeunesse et de clarté. La vieille demeure, sous sa ceinture de gienadiers aux mille bouches sanglantes, dominait sereinement l'infini du Bocage, et le jardin s'épanouissait comme une fraîche oasis au sein de la terre farouche. Le passé ne gardait plus ici que le prestige de sa légende, et se dégageait de toute oppression lasse ou attristée.

André aimait cette approche du crépuscule, où la campagne s'exaltait avant le vaste recueillement du soir. Les pourpres du ciel teintaient et doraient l'étendue de la terre ; la lumière accrue faisait étinceler au loin la surface des eaux, embrasait les rochers et les toitures des villages, diaprait et nuançait les pentes des col-

Unes. Elle rendait plus fauves les moissons, plus vertes les prairies et plus bleues les cultures; elle prêtait aux landes de genêts les somptueux éclats des floraisons passées.

— Hélène, l'aimes-tu encore, cette Vendée où je t'avais amenée pour qu'elle fût le refuge de nos premières joies d'amour, et pour qu'elle abritât les jours les plus inoubliables de notre vie? Je crains parfois qu'elle ne te paraisse trop morne et trop sauvage, et qu'elle ne soit point i'éden que j'avais rêvé pour toi. Cependant, regarde ! Vois comme elle a, parfois, de beaux instants et de magnifiques aspects !

— Pour que je l'aime, André, c'était assez qu'elle t'eût vu grandir. Mais je t'assure que j'ai ressenti son charme au delà de toute attente. Elle m'émeut encore autant qu'au premierjour. C'est la terre de la méditation et du souvenir; et je comprends que les gens dece pays demeurent si attachés à leurs traditions et à leurs croyances .

— N'est-ce pas? La routine de leurs mœurs, leurs inconcevables préjugés moraux, leur foi,

plutôt superstitieuse qu'évangélique, cessent d'étonner quand on a vécu parmi eux. Ils ont des âmes d'autrefois. Leurs pensées sont d'un autre àg-e, comme la langue curieusement archaïque qu'ils parlent. Ici, tout est immuable...

— La haine comme l'amour. S'ils haïssent si fort ce qui nous plaît et nous attire, c'est qu'ils ne peuvent cesser d'aimer ce que jadis nous aurions aimé avec eux. Oh! que Jacqueline incarne bien l'âme de sa Vendée 1 Chaque fois qu'elle a paru se confier ou s'adoucir, je l'ai retrouvée ensuite plus hostile et plus irréductiblement fermée. Ici, tous pensent comme elle; mais, plus impulsive, elle sait moins dissimuler ses sentiments. Elle ne cherche d'ailleurs pas à le faire.

Elle pensa : « Car elle aussi entretient sa haine dans le souvenir d'un premier amour. » Puis elle reprit :

— Je necomprends pas leur obstination, mais elle me paraît touchante... Ils ne chang-eront pas, ils resteront toujours ainsi...

André répondit, en montrant les coteaux et les plaines :

— Pourtant, vois tous ces champs de jeunes vignes, qui se détachent en nappes brunes au milieu des autres champs... Les plus anciennes plantations n'ont que peu d'années; partout oi!i elles s'étendent, j'ai vu nag-uère des landes de g-enêts. Et regarde : là-bas, on en défriche encore. Bientôt, il n'y en aura plus, ce sera fini des printemps dorés. On les regrettera quelque temps, puis on admirera les vendanges nouvelles , Eh bien ! il en sera de même de cette race : les hommes changeront, puisque la terre aura changé. Les légendes mourront avec les derniers genêts.

Le ciel se tendait d'une pourpre plus sombre, et le soleil noyait ses raj'ons dans les vapeurs du soir. La campagne apaisée éteignait lentement ses tons et ses lueurs. La même brume voilait à la fois les genêts séculaires et les vignes naissantes.

Hélène murmura :

— Il vaut mieux que ce soit ainsi ; et c'est triste, pourtant . . .

Elle regarda longtemps la terre qui s'assoupissait dans le silence. Elle songea qu'en effet l'heure viendrait bientôt où le passé devrait achever de mourir : les genêts merveilleux et stériles, les contes naïfs, les légendes folles, les Jacquelines aux rêves attardés ne trouveraient plus leur place dans un monde nouveau; et Vàme latine, l'âme clairvoyante et affranchie qui était la sienne, aurait alors terminé sa conquête.

Eile s'émut, et dit encore :

— Oui, c'est triste... Car tout ceci était délicieux et charmant !

Jacqueline se reprit à parcourir la Vendée, au trot de la petite jument blanche qui avait été son unique caprice, qui restait son seul luxe, et dont l'allure docile lui donnait sa seule joie passionnée. Elle partait le plus souvent dès la première heure du matin, alors que la rosée gemmait encore les herbes des talus. Tantôt elle guidait l'animal vers les chemins creux qui témoignaient des années tragiques, ou vers les sentiers qui suivaient la rivière et dont l'eau parfois venait ronger les bords ', tantôt elle le lançait le long des grandes routes modernes, où les femmes des villages lui souriaient sous leurs coifFes endenlelées.

Elle savait aussi tous les chemins des bois, les passages abrupts aux flancs des coteaux.

LA VENDÉE AUX GENÊTS 8l

les ravins qu'obstruaient à demi des roches éboulées. Elle connaissait chacune des ruines qui demeuraient les vestiges caducs du plus ancien passé, et les vieilles croix de granit penchées sur les carrefours, elles humbles chapelles rustiques blotties dans les vallons; et surtout les moulins nonchalants ou agiles, dont les ailes tournaient, tournaient, abandonnées au vent^ tandis que s'égrenait leur chanson monotone.

C'était là sa terre aimée, où chaque endroit avait sa légende, où tout lui parlait de sa race et de sa foi. Partout, au spectacle des choses fraternelles, elle trouvait à fortifier son amour pour ce qui l'avait vue grandir, à accroître sa haine envers ce qui était d'ailleurs.

Parfois, dans sa tendresse exclusive et farouche, elle rêvait d'une Vendée plus primitive encore, où des genêts géants auraient couvert les plaines et les monts, protégeant de leurs broussailles flamboyantes les ruines augustes, les croix multipliées, les chemins inaccessibles, — une Vendée vierge qui eût ignoré le temps et provoqué le monde.

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