‹ La Vendée aux genêtsChapitre 2 sur 10 · LES CHÊNES · texte numérisé non relu

LES CHÊNES

Les lourdes chaleurs d'août peuplaient de murmures l'ombre ardente de la forêt. Les vieux chênes, disséminés parmi les taillis, tendaient au-dessus des confuses verdures et des frêles arbrisseaux leurs branches énormes et crispées. Altièrement isolés ou groupés autour des clairières, ils semblaient défier le soleil, opposor à ses rayons les entrelacs de leurs rameaux et ia masse impénétrable de leurs feuillages. Ils étaient les maîtres orgueilleux, les rois inaccessibles des bois et de l'été.

Jacqueline de la Foucherie savait leurs âges, leur histoire et les noms qu'on leur donnait. Elle méditait auprès d'eux, et sa ferveur les

86 LA VENDÉE AUX GENâxS

associait aux hommes pareillement fiers et rudes dont elle était issue : ceux-ci ne s'étaient-ils pas, l'un après l'autre, d'âg-e en âge, reposés auprès des g-éants? Là, ses croyances enfantines, les contes noirs de la vieille Vendée, s'animaient et apparaissaient comme une réalité à peine mystérieuse.

Elle marchait à leur ombre, sur la mousse d'une allée forestière ; auprès d'Hélène, elle se taisait, s'cfforçant de ne point laisser transparaître les sentiments qui sans répit aig-uillonnaient son cœur. Par instants elle s'effaçait derrière sa compagne : son regard l'enveloppait, et elle éprouvait une âpre tristesse et une sourde envie. Ainsi, l'intruse foulait de ses pas légers le tapis rose des bruyères, sa grâce insolite envahissait jusqu'à la forêt des aïeux et des légendes !

Tout, en celte femme, l'irritait et la blessait : sa beauté séductrice, son amour pour André, son raisonnement prompt et précis, et même les futiles détails de sa toilette et de son luxe.

— Jacqueline, disait Hélène, vous me mon-

LA VENDÉE AUX GENE fS 87

trez un nouvel aspect de la Vendée, et ce n'est pas le moins émouvant. Cette forêt est superbe! J'y étais bien venue avec André, mais nous n'avions pas quitté les grands chemins. Je préfère encore ces sous-bois, leurs chênes fabuleux et leurs sentiers jonchés de bruyères et d'ajoncs.

— Elle est notre fierté, car elle nous rappelle nos luttes et nos gloires. Mais ceux qui ne sont pas d'ici peuvent-ils vraiment l'aimer et la comprendre? Je crois que vous la voyez comme un paysage dont l'âme vous échappe...

— Si cela était, vous m'éclaireriez bien vite : avec vous, je n'aurais pas de peine à pénétrer cette âme vendéenne qui vous est si chère.

— Pourtant, d'autres pays vous ont enthousiasmée avant celui-ci ? Vous m'avez dit que vous pleuriez de joie, naguère, en découvrant les villes latines?

— C'était différent. Oui, lorsqu'un matin, à Marseille, j'ai vu pour la première fois la Méditerranée, si voluptueuse et si merveilleusement bleue, bleue comme un ciel plus tangible et plus vivant que l'autre, j'ai frémi d'allégresse et j'ai

cru que je ne pourrais jamais me détacher d'un tel spectacle. Puis, j'ai vu Florence, la ville sacrée qui garde dans ses palais les plus beaux trésors du monde, et dont chaque pierre évoque toute la Renaissance : j'ai vu Naples et Palerme, en leur perpétuelle féerie de lumière et de fleurs; j'ai vu Rome, dont le seul nom me transporte encore et me domine de tout son prestige... Enfin, le jour où j'ai gravi l'Acropole, je vous assure que l'émotion m'a fait ployer les genoux. Mais vous auriez ressenti tout cela comme moi, Jacqueline : et si vous allez un jour là-bas, vous connaîtrez le même enthousiasme.

— Je n'en ai pas le moindre désir, et rien de tout cela ne me surprendrait ni me retiendrait. Ces pays ne sont pas les miens, ni ceux de ma race. Ce que vous y éprouviez, je le trouve ici, moi; et de même la Vendée vous intéresse parce que son caractère est inattendu et nouveau pour vous : mais vous ne pouvez pas l'aimer vraiment...

Elle ajouta :

— Les pays latins et leurs villes fameuses

avaient, à vos yeux, le prestige de votre passé ; celui-ci a le même pour nous. Tenez, écoutezmoi : c'est ici que La Rochejacquelein, Bonchamps, Lescure et d'Elbée ont levé leur armée de héros, et qu'ils ont lutté, pied à pied, contre les envahisseurs; chaque carrefour du Bocage a vu périr quelques-uns des nôtres. Je vous montrerai un jour, si vous le voulez, auprès de la seule grand'route qui existât dès lors, l'endroit où Lescure est tombé, et plus loin la croix de granit qui perpétue le souvenir de La Rochejacquelein expirant. Ne comprenez-vous donc pas, Hélène, que de tels noms suffisent à notre orgueil, et que vos villes latines, qui sont le berceau de votre histoire à vous, ne peuvent nous intéresser de la même façon? Nous ne saurions ressentir pour elles votre pieuse vénération, comme vous ne pouvez partager nos ferveurs. Pour vous, nos haies vives, nos chemins creux, nos landes degenêts ne sont qu'un curieux et pittoresque décor ; pour nous, ils sont des remparts, des forteresses, des champs de bataille 1

go L.\ VENDEE \VX GENETS

Jacqueline s'animait de plus en plus, et, comme à plaisir, insistait sur les mots par lesquels elle distinguait deux races hostiles. Elle semblait s'appliquer à creuser davantage le gouffre qui les séparait. Et. après un silence, elle se fit plus provocante encore :

— Sans doute n'ignorez-vous pas que Jacques des Noues, l'aïeul commun d'André et de moi, a été massacré avec ses hommes au combat du Gouboureau, près de Torfou? Si vous le désirez, je pourrai vous y conduire aussi. Mon arrière-grand'mère etl'arrière-grand-père d'André, qui étaient alors des enfants en bas âge, n'ont été sauvés que par miracle. Dans ma famille, cet exemple est sans cesse présent à notre mémoire. Tandis qu'André ne paraît pas s'en souvenir beaucoup, n'est-ce pas, ma cousine? Il n'y pense guère, et ce n'est pas vous qui prendriez à cœur de le lui rappeler. . .

— 11 m'a cependant raconté cette histoire, et je ne l'ai pas oubliée. Je sais que votre aïeule, après la mort de son mari, vécut avec ses deux petits enfants, durant des mois, dans les sou-

terrains du château en ruines, et que des paysans venaient durant la nuit leur apporter quelque nourriture. Il m'a raconté encore bien des traits de vaillance et d'héroïsme. Mais vous ne vous trompez point : ce n'est pas moi qui chercherais à raviver la haine en l'âme d'André. Au contraire, s'il le fallait, j'appliquerais tout mon effort à dissiper les malentendus. Car moi, qui, comme vous le dites, ne suis pas d'ici, je ne crois pas à la beauté de la haine, pas plus que je ne crois à votre conception de .deux races ennemies et irréconciliables. Il y a seulement des éléments qui s'ig-norent, et qui doivent peu à peu se comprendre, se pénétrer, s'adapter l'un comme l'autre à la vie moderne, pour le plus grand profit des âges prochains.

Jacqueline, presque menaçante, se récria violemment :

— Oh! non, jamais cela. Jamais, tant que nos morts ne seront pas vengés. Et nous les vengerons un jour, entendez-vous?

Hélène ne répondit pas, et Jacqueline se tut- Elles arrivaient auprès d'un carrefour où se

dressait un chêne plus prodig-ieux que les autres ; il lançait autour de son tronc monstrueux d'énormes bras contournés et menaçants. Jacque" line le nomma : on l'appelait le Chêne Enragé. 11 avait été, durant la Grande-Guerre, l'impassible témoin des embuscades et des massacres. Autour de lui, la forêt bruissait d'une rumeur aiguë, exaspérée, violente. Lachaleur s'appesantissait, immobilisant les feuillages où s'étaient assoupis les oiseaux : mais des myriades d'insectes fourmillaient autour des ajoncs, s'exténuant à lacérer le silence.

Elles s'arrêtèrent à l'ombre de l'arbre géant. Lasse d'être ag-ressive, Jacqueline ne parlait plus; pourtant, sa colère ne désarmait point, et son ressentiment s'avivaitdevant la sérénité souriante d'Hélène ainsi que sous l'humiliation d'une ironie.

Plusieurs chemins diverg-eaient à cet endroit. L'un d'eux était si fleuri de bruyères que la double bordure rose laissait à peine, au milieu d'elle, un étroit sentier frayé par de rares passants. Gomme elle y dirig-eait son reg^ard, Jac-

LA VENDÉE AUX GENÊTS qS

queline aperçut, à une ving-taine de pas, le reflet d'une petite masse indistincte et brunâtre, qui miroitait dans une nappe de soleil. Son habitude de la forêt ne la laissa pas se méprendre : elle disting-ua aussitôt le nœud d'une vipère rouge, endormie sur la terre chauc'c.

Elle leva la main pour montrer- à sa compagne le dangereux animal : mais elle revit à cet instant le calme et triomphant sourire d'Hélène, ce sourire qu'André aimait, et qui pour cela lui semblait si cruellement provocateur. Parmi la soudaine exaltation de sa jalousie et de sa haine germa une pensée qui la fit frémir d'épouvante. Elle retint son geste, elle ne parla point. Au bord du taillis, elle brisa seulement une branche de châtaignier, qu'elle effeuilla d'un air distrait.

La pensée maléfique s'emparait d'elle, paralysait sa volonté avec sa réflexion, revenait et s'imposait. La vengeance! La vengeance si souvent souhaitée s'offrait là, plus complète, plus atroce qu'elle ne l'avait rêvée : sous ses yeux, la rivale allait souffrir, crier, implorer, mourir sans doute... Elle voyait à la fois, ici et là-bas,

g4 LA VENDÉE AUX GENETS

le visage heureux de l'ennemie, et un peloton enchevêtré, indistinct, inerte et luisant... Hélène demanda :

— Quel chemin faut-il prendre, Jacqueline ?

Elle n'obtint point de réponse. L'enfant semblait absorbée à la poursuite d'une chimère, ou à l'évocation d'un souvenir. Elle répéta :

— Jacqueline, quel est le bon chemin?

Cette fois, Jacqueline tressaillit, comme si ces

parolesTeussent tirée de l'hypnose. Ellebalbutia :

— Celui que vous préférez, ma cousine : tous trcis rejoignent la même allée forestière.

Hélène hésita, tandis que Jacqueline défaillait d'anxiété. Puis la femme d'André se dirigea vers le chemin fatal :

— Alors, celui-ci, qui est si joliment jonché de fleurs?

— Comme vous voudrez...

Hélène s'avançait maintenant, de sa gracieuse démarche glissante et légère... Elle s'avançait lentement, lentement, si lentement! Et déjà elle avait accompli la moitié du trajet. Elle allait, la tête haute, sans apercevoir l'écheveau luisant

et brun qui, devant elle, barrait le sentier. . .

Jacqueline restait en arrière, raidie, les yeux dilatés, les mains crispées et tremblantes. Elle voulait crier, et plus impérieusement elle voulait se taire. Elle sentait son cœur se briser d'angoisse, et tout son sang- se figer, se glacer... Làbas, Hélène s'avançait !

Tout à coup, au moment où son pied allait touciier et faire bondir le reptile, la jeune femme, étonnée de ne plus entendre derrière elle les pas de Jacqueline, se retourna vers le carrefour. Elle souriait encore, avec la même expression tranquille.

— Vous ne venez pas, Jacqueline ?

Elle vit alors la pâleur de la jeune fille, son attitude défaillante. Elle s'inquiéta :

— Vous n'êtes pasindisposée ? Vous paraisseztoute pâle. Pourquoi restez- vous en arrière?

Puis, elle remarqua les yeux grandis et fascinés, et, d'instinct, elle suivit leur regard. Aussitôt, elle se rejeta de côté, poussa un cri perçant. Le reptile remua indolemment ; les perles d'or de ses prunelles s'animèrent et dardèrent deux

flammes vives, dans le mince triangle de sa tête plate. Et, soudain détendu, il se dressa, souleva la parure chatoyante de son corps, siffla une brève menace...

Hélène, à son tour, avait pâli. Mais Jacqueline accourait, lucide maintenant, hardie et prompte.

— Ne craignez rien, Hélène... Laissez-moi faire !

Et, d'un mouvement bref, elle abaissa sa baguette. L'animal, qui s'élançait souplement, et dont la gueule distendue découvrait déjà la langue acérée et les dents perfides, retomba sur le sol, l'échiné brisée. Il tenta en vain de se dresser encore : un second coup atteignit et déchira sa gorge soulevée.

— Vous voyez, ce n'était pas bien redoutable...

Hélène, stupéfiée, regardait agoniser le serpent. Celui-ci se tordait parmi les bruyères, agitait convulsivement les anneaux ambrés de son ventre, les écailles flamboyantes de son dos et de sa queue. Sa robe striée d'ocre et de carmin

miroitait comme une merveilleuse orfèvrerie ; les yeux éteignaient leurs lueurs, tandis que la langue aiguë s'élançait autour de la gueule entr' ouverte, qui cherchait à saisir pour une suprême morsure. D'un nouveau coup de baguette, Jacqueline ramena le replile au milieu du sentier ; puis elle releva le bord de sa jupe, écrasa sous le talon de sa bottine la tête de l'animal. Hélène se rapprocha de Jacqueline.

— Vous êtes courageuse... Moi, je n'aurais pas osé, ou je n'aurais pas su...

— J'en ai une telle habitude ! Je vous assure que ces bêtes ne m'effrayent pas du tout.

— Il y en a beaucoup, dans vos bois ?

— Beaucoup, et plus encore dans les ravins de la Sèvre. Je n'y prends même pas garde : cela fait partie de notre Vendée.

— L'aviez-vous vue, lorsque je me suis tournée vers vous et que vous me regardiez ?

— Je venais de l'apercevoir, et j'allais vous appeler. J'avais justement coupé une branche, parce que je me méfiais de cet endroit.

Jacqueline baissa le front, et se reprit à trem-

gS LA VENDÉE AUX GENÊTS

hier. La honte de mentir l'accablait autant que le remords de son désir criminel. Elle aurait voulu s'humilier maintenant devant Hélène, lui crier l'aveu de sa faute. Mais c'eût été lui avouer en même temps son amour méconnu et dédaigné, sa déception, sa défaite...

Hélène rejeta le soupçon qui venait de l'effleurer. Elle prit la main de la jeune fille, l'attira...

— Votre présence d'esprit est admirable ; vous m'avez sauvée...

Jacqueline ne put relever les yeux, parce que des larmes y montaient.

Parmi le trouble qu'éprouvait Jacqueline d'avoir voulu l'œuvre de mort, l'hostilité farouche qu'elle portait en son cœur lui parut s'atténuer et se résoudre. Elle crut même, parfois, qu'elle désarmait vis-à-vis d'Hélène, et qu'elle allait la chérir de toute la force de sa haine, tant elle se sentait oppressée d'angoisse en songeant à l'instant tragique, et en revoyant sa rivale s'engager sur le sentier fatal et fleuri.

Ses rêveries exaspérées se voilèrent d'une nouvelle tristesse. Pour en fuir l'accablement, elle délaissa ses travaux accoutumés, cessa ses chevauchées à travers le Bocage. Elle s'isola avec les livres aux reliures fleurdelisées, parmi lesquels ne s'étaient jamais égarées ni stances romantiques, ni proses frivoles. Des volumes de

BIBUOTHECA Ottavi«ï}5i5-

méditations religieuses, de théologie et de dogmatique occupaient quelques rayons de la bibliothèque ; les autres réunissaient toutes les études traitant de la guerre Vendéenne.

Ce furent ceux-ci qu'elle préféra : avec eux, elle revécut l'histoire. Elle s'enthousiasma du passé de la terre natale, de ses souffrances et de ses luttes, de ses combattants et de ses genêts complices. Elle oubliait alors que tout un siècle s'était écoulé ; elle entendait monter des hameaux et des champs les cris d'alarme, les rumeurs impérieuses des cloches et les appels des cornets à bouquin, qui faisaient surgir du sol les légions téméraires. Les chefs groupaient autour d'eux les énergies et les ferveurs : toute une armée compacte et irréductible s'égaillait aux abris des haies vives, des landes, des chemins creux, — une armée de paysans simples et rudeSyfidèles et tenaces, qui n'étaient habillés que de leurs vêtements de labour, et qui n'emportaient avec eux que leur faux ou leur fusil grossier, leur bissac de toile grise, leur chapelet de buis et le scapulaire protecteur. La bannière des

lys flottait sur les clochers, sur les tourelles des châteaux et sur les toitures des chaumières. Aux villages, les quenouilles tremblaient dans les vieilles mains, de folles terreurs hantaient les fragiles cerveaux des enfants, tandis que les femmes épiaient avec effroi l'apparition loinlaine des uniformes bleus, le fourmillement des piques et des sabres...

Parfois, Jacqueline fermait les paupières afin de mieux entrevoir, parmi les genêts et les chênes de Vendée, l'image des jeunes héros qui dominaient les multitudes sauvages et dociles, et qui s'élançaient altièrement vers la mort^ — Bonchamps, d'Elbée, Charette, La Rochejacquelein, Lescure, — comme pour s'ensevelir eux-mêmes sous les ruines d'un monde dont ils avaient été la floraison dernière et le suprême espoir.

Dans la grande salle austère de la Foucherie, Jacqueline, Hélène et André parlaient des années sanglantes. La jeune fille montrait le volume dont elle venait d'interrompre lalecture; elle disait son intérêt passionné, ses évocations, sa ferveur.

— En effet, répondit Hélène, on ne peut se défendre, ici, d'une sorte de hantise. La terre et les hommes gardent l'empreinte de ce passé tragique, que tout semble concourir à préserver de l'oubli.

Elle regardait le salon vétusté, avec ses naïfs tableaux de la Restauration, ses fleurs de lys, ses bibelots allégoriques; et, par ses fenêtres, les coteaux aux landes impénétrables, brunies par les flammes de l'été.

LA VENDÉE AUX GENETS 1 o3

— Voyez, reprit-elle en montrant la campagne, ne dirait-on pas qu'un tel pays a été créé pour les guerres de partisans? Mais jecomprends mal les causes profondes d'une telle lutte. A cette époque, un même élan entraînait toute la nation à la défense de ses frontières cl à la conquête de ses libertés. Pourquoi cette rég-ion a-t-elle résisté au mouvement, et a-t-elie vibré d'un enthousiasme contraire?

— Oh ! Hélène, interrompit vivement Jacqueline, vous voulez donc ig-norer que nos pères étaient, pour leurs paysans, des bienfaiteurs et des amis, toujours simples et généreux, et que pour cela ils étaient vénérés et profondément aimés? Il faisait bon vivre auprès d'eux. Le manoir, peu fastueux, était presque une maison commune, où nos gens trouvaient bon accueil, aide et protection. A leur tour, ils se sontlevés pour nous défendre.

André rectifia :

— Oui, les rapports étaient le plus souvent assez affectueux. Mais il faut surtout compter

avec rattachement du Vendéen à son clocher natal et à ses traditions. La Convention venait d'ordonner une levée de trois cent mille hommes sur les départements de l'Ouest : ce fut là l'étincelle qui fit éclater la révolte déjà fomentée par le clergé. Car, il ne faut pas l'oublier, le soulèvement de la Vendée eul, au début, un caractère plus religieux que politique. Grâce à l'esprit traditionnaliste de nos paysans, les guerres de Religion, alors vieilles de deuxsiècles, n'étaient pas plus oubliées que ne l'est aujourd'hui la Grande-Guerre. Ces luttes, elles aussi, avaient été terribles; la campagne de quatre-vingt-treize en fut, dans une certaine mesure, la reprise. Les prêtres, qui possédaient un ascendant considérable, avaient presque tous refusé de se soumet- Ire à la Constitution civile : ce furent eux qui prêchèrent la nouvelle croisade, et qui organisèrent les Compagnies de paroisse, unités de l'armée vendéenne. Ils furent obéis, car bientôt toute la province était debout.

— Je trouve la bravoure de nos paysans encore plus admirable, puisqu'ils se sont levés à

l'appel de leur seule conscience, pour défendre la religion et la foi.

— Je ne les juge pas. Je remarque seulement qu'au début le mouvement fut exclusivement religieux et populaire. De simples paysans, doués d'une énergie prodigieuse, le colporteur Cathelineau, la garde-chasse Stofflet, groupèrent autour d'eux tous les éléments de la révolte.

— Pourtant, remarqua Hélène, la noblesse du pays a rempli à l'armée de Vendée un rôle très actif?

— Et très glorieux, surtout pendant la première partie de l'insurrection, celle que l'on a nommée la Grande-Guerre. Elle a laissé la plupart des siens sur les champs de bataille. Les uns, jeunes officiers démissionnaires de l'armée ou de la marine, avaient jugé que leurplace était à la tête de leurs paroisses; d'autres, comme Charette, qui devait montrer ensuite tant d'opiniâtreté, ont dû accepter le commandement sous menace de mort. Cependant, l'aristocratie, plus indépendante du clergé que la plèbe des campagnes, ne manifesta pas le même zèle unanime:

loG LA VENDÉE AUX GENETS

toutes les villes, sans distinction de castes, étaient acquises aux idées nouvelles ; et, de ce côté aussi, les nobles furent nombreux. Le marquis de Beauvau, de Fumel, Bouin de Marig-ny, luttèrent héroïquement contre les bandes vendéennes...

Jacqueline s'anima davantage :

— Les vrais nobles de Vendée ont mêlé leur sang- à celui de leurs soldats improvisés, et ils ont sig-né ainsi un pacte d'alliance que rien ne saurait détruire. Si on nous respecte ici, André, et si on nous reste fidèle, c'est à cause de cette épopée vécue en commun, de la gloire conquise côte à côte, jadis. Le laboureur qui arrête sa charrue et se retourne à notre passage, la paysanne en coiffe blanche que nous croisons sur la route nous saluent avec confiance, parce qu'ils savent que notre aïeul est mort pour défendre leur maison et leur église. Ils nous aiment, parce qu'ils croient que nous agirons encore de même...

— Il n'en sera pas besoin, dit Hélène. Nous ne connaîtrons pas de telles épouvantes. Les

L\ VEXDKE AUX GENÊTS I O7

hommes ont mieux à faire que se haïr et s'entreluer : la Vendée le comprendra bientôt, si elle ne le sait déjà.

— Non. La Vendée se souvient : elle a sub^ trop de massacres, elle a vu se commettre trop de crimes.

— Trop de violences ! répondit André. C'est la triste loi de la guerre. D'ailleurs, les armées adversaires n'eurent rien à s'envier ni à se reprocher. Hoche et Kléber furent-ils moins magnanimes que d'Elbée et Bonchamps, moins intrépides que La Rochejacquelein ? Les colonnes de Turreau de Garambouville n'ont rien fait de pire que celles de Stofllet, et les monstrueux excès de Carrier répliquèrent à ceux de Souchu, — tous deux désavoués de leur parti. Non, rien ne doit subsister des anciennes rancunes. La lutte implacable fut bien, de part et d'autre, une. guerre de géants ; et le mérite d'avoir pu si longtemps se tenir tête doit être un titre à l'admiration réciproque et à la réconciliation.

— Gomme tu parles, André! Oublies-tu donc que nous sommes toujours des vaincus, que

notre cause n'a pas triomphé? Oublies-tu que nous assistons encore à l'effondrement de tout ce qu'ont aimé nos pères, de tout ce qui était leur œuvre et leur fierté?

— Si tout s'est effondré, c'est que tout était chancelant. On peut garder aux ruines du vieil édifice un souvenir ému, mais on doit travailler à mieux reconstruire, et à faire plus grand et plus beau.

Hélène intervint :

— Jacqueline, je connais vos sentiments ; j'ai toujours évité toute allusion qui risquât de vous froisser. Mais je puis bien vous dire que je ne trouve pas moins naturel d'aimer notre temps que d'aimer notre pays. L'une de ces affections complète l'autre et ne la contrarie point. La terre natale nous réunit à notre race, à nos morts, à notre passé d'avant la vie. L'époque réunit de même tous ceux qui travaillent ensemble à l'œuvre commune, qui pensent et souffrent à la fois. Et toute époque possède quelque beauté : je ne comprends pas qu'on s'en détourne et qu'on se refuse à l'aimer.

— C'est que, dans l'époque aussi, il y a des exilés. Moi, je regrette par-dessus tout ce temps où le maîlre savait être un chef, où le plus humble paysan devenait un compagnon de lutte, où tous se levaient ensemble pour défendre le clocher menacé et s'agenouillaient ensemble pour ésrrener leur rosaire devant la croix du chemin.

Les traits et le regard de Jacqueline trouvaient, dans l'ardeur de l'exaltation, une sorte de beauté qui la transfigurait. Elle se montrait à la fois belliqueuse et extasiée; sa parole vibrait comme une prière enflammée et comme une exhortation guerrière. Hélène la considérait avec surprise; elle rec^ardait aussi la campagne, les coteaux, les champs lointains. El, dans cet instant, à la voix de l'adolescente, il lui semblait voir toute la Vendée se peupler de soldats-fantômes, venus du passé pour une révolte suprême.

Elle reprit :

— Vous seriez-vous battue, Jacqueline ?

— Ah! oui, je me serais battue ! Et, s'il le fallait, je partirais encore, pour remplacer les absents et pour entraîner les autres...

André sourit de l'allusion :

— Nous sommes sans inquiétude : la g-uerre est impossible, elle n'arrivera plus

— Nous l'appelons de tout notre cœur : peutêtre serons-nous vaincus encore : mais, comme Tautre fois, nous saurons mourir.

En présence d'un si ardent fanatisme, Hélène devenait plus pensive et plus grave. Elle pénétrait mieux le caractère des luttes désespérées d'autrefois, de la guerre sans trêve ni merci. Elle mesurait l'infranchissable distance qui séparait un tel état d'esprit de l'âme latine et de la vie moderne.

Une idée la tenta :

— Je vous ai parlé un jour du projet qu'André et moi avons formé : pour connaître davantage votre passionnante Vendée, je voudrais la parcourir en voilure, et chercher sur les lieux mêmes les souvenirs de la guerre. Nous ferons ainsi un certain nombre d'excursions. Voudrezvous nous accompagner ? Avec vous, me semble-t-il, votre pays nous dévoilera mieux son mystère...

Jacqueline hésita, songeant à la gêne qu'elle éprouvait toujours, lorsqu'elle se trouvait entre Hélène et André, entre l'ennemie triomphante et l'ami oublieux. Mais elle surmonta l'aversion : son prosélytisme lui dicta un acquiescement. Elle espéra qu'elle pourrait convaincre André, et le rattacher au passé de leur race :

— Oui, je le veux bien. Je connais tous ces lieux parce qu'on m'y a menée dès mon enfance, afin de m'en apprendre l'histoire. Je ne les revois jamais sans une poig-nante émotion.

Ses yeux brillaient d'exaltation, entre les paupières tremblantes. Près d'elle, Hélène, subissait la sug-g-estion de la haine : et, par les fenêtres de la salle sans luxe et sans fleurs, elle observait les lointains horizons de la Vendée, comme s'il allait en surgir des légions innombrables, de noires légions ruées aux massacres, à la dévastation, aux holocaustes et à la mort.

Jacqueline s'avança lapremière, dans la courte ruelle qui réunissait la place du village à la maison de Jacques Cathelineau. Puis, elle se retourna, montrant à Hélène l'humble masure de terre battue :

— Voyez : ici a jailli l'étincelle qui alluma la guerre de Vendée. Nous vénérons ce logis à l'égal d'un sanctuaire.

Hélène, attentivement, contemplait la maisonnette. Elle s'étonnait de la voir si miséreuse, triste et humiliée parmi les autres demeures villageoises. Les murs grisâtres semblaient se soutenir à peine. La porte basse s'ouvrait sur une salle humide et enfumée, où une vieille femme s'occupait à des travaux domestiques. Près du seuil, des enfants jouaient, assis sur le sol, pèle-

mêle avec des volailles picorantes et des chiens somnolents. La chaumière pieusement conservée montrait toute l'âpre misère d'un autre temps, et l'aspect le plus noir, le plus sordide, de l'éternelle pauvreté.

— Comment, c'est ici? Cathelineau, généralissime des armées vendéennes, vivait dans une telle masure?

— Il vivait ici, avec ses cinq enfants. Vous pensiez sans doute qu'un homme menant une si pauvre existence était prédestiné aux violences et aux revendications révolutionnaires? Eh bien, non : ce malheureux se leva, au contraire, pour défendre la religion menacée et la monarchie vaincue. Il n'avait à sauvegarder ni privilège, ni fortune, ni même la plus humble aisance. La fameuse levée de trois cent mille hommes ne le concernait point. La foi seule le faisait agir, et c'est là que se révèle vraiment l'âme de la Vendée. Aussi, tous les gens de ce pays le considèrent comme un apôtre : ils le nomment le Saint de l'Anjou, de même queLescure est pour eux le Saint du Poitou. Les femmes,

Il4 LA VENDÉE AUX GENÊTS

aujourd'hui encore, l'invoquent dans leurs prières.

André dit à son tour :

— Jacqueline a raison : le rôle et le caractère de Cathelineaii, promoteur de la guerre de Vendée, précisent parfaitement les tendances de celle crise. L'appel aux armées fut le prétexte et lisignal de l'insurrection; il n'en fut pas la cause. Il faut attribuer celle-ci au décret astreignant le clergé à la prestation d'un serment constitutionnel, au refus des prêtres de l'Ouest, à leur influence sur une population profondément croyante, enfin à l'intrusion des prêtres assermentés dans les églises enlevées aux ré fractaires, qui seuls étaient écoulés et entendus. Jugez l'état d'esprit de ces paysans des Mauges à la veille du soulèvement : on ne parlait que d'apparilions et de miracles; des processions étaient organisées chaque nuit, et de longues files de pèlerins se dirigeaient vers Bégrolles, où la statue de la Vierge de Belle-Fontaine était l'objet de dévotions particulières. Et la vierge manifestait par des rayons de feu ses ordres et ses promesses.

LA VENDÉE AUX GENETS l I 5

— Tu ne crois pas aux miracles, André?

— Ces hommes simples et crédules, à qui les miracles assuraient la victoire et le salut, n'ont trouvé que la défaite finale et la mort: combien peu sont revenus dans leurs maisons ! N'importe, la révolte était prête, elle devait éclater au premier jour. Le ii m.ars quatre-ving-t-treize, les jeunes gens du district, réunis à quelques lieues d'ici, à Saint-Florent-le-Vieil, se mutinent au moment du tirage au sort : ils disper" sent les administrateurs, allument un feu de joie avec les papiers et les archives, se partagent les fonds contenus dans la caisse. Puis, ils se séparent pour regagner leurs métairies. Alors commence le rôle de Cathelineau : quelques conscrits, en traversant cette bourgade du Pinen-Mauges, racontent au colporteur les événements de la journée. Cathelineau, dans cette chambre même, pétrissait le pain de seigle destiné à la nourriture des siens : il abandonne son travail, réunit vingt-sept de ses amis, les exhorte à la résistance et à l'action.

Hélène s'était approchée de la porte basse;

en écoutant le récit d'André, elle regardait curieusement le mobilier rustique, les objets de piété accrochés aux murailles, les humbles choses vétustés disposées çà etlà.Elleimaçinait cette journée finissante de mars, où le plébéien pétrissait la pâte bise, au milieu de sa femme et de ses cinq enfants, tandis que les semences de révolte germaient de toutes parts... S'arrachant soudain à son labeur, il avait franchi ce seuil pour ne jamais rentrer...

— Cathelineau savait-il que sa voix allait trouver un tel écho? poursuivit André. C'est probable, car il avait des intelligences dans toutes les communes environnantes, où son métier de colporteur en laines l'appelait chaque jour. En tous cas, le soulèvement fut formidable. Le surlendemain de l'affaire de Saint-Florent, Cathelineau quitte le Pin-en-Mauges, suivi de sa petite troupe. Il traverse la Poitevinière, où une partie de la population se joint à lui ; puis, à Jallais, il disperse la garde nationale de Chalonnes. Il emporte Chemillé après une demiheure de combat. Trois couleuvrineset quelques

centaines de fusils tombent en son pouvoir : ce seront les premières armes des lég-ions vendéennes. Ce jour même, le tocsin sonne aux clochers de neuf cents paroisses; et toute la Vendée militaire est bientôt debout, delà Sèvre Niortaise à la Loire, du Thouet à l'Océan...

Ils revinrent au carrefour du village. Un piédestal de granit s'y érigeait, dans l'attente d'une statue.

— Vous voyez, dit Jacqueline, on semble le craindre encore, puisque sa statue est proscrite. On ne Fa pas laissée en place ; elle se trouve reléguée, sous scellés, dans une salle de la mairie. Mais vous en verrez une autre, tout à l'heure, dans l'église... Tenez, ce piédestal me semble une allégorie : il représente la Vendée, qui, elle aussi, attend un homme, et qui ne désespère point.

Le village du Pin-en-Mauges échelonnait, le long de la route, ses trente maisons silencieuses. Les hommes étaient presque tous aux travaux des champs : il ne montait d'autres bruits que les tintements martelés de la forge, les cla-

ques monotones de quelques métiers de lissage, le grondement lointain d'une batteuse, les imprécations d'un charretier. Jacqueline scrutait l'entrée du bourg-, et sesyeux prenaient une expression de dureté et de fiévreuse attente: n'allaientils point surgir encore, délaissant leurs charrues, accourant des métairies lointaines, tous les laboureurs de la Vendée, tous les descendanls fidèles des anciens héros ! Et ne verrait-elle pas enfin se presser sur la route l'armée vengeresse, pieuse et téméraire, ruée vers les villes coupables pour les massacres et les représailles? Mais la campagne denrieurait infinim.ent tranquille, sous l'ardenle sérénité du ciel. Rien n'en troublait la torpeur heureuse. Les meules des froments moissonnés, les nappes ondulées des champs de choux bleuâtres, les troncs ébranchés des chênes absorbaient radieusement les chauds rayons épandus sur eux. Aucune menace d'orage n'inquiétait les hirondellos, dont les vols effrénés et nombreux frôlaient la pointe du clocher.

Elle se retourna, en murmurant :

— Ils étaient partis ving-t-sept, et cent mille sont venus. D'autres partiront un jour!

Hélène vit alors les yeux aigus, exaltés, de la jeune fille : et elle se rappela les avoir déjà rencontrés, posés sur elle de la même façon... Posés sur elle et sur le serpent endormi, dans l'allée déserte de la forêt. Elle eut l'intuition confuse de la jalousie homicide qui l'avait visée. Quelle race, song-ea-t-elle, et quel pays, où de telles passions animent les adolescentes, à l'heure des premières langueurs amoureuses!...

André reprit :

— Cathelineau vécut une véritable épopée, mais une épopée fort brève, qui ne dura même pas quatre mois. A.u combat de Chemillé, toutes les compagnies des paroisses environnantes vinrent se placer sous ses ordres. Des hommes du peuple, comme lui, les dirigeaient : Forêt, Tonnelet, Stofflet. Toutes ces troupes sans cohésion devaient former bientôt la Grande-armée catholique et royale... Après la première bataille de Cholet et la mort du marquis de Beauvau, durant les mois d'avril et de mai, Cathelineau prend

part à tous les combats; son prestige est tel que ses hommes, le croyant invulnérable et chargé d'une mission divine, cherchent tous à se placer près de lui durant le danger. Nous le trouvons tour à touràCholet, àFontenay, àThouars, à Bressuire, à Saumur. Dans cette ville, le 12 juin, il est proclamé généralissime de l'armée royale. A l'exception deCharette, qui ne cessera jamais de revendiquer son indépendance et sa liberté d'aclion, tous les généraux royalistes déclarent « qu'ils prendront les ordres de lui seul ». Jacques Calhelineau, l'humble et pauvre colporteur, voit ce jour-là tous les gentilshommes de l'armée vendéenne se ranger d'eux-mêmes sous son commandement. Commandement éphémère! Quinze jours plus tard, le 29 juin, alors qu'il dirige les opérations contre Nantes, le généralissime est atteint d'une balle à l'épaule. On l'emporte dans une maison hospitalière de Saint- Florent-le-Vieil ; il y meurt le i4 juillet^ la gangrène s'étant formée dans la plaie, alors que la convalescence et la guérison semblaient déjà certaines...

Tandis qu'André narrait l'hisloire de Cathelineau, le groupe s'était approché de l'église. Jacqueline en poussa la porte

— Venez voir, maintenant, comment nous honorons nos morts...

Hélène se trouva dans une nef claire et blanche, trop neuve à son gré. Elle suivit le geste de Jacqueline, qui lui montrait les vitraux de couleurs violentes. Ces vitraux n'avaient pas l'éclat magnifique et doux de ceux qui flamboient aux ogives gothiques; ils ne mêlaient point comme les joyaux des cathédrales tous les feux et toutes les gemmes, dans une suprême féerie de lumière nuancée. Pourtant, Hélène, intéressée, s'arrêta longuement devant chacun d'eux : leur peinture reproduisait les scènes de la vie de Jacques Cathelincau; ils fixaient l'héroïque aventure et suivaient le colporteur de sa chaumière au commandement d'une immense armée, à la mort et à la gloire.

Elle s'étonna :

— Cette église paroissiale, dit-elle à André, semble n'avoir été élevée qu'en l'honneur de

Calhelineau et à la mémoire de l'insurrection. On n'a donc pas craint de raviver ainsi les discordes d'autrefois? En tous cas, une telle consécration, par l'Eglise, est tout à fait unique.

— C'est que, même aux yeux du clergé de ce pays, Calhelineau était un chef religieux plutôt que militaire. Les anciens officiers étaient nombreux parmi les généraux vendéens : Lescure, Bonchamps, Marigny, d'Elbée, Donnissan, La Rochejacquelein avaient tous porté l'épée. Mais au-dessus d'eux gouvernait le Conseil Supérieur, composé en grande partie d'ecclésiastiques : l'aventurier Guyot de Follcville, faux évêque d'Agra ; l'abbé Dernier, curé de Saint- Laud, et le bénédictin Jagault en avaient la direction. Ce furent eux qui imposèrent le choix de Cathelineau, pour inspirer plus de confiance aux paysans, et aussi pour conserver plus sûrement la direction effective. Le colporteur illettré, superstitieuxaulantqu'intrépide et chrétien avant d'être monarchiste, devait, par sa soumission comme par son exemple, les servir mieux que ne l'eussent fait les gentilshommes.

Hélène et André s'aperçurent que Jacqueline s'était éloignée d'eux. Il la découvrirent dans l'aile gauche du transept, auprès du tombeau monumental qui réunissait les cendres de Cathelineau et celles de son fils aîné, tué à son tour lors de l'insurrection avortée de 1882. Agenouillée devant la pierre, et les yeux levés comme en extase vers la statue, dévotement, elle priait...

Ils revenaient maintenant, à travers la campagne des Mauges. La voiture suivait la même route qu'avaient parcourue Cathelineau et ses quelques amis, au premier jour de la révolte ; et les bourgs aux noms consacrés par les combats s'y échelonnaient comme les stations d'un pèlerinage.

Jacqueline était assise à côté d'Hélène, en face d'André. Durant cette course aux souvenirs, la blessure de son cœur s'était ravivée, avec l'exaltation de sa foi. Elle souffrait de toute son âme. Par instants, elle demandait aux chimères de son imagination un peu d'apaisement et d'oubli : elle voulait rêver que le présent s'abolissait, que l'avenir était encore ouvert à

son espoir, et qu'André, bientôt, serait à elle seule.

Mais elle surprenait soudain les attentions d'amant dont il entourait Hélène : et la haine montait en elle, éclatait, submergeait à la fois sa pensée et son rêve. Elle se rappelait alors le sentier de la forêt, où dormait un serpent dans un rai de soleil : elle ne reg-rettait plus son désir secret et perfide ; elle souhaitait que l'aventure recommençât, et qu'elle pût encore laisser la destinée s'accomplir. Peut-être, cette fois, la fatalité lui deviendrait-elle favorable et vengeresse.

Pourtant, l'heure était douce, la campag-ne radieuse, et la brise traînait avec elle des senteurs de printemps. Parmi les verdures des haies, les papillons cherchaient des églantines où se poser, et les passereaux des couvées dernières faisaient ployer les branches sous leurs sauts enjoués. En vain la jeune fdle pouvait-elle épier, dans les rumeurs confuses, les tintements alarmés des tocsins ou les grondements des foules furieuses : la joie seule murmurait aux feuil-

lages, et vibrait sous le ciel clair de la Vendée.

Ce charme et cette allégresse étreignaient Jacqueline, de qui l'émoi s'irritait, violent et exaspéré, comme sa haine. Elle frémissait et se sentait tressaillir; jamais encore un trouble pareil ne l'avait effleurée, jamais elle n'avait éprouvé cet étrange verlig-e,qui lui faisait clore les yeux et qui précipitait les battements de son cœur.

Irrésistiblement, elle levait son regard vers André : son vertige, aussitôt, s'aiguisait davantage. Elle cambrait sa gorge d'enfant, et croyait défaillir sous les parfums du soir.

Une force inconnue lui imposait le désir d'être seule avec lui, comme autrefois ; de se confier toute, d'abdiquer sa volonté, d'abandonner son être aux bras tendus et forts. Délicieusement, elle se fût offerte. André aurait aimé en elle la foi de ses aïeux et l'ardeur de sa race ; il serait devenu le lutteur généreux et intrépide qu'elie eût soutenu durant le combat ou réconforté après la victoire. Pour elle, il aurait triomphé; tandis qu'elle eût payé sa vaillance par des prodiges d'amour.

Hélas ! A son côté, l'ennemie victorieuse, la belle rivale exécrée, admirait Tinfini de la Vendée tranquille, et, satisfaite, souriait à son propre bonheur. .

Verdoyant et recueilli, silencieux et solitaire, le vallon de la Durbellière semblait le discret refuge des délices sentimentales et des rêveries passionnées. Trois lacs aux ondes limpides s'y élag-eaient et condensaient dans leurs nappes tout l'azur calme de septembre, avec sa pure et profonde douceur. Les ruines blanciies baignaient leurs murailles dans le second de ces lacs ; leur apparence s'y détachait plus nette et plus précise que leur réalité sur l'infini du ciel.

Elles étaient de jeunes ruines qu'avaient à peine dorées les feux des étés et la lente coulée des siècles. Des lierres trop sombres ne les étreignaient point ; l'eau tranquille et bleue, qu'effleuraient sans cesse les vols scintillants des hirondelles ou des martins-pêcheurs, les

environnait à la fois d'allégresse et de majesté. Et le château violenté gardait la grâce d'une mort juvénile, en pleine beauté, en plein sourire, en pleine ardeur.

Jacqueline, Hélène et André avaient marché pensivement sous la voûte ombreuse des vieux noyers ; ils s'étaient arrêtés en face du donjon, devant le lac recueilli qu'aucun souffle ne faisait frémir, et qui retenait intact le reflet des murs découronnés, percés d'ouvertures béantes. Tous trois partageaient la même émotion ; ils subissaient ensemble l'impression que cette demeure séduisante et inanimée gardait la ressemblance du jeune chef qu'elle avait vu grandir.

Jacqueline le remarqua.

— Pourtant, répondit André, La Rochejacquelein, qui avait passé ici les premières années de son enfance, ne dut ensuite y revenir qu'à de rares intervalles. Le collégien de Sorrèze entra dès quinze ans au régiment de cavalerie que commandait son père ; puis, il fut officier dans la garde constitutionnelle de Louis XVL

l3o LA VENDÉE AUX GENETS

N'importe : il était né parmi cet admirable paysag-e ; tous ses ancêtres y avaient vécu. Il en a gardé l'empreinte durant toute sa brève et magnifique carrière.

— Les paysages auxquels nos mères ont adapté leurs pensées et leurs rêveries ont sans doute une influence décisive sur nous-mêmes, dit à son tour Hélène.

Jacqueline sourit malignement :

— Ainsi, vous devez trouver, avec raison, que je ressemble à ma triste Foucherie; et vous convenez que vous resterez un peu dépaysée parmi nous ?

— Je ne sais. Mais cette Durbellière dressée au milieu des eaux comme un palais vénitien, isolée comme un château légendaire dans sa vallée de verdures et de bois, explique à merveille le caractère si hautement chevaleresque d'un La Rochejacquelein. Ailleurs, dans une autre région, au contact d'une autre race, elle eût sans doute façonné l'âme d'un grand artiste. Ici, elle devait créer un héros. . .

— Il fut en effet, entre tous, le héros de la

LA VENDÉE AUX GENETS l3l

Vendée, reprit André. Lorsque la ^arde du roi eut été licenciée et qu'il revint ici, il n'avait pas encore ving^t ans. Il était l'idole de tous les paysans qui l'avaient vu naître, et qui l'aimaient pour sa bienveillance affectueuse, pour ses manières affables, pour sa bravoure, pour la noblesse simple et modeste de ses actes. Il fut de même l'idole de toute l'armée. Aux yeux de chacun il restait « monsieur Henri ». Sa mort causa plus de consternation et de décourag-ement que les défaites irréparables. . . Vraiment, il réunissait tout ce qui peut séduire et charmer.

— Les autres chefs de l'armée furent-ils donc moins populaires ?

— Oui, à l'exception de Gathelineau, dont le prestige était surtout mystique, et que l'on croyait chargé d'une mission divine. Pourtant, Bonchamps, Lescure et d'Elbéâ jouissaient aussi d'une grande autorité, à cause de leur piété, de leur générosité et de leur courage. Donissan, Bernard de Marigny, le jeune prince de Talmont, Joly et Gharette étaient obéis avec respect. Quant au redoutable garde-chasse Stofflet, instrument

l32 LA VENDÉE AUX GENÊTS

docile entre les mains de l'abbé Bernier, il inspirait autant de terreur à ses soldats qu'à ses ennemis : il fut intrépide, mais dur envers tous. Il s'attaqua tour à tour à chacun de ses compagnons d'armes, même à Bonchamps et à Gharette; il provoqua le meurtre de Joly, fit fusiller Marigny et Prodhomme, sans prétexte, sans autre raison que d'assouvir sa jalousie haineuse. Il ne fut qu'un plébéien parvenu, ivre d'autorité et de violence. La Vendée honora son courage, mais elle ne lui pardonna ni sa cruauté, ni le massacre de ses généraux.

— Slofflet n'était pas Vendéen, dit Jacqueline. Malgré ses fautes, nous ne devons pas oublier^ quil a su mourir pour nous.

Ils franchirent les larges fossés dérivés de l'étang, et ils pénétrèrent dans l'ancienne cour du château, au milieu des bâtiments à demi écroulés. Construit à l'époque de la Renaissance française, modifié et complété au temps des Trianons, le manoir en ruines gardait le double caractère de ces styles disparates. D'un côté, une tour presque intacte, des fenêtres à croisil-

LA VENDÉE AUX GENÊTS l33

Ions, des portes surmontées d'écus; de l'autre, des balustres de pierre à peine dégradés, des terrasses, des vestiges de parterres.

— C'est là, dit André, qu'Henri de la Rochejacquelein prononça sa harangue fameuse : « Si j'avance, suivez-moi... » Quelques jours auparavant, il se trouvait au château de Clisson- Boismé, chez son ami Lescure, en compagnie de celui-ci, du marquis de Donissan et de Bernard de Marigny, lorsque le paysan Morin vint le chercher, au nom de tous les hommes de cette région, afin qu'il se mît à leur tête. La Rochejacquelein n'hésita point : il accourut ici, où deux mille habitants des communes voisines l'attendaient et l'acclamèrent. Le lendemain, il remporte aux Aubiers sa première victoire, et, sans prendre une heure de repos, il se précipite à Tiffauges, où il sauve la division de Bonchamps d'un écrasement certain. Dès lors, il est de toutes les batailles; partout l'on voit son écharpe blanche, avec le mouchoir rouge dont il a coutume d'entourer son cou^et dont bientôt se pareront comme lui tous les officiers vendéens. Après

l34 LA VENDÉE AUX GENETS

la défaite de Gholet et la blessure de d'Elbée, il est élu généralissime : il dirige l'expédition d'outre-Loire; sa surprenante intuition de la science militaire lui fait remporter les victoires de Dol et de Laval. Puis surviennent les revers et les désastres : il échappe à l'extermination de Savenay et revient dans le Bocage; mais, quelques jours plus tard, aux environs de Gholet, il est tué net, atteint au front par le coup de pistolet d'un cavalier républicain. Pendant toute une année, il avait été l'orgueil et l'espoir de la Grande-Armée catholique, et rien d'héroïque ne s'était jamais accompli sans lui.

En traversant les salles en ruines, les jeunes gens avaient atteint une étroite terrasse avancée au-dessus du lac. Ils y demeurèrent un instant, retenus par la joie calme des eaux et par la grâce des rives boisées. Les reflets des murailles et ceux des arbres ne brisaient point leurs lignes sur la nappe immuable; mais ils s'allongeaient, s'amplifiaient, prenaient au milieu de l'onde irisée des colorations et des valeurs imprévues. Les rayons du soleil s'y projetaient en coulées

ardentes; l'image du château mort s'empourprait et semblait revêtir, en une passagère illusion, toute la magnifique horreur de l'incendie et de l'apothéose.

Jacqueline, qui méditait depuis un moment, les regards perdus dans les lointains du passé, se tourna vers André et lui dit :

— Le rôle d'un La Rochejacquelein, ses vertus et sa gloire ne t'apparaissent donc pas comme un impérieux exemple ? Tu ne voudras pas l'imiter, quand l'heure sera venue? Tu le pourrais, cependant, toi qui es de notre race...

— Non, non, Jacqueline. Les idées pour lesquelles il a combattu sont maintenant des idées mortes. Nous avons une autre conception de la vie sociale.

— Et, ajouta Hélène, il y a désormais plus de mérite à lutter contre les préjugés qui nous étoufFent encore, à lutter aussi contre l'excès de la souffrance humaine, qu'à s'enfermer inutilement dans la chimère d'un impossible passé. Tenez, ce passé, le voici dans sa plus séduisante

l36 LA VENDÉE AUX GENÊTS

réalisation: et ce ne sont que des ruines, d'adorables ruines...

L'enfant vendéenne ne répliqua point. De petits œillets sauvages avaient poussé entre les pierres : elle en cueillit une à une les fleurettes roses, dont elle forma un mince bouquet.

Lorsqu'ils eurent quitté la rive du tranquille étang- qui semblait garder dans le mystère de son sommeil les grands et les terribles souvenirs, Jacqueline évoqua le nom de Victoire de Donissan. La tragique destinée de cette femme dominait toute l'épopée de la Vendée militaire : son exaltation, sa foi opiniâtre, son ardeur héroïque avaient fait d'elle un vivant et doulou reux symbole de la province révoltée. Née à la cour de Versailles, elle y avait grandi au temps insoucieux des frivolités et des bergeries ; puis, mariée et tendrement unie au jeune marquis de Lescure, elle l'avait suivi sur les champs de bataille, remplissant auprès de lui les fonctions de chef d'état-major, enflammant les enthousiasmes,distribuant elle-même lescocardes blanches aux officiers de l'armée royale. Elle vit

LA VENDÉE AUX GENETS iSy

tomber tour à tour son mari, dont elle assista la pitoyable ag-onie sur les chemins de la déroute ; son père, fusillé lors de la répression de janvier 94, et l'ami fraternel qu'Henri était déjà pour elle et pour les siens. Elle se remaria plus lard avec Louis de la Rochejacquelein, frère du généralissime : et Louis fut tué au combat des Matlies, durant le réveil insurrectionnel des Cenl-Jours. Veuve pour la seconde fois, elle ne songea qu'à préparer ses fils à la revanche de ses idées : le soulèvement de 1882 les compta tous deux parmi ses chefs...

Ils s'éloignèrent du château dévasté. Dans l'unique rue du village de Saint-Aubin, ils virent la statue de bronze où se fixaient les traits d'Henri. Puis ils entrèrent dans l'église, qui gardait son tombeau et celui de ses frères d'armes : c'était un mausolée de pur marbreblanc, aux lignes simples et sévères, entouré de sobres sculptures. Quatre cartouches y portaient leurs seuls noms gravés : Guy de Donissan, Marie de Lescure, Henri de La Rochejacquelein, Louis de La Rochejacquelein.

Jacqueline ne s'agenouilla point, ainsi qu'elle

ï'68 LA VENDÉE AUX GENETS

l'avait fait au Pin-en-Mauges. Mais elle regarda longuement, profondément André, comme pour le supplier encore, et le convaincre par l'exemple de tels soldats. Elle envia Victoire de Donissan, dont la juvénile ferveur avait su entraîner des âmes de héros.

Quand tous trois s'en furent allés et que le silence fut retombé sur le bruit de leurs pas, dans l'humble église villageoise, une gerbe d'œil" lets sauvages demeura près delà pierre blanche. Les petites fleurs, écloses parmi les ruines, devaient se flétrir sur un tombeau. En les donnant au souvenir des morts, Jacqueline les avait off"ertes à sa Vendée vainement insurgée et vaincue, à sa propre jeunesse, à sa tendresse impuissante, au rêve de haine et d'amour qui languissait en son cœur.

iSaguère, Hélène n'avait vu que i'or des genêts flamboyants au soleil, les guirlandes d'aubépines tendues aux flancs des coteaux comme une parure de fête, et les moulins aux bras agiles et frivoles qui, de leur perpétuel essor, animaient les lointains bleuis. Elle y avait trouvé une mélancolie pleine de charme, d'âpre douceur et d'attrait. Maintenant, elle pénétrait l'âme profonde de la Vendée, elle en subissait la suggestion de violence et de tristesse, d'héroïsme et de désolation.

La guerre inoubliée lui laissait entrevoir ses épouvantes et la Vendée lui semblait se peupler de fantômes. Elle n'y trouvait plus que des fleurs sépulcrales et des genêts sanglants.

Elle l'aimait mieux ainsi, cette terre de légen-

l40 LA VENDÉE AUX GENÊTS

des où les vieux contes fantastiques d'un peuple infiniment et gravement puéril s'étaient soudain changés en une vivante et prodigieuse épopée. Elle en savait désormais toutes les pag-es; sa pensée ne pouvait plus se dégager de l'angoissante vision. La sérénité des crépuscules lui dévoilait une terre rouge dont les corbeaux n'avaient pas désappris le chemin, et le mystère des nuits lui faisait évoquer un Bocage tout en deuil, où les troncs noirs des chênes ébranchés surgissaient sinistrement, ainsi qu'une immense armée de morts.

Ses sentiments et sa raison l'éloignaient de cette race mystique et primitive : pourtant, elle admirait la superbe aventure des cent mille paysans, partis de chaque village et de chaque maison, qui s'étaient groupés autour de la bannière blanche qu'avaient brodée pour eux les jeunes mains de M""^ de Lescure, et qui s'en étaient allés, en poussant de sauvages clameurs guerrières ou en psalmodiant des hymnes religieuses, vers l'hécatombe finale de Savenay.

Dans la province austère qui n'accueillait ni

le plaisir, ni les œuvres, ni les idées, elle oubliait la joie vive des terres latines, le tumulte des capitales, les captivantes spéculations de l'art et de rintelligence. Mais, séparée de son temps, éloignée de son milieu, elle sentait du moins, en cette solitude, son amour se fixer et s'affermir. La Vendée aux croyances profondes communiquait à la jeune âme pensive un peu de sa grave mélancolie, un peu de ses immuables ferveurs.

Au centre du Bocage, Cholet éternisait sa torpeur de cité provinciale,ignorante de son passé, oublieuse de la guerre implacable qui, durant toute une année d'épouvante, avait noirci de feu et de sang les murs de ses maisons et le sol de sa campagne. La petite ville se souvenait à peine qu'elle avait vu commencer et finir la lutte fratricide, et que ses deux batailles avaient marqué la première victoire des troupes vendéennes, puis leur irréparable défaite. Elle étageait indolemment ses toitures d'ardoises, au flanc d'une colline allongée, près d'un ruisseau calme et sinueux. A l'entour de ses clochers blancs, sous les nuées mouvantes qui surmontaient ses cheminées d'usines, elle sommeillait sans fin, et son grave silence était seulement troublé, à cer-

LA VENDÉE AUX GENÊTS l43

taines heures, par la turbulence des sorties d'ateliers, ou parle mug-issement brutal des sirènes.

André, Hélène et Jacqueline étaient venus la visiter, en souvenir de ses meurtrières batailles. Aux deux extrémités de son territoire, ils s'étaient arrêtés, déjà, devant le monument qui remémorait la fin d'Henri de la Rochejaquelein, et devant l'antique croix de pierre au pied de laquelle Lescure était tombé ; puis ils avaient parcouru ses rues assoupies, dont les fenêtres aux rideaux soulevés dissimulaient des curiosités furtives. Ils se reposaient maintenant sous les ombrages du mail solitaire.

Les anciens remparts du château ceignaient encore cette terrasse ; des tilleuls en quinconces y formaient une promenade spacieuse et ombragée. Les trois jeunes gens s'y trouvaient à peu près seuls ; quelques femmes y surveillaient des jeux d'enfants, tandis que de rares vieillards méditaient sur leurs années d'autrefois, et que des prêtres se promenaient en murmurant les paroles de leur bréviaire. Près des murs escarpés, ils regardaient la ville assoupie, la verte

vallée qui se perdait au loin, et les grands horizons striés d'un réseau de haies.

— Cette prise de Cholet, reprit Hélène, fut donc le premier fait d'armes de Cathelineau et de Stofflet?

— Oui, ce fut leur coup d'essai et leur premier succès important. Leurs troupes n'avaient encore ni discipline, ni cohésion. Les habitants de Cholet, républicains en grande majorité, se défendirent avec une énergie égale à l'audace de leurs adversaires. Ils avaient à leur tête îe marquis de Beauvau, dont la personnalité reste une des plus curieuses et des plus attirantes de toute celte époque.

Lui aussi avait accepté avec enthousiasme les idées nouvelles. ..Elu procureur-syndic de Cholet, il groupe les défenseurs de la ville, et les conduit en avant des barrières, vers le carrefour des Paganes. Courageux et éloquent, il organise la résistance et l'attaque; mais dès les premiers coups de feu, il est mortellementatteint. Les Cholelais, désemparés et débordés par le nombre, se retirent, emportant leur chef avec

LA VENDÉE AUX GENÊTS l45

eux : les paysans vendéens les poursuivent, pénètrent dans la ville, s'emparent du blessé, lis le déposent au pied d'un calvaire, ainsi qu'une victime offerte en holocauste. Et, durant toute cette nuit tragique, tandis que Cholet est livré au pillage et aux massacres, Beauvau agonise, sous les regards de ses bourreaux, en acclaniantla République qu'il aimait et les jeunes idées françaises qu'il avait adoptées...

Jacqueline crispa les lèvres, et ses yeux brillèrent, durs, violents, hostiles :

— Beauvau avait trahi sa caste et sa foi. Il devait son blason à la royauté : pourquoi abandonna-t-il sa cause et se mêla-t-il à ses ennemis? Sa place étaitavec les nôtres: et, malgré toutson courage, on ne peut ni l'admirer ni l'iionorer.

— Son cas n'était pas celui des autres gentilshommes vendéens. Ceux-ci menaient une existence agreste, au milieu de leurs paysans ; ils étaient sinon illettrés, du moins étrangers à la vie intellectuelle du pays. Beauvau, au con traire appartenait à cette élite de la société française, sceptique, cultivée, frondeuse et char-

l/|6 LA VENDÉE AUX GENETS

mante, qui lisait Voltaire, Helvélius et d'Holbach, et pour qui l'indépendance de la pensée comptait plus que les traditions. 11 avait habité Paris, et, à cause de ses idées affranchies, il avait connu durant huit années l'internement à la Bastille. Il n'est donc point surprenant que ses sentiments aient différé de ceux d'un Bonchamps ou d'un Lescure. Du moins a-t-il montré les mêmes qualités vendéennes : l'énerg-ie et l'intrépidité...

— C'est une grande figure, dit Hélène. Et je trouve que, par esprit de justice, on doit l'admirer plus que tout autre, à cause des outrages et des légendes tendancieuses dont on a voulu accabler sa mémoire. Il a subi la loi commune des hommes libres.

— Singulier esprit d'équité, ma cousine, qui confond les traîtres et les martyrs dans une même justification. . .

— Le cas de Beauvau ne fut d'ailleurs pas unique au temps de la Grande-Guerre, reprit André Bien d'autres nobles mirent leur épée au service de la République. C'est ainsi que de Fumel

LA VENDÉE AUX GENETS l47

commanda les troupes de Nantes contre l'armée de Calhelineau, et que Bouin de Marignj dirigea victorieusement la défense d'Angers contre La Rochejacqueiein. Les gentilshommes étaient nombreux dans l'armée que commandait en chef Biron, duc de Lauzun : les généraux Canciaux, Aubert-Dubayet, Turreau de Garambouville, venaient à peine d'abandonner leurs titres nobiliaires et avaient conquis leurs grades sous l'ancien régime; Beaupuy descendait de Montaigne, et Duhoux était le propre oncle de M^^^ d'Elbée. Les femmes elles-mêmes, qui montrèrent en Vendée une si opiniâtre bravoure, ne restèrent pas insensibles au prestige des jeunes chefs républicains...

Le vent faisait murmurer les feuillages des tilleuls, et l'eau de la tranquille rivière bruissait et grondait sous la roue d'un moulin. Un double rideau de peupliers se mirait dans le flot indolent. Des toitures brillaient aux feux du soleil. Tout le clair paysage scintillait et se réjouissait parmi l'éclat limpide de l'été.

André montra le vieux pont aux arches ogivales.

l48 LA VENDÉE AUX GENETS

— C'est par ici que les deux armées ennemies entrèrent l'une après l'autre, le i5 octobre au soir, à la veille de la suprême bataille où devaient se jouer les destinées de la monarchie. Sept mois s'étaient écoulés depuis la première attaque de Cholet et la mort de Beauvau; et dans ces sept mois avait tenu toute l'épopée de la Grande-Guerre. La Vendée militaire n'était plus qu'une immense jonchée de ruines. Les villes, prises et reprises tour à tour, avaient subi à tout instant le pillag-e et l'incendie. Les champs stériles recouvraient des milliers de morts ; les villages étaient désertés.

Hélène écoutait curieusement le récit d'André, en regardant les vifs sourires de l'eau sous les frôlements de la brise. Jacqueline, le cœur serré, écoutait aussi ; elle souffrait de voir qu'André ne partageait ni sa colère ni sa haine, et d'entendre qu'il parlait de cette guerre sainte comme d'un épisode clos de l'histoire, et non comme d'une crise inapaisée, dont l'avenir verrait bientôt le réveil, pour la revanche et la victoire.

— Dans la matinée, les Vendéens avaient été

battus là-bas, à la Tremblaye, où ils avaient vu tomber leur chef vénéré, le marquis de Lescure. Le soir, ils se réfug"ièrent à Cholet ; tous les généraux y tinrent un grand conseil de guerre, afin d'arrêter ensemble le plan d'attaque. Les troupes républicaines, dont Léchelle avait le commandement nominal et Kléber la direction effective, apparurent à leur tour. L'artillerie vendéenne occupait la place même où nous nous trouvons, cette promenade étant alors l'esplanade du château : elle livra un court combat à celle des Mayençais, qui bivouaquaient de l'autre côté de la rivière. Puis, les insurgés, pris de panique, s'enfuirent tout à coup dans la direction de Beaupréau. Musique en tête, sans coup férir, l'armée adverse fit son entrée dans la ville. A Beaupréau, les chefs vendéens tinrent un nouveau conseil de guerre. La Rochejacquelein, plus chevaleresque que réfléchi, insista pour que l'armée catholique attaquât sans délai les républicains, afin de reconquérir Cholet. Son avis imprudent prévalut : le lendemain malin, 17 octobre, quarante mille roya-

l5o LA VENDÉE AUX GENETS

listes se précipitèrent sur les vingt-deux mille hommes de Kléber. Ceux-ci avaient pris leurs positions sur une ligne courbe de cinq kilomètres, formant autour de la ville un immense arc de cercle, depuis le château de la Treille, ancienne résidence seigneuriale de Beauvau, jusqu'à celui du Bois-Grolleau. Les Vendéens occupèrent un espace équivalent. La Rochejacquelein et Royrand commandaient la droite ' l'aile g-auche était aux ordres de Stofflet et de Marigny ; Bonchamps et le généralissime d'Elbée se trouvaient au centre. Dès les premiers coups de feu, le choc fut terrible : les Vendéens ne s'égaillèrent point, comme ils avaient coutume de le faire ; tels des soldats de métier, ils marchèrent en troupe serrée au-devant du canon...

Tour à tour, André indiquait de la main la direction des lieux qu'il nommait ; et Jacqueline, angoissée, suivait les péripéties de cette journée suprêmement épique. Hélène s'émotionnait aussi. Le jeune homme décrivait minutieusement la bataille, que bien souvent son père lui avait

LA VENDÉE AUX GENÊTS l5l

contée; il narrait le long et sanglant combat, avec toutes ses alternatives de succès et de revers. Au milieu de l'après-midi, la victoire semble acquise aux Vendéens : La Rochejacquelein et Royrand ont refoulé la troupe de Luçon jusque dans les faubourgs ; Stofflet a enlevé le parc d'artillerie de l'aile droite. L'armée de Mayence cède elle-même sous l'impétuosité de l'ennemi. Cependant, Kléber et ses généraux parviennent à rallier leurs soldats, vers la fin de la journée, et les ramènent au combat. Une audacieuse charge à fond, qu'exécute la cavalerie de Beaupuy, un habile mouvement tournant de la division Haxo déconcertent les insurgés, dont les lignes sont rompues. Mais l'issue est encore indécise. Bonchamps et d'Elbée tentent un suprême effort ; la mêlée devient épouvantable. Marceau entraîne alors dix bataillons, et masque derrière eux son artillerie. Quand les Vendéens ne sont plus qu'à une faible distance, les rangs s'ouvrent, le canon fauche le plus grand nombre d'entre eux. Bonchamps, d'Elbée sont blessés à mort. C'est le

l52 LA VENDÉE AUX GENETS

signal de la déroule. La bataille est perdue ; la Grande-Armée catholique et royale n'est plus qu'un troupeau en détresse dans la nuit, fuyant vers la Loire par des chemins encombrés de blessés et de mourants. Lamentable troupeau de vieillards, de femmes, d'enfants et de vaincus, que pourchassent les cavaliers de Beaupuy, et qui, derrière les civières de ses trois généraux, court à de nouvelles défaites, à l'anéantissement total, aux exterminations du Mans et de Savenay...

— Les pauvres gens ! dit Hélène émue. Pourquoi les avoir poussés à cette lutte affreuse !

André répondit, attristé aussi à la pensée de l'effroyable moisson de vies humaines dont sa terre natale portait encore le deuil.

— Les rares survivants n'ont rien regretté de leur abnégation : ils se sont enorgueillis de leur ruine et de leurs souffrances.

Jacqueline s'était détournée. Elle n'évoquait plus, comme au Pin-en-Mauges, la Vendée enthousiaste se soulevant tout entière en un soir de printemps, à la voix de Jacques Cathelineau ;

LA VENDÉE AUX GENÉTS i53

mais une sinistre Vendée d'automne, aux villages en cendres, aux champs jonchés de cadavres, au ciel obscurci par le vol des corbeaux, une Vendée funèbre où ne s'élevaient plus que les plaintes des orphelins et les clameurs des agonisants. Des larmes montèrent à ses yeux. Oui, pourquoi, pourquoi un tel désastre, après tant de foi et tant d'héroïsme ?

Naïvement, elle pleura, tandis que le vent chantait dans les tilleuls, et que la Vendée rajeunie resplendissait au loin.

Le soir, tandis que les hiboux se lamentaient autour des douves, Jacqueline et son père veillaient dans la grande salle de la Foucherie, sous la clarté timide et douce d'une antique lampe à huile. Le vieillard ne se lassait point de raconter la Grande-Guerre, dont les récits terrifiants avaient exalté son enfance. Il s'animait alors, et la colère faisait trembler ses fortes mains. Il aimait à narrer la bataille de Torfou, oij son aïeul Jean des Noues, le compagnon de Bonchamps, avait trouvé la mort, et la retraite du Mans, d'où plusieurs des siens n'étaient pas revenus. Il évoquait aussi les angoisses de sa grand' mère, longtemps réfugiée dans les souterrains du château incendié; puis il rappelait les combats sans merci qui s'étaient livrés autour de la

LA VENDÉE AUX GENÊTS - l55

Foucherie, tantôt contre les Mayençais, tantôt contre l'une des Colonnes infernales.

Au temps de son jeune âge, beaucoup de témoins de la g-uerre étaient encore vivants : tous s'étaient battus, soit avec La Rochejacquelein et Bonchamps, soit aux côtés deStofflet. Il avait appris d'eux-mêmes la sombre histoire, et toute sa vie en avait g-ardé l'effroyable hantise. Les années s'étaient écoulées sans qu'il cessât d'espérer et de prédire la revanche. Jacqueline, maintenant, revivait à son tour l'année héroïque et sanglante, appelant de tous ses vœux le soir où de nouveau sonneraient les tocsins.

Elle se plaisait à entendre encore le récit perpétuellement recommencé. Tandis que le vieux gentilhomme s'exaspérait et que les cris des oiseaux nocturnes répondaient à ses imprécations, l'adolescente écoutait et rêvait. Elle rêvait que la révolte grondait toujours sur la terre de Vendée, que les cohortes paysannes se ruaient aux saints combats, et qu'à l'exemple de M™® de Lescure elle guidait fièrement vers la victoire le chef jeune et valeureux à qui elle avait donné

l56 • LA VENDÉE AUX GENETS

tout son amour. André était celui-là, et la mort, auprès de lui, eût paru bien douce...

Parfois aussi, sa rêverie lui faisait entrevoir les sinistres douves, qui jadis avaient englouti tant de vies humaines qu'elles semblaient garder l'horreur des agonies avec l'odeur pestilentielle des charniers. L'eau luisait, plus morte encore que de coutume, avec des reflets plus blancs et des ombres plus noires. La vision revêtait soudain toute l'épouvante d'un cauchemar: des lueurs pâles éclairaient un beau corps de femme, livide et flottant, aux yeux éteints, aux longs cheveux d'or déroulés parmi les nénufars. Mais l'enfant ne s'eff'rayait pas : elle regardait le cadavre de son ennemie, et elle contemplait l'apparition avec un grand sourire de vengeance et de triomphe...

La Loire indolente et voluptueuse s'écoulait lentement vers la mer. Elle avait traversé la plus verte France, baig-né des cités joyeuses, effleuré la ^âe ardente des races latines; et elle semblait en garder le rire clair et l'âme allègre. Elle apportait aux confins de la Vendée guerrière le rayonnement d'un autre idéal et la séduction plus douce d'une autre ferveur et d'une autre beauté.

André et les deux jeunes femmes l'admiraicHt de la terrasse de Sain t-Florent-le- Vieil, près de la colonne couronnée de bronze qui commémorait le passage de l'armée royale. La vallée, les collines et les bois se découvraient à l'infini, parsemés de châteaux et de bourgades blanches. Le fleuve irradiait en son lit de sable, ouvrant

l58 LA VENDÉE AUX GENETS

et fermant tour à tour ses bras multipliés sur des îles verdoyantes, comme s'il eût pris plaisir à étreindre ainsi et à mieux caresser de ses ondes la terre heureuse et fécondée.

Entre tous les lieux consacrés de l'insurrection, c'était là le plus émouvant et Je plus peuplé de souvenirs. Les vieilles maisons y restaient de s témoins, l'unique ruegardait son aspect de jadis. La place restreinte avait vu, le dix mars, la première émeute et la journée initiale de la g-uerre. Après la tentative contre Nantes, Cathelineau blessé vint y mourir. Puis, au lendemain de la bataille de Cholet, Saint-Florent abrita l'immense troupeau de vaincus, de blessés, de malades, de femmes et d'enfants, fuyant vers la Bretagne, dans l'affolement de la déroute. Les généraux agonisants s'y reposèrent à la veille de leur trépas, et Bonchampsy prononça une parole plus mémorable et plus glorieuse que ses victoires. Enfin, après les A^ains succès de Dol et de Laval, les échecs de Granville et d'Angers, le désastre du Mans, la course de deux cents lieues accomplie en huit semaines, l'armée vaincue

LA VENDÉE AUX GENETS l5()

revint en ce même point pour y chercher un passage vers la terre maternelle, et ne put que longer la Loire jusqu'à Savenay. jusqu'au champ de la suprême défaite...

Les jeunes gens avaient visité tour à tour la maison où était mort Cathelineau, puis celle où Bonchamps avait sauvé les prisonniers ennemis. Ils avaient médité longuement dans l'église, devant le tombeau du généreux Vendéen. C'était une vieille nef sombre, fraîche et douce; le monument qu'elle abritait, et qui l'éclairait de sa parfaite magnificence, ajoutait au prestige d'un noble souvenir la pure beauté d'un chef-d'œuvre souverain. André en avait rappelé l'origine : au nombre des cinq mille prisonniers, qui attendaient la mort, enfermés dans cette même église, et que le geste du moribond avait sauvés du massacreuse trouvait le père de David d'Angers; un demi-siècle plus tard, l'artiste, républicain lui-même, avait payé son tribut de reconnaissance en consacrant à la mémoire de Bonchamps le plus puissant eiTort de son génie.

Blessé, défaillant, le chef élevait le bras, en

1 Go L.V VENDÉE AUX GENETS

un mouvement de prière et d'injonction. Grâce aux prisonniers ! Le torse nu et soulevé, la tête aux lignes fières, surgissaient de l'ombre et rayonnaient de tout le pur éclat du marbre. Si pâle dans la sombre nef, si auguste parmi le majestueux silence, le monument trouvait là sa plus sûre valeur; il fixait la noblesse d'une sereine agonie, avec une force ardente et tranquille qui se résolvait fièrement en l'éternité de la mort...

Emus par la beauté évocatrice de l'œuvre, ils méditaient encore, sur la terrasse, auprès de la colonne, tandis qu'au-dessous d'eux la Loire miroitait et coulait lentement.

André exprima sa pensée :

— Beauvau, Bonchamps, tout le malentendu des guerres religieuses ne tient-il pas dans la destinée différente et le double héroïsme de ces deux hommes? Le premier sacrifieses privilèges, sa fortune et sa vie, pour apporter sa contribution à l'idéal de justice et de liberté qui l'exalte et l'enthousiasme ; l'autre donne son sang pour la défense de quelques traditions. Mais, qu'importe ?rien n'arrête la marche des idées vivantes.

Beauvau meurt, première victime de la lutte, pour avoir rêvé le bonheur des hommes selon les philosophes de son siècle; Bonchamps veut que son ultime parole soit un gage d'apaisement et de réconciliation; les combattants tombent par centaines de mille sur le sol de la Vendée, et la France est un instant menacée dans son unité et son indépendance. Cependant, les idées poursuivent leur destin, malgré que succombent leurs adversaires ou leurs défenseurs. Rien ne peut prévaloir contre elles. Même si les Vendéens avaient triomphé jusqu'au bout sur les champs de bataille, ils fussent restés des vaincus, moralement, parce que leurs principes étaient déjà caducs, et n'étaient plus d'accord avec les besoins sociaux.

Jacqueline releva une fois encore son visage à l'expression agressive et passionnée :

— André, tu ne comprends donc plus l'âme de notre race ? Comment, devant la généreuse vaillance de Bonchamps, tu peux encore ne pas admirer sans réserve ?

— J'admire son courage et son grand cœur;

l62 1.A VENDÉE AUX GENÊTS

mais, vraiment, dois-je aimer aussi la caus^:^ qu'il défendait ?

— C'est celle de nos pères.

— Oui, parce qu'ils ont subi les mêmes influences. Suppose qu'ils aient connu un autre milieu, reçu une culture différente, — ce cas-là est le mien — et tu comprendras qu'ils auraient agi autrement. Peut-être comme Beauvau. Voistu, la véritable raison qui fit d'eux des insurgés ce fut cette sorte de torpeur mentale qui s'oppose ici à tout effort intellectuel, et qui oblig'e les hommes de ce pays à toujours vivre sur leur passé.

— Quand il est si glorieux et si rempli de beaux exemples.. .

— Après Savenay, demanda Hélène, la Vendée eut encore l'énergie de prolonger sa résistance ?

— A cause, sans doute, de la répression trop violente et trop implacable des Colonnes mobiles. Cependant, Bonchamps, Lescure et Royrand étaient morts ; à Noirmoutier, les balles avaient abrégé l'agonie de d'Elbée; Donissan,

LA VENDÉK AUX GENÊTS l63

Talmont, l'évêque d'Afjra avaient péri au noml>re des prisonniers exécutés par milliers à Nantes, à Ang'ers, à Laval, durpnt le seul mois de Janvier 94. Charette, Stofflet et la Rochejacquelein ont échappé au massacre, mais le dernier tombe, dans le même mois, aux portes de Cholet. Les autres lutteront pendant deux années encore, et périront à leur tour, à quelques jours d'intervalle. Pourtant, la Vendée ne s'avoue pas vaincue : elle reprendra les armes en 1799, puis lo soulèvement des Cent-Jours coulera la vie à Suzannet, à Ludovic de Charette, à Louis de la Rochejacquelein. Et, en 1882, elle trouvera encore à sa tête un troisième Charette, un troisième La Rochejacquelein, un autre Cathelineau.. .

Jacqueline reprit vivement :

— André, et vous, Hélène, vous vous obstinez donc à la croire morte, ou résignée, ou brisée à jamais, notre Vendée qui a offert tout son sang- et qui n'aspire qu'à le verser encore ? La connaissez-vous si mal ? Ne voulez-vous donc pas voir qu'elle a g-ardé tous ses espoirs ettou-

l64 LA VENDÉE AUX GENETS

tes ses haines ? Nous n'avons rien renié de nos ferveurs anciennes, et les paysans de nos campagnes ne se sont point détournés de nous. Ils n'ont jamais écouté les sug-gestions d'ailleurs. Ils accourront tous,quandnouslesappellerons...

— La haine ! Vous parlez encore de la haine! Jacqueline, croyez-vous donc que la haine puisse jamais rien produire de fécond, de durable et de grand?

— Je le crois, ma cousine. La haine est belle et noble, quand elle a pour objet de défendre un amour, ou de le venger.

Son regard aigu, où la haine et l'amour brillaient ensemble, sonda les yeux d'Hélène et ceux d'André. Puis, chimérique, il se perdit vers la coulée chatoyante du fleuve, vers la douce Loire qui jadis avait inspiré les poètes Renaissants, et qui caressait les rives vertes de l'Anjou, en miroitant parmi l'or éteint de ses sables.

Hélène connut ainsi tout le Bocage et tout le Marais vendéens. Avec André et Jacqueline, elle parcourut les champs de bataille où croissaient maintenant les fourrages et les moissons; elle suivit les routes des cohortes paysannes, visita les villes jadis assiégées et les bourgades relevées de leurs ruines. L'automobile la transporta depuis les campagnes cholelaises jusqu'au pays de Relz, jusqu'à la forêt de Youvant, à Fontenay et à Luçon. Partout, elle retrouva des vestiges de la guerre, murailles ébréchées, manoirs incendiés, métairies gardiennes de souvenirs. Des pierres gravées, des croix, des colonnes, des chapelles rappelaient les anciens faits d'armes.

Sur toute celte terre, la Tradition se mainte-

l66 LA VENDÉE AUX GENÊTS

liait, inattaquable et vénérée. Le temps n'entamait point la croyance des autres siècles; et, pour la garder mieux, les hommes se défendaient de toute curiosité novatrice comme de tout jugement alfranchi.

Hélène en avait d'abord éprouvé quelque surprise. Et maintenant, la Grande-Guerre lui apparaissait comme un rouge cauchemar à peine dissipé. Du sang, du sang, des flammes et encore du sang... Une longue clameur de meurtre et de violence lui semblait monter des landes lointaines, lorsque le soir y éteignait les derniers feux du couchant et que les croix des chemins s'effaçaient dans la brume. Elle goûtait l'âpre poésie de cette campagne attristée, dont le recueillement était parfois tragique ainsi qu'une menace.

Elle n'eût pas compris, elle n'eût été que séduite par la mélancolie lourde et grave, si elle n'avait vu luire auprès d'elle les yeux ardents de JacqueUne. Mais l'enfant lui paraissait porter en son âme exaltée tous les ressentiments de sa race : et une haine pareille à sa haine puérile

animait la Vendée entière, gagnait les champs et les chemins creux, mettait dans le silence une inquiétude et dans les ténèbres une épouvante.

Hélène et Jacqueline descendirent de voiture au mont des Alouettes. La campag-ne, blanche et confuse encore, n'était point dégagée de la brume dont la nuit l'avait couverte : elle apparaissait indistinctement, comme un océan voilé. Les sept moulins historiques se dressaient auprès de la route. En face d'eux, la chapelle inachevée que la duchesse d'Angoulême avait voulu dédier à la gloire des armées vendéennes, ruine symbolique d'une irréalisable consécration, ouvrait à tous les horizons ses ogives sans vitraux.

L'une des ailes s'orienta au vent de l'aube. Une autre l'imita, puis une autre. Et la chanson des moulins s'égrena, s'accéléra, parmi les premiers cris des oiseaux éveillés.

L'heure fut blonde avant d'être rose. Les brumes glissèrent ; lentement, elles s'évanouirent, dévêtant les chênes, les haies, les prairies et les bois. La Vendée parut peu à peu, la Vendée mystique de Cathelineau, la Vendée sauvage de Stofflet, la Vendée superbe de Bonchamps, la Vendée indomptable de La Rochejacquelein.

Hélène s'émut. Elle retrouvait le même enthousiasme chaque fois qu'elle découvrait les immenses et claires étendues. En cet instant délicieux de l'automne, l'aurore inondait de tendres lueurs l'infini diapré du Bocage : et les labours se nuançaient d'«méthyste, les arbres soulevaient des nacres légères, les prés scintillaient sous les précieuses gemmes de la rosée. Quelques landes de genêts, brûlées et déverdies maintenant, tendaient sur les pentes des lambeaux de pourpre sombre.

Avec Jacqueline, la jeune femme s'avança au bord de la roule. L'enfant s'exclama :

— Est-ce beau I Pourquoi André ne nous at-il pas accompagnées ce matin?

— Il avait travaillé toute la nuit...

LA VENDJiE AUX GENETS

— Il aurait peul-éUe trouvé ici le souvenir d'une promenade que nous y avons faite ensemble, l'année dernière... à la même époque.

— Vous êtes venus ici l'an passé?

— Oui, par une matinée tout à fait semblable, peu de jours avant son départ.

Jacqueline se tut, soudain songeuse et attristée. Tous les moulins avaient pris leur essor : les meules roulaient, les ailes fendaient la brise ; leur vol se précipitait, et la chanson légère s'élevait maintenant comme une grave rumeur. La lumière grandissait; l'aurore automnale épandait sur le ciel et sur les champs sa clarté magnifique et douce, son allégresse teintée de mélancolie. Le déclin de l'été n'avait laissé à la terre vendéenne ni fleurs ardentes, ni blondes moissons, ni fraîches verdures ; et le charme de ce matin semblait celui d'une jeunesse lasse.

— Ce fut notre dernière sortie ensemble. Nous nous sommes longuement arrêtés ici, un peu tristes de la séparation prochaine. Mais à quoi bon vous dire cela, ma cousine ?

Elle affectait de regarder la campagne infinie.

Pourtant, ses yeux ne s'y posaient point ; et la pensée intérieure fixait sur ses lèvres un pénible sourire. Elle reprit :

— André me traitait alors comme une fillette ; et j'étais une fillette, en efîet...

Sa voix se fit dolente, étrang'lée. Elle se détourna pour cacher son regard. Immobile, gracieuse dans la pâleur rosée du jour naissant, elle avait dépouillé ce matin la dureté agressive qui d'ordinaire la faisait hautaine et farouche ; elle n'était plus qu'une petite âme en détresse, implorant l'apaisement d'une confidence ou d'un appui. Hélène le comprit, et sentit la pitié toucher son cœur.

— Jacqueline... Vous me reprochez d'être survenue entre vous et l'ami de vos jeunes années? Je vous ai blessée, n'est-ce pas?

— Que voulez-vous dire ? André a accompli sa destinée. Pourrais-je le regretter, puisqu'il est heureux ?

— Ne niez pas, Jacqueline. Je sais.

Entre elles s'appesantit un instant de lourd silence, tout chargé de compassion et d'émoi.

Jacqueline releva son visage vers Hélène : l'expression de violence s'en était dissipée, parce que le ressentiment de l'adolescente, trop longtemps exaspéré, cédait enfin, en ce matin d'automne radieux d'une profonde et poignante douceur. Cet apaisement lui donnait unegrâce inaccoutumée, une sorte debeauté naïve et ingénue. La joie tranquille avait triomphé de la haine.

— Que pouvez-vous savoir? Je ne désire rien, je n'ai rien à regretter.

— Si, Jacqueline, je sais que notre mariage vous a brisé le cœur... Je sais que vous auriez voulu prodiguer à André toute la tendresse dont je m'efforce d'entourer sa vie. Cela, je l'ai compris dès le premier jour où nous vous avons rencontrée : vous n'avez pas pu me le cacher... Et, depuis ce jour là, j'ai souhaité de guérir la blessure dont j'étais la cause. Votre souffrance a souvent attristé mon bonheur.

— Taisez-vous, Hélène, vous vous trompez. Je n'aime personne, je n'ai jamais aimé personne...

Pâlie, elle s'appuyait au mur de la chapelle

LA VENDÉE AUX GENETS lyS

morte. Hélène vint tout près d'elle, et lui dit affectueusement :

— Alors, pourquoi vous seriez-vous écartée de moi? Pourquoi m'auriez-vous traitée en rivale et en ennemie ?

L'enfant ne contint plus ses larmes. Dans sa douleur ravivée, elle entrevit vaguement l'allée de la forêt où, en présence d'un reptile assoupi, elle avait souhaité la mort d'Hélène. Elle accueillait aujourd'hui, comme un bienfait, la compassion de l'étrang-ère. Elle-même tendit sa main que l'émoi faisait trembler :

— Oui, vous m'avez devinée, ma cousine. Pourtant, vous vous tromperiez en pensant que j'aie jamais espéré partager la vie d'André. L'an dernier, quand nous sommes venus ici ensemble, il n'était encore qu'un très bon compagnon d'enfance, auprès de qui je me plaisais beaucoup. C'est seulement en apprenant vos fiançailles que j'ai regretté ces heures finies pour moi, et que je vous ai enviée. Et puis, lorsque je vous ai vue, Hélène, j'ai senti tout ce qui me manquait... j'ai senti qu'auprès de vous je

ne serais plus rien à ses yeux, plus rien qu'une petite parente dédaignée et humiliée... Ah! cela, j'en ai souffert...

— Gomme vous vous trompiez, Jacqueline! Toute notre affection vous fut toujours acquise, et votre place était dans notre intimité.

Les premiers rayons du soleil éclataient à l'horizon du Bocage; la lumière envahissait le ciel blêmi et la plaine immense. Les hirondelles se réunissaient en troupes nombreuses, tournoyaient et repassaient, s'assemblant pour fuir au présage des frimas. Hélène et Jacqueline se tenaient l'une auprès de l'autre, réconciliées par la beauté adoucie d'une heure émouvante, réuniesà lapenséed'unmême amour. Ellesrestaient pourtant les deux tendances ennemies, la Tradition opiniâtre et l'Evolution féconde, la foi simple et violemment naïve en face de la raison généreuse.

— II est autre chose dont j'ai souffert plus encore. Oh! Hélène, croyez-moi : s'il n'avait fallu que sacrifier mes pauvres rêves, et revivre en silence les quelques souvenirs qui demeurent

mes seuls rayons de joie, je me serais résig-née. Et il me semble que ma blessure se fût vite g-uérie, si André avait parcouru avec une autre la voie dans laquelle j'aurais voulu le seconder. Mais je n'ai pas eu la consolation de pouvoir le suivre de loin, et l'approuver. Me comprenezvous? Il est le dernier homme de notre famille, qui jadis montra tant de dévouement et tant de vaillance... Il aurait dû rester fidèle à notre passé, et donner toute sa vie àla défense de nos principes, à la revanche de nos défaites. Je vous assure qu'à ce prix le sacrifice n'eût pas été audessus de mes forces. Hélas! André s'est détourné de notre cause : votre mariage a été l'affirmation définitive de cet abandon. Votre venue parmi nous m'a paru une humiliation non pour moi-même, mais pour les principes qu'il avait méconnus. Voici, Hélène, pourquoi j'ai tant souffert par vous : vous me permettez de vous le dire?

— J'aime votre franchise, mais je vous comprends avec peine. Votre terre natale m'a si bien charmée que je m'y suis profondément

attachée ; nous ne cessons pas de l'admirer ensemble. Quant à vos principes traditionnels, qui en effet ne sont pas les miens, je n'ai du moins rien fait pour en détacher André. Il est libre ; il pense et agit selon sa seule réflexion.

— Il eût fallu l'y ramener. Oh ! Hélène, s'il eût été en votre pouvoir de le faire, je me serais volontiers effacée devant vous !

Elle se tut encore, les yeux humides de larmes. Le soleil s'élevait maintenant, éclairant le bourg des Herbiers et les cent autres villages épars dans la plaine. Les laboureurs avaient quitté les métairies et s'activaient, à travers les champs, près de leurs bœufs attelés aux charrues. De tous côtés, les socs déchiraient et retournaient les terres brunes, offertes déjà aux semailles nouvelles ; tandis qu'ici les moulins tournaient allègrement, broyant au bruit de leur tranquille et douce mélopée les lourdes richesses de la dernière moisson.

— Jacqueline, le temps n'est plus aux rêves vains, et André, qui le comprend, ne devait pas y leurrer son énergie. Gardons-les, ces beaux

rêves, pour notre intime joie ; mais ne soyons pas victimes de leur séduction ni de leur attrait. Toutes les forces actives doivent concourir au même but de beauté et de bonheur humain : s'obstiner dans la contemplation du passé, au lieu de faire de l'avenir une réalité meilleure et plus belle, c'est sacrifier l'idéal à l'illusion. Voyez d'ailleurs : aujourd'hui, votre Vendée ne s'arme point pour son ancienne chimère, mais pour l'œuvre laborieuse de la vie...

— Oh ! je sais, je sais... Mais je ne les aime pas, ces champs trop fertiles et leurs trop riches moissons. Ils ont pris la place des genêts sauvages que le sang- de nos pères avait consacrés. Et c'est vraiment notre héroïque Vendée que l'on outrage, en achevant chaque jour de dévaster nos dernières landes d'or...

— Ne les regrettez point... Les champs féconds, où sans cesse les jeunes germinations remplacent les récoltes mûres, ont eux aussi leur poésie et leur beauté. Vous ne le comprenez pas encore, mais vous l'apprendrez bientôt. Vous saurez aussi que les joies de la vie

succèdent toujours aux jeux de l'enfance : vous pleurez un instant ceux-ci, avant d'accueillir celles-là...

■ — Hélas ! Hélène, je n'ai jamais eu une âme d'enfant. J'ai grandi dans une maison trop triste, au milieu d'une race en deuil. Et je ne pleure pas une jeunesse insouciante qui ne fut point la mienne : je pleure ce que la vie ne m'a pas donné, ce qu'elle ne me donnera jamais...

Au loin, sous le soleil d'automne, les bœufs lents parcouraient la plaine ; et, derrière eux, les charrues aux glaives d'acier lacéraient le vieux so vendéen. La terre se brisait, se retournait, engloutissant en elle les racines mortes et les éteules des anciens épis. La chanson des moulins rythmait légèrement la fuite des heures : et les heures tombaient sur le passé; chacune d'elles consommait la mort des jolies légendes, la mort des haines farouches, la mort des souvenirs héroïques et sanglants.

Jacqueline reprit tristement :

— J'avais fait un rêve, c'est vrai. Mais rien

qu'un rêve ; André ne pouvait pas me comprendre...

Elle sanglota, jetant à la Vendée le cri désespéré de son âme en détresse. Puis, comme Hélène, émue, lui tendait les bras, elle s'y réfugia, pour pleurer au sein de la rivale qu'elle ne savait plus haïr... Elle accepta la miséricordieuse effusion, et murmura l'aveu de ses regrets et de sa douleur :

— J'ai bien souffert, Hélène! J'ai bien souffert...

Page 1