‹ La Vendée aux genêtsChapitre 3 sur 10 · L ES RUINES · texte numérisé non relu

L ES RUINES

Brunie et dorée, plus farouche encore et plus âprement captivante et nostalg-ique, la Vendée s'assoupissait au pâle soleil de la Toussaint. Octobre avait empourpré chacun de ses chênes avant de le dévêtir ; et, lentement, les feuilles ardentes s'en étaient allées, balancées à travers l'irréel tissu des brumes ou furieusement entraînées par les vents atlantiques, ainsi que des flammes errantes. Les haies d'aubépines, effeuillées aussi, tendaient de deuil tout l'infini des prairies et des landes. La Sèvre aux tumultes d'argent bruissait et grondait parmi la désolation de ses ravins; et sa plainte montait, aiguë, pleureuse, interminable, dans l'énorme silence et la suprême sérénité.

Au seuil de la maison où,depuis le printemps.

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ils avaient enclos leur bonheur avec leur amour, Hélène et André contemplaient la campagne agonisante. Ils jouissaient de la journée douce et limpide encore, de sa beauté dolente, de la hâte qu'apportaient les choses familières à resplendir une dernière fois, sous le calme soleil aux rayons atténués.

Chaque matin de l'arrière-saison avait aggravé la ruine des jardins. Tour à tour, les corbeilles fleuries s'étaient affaissées; leurs allègres verdures et leurs vives corolles avaient défailli sur la terre avide de les reprendre, et de tout leur ancien prestige il ne restait que d'humbles choses mortes, lamentables, laides et déchues. Cependant, les roses survivaient encore, auprès des chrysanthèmes triomphaux : elles étaient les pâles roses occidentales, lasses et résignées, diaphanes et frileuses ; leur faible parfum ressemblait à celui des roses fanées, des roses oubliées en lesquelles s'obstine le tendre émoi d'un rêve aboli. Et cette frêle suavité se dispersait dans la senteur violente et victorieuse de l'automne, qui émanait de la terre, et qui portait

en elle le souverain attrait de tous les charmes morts.

La jeune femme prit le bras d'André, qu'elle entraîna vers les charmilles. Sous leurs pas, des feuilles sèches se plaig-nirent.

— Tu te souviens, André... Tu te souviens du premier matin que nous avons passé ici, dans la splendide solitude où tu t'étais réjoui d'isoler notre amour? Tu te rappelles mon enthousiasme devant ces champs de genêts en fleurs et devant ce g-rand horizon clair? J'étais heureuse du bonheur auquel je venais d'atteindre avec toi; et j'admirais passionnément ce pays, ton pays, qui l'encadrait d'une telle beauté. Les genêts sont tombés bien vite, et, tu vois, la clarté de ce beau ciel menace déjà de se voiler. Nous allons partir bientôt, retourner à Paris où tout nous rappelle. Oh ! André, André, oublierons-nous jamais cette saison de tendresse et de joie ?

— Je savais, Hélène, que la terre de ma race te serait accueillante ; et je savais aussi que tu l'aimerais dans sa mélancolie accoutumée plus encore que dans son éphémère parure d'avril...

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— Je ne l'ai jamais tant aimée qu'aujourd'hui. . . Peut-être à cause de notre départ imminent, mais surtout, je crois, parce que cette grande détresse solennelle donne à sa nature l'aspect qui lui convient le mieux... Regarde comme elle ressemble à son passé de rudesse et de violence...

Apre, impérieuse, la senteur de l'automne les enveloppait et les exaltait. Elle montait des vieilles haies et des sillons récents, des bois humides et des plantes mortes; elle passait en un souffle lourd, tiède, avec l'âme vacillante de la saison en fuite...

Hélène reprit :

— Une terre d'éternel automne, trop hantée d'un passé qui fut superbe et qui voudrait en vain revivre. Qu'elle ressemble bien à son sol natal, Jacqueline, petite adolescente d'automne, ardente et triste comme ce paysage ! Je l'ai vue frémir ou pleurer devantles ruines et les champs de bataille, à la Durbellière, à Saint-Florent, aux Alouettes : et cela m'a révélé tout ce qu'il demeure ici d'hostihté, de menace et d'orgueil. Le culte de la Tradition intangible, immuable, et

l'obsession d'une héroïque folie n'y laissent place ni à l'action vraie, ni à la sagesse consciente, ni à la sensibilité cultivée.

— Leur pays a façonné ainsi ces hommes, au cours lent des siècles. La raison n'entame point leur foi, et eette Vendée, pareille àcelle de jadis, connaîtra peut-être encore de terribles malentendus de races...

— Oh ! André, André, doit-on vraiment le craindre? Moi,je ne puis croire aux rêves insensés de Jacqueline, et j'admire, au contraire, la paix majestueuse du Bocage...

Elle s'arrêta, pour mieux pénétrer de son regard épris l'harmonieux décor. Les horizons flamboyaient ainsi qu'au temps des genêts en fleurs; mais, au lieu des nappes claires et joyeuses, le soleil y allumait maintenant la pourpre ardente des incendies ou descrépuscules. C'était du feu encore, avec autant d'éclat et autant de prestige : le ton seul de la flamme avait changé, s'élevant de la jeune allégresse à la grave splendeur. Hélène, devant le spectacle passionné de l'automne, se sentait participer à cette suprême

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tension de la nature vers une vie défaillante et accomplie. Elle écoutait la rumeur exaspérée des feuillages en détresse, elle frémissait en l'étreinte du vent inexorable ; et, surtout^ elle aspirait la senteur de mort féconde qui montait des désagrégations nécessaires, préparant l'œuvre à venir des éclosions renouvelées.

Parmi le bruissant tapis des feuilles rousses, elle apparaissait, svelte et noble, dominant l'automne de toute sa rayonnante sagesse et de toute sa calme beauté. L'or de sa chevelure et l'or de ses bijoux émettaient des éclats pareils aux vifs reflets que la clarté posait surles ors de novembre; ses blanches mains aux gestes précieux se tendaient harmonieusement vers la Vendée dorée, vers les mourantes splendeurs qu'elle discernait dans les choses lointaines.

André l'admira. Il approcha ses lèvres du pur visage, et il dit ardemment :

— Oui, Hélène : je m'étais réjoui de te révéler ce pays de mon enfance ; et c'est moi qui lui trouve une âme différente depuis que tu y es venue. Je l'aime mieux, car toi, l'étrangère, tu

as ajouté à son charme, comme tu as su donner une valeur plus haute à tous les instants de notre vie.

— Ceci était mon rôle, André. Telle doit être notre pari dans l'action commune.

— Je n'attendais de toi qu'un rayon de beauté et de joie: tu m'as apporté encore la lumière vivante de ta raison.

Ils s'assirent sur un banc ombragé par les charmilles ; et, long-temps, devant le tendre et somptueux automne, ils laissèrent parler leur amour. Puis, ils tressaillirent, au froissement d'un pas sur les feuilles : Jacqueline, gênée d'avoir surpris leur causerie, hésitait à s'approcher d'eux. Les traits crispés, elle les regardait, hostile, douloureuse, humiliée... Et tous deux eurent une soudaine angoisse, en retrouvant, auprès de leur bonheur, cette souffrance qu'ils ne pouvaient point guérir et cette haine qui ne savait point désarmer.

L'adolescente balbutia sourdement :

— Je vous dérang-e peut-être? On m'avait dit que je vous trouverais ici, Hélène, et je venais vous y rejoindre.

— Vous ne nous dérangez jamais. Voyez : nous jouissions de cette belle journée, l'une des dernières sans doute ; et nous admirions encore une fois la Vendée, avant de nous éloigner d'elle.

— Vous allez vraiment partir?

— Il le faut... Mais nous reviendrons chaque année, n'est-ce pas, André? Oui, je reviendrai avec joie, comme vers une terre d'adoption.

— Pourtant, ma cousine, nos traditions et nos espérances ne vous ont point conquise...

Et, sans elles, la Vendée peut-elle garder son caractère et son prestige?

— Oh ! oui, je vous assure . Et puis, elle est le pays natal d'André, et cela suffît pour que je l'aime...

Jacqueline s'était assise entre les jeunes époux. Elle souffrait, comme si toute la détresse de l'automne se fût condensée en son âme. Cependant, elle se rappelait le mouvement spontané, l'impulsion de renoncement, de paix et d'abnégation amoureuse, qui, au mont des Alouettes, l'avait jetée dans lesbras de sa rivale. Gomment avait-elle pu y céder ! Il suffisait qu'auprès d'Hélène elle retrouvât André pour que sa haine se ravivât et lui déchirât le cœur.

Ils causèrent pourtant avec douceur et mélancolie, soucieux d'éviter toute blessure et de dissimuler leur émotion intime. Jacqueline, le regard tendu vers l'or des coteaux, s'abandonnait à la langueur désolée de son rêve. Elle suivait, parmi la sérénité de l'azur adouci, la chimère d'une destinée où se rapprochaient deux beaux visages calmes et fervents... Hélène,

André, dont elle se surprenait à envier le bonheur. Puis, elle réveillait son énergie, et sentait de nouveau s'exaspérer en elle sa petite âme de sacrifice et d'orgueil, de passion et de violence...

Hélène, elle aussi, s'absorbait en une pensée à laquelle souriait sa rêverie. Les pelouses déverdies, les corbeilles éplorées, les roses languissantes semblaient lui dévoiler une hantise mystérieuse et chère, perceptible pour elle seule.

Elle se pencha enfin vers Jacqueline, et lui murmura :

— Nous ne vous avons pas encore dit notre secret, Jacqueline... Il faut pourtant que vous l'appreniez de nous. L'été prochain , notre petit enfant gazouillera parmi les fleurs de ce jardin...

— L'an prochain ? L'an prochain?

Jacquehne avait frémi, et tout son sang s'était glacé, comme sous l'assaut d'une nouvelle douleur. A son tour, elle entrevit l'image d'un petit être candide et émerveillé, qui tendait les bras vers les splendeurs de l'été ou vers les fruits mûrs de l'automne, vers les rameaux et

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les astres, vers les larges horizons vendéens. Et celui-là serait l'enfant d'André, l'enfant qu'Hélène guiderait au seuil de la vie... Elle répondit péniblement:

— Vous êtes heureuse, Hélène...

Puis elle demanda :

— Vous l'amènerez ici ?

— Oui, il fera ici ses premiers pas. De cette façon, votre pays, le pays d'André, sera encore le sien...

— Bien peu, hélas! puisque sans doute vous l'éloig-nerez de nos traditions. Vous l'en éloignerez, n'est-ce pas ?

— Que voulez-vous dire, ma chère Jacqueline ? Vous savez combien nous avons toujours respecté vos préférences, même quand nous ne pouvions pas les partager ou les comprendre. Non, je ne lui ferai pas méconnaître l'histoire ni les vertus de sa race ; mais j'orienterai sa raison vers les pures inspirations de la Beauté. Je lui apprendrai, comme mon père me l'apprit, à aimer tout ensemble les belles clartés et les

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belles formes, les belles âmes elles belles idées.

— Oh ! les belles idées, Hélène...

— Oui, les idées g-énéreuseset fécondes, celles qui eng-endrenl plus de bonheur, plus de justice, plus d'amour. Et je suis impatiente d'accomplir cette tâche.

Hélène s'efforçait de donner à sa voix une inflexion très affectueuse et très douce, afin qu'aucune de ses paroles ne pût sembler pénible à Jacqueline. Mais la jeune fille sentait sa pensée se disperser en un affreux vertige, comme si elle eût assisté au suprême naufrage de sa vie. Elle répliqua seulement, en un confus instinct d'hostilité :

— La Beauté, la Raison, quels mirages ! Je souhaite d'autres aspirations à ceux que j'aime.

— Non, dit à son tour André, ce ne sont pas là des mirages, mais des réalités éternelles* Nous leur devons tout notre bonheur ; et si ta as souffert parfois, Jacqueline, c'est pour les avoir méconnues. La Beauté, l'Action, la Sagesse, telles sont les sources de toutes les joies. Nous sommes vraiment heureux, Hélène et moi, parce

qu'il nous a été donné de les atteindre ensemble.

Jacqueline hocha la tête. Son atavique passion de revanche et d'épopée s'abîmait maintenant en une désespérance infinie. Ainsi, l'âme ennemie allait revivre dans l'enfant même d'André, petite créature docile que dirigerait à son gré la vigilance maternelle... Les m.ains d'Hélène, les blanches mains aux beaux gestes, sauraient étouffer doucement les derniers élans du sang des aïeux, endormir les dernières ardeurs de la race. Lui, il grandirait dans l'oubli du passé et des morts; il ne serait qu'un étranger rieur dans les champs aux haies vives, et il verrait sans révolte s'éteindre pour toujours les ors des genêts, à travers les landes dévastées...

Que n'était-il sien, le cher petit dont elle imaginait les traits pareils à ceux d'André ! Son inlassable zèle eût fait de lui l'élu, qui devait rendre l'énergie à la race désemparée. Gomme ses aïeux, il aurait été le héros de la cause sainte. Glorieusement, il aurait accompli la mission dont André s'était détourné.

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Dans son trouble, elle trahit sa douleur jalouse :

— S'il était à moi! Je voudrais lui inspirer la vaillance et la haine...

— Votre tour viendra, bientôt sans doute, et nos enfants joueront ensemble, ici... Mais, moi, je n'apprendrai au mien qu'à être fort et bon.

Le regard dur de Jacqueline l'interrompit : elle en subit l'acuité ainsi qu'un désolant présage. Le vent exaspéré de novembre tourbillonnait, agitant les roses décolorées et les pensées tardives, balayant les feuilles sèches, emportant au loin les menues choses mortes.

Durantles mois d'été, de hautes ciguës avaient poussé aux abords des douves et aux pieds des murailles. Elles y dressaient leurs feuillages de dentelles, leurs tiges épaisses et leurs ombelles desséchées. La senteur des herbes vénéneuses s'alliait à celle de l'eau morte, et traînait, amère et subtile, autour de la Foucherie, ainsi qu'une atmosphère de haine perfide et de maléfice.

Jacqueline s'attardait encore une fois dans ce lieu funèbre, qui lui plaisait. Le jour s'achevait en une agonie blême et embrumée; les dernières clartés laissaient des reflets livides à la surface immuable, où le vent ne glissait pas même une ride lente et brève. Elle méditait fiévreusement, obsédée par la pensée de la joie nouvelle que l'avenir promettait à sa rivale, et qui l'accablait

comme la menace d'une plus grande tristesse et d'une suprême humiliation.

Hélène avait dit : la Beauté, l'Action, la Sagesse; et Jacqueline répétait les mots hostiles, évoquait les idées ennemies. Ces idées lui paraissaient des forces mauvaises dressées contre la foi de sa race, contre le passé de sa terre, contre l'héroïsme de ses morts; elles l'épouvantaient par leur funeste prestige et par leur séduction. Le fascinant mirage avait détourné André des nobles traditions et des austères croyances : il attirerait et retiendrait plus encore l'âme puérile .qui allait s'éveiller. Hélas! un autre idéal pouv&il-ildonc triompher de la ferveur des ancêtres? Elle s'étonna de le redouter maintenant. Il lui sembla qu'une même fatalité s'appesantissait sur son propre destin et sur celui de sa Vendée légendaire; et qu'une tempête emportait pêlemêle son bonheur et sa foi, les landes des coteaux et les croix des chemins creux, les gloires et les souvenirs.

Hélène incarnait à ses yeux toutes les mystérieuses forces destructives. Elle les portait en

son intelligence, elle les répandait et les multipliait en ses gestes souples, en ses regards char-mants et souverains, en l'éclat altier de sa chf velure. Oh! la haïr, la haïr violemment et in;placablement ! Jacqueline voulait haïr, pour s-e venger et se défendre, pour défendre aussi tout ce qu'elle aimait.

Tandis qu'elle aiguisait son ressentiment, près de l'onde aux sinistres reflets, elle subissait la hantise des contes noirs et des légendes mortes. Elle songeait aux apparitions, aux fées familières de son enfance et de ses premiers rêves. Elle les appelait sans terreur : la Foucherie n'étailelle pas leur domaine et leur asile? Elle croyait entendre leurs voix, mêlées aux plaintes du vent, aux clameurs des hiboux, aux froissements légers des ciguës et des saules. Toutes lui conseillaient le sortilège, la haine et la vengeance. Et c'était la voix de la vieille Vendée qui montait dans l'automne et dans la nuit close, qui ordonnait, qui persuadait, qui suppliait...

Ils se rencontrèrent dans un chemin creux proche de la Sèvre, par un matin de novembre tout chargé de lourde tristesse et de regrets passionnés. Jacqueline tressaillit en voyant qu'André s'avançait vers elle, et qu'Hélène ne l'accompagnait point.

Elle se remémorait précisément une heure pareille du précédent automne, où elle s'était arrêtée avec lui sous les vieux châtaigniers qui ombrageaient cet endroit. Ils s'y étaient attardés, tandis qu'autour d'eux les feuilles brunes pleuvaient avec lenteur, et que les fruits mûrs rebondissaient lourdement sur le sol en se dégageant de leurs coques épineuses. André devait repartir le lendemain : son adieu avait été mélancolique et doux; et tandis qu'il parlait, l'ado-

lescente avait édifié son rêve... En réveillani aujourd'hui dans son souvenir l'émotion de cet entretien, Jacqueline la retrouvait plus ardente, plus profonde, accrue par le temps, la solitude et les méditations jalouses : ce jour-là, sa jeunesse insoucieuse avait pris fin.

Les vieux arbres surplombaient encore le chemin. Mais les dernières feuilles et les derniers fruits étaient tombés déjà ; les rayons du calme midi jouaient aux entrelacs des rameaux dénudés. Jacqueline étendit la main:

— André... Je pensais à notre séparation de l'an dernier. Tu m'avais rencontrée dans cet endroit, et c'est là que nous nous sommes dit adieu. Tu ne te souviens pas ?

— Si, je me souviens. Je reg-rettais que ce fût notre dernière causerie. Mais, tu vois, je suis revenu, et nous avons encore passé bien des heures ensemble. Hélène et moi reviendrons de même. Tété prochain.

■— Oh ! cette fois, ton départ me cause plus de peine encore, parce que je n'aurai pas la consolation de t'attendre. Je sais que désor-

mais ton retour ne peut plus me ramener l'ami d'autrefois.

— Pourquoi ? Nous nous sommes vus tout aussi souvent, et, chaque année, il en sera de même. Nos excursions en Vendée ont paru te plaire : nous en ferons d'autres.

— Avec Hélène entre nous, toujours Et

lu sais combien nous nous comprenons peu, combien nos âmes sont différentes. D'ailleurs, tu sais aussi que je suis vraiment peu sociable, et qu'à toi seul j'aimais à me conlier.

— Un jour ou l'autre, bientôt sans doute, nous te trouverons mariée à ton tour. Et c'est toi qui nous oublieras alors, pour ne plus penser qu'à ta nouvelle mission. Tu te marieras selon ton cœur et selon ta foi.

— Non, André, répondit tristement Jacqueline. Ce rêve-là est fini. Je veux rester, aux yeux de tous, indifférente et impénétrable. Cette vie de solitude me convient parfaitement. Pour toi, je serai une amie sincère, puisque c'est le rôle qui m'est échu.

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— Cependant, nous non plus ne nous comprenions pas toujours.

— Cela ne faisait rien : avec toi, je parlais toujours volontiers, car nous sommes de la même race. Maintenant, ce n'est plus possible.

La fllle orgueilleuse des Chouans dépouillait son âme combative et violente. Humiliée, vaincue, elle s'obstinait quand même à entretenir son amour parmi les ruines de son rêve. Elle puisait une exaltation nouvelle dans le paysage d'automne et dans sa propre défaite, dans le désastre de la nature et dans la détresse de son cœur.

Ils avaient atteint le bosquet des châtaigniers. Les branches s'agitaient et bruissaient au vent continu de novembre ; leurs feuilles comblaient les fossés et recouvraient les talus d'un amoncellement roux. Jacqueline s'arrêta. André s'arrêta de même. Ils ne parlèrent point, mais ils sentirent planer sur eux le mystère d'une délicieuse chose morte.

— L'année dernière, reprit enfin Jacqueline, c'était un peu plus tôt. Les feuilles de ces arbres

n'étaient pas encore tombées ; elles nous enveloppaient de leur chute.

— En efFet, j'étais reparti dès le milieu d'octobre. Cette fois, Hélène a voulu prolonger notre séjour.

— Hélène ! Encore Hélène !

— Tu es injuste envers ma femme. Elle a toujours été, pour toi, affable et bonne. Pourquoi lui gardes-tu tant d'aversion?

— Pourquoi, André? Tu me demandes pourquoi ?

Elle leva ses prunelles vers le jeune homme. Lui la considéra, pantelante ainsi qu'un animal blessé; et, dans cet instant, il partagea profondément sa souffrance. Il devina qu'elle ne pouvait l'exprimer, mais qu'elle désirait l'apaisement d'un aveu ou d'une confidence.

— Lorsque tu m'eus quittée, et que je t'eus suivi des yeux jusqu'au tournant du chemin, je t'ai attendu, je n'ai plus vécu que pour t'attendre. Puis, un jour, j'ai appris que tu ne reviendrais qu'avec une étrangère. J'ai failli en mou-

rir... Je ne t'ai rien reproché, mais cette étrangère est restée pour moi une ennemie.

— Pourtant, Jacqueline, nous n'avions jamais parlé qu'en bonne camaraderie, et nous étions presque des enfants...

— Oui, tu n'avais pas compris, et j'étais une enfant. Mais je t'aimais, moi, et je t'aime toujours!

Jacqueline se redressa aussitôt, soulagée du poids de son secret, redevenue forte et libre. André chancelait.

— Tais-toi, Jacqueline, tais-toi. Tu ne sais rien encore, et nos sentiments t'ont trompée.

— Je sais; et c'est pour toute ma vie.

— Oh! que tu me fais souffrir! Ignores-tu que ma vie, à moi, est liée à celle d'Hélène... que nous nous aimons... que nous aurons bientôt un petit enfant...

— C'est de tout cela que je soufiFre, moi aussi. Délicatement, André posa sur son bras la

main de Jacqueline. Ils firent ensemble quelques pas à travers les feuilles sèches.

— Vois-tu, Jacqueline, il ne faut pas s'attar-

der aux regrets inutiles. Ma destinée est désormais fixée, et tout ce qui est fait demeure irrévocable. D'ailleurs, Hélène est trop parfaite pour que j'en regrette rien. Mais toi, toi aussi, tu dois être heureuse : et pour cela, chère petite Jacqueline, il faut que tu comprennes bien que la pag-e de la vie est encore toute blanche. Les souvenirs qui t'ont troublée, ces souvenirs fraternels qui me sont si chers à moi-même, n'y doivent point laisser de trace. Ils ne restent qu'un peu de poésie et de joie autour de nos jeunes années: ne leur donne pas d'autresignification. Garde-moi seulement toute ton affection, et sois sûre que lamiennene te fera jamais défaut.

— Je me suis méprise, soit; mais ne me demande pas d'effacer cette douce erreur de ma mémoire. Elle demeurera l'unique rayon de soleil sur toute ma triste existence. Ohl j'ai tort, j'ai tort sans doute de te dire cela; je devrais me taire afin de ne troubler ni ta paix ni ton bonheur. Je le voulais, et j'avais résolu de souff"rir en silence, de m'efTacer devant Hélène, de me

réjouir des joies qu'elle le donne. Mais, pardonne-moi... Gela me fait tant de bien de te parler ainsi!

— Tu as raison de te confier à moi, si tu peux au moins écouler mes supplications et mes conseils. Je t'assure qu'un jour tu souriras de cet enfantillage.

— Non, André. Me connais-tu si mal?Tiens, quand Hélène s'étonnait de rattachement démon pays à ses ferveurs anciennes, que vous considérez tous deux comme une faiblesse généreuse et une erreur funeste, elle ne comprenait pas cette obstination irréductible sur laquelle les siècles passent sansl'entamer. Eh bien, la femme que je suis maintenant restera toujours fidèle à toutes ses croyances... même à sa première illusion, que tu nommes un enfantillage...

André ne savait comment clore un entretien qui lui était doublement pénible. Il sentait que chacune de ses paroles aggravait la blessure saignante qu'il eût voulu panser; il devinait aussi que l'expression d'une tendre sollicitude aurait

été plus nuisible encore et plus déchirante que des mots cruels.

Il reprit :

— Puisque tu fais allusion à nos divergences d'idées, ne devines-tu pas qu'il y aurait eu là une source de froissements continuels? Malgré toute notre vigilance à les écarter, un fossé se serait insensiblement creusé entre nous. Sans le vouloir, Jacqueline, j'aurais pu t'aftliger, si notre vie avait été commune. Et tu aurais éprouvé avec moi une inévitable déception.

Jacqueline releva vivement la tète. Inconsciemment, André avait touché au plus vif, au plus intime de ses anciens espoirs. Elle se récria :

— Ah ! tu aurais bien vu !

Et elle éclata en un long sanglot. De ses deux mains, elle cacha ses yeux en larmes. André sentait son cœur se serrer violemment : il resta longtemps immobile, paralysé par sa gêne et son angoisse.

Il regarda le visage juvénile et volontaire, convulsé, baigné de pleurs. Il le trouva gracieux

et charmant; il Tadmira d'être un peu d'automne désespéré, parmi le grand désespoir de l'automne. Il hésita, ne sachant quel mot dire ni quel g-este faire. Enfin, il vit les prunelles noyées qui se levaient vers lui, et, fraternellement, il essuya du revers d'un doigt une larme qui perlait au bas de la joue. Jacqueline se pencha : il perçut les mouvements de son cœur et la tiédeur de son haleine. Elle s'abandonnait, douloureuse, implorante, blottie comme un petit être craintif et familier. André ne sut point desserrer l'étreinte, et les deux bras de l'adolescente s'enlacèrent à son cou.

Le somptueux automne s'éplorait dans les branches, gémissait et se lamentait, enveloppait la détresse des choses dans la splendeur lasse des pâles rayons.

— André, André, ne me chasse pas... Laisse moi ainsi, un instant encore, pour que je me souvienne...

— Ma chère petite...

— Rien qu'un instant... Rien qu'un instant, puisque l'autre t'aura toute sa vie !

André, le premier, posa ses lèvres sur les prunelles implorantes. Et les lèvres de Jacqueline se haussèrent, se tendirent.

Ils demeurèrent unis, parmi l'automne, se hâtant dejouir de leur furtive étreinte et de leur baiser éperdu, afin que l'émotion de tendresse désespérée se prolongeât durant les années du souvenir.

— Je t'aime tant, André! Attends encore. Elle te reprendra, puisque tu es à elle... Mais laisse-moite dire que je t'aime. Je ne te demande rien autre, je suis heureuse maintenant.

André, pour la voir, écarta un peu leurs visages. La douleur, l'exaltation, la passion, la tendresse transfiguraient l'enfant rebelle : sous les battements voluptueux des paupières, les yeux humides n'étaient plus qu'ardents et doux; les lèvres minces s'entr'ouvraient en une merveilleuse éclosion; les joues, halées par l'air et le soleil, s'empourpraient comme des fruits attirants et parfumés. Il l'admira, puis il lui rendit le baiser qu'elle implorait encore. Dans un vertige d'ivresse et d'oubli, il étreignit la frémis-

santé amoureuse, qui, soumise et pâmée, lui offrait toute sa chair et lui donnait toute son âme.

Il se reprit pourtant : avec la pensée d'Hélène le rappel impérieux de la sagesse et de la raison traversa soudain sa conscience et réveilla sa volonté. Il rompit le charme perfide en dénouant l'enlacement. Il ne garda d'elle que ses deux mains, avec tendresse.

Jacqueline le regardait, muette, étourdie, comme arrachée à l'enchantement d'un rêve trop beau. Une gratitude passionnée, un reproche mélancolique se confondirent dans la première lueur de ses prunelles. Elle discerna aussitôt que la rivale avait repris son empire. Elle

dit:

— Ne regrette pas de m'avoir un instant

donné l'illusion du bonheur.

— Cette minute me sera plus chère qu'à toimême, répondit André.

Mais il pressentit que désormais ce serait son tour (le souff'rir. Il songea confusément à Hélène, à la loyauté de son clair regard, à la confiance

de son sourire, aux espérances des lendemains. Il baisa, avant de les laisser retomber, les petits doigts qu'il retenait encore.

— Tu sais maintenant que je t'aime aussi, reprit-il. Mais, je t'en prie, pour toi surtout, soyons forts tous les deux et gardons-nous contre nous-mêmes.

— Comme tu voudras. Tu m'as accordé plus que je n'espérais. Quoi que tu desires, je t'aimerai toujours.

Il se prolongea entre eux un grand silence angoissé, lourd et triste à l'unisson de la saison rousse. Ce fut Jacqueline qui le rompit enfin :

— Adieu. Retourne auprès d'elle. Et souvienstoi que je t'aime.

Elle s'enfuit en courant, à travers l'automne. <

Au lendemain de cette rencontre, où sa passion avait enfin débordé, impérieuse et triomphante, Jacqueline partit, dès la première heure du matin, au trot de sa petite jument docile. Elle était encore enfiévrée de son aventure. La nuit ne lui avait pas apporté de sommeil. Elle n'avait pu que revivre sans fin l'heure inoubliable, et retrouver en sa chair le troublant émoi du baiser veng-eur.

Pourtant, jusqu'à ce jour, elle n'avait connu que la candide imprécision des premiers désirs. A peine avertie des lois delà nature, elle s'était détournée tout ensemble des curiosités précoces et des spéculations de l'intelligence, cloîtrant sa jeunesse entre l'austérité de sa foi et l'enthousiasme de ses traditions. Il avait fallu que la ja-

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lousieetla haine vinssent aiguillonner son amour, pour qu'il se manifestât aA'Cc tant d'exaltation. André avait seulement pris d'elle un baiser éperdu; mais elle s'était du moins abandonnée sans réserve; et, s'il l'avait voulu, elle eût accepté l'amour comme une immolation joyeuse, afin de ravir à Hélène un peu de son bonheur et de son empire.

Maintes fois, elle était venue à cheval, jusqu'aux ruines du manoir de Tiffauges, où s'évoquait une autre Vendée, plus ancienne, plus fantastique et plus effroyable que celle des combats. Ce fut vers ce lieu aux souvenirs de meurtre et d'épouvante que, frémissante encore, elle dirigea sa monture. Elle laissa l'animal à la ferme attenante aux ruines : elle y était connue, on l'accueillait avec un empressement déférent et familier. Puis, elle escalada la montée rocailleuse, en fauchant à coups de sa cravache les plus hautes des ciguës et des ronces qui l'avaient envahie.

Parvenue au sommet, elle contempla les murailles du château écroulé. En cette matinée froide.

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limpide et rayonnante encore d'un éclat impassible et voilé, les ruines aux noires lég-endes couronnaient un paysage tout scintillant des premiers frimas. Le givre miroitait sur l'infini des champs bleus et des vertes vallées, poudrait les chênes et les sillons, brillait aux toitures des métairies et des moulins. Il effaçait au loin, sous sa pâleur, les tons variés de la plaine hivernale, et les haies innombrables de la Vendée semblaient avoir revêtu pour une heure leur allègre parure du printemps.

Là, Jacqueline retrouvait toujours un peu de ses terreurs de fillette. Elle avait tant frémi, tant tremblé, tant pleuré, durant ses années puériles, en écoutant avidement les terrifiantes histoires que les femmes du pays s'étaient transmises et qui, toutes, se rapportaient au manoir démantelé ! La Meffraie, dont le nom même recelait une mystérieuse épouvante, et le connétable dément et cruel, Barbe-Bleue légendaire, frôlaient encore ses rêves de leurs grandes ombres sinistres. Près de la crypte ou des galeries souterraines, elle croyait parfois entendre les

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lamentations des petits enfants égorgés par centaines. Du sang- avait coulé partout, etnon point ici le sang des opiniâtres révoltés, mais le sang pur des nouveau-nés et des vierges.

Les fossés profonds, la tour aux fabuleux échos, la chapelle, les longues voûtes obscures entretenaient sa curiosité passionnée. Elle erra dans les ténèbres et près des abîmes : partout, elle évoqua les terreurs de son jeune âge, le fantôme noir de la Meffraie, le spectre patricien de Gilles de Retz, les bruits grinçants des chaînes, les plaintes interminables des enfants. Et ce fut encore l'image abhorrée d'Hélène qui répondit à son attente, puis le trouble brûlant et délicieux que lui avait révélé son premier baiser d'amour. La tendresse et la haine, l'extase et la douleur avaient pris ensemble possession de son âme. Sa vie n'était plus aujourd'hui qu'un vertige; et, par ce matin clair et blanc, elle-même passait au milieu des ruines ainsi qu'un fantôme attardé.

Dans le désarroi de sa pensée, elle écoutait la maléfique suggestion. La hantise des meurtres, des massacres, des terreurs, des sortilèges

demeurait inséparable de ces murs et de cette campagne. Ici avaient succombé les faibles victimes de la Meffraie, et là, près de la Sèvre écumante, les héros des légions vendéennes, tombés dans le bois de Torfou, autour de Jean des

Noues, — son propre aïeul et celui d'André

Oh ! André, André qui avait oublié le serment des ancêtres, André qui l'avait dédaignée et qui avait choisi cette Hélène à l'âme ennemie, André qu'elle aimait tant, et qui repartirait demain...

Si pourtant Hélène n'était point entre eux !

André salua joyeusement le retour d'Hélène, qui était sortie pour une promenade matinale, tandis que lui-même travaillait dans le pavillon à l'atmosphère tiède et douce. Les roses pâles de novembre s'effeuillaient languissamment autour des vases de céramique et des tubes en cristal irisé.

La jeune femme s'était assise au coin du foyer ; elle présentait tour à tour chacune de ses bottines à la chaleur de l'âtre, où de hautes flammes blondes couraient et s'élançaient, enveloppant les grosses bûches de chêne. Elle riait, animée par le mouvement de la course. Le costume plus sombre qu'elle portait, les amples fourrures luisantes, la toque adaptée à ses

LA VENDEE AUX GENETS Zig

lourds cheveux d'or modifiaient l'expression de sa grâce, et donnaient à sa pure beauté un charme nouveau .

Elle raconta son excursion :

— Avant de quitter ton pays^ j'ai tenu à y refaire notre première promenade. Tu te rappelles ma surprise et mon ravissement ? Tous les genêts qui venaient d'éclore, la Sèvre qui chantait et qui reflétait la clarté du printemps, les grandes étendues qui s'élargissaient devant nous, à l'inQni... Et surtout, surtout, noire premier matin d'isolement, le matin de nos premières heures d'amour... Oh I André, c'est d'hier tout cela? 11 n'est pas vrai que tant de semaines se soient écoulées depuis ce jour? Comment la saison a-t-elle pu passer si vile! Tout à l'heure, je songeais à l'aspect de cette belle campagne au commencement de mai, et je ne pouvais comprendre que déjà elle se soit attristée ainsi...

André ne détachait pas son regard du noble et fin visage ; il semblait, en le considérant, se reposer d'un tourment intérieur. Il se sentait pour Hélène un amour affermi encore : elle

gardait bien toute sa tendresse, la sage amie qui resplendissait si délicieusement parmi les roses hivernales.

— J'ai revu les genêts sans fleurs, les chemins creux que les pluies ont embourbés, la Sèvre qui maintenant coule à pleins bords et gronde furieusement... A la veille de notre départ, cette promenade m'attirait comme un pèlerinage. J'ai tout revu, excepté Jacqueline. Oh ! Jacqueline... je n'oublierai jamais la mine maussade et boudeuse qu'elle avait au moment de notre rencontre, et que d'ailleurs nous lui avons retrouvée bien souvent...

Le nom de Jacqueline ramena une nuance d'ennui dans la pensée d'André. Pourquoi celte enfant s'était-elle précipitée ainsi en travers de sa vie sereine? Il le lui pardonnait, comme il lui pardonnait ses mois cruels et sa haine farouche. Il comprenait que, lasse de soufi'rir, la petite âme violente s'était révoltée tout à coup ; elle avait crié sadélresse parmi l'automne agonisant. Et la place qu'il lui gardait n'était point celle de l'élue, mais celle de l'être blessé que l'on veut

protéger contre son destin, consoler et défendre. II lui avait donné un baiser de pitié attendrie, et non un baiser d'amour.

— 11 ne manquait que Jacqueline, reprit Hélène. Mais j'ai rencontré son père, qui chassait près de la Foucherie. Nous avons fait ensemble un peu de chemin. Il m'a dit qu'elle est partie à cheval, dès ce matin, pour aller jusqu'à Tiffauges. Puis, comme je lui annonçais notre visite d'adieux, il m'a demandé que nous dînions avec eux demain soir, en insistant beaucoup. J'ai dû accepter.

— Tu as accepté ?

— Ne me le reproche pas : je n'ai pu faire autrement...

André ne dissimula point sa contrariété. La perspective de passer cette soirée entre Hélène et Jacqueline, après la scène de la veille et avec l'état d'exaltation qu'il connaissait à la jeune Vendéenne, l'angoissait comme s'il y eût pressenti une menace pour son bonheur.

Hélène se méprit.

— Que veux-tu? dit-elle. Moi aussi, j'aurais

préféré passer celte soirée rien qu'avec toi. Mais il nous en restera tant d'autres !

Elle dégrafa son manteau. Hors des fourrures, elle apparut plus légère et plus rieuse. Elle vint s'asseoir auprès d'André.

— Ce matin, j'ai fait une promenade merveilleuse. Il y avait d'abord une couche de givre, qui a disparu au premier rayon de soleil. Puis, la Vendée d'hiver s'est dévoilée, à peine brumeuse, avec ses coteaux dénudés, ses chênes fantômes, ses bleus champs de choux et ses genêts sombres comme des cyprès-nains. Tu avais raison, elle est plus attachante ainsi. Sa tristesse émeut et captive...

— Oui. Dans mes souvenirs d'enfance, ce sont ces aspects-là qui me tiennent le plus à l'âme* Ils sont conformes aux légendes de ce pays, à ses terreurs, à son passé, aux hommes qui l'habitent.

— Notre enfant les connaîtra-t-il encore? J'ai vu tout à l'heure que l'on défriche un nouveau champ, près de la rivière. On arrache les genêts afin de labourer le sol ; et on les entasse en un

monceau, où ils brûlent avec une fumée acre et lourde. Je t'assure que cela m'a serré le cœur.

— Désormais, on n'en verra plus guère que sur les talus des routes. Et, qui sait ? peut-être les haies d'aubépines disparaîtront-elles à leur tour... On leur refusera le terrain qu'elles occupent sans profit.

— Que c'est triste ! Il m'a semblé que, dans ce foyer, brûlaient, pêle-mêle avec les genêts, toutes les jolies choses surannées que la Vendée conserve encore : les croyances naïves, les traditions, les souvenirs...

— Nous ne les retrouverons pas longtemps. Vois : les jeunes filles ont abandonné déjà les coiffes de dentelles qui étaient l'uniforme de chaque paroisse, et qui leur prêtaient tant de grâce... Tout ce qui vient du passé disparaîtra de même.

— Hélas ! dit songeusement Hélène, je me demande parfois si l'idéal de sagesse et de raison agissante qui est le nôtre ne devient pas un terrible destructeur de beauté. Ce serait trop décevant. La vérité que nous aimons nous lais-

sera-t-elle regretter un jour les jolies erreurs que nous aurons détruites ?

— Non, pourvu que nous ne manquions pas à un devoir souverain : celui de créer de la beauté, beaucoup de beauté, pour en fleurir notre sagesse, et pour remplacer les beautés mortes...

— André, nous formerons pour cette tâche l'intellig-ence de notre enfant !

— Notre enfant... Notre petit enfant. ..

Le dîner à la Foucherie fut austère et cérémonieux. Deux lampes anciennes répandaient peu de clarté sur le couvert aux modes désuètes ; les vaisselles se heurtaient bruyamment, entre les mains de la vieille servante malhabile. L'âme de la Restauration planait, caduque et morose, en la salle aux murailles blanches.

Le vieux gentilhomme avait accueilli Hélène et André par de solennelles prévenances; puis, son idée fixe était revenue l'obséder, et ne lui avait pas laissé aborder d'autre sujet que celui de ses amertumes et de ses espérances. Avec de grands éclats de voix, il dénonçait les crimes des temps présents, accusait les hommes et les lois, prédisait l'intervention divine et l'extermination des foules rebelles. Ses mains énor-

2aG LA VENDÉE AUX GENETS

mes s'agitaient en des gestes d'exécration, sa barbe et ses cheveux blancs tremblaient autour de son visage écarlate, tandis qu'il multipliait les sombres prophéties et qu'il lançait des anathèmes.

Les jeunes gens n'objectaient rien aux violences du vieillard. Ils échangeaient parfois un bref regard amusé, en réprimant à grand'peine un sourire.

En face de son père, Jacqueline demeurait silencieuse, la gorge serrée, le cœur meurtri. Elle s'efforçait en vain de paraître intéressée. Elle fixait par instants sur André ou sur Hélène ses yeux ardents et tristes, tantôt avec une expression de supplication désespérée, tantôt avec une lueur de menace et de défi. Puis, elle retombait à son chagrin et à son silence.

Elle songeait qu'André allait repartir encore, et qu'elle ne le verrait plus. Elle songeait à l'étreinte dont elle avait défailli, à son pauvre amour dédaigné dont elle avait si passionnément fait l'aveu. Rien ne gardait plus aujourd'hui d'attrait à ses yeux, ni la terre mater-

nelle, ni la tradition vénérée : elle eût consenti à les oublier, à s'en détourner, s'il l'avait fallu; et elle eût ainsi sacrifié ses plus chères dévotions au triomphe impossible de ce chimérique amour.

Cependant, elle releva la tète quand Hélène parla de la Foucherie et de son sauvage prestige, de ses murailles vétustés et des sombres douves qui la ceignaient. Depuis qu'elle avait coutume d'isoler parmi leurs ténèbres ses rêveries exaltées, les douves exerçaient sur sa pensée une sorte de fascination. A cause de la mystérieuse épouvante qui pesait sur ces lieux, il lui semblait que la solitude y était plus profonde qu'ailleurs, et plus propre à bercer sa désespérance.

— Hier soir encore, dit-elle, j'y suis restée longtemps. Durant les nuits de pleine lune, et c'est le cas en ce moment, ces eaux, ces lierres, ces vieux arbres et ces vieux murs prennent un aspect tout à fait fantastique. C'est effrayant et admirable à la fois. Si vous le voulez, Hélène, nous irons tout à l'heure y passer

un instant, tandis qu'André et mon père nous attendront ici. N'est-ce pas ?

— Certainement, répondit Hélène. Je vous suivrai avec grand plaisir.

Jacqueline avait redouté qu'Hélène ne refusât. Pourtant^ la jeune fille n'avait pas d'aulre pensée que d'interrompre celte réunion, afin de se dég^ager un peu de la gêne qui l'accablait, et de revoir, fût-ce avec Hélène, le lieu sinistre où elle pourrait du moins cacher à André son dépit. Peut-être obéissait-elle, inconsciemment, à quelque obscur instinct de vengeance et de maléfice, venu jusqu'à elle de la vieille Vendée guerrière, et qui lui faisait préférer à tout autre cet endroit, où les saules penchés baignaient leurs feuillages dans l'eau morte.

Mais quand toutes deux sortirent, après le dîner, Jacqueline perçut une nouvelle et violente blessure, en discernant le regard tendre dont André accompagnait Hélène, et rien qu'Hélène. . .

Afin de contempler le fantastique spectacle, Hélène et Jacqueline s'arrêtèrent sur la vieille arche qui traversait la douve. La nuit brillait au clair de la pleine lune. L^eau fangeuse miroitait ; les lierres des murailles, les longues guirlandes des saules, les végétations arborescentes des ciguës s'illuminaient dans l'infini du silence. Pénétrée de la lueur intense et blême, la Vendée irradiait.

Hélène s'exclama :

— Oh ! Jacqueline, que c'est émouvant ! Vous ne ressentez pas un peu d'effroi, quand vous vous attardez ici toute seule ?

— De l'effroi, ici ? Mais non, je m'y j)lais, au contraire. J'ai l'habitude de ces ruines près desquelles j'ai grandi.

23o LA VENDÉE AUX GENETS

Toutes deux, parmi la blancheur lunaire, se dressaient comme des apparitions. Hélène portait à son cou une souple écharpe de plumes , qui flottait autour d'elle en une double traînée de neige et de lumière. Son visage heureux, sa chevelure blonde striée d'orfèvrerie, ses yeux toujours en quête de splendeur luisaient et reflétaient les froids rayons.

— Je garderai le souvenir de cette prodigieuse vision : la Foucherie éblouissante dans son apothéose tragi((ue et funèbre. Je ne connais rien de plus saisissant.

Elle s'accouda sur la barre de bois qui servait de rampe et bordait le petit pont. Un cri d'orfraie partit de la tourelle, puis se répéta au loin.

— Penserez-vous donc encore, ma cousine, à notre triste ermitage, notre refuge de vaincus ? Votre vie active ne vous en laissera pas le loisir.

— Ni André ni moi n'oublierons rien de notre séjour en ce pays. Il fut rempli de trop de joie.

Jacqueline se crispa, tourna vers Hélène son dur regard ennemi. Ce rappel d'une destinée heu-

reuse ravivait cruellement toutes ses douleurs. Déçue dans son espoir, blessée dans ses croyances, humiliée dans son orgueil, torturée dans son amour, elle avait tant souffert de cette félicité qui lui semblait outrager tous ses rêves ! Elle saignait encore du coup le plus récent, l'inutile aveu désespéré, auquel André n'avait accordé qu'un baiser de compassion... La jeune fille, à son tour, voulut s'appuyer sur la rampe du pont : elle la saisit dans ses mains, et, dès la première pesée, elle sentit que le bois cédait et ployait. Elle n'en fit point la remarque; elle demeura pensive et muette, songeant confusément que le destin lui off'rait sa vengeance, et que son geste pouvait enfin commander à la mort.

Dans la blanche nuit, c'était la Vendée tragique et guerrière qu'Hélène évoquait une dernière fois : les murs ruinés, les eaux mortes et les arbres poudreux en demeuraient les rudes témoins. Elle rappela les émotions de leurs visites aux champs des combats.

— Et cela ne vous a point convaincue? répondit Jacqueline. Vous et André continuez de

désapprouver noire fidélité à la cause de nos aïeux, alors que tant de ceux-ci se sont sacrifiés pour elle...

— Oui, vos pères ont donné leur vie et leur admirable vaillance, afin de défendre un monde qui chancelait. Mais n'oubliez pas que bien d'autres, avec une pareille foi, consacrent tous leurs efforts à préparer aux hommes un avenir plus beau...

— Hélène, je devine les mots qui montent encore à vos lèvres. Oh ! je vous en prie, ne me parlez plus de cette beauté abstraite que je ne comprenâs pas, ni de cette vaine sag^esse au nom de laquelle on nous fait tant de mal 1

Dans son désespoir, Jacqueline entendait de nouveau la voix impérieuse du passé, qui montait vers elle, de toute la nuit et de tout l'espace, parmi les cris des oiseaux et les plaintes du vent à travers les saules. Elle aussi était une vaincue, et elle trouvait une sorte de consolation à confondre ses propres tristesses et les glorieuses défaites de sa race,

— Vous savez, reprit-ello, que l'on s'est battu

ici même, autour de noire Foucherie? Au printemps de 1794) une trentaine de survivants, échappés au désastre de Savenay et rentrés dans leurs paroisses, vinrent se grouper et nous défendre contre l'une des Colonnes infernales. Ils étaient commandés par le frère de notre aïeul, tué à Torfou. Durant une journée entière, ces quelques hommes soutinrent un véritable sièg-e contre toute une armée. Les assaillants se pressaient sur ce petit pont pour donner l'assaut, tandis que les nôtres, abrités derrière ce mur, tiraient sans relâche et les tuaient en grand nombre. La Foucherie ne céda qu'à la nuit, lorsque nous n'eûmes plus de munitions. Le château fut saccagé, ses défenseurs massacrés sans merci; mais ils durent mourir contents, careux-mêmes s'étaient, par avance, largement vengés. Des centaines de cadavres ennemis furent jetés dans ces douves, et les douves les ont gardés. Un des canons de notre armée repose encore au fond de l'eau : on l'y a précipité, pour que l'adversaire n'en fît pas un trophée de victoire... Elle admira le livide décor, avec fierté, avec

amour; et il lui plut d'écouter les longs cris des chals-huants, qui s'épieraient sur la Vendée, comme au temps jadis. Elle ajouta :

— Pensez-vous vraiment que les descendants de ceux qui ont vu de telles choses puissent aujourd'hui oublier et désarmer?

— Sans doute, parce que telle est la sagesse, et qu'elle triomphe toujours. Nous avons admiré avec vous les vertus d'un Bonchamps, d'un Lescure, d'un LaRochejacquelein, — leur générosité et leur bravoure. Mais nous pensons quand même que Beauvau et Lauzun avaient peut-être raison.

Jacqueline cria de rage et de haine= Dans le mouvement exaspéré qui l'agita, elle sentit la rampe vermoulue se détacher de ses supports. Elle s'affola. Elle crut entendre la voix ancienne qui ordonnait la vengeance ; elle vit l'eau blafarde qui s'offrait, impassible et illuminée... Plus encore qu'une rivale heureuse, Hélène lui parut l'ennemie héréditaire, exécrée, maudite. Et, de toute sa force, arrachant la barre fragile, elle poussa la femme d'André vers l'abîme.

L'onde morte s'éveilla soudain, dans un affreux tumulte. De larges ombres passèrent, avec le vol lourd des hiboux. Puis, le silence recouvrit un grand cri...

Aussitôt, comme délivrée de l'influence maléfique, Jacqueline eut conscience qu'elle venait de détruire, vainement, de la beauté, de l'intelligence, de la joie. L'eau assouvie avait repris son calme épouvantable... Elle pensa mourir de terreur et d'angoisse. Elle était seule, toute seule. Elle appela :

— André! André ! Au secours... Viens vite, viens...

Le rire hideux des orfraies répondit à sa voix.

Le lendemain, à l'approche du soir, on ramena sur la prairie le corps charmant d'Hélène. Jacqueline, ainsi qu'André, avait passé tout le jour au bord de la douve. Tragique, immobile et comme hébétée, scrutant anxieusement les eaux méphitiques, elle épiait les mouvements des hommes qui sondaient la vase profonde; et, chaque fois qu'un effort plus laborieux semblait retenir leurs bras tendus, elle-même se penchait et défaillait d'angoisse.

On déposa Hélène près des hautes ciguës et des saules aux rameaux tremblants. Ni la mort, ni le contact des fermentations putrides n'avaient pu réduire toute sa jeune beauté. Les paupières^ à demi closes sur les prunelles éteintes, dispersaient encore quelque grâce autour de leurs cils

et de leurs cernes creusés. La pure matière du visage et des douces mains gardait l'essentiel de sa blancheur qui s'azurait, et de son diaphane éclat qu'accentuait le réseau noirci des veines. Des dents luisaient entre les lèvresbleues, et les cheveux, dont un coup de harpon avait déroulé rédifice, répandaient de l'or ardent autour du front livide. L'étoffe détrempée des vêlements accusait tous les contours et toutes les souplesses, les lignes harmonieuses et les formes accomplies.

Elle présentait ainsi une merveille d'horreur gracieuse. Elle prolongeait, dans la mort, le calme rayonnement de beauté, de sagesse et d'amour qui avaitémané de sabrèvejeunesse. Pourtant, comme une monstrueuse emprise de la laideur, les longues fibres des végétations aquatiques ceignaient ses poignets et son cou, s'enlaçaient à ses bijoux, souillaient son corsage; et déjà d'agiles mouches vertes bourdonnaient, tourbillonnaient...

André sanglotait auprès d'elle. Jacqueline s'était agenouillée. La jeune fille contemplait sa

rivale morte, et n'en pouvait détourner sa vue. L'avait-elle vraiment haïe ? Avait-elle voulu ce meurtre? Elle ne le savait plus; elle sentait se dissiper ensemble sa raison, sa conscience, son souvenir.

Elle songeait cependant qu'André était là, qu'il pleurait et qu'il souffrait; elle eût voulu guérir à jamais sa douleur, avec de tendres caresses et de douces paroles. Elle songeait aussi qu'elle avait menti à lui comme à tous, en expliquant par un accident la rupture de la rampe et la mort d'Hélène : ce mensonge lui causait sa plus grande humiliation et son plus lourd remords. Elle souhaitait de pouvoir tout lui dire, d'être pardonnée, d'être bienfaisante...

— André !

Jacqueline se leva. Depuis une heure, elle se tenait assise au bord du fossé, sur le chemin de la Roncièrc, attendant le retour d'André. Elle ne prenait garde ni à la brume hivernale qui s'épaississait autour d'elle, ni au triste soir opaque, qui tombait hâtivement. Elle reconnut enfin le pas accablé du jeune homme, et elle s'avança vers lui.

— Je t'attendais...

André s'arrêta, surpris, se rappelant avec gêne leur dernier entretien, l'avant-veille de la mort d'Hélène.

— Tu m'attendais, Jacqueline? Tu voulais me parler ?

— Oui, je voulais te parler. Je savais que tu

24o LA VENDÉE AUX GENETS

étais sorti et que tu repasserais ici : je t'avais aperçu sur la route du village.

— J'étais allé au cimetière. Je n'y retournerai pas de longtemps, puisque je dois repartir demain, tout seul, hélas! Oh! Jacqueline, lu vois combien je suis épouvantablement frappé! J'avais amené Hélène, le soir même de notre mariagCjetje la laisse dans notre tombeau de famille, où je viendrai la retrouver unjour. Mon malheur est si profondément irréparable que je ne puis y croire encore. Je ne m'en relèverai jamais.

Jacqueline regardait André, à travers l'ombre du soir : elle restait stupéfaite de son visage amaigri, de ses traits déformés, de sa voix éteinte. Elle n'avait pas prévu ces stigmates de la douleur. Elle en fut troublée et dit péniblement :

— Je suis venue te voir, André, parce que je pensais à ta souffrance... Je ne voulais pas te laisser partir ainsi...

André ne pouvait comprendre le sentiment complexe, fait de passion, de dévouement, de vague remords et d'espoir qui avait poussé Jac-

LA VENDÉE AUX GENETS 24 l

queline vers lui. II ne crut qu'à sa pitié émue. Il répondit :

— Merci. Mais n'essaie pas de me consoler. Ma vie est brisée, et personne n'y peut rien faire.

— Et si tu voulais, pourtant!

— Quoi donc?

— Tu resterais ici, près de nous. Notre maison serait la tienne. Nous t'entourerions sans cesse, et moi je te soignerais comme Une sœur. Je prendrais ma part de toutes tes peines. Et l'apaisement viendrait bientôt. Oh! tu n'oublierais pas, je le sais bien ; mais cette vie-là, au milieu de nous, te rendrait plus calme et plus fort.

— Non. Je vais retourner auprès du père d'Hélène, car son cœur s'est déchiré avec le mien. Ensemble nous parlerons d'elle; et, si cela est possible, nous reprendrons nos travaux qu'elle aimait. N'importe : je te remercie pour ton offre affectueuse.

— Gomme tu voudras. Je tenais pourtant à te faire cette proposition. Et quand reviendrastu?

— Je ne sais, mais bien rarement, sans doute.

Jacqueline eût voulu parler encore, insister et persuader. Mais elle se sentait gagnée par une étrange terreur. Le soir se faisait autour d'eux pius triste et plus sombre : et, tandis qu'elle regardait André, il lui semblait qu'une autre présence survenait entre eux dans les naissantes ténèbres. Elle songeait au beau corps d'Hélène, bleui et glacé.

— Il faut nous dire adieu, ma chère Jacqueline. Sois heureuse, toi...

— Puisque nous ne nous reverrons pas avant longtemps, laisse-moi t'acconipagner jusqu'à l'entrée de la Roncière.

— Vois comme il fait déjà nuit... Tu ne pourras plus rentrer seule.

— Oh ! si. Je connais le chemin, et j'ai l'habitude d'être seule.

— Viens, alors. Si tu le préfères, je te ferai reconduire en voiture.

Dans la nuit, la voix grave et lasse, la voix frêle et suppliante, s'élevaient tour à tour, as-

soiirdies toutes deux par la douleur. Et Jacqueline, parmi le désordre de ses sentiments, n'espérait plus que g-ag-ner une minute encore, retarder le déchirement de l'adieu. Elle redoutait l'instant où il lui faudrait s'en revenir, désemparée, portant le fardeau de son âme.

Ils marchèrent en silence. Jacqueline ralentissait son pas.

— J'aurais voulu que notre intimité ancienne pût être pour toi un refuge dans ton affliction ; et que, près de nous, tu te fusses trouvé moins abandonné...

— Je te le répète : il ne peut y avoir pour moi ni refug-e ni consolation.

— Tu te rappelles pourtant les heures que nous avons passées ensemble. Oh! si j'avais souffert, moi, comme il m'eût été doux de te demander un appui ! Mais j'ai bien eu aussi raa part de chagrin : il venait de toi, et la consolation ne pouvait venir de personne.

— Je t'en supplie, Jacqueline, laisse dormir ces souvenirs d'enfant. Je te l'ai demandé pour toi-même et pour ton bonheur, je te le demande

pour moi aujourd'hui. Entre eux et ma vie présente, il y avait hier mon devoir; il y a maintenant la mort et la douleur. Oublie-les donCc.

— Les oublier? Les oublier? Que me demandes-tu ? Oh I Ils ne te gêneront pas, mes pauvres souvenirs, car je ne caresse plus d'autre chimère que de sécher tes larmes, sans rien demander, sans rien attendre. Quant au sort d'Hélène, il me paraît bien enviable : c'est elle qui te garde, qui garde ta pensée, puisque tu vas travailler sous l'influence de son père, comme si elle était toujours là... Tandis que moi... Moi pour qui tu n'aurais pas eu un regret, si j'étais morle de la même façon...

— Tu me fais souffrir encore, Jacqueline. Tu trouves donc que, pour moi, la mesure n'est pas comble ?

Elle s'aperçut qu'André l'implorait, et son emportement tomba soudain. Confuse, elle répondit à voix basse :

— Pardon. Je te fais du mal, moi qui étais venue pour te consoler.

Mais elle sentit que tout était irrémédiable-

ment fini, et que désormais rien ne saurait unir un seul instant leurs pensées. Son inutile amour n'apporterait pas même un rayon d'apaisement. Et, bien que la Roncière n'apparût pas encore entre ses grands arbres, ce fut elle qui s'arrêta et prononça doucement :

— Adieu, André.

11 ne la retint pas, et dit de même :

— Adieu, Jacqueline, ma chère petite amie. Alors, un sanglot souleva la gorge de la jeune

fille. D'un geste timide et tendre, elle leva les bras, les noua aux épaules d'André. Ils se donnèrent un silencieux baiser de douleur et de souvenir.

Et Jacqueline, accablée, tomba sur ses genoux, tendit vers André ses mains jointes. Il voulut la relever, mais elle lui saisit les poignets, de toute sa force.

— Attends, André : je veux te parler et tout te dire. Laisse-moi ainsi, à tes pieds... à tes pieds, mon André, qui souffres et qui pleures... Mais moi aussi, j'ai tant souffert, j'ai tant pleuré... Pleuré de trop t'aimer, de t'avoir espéré

et de t'a voir perdu. Ecoute : tu vas me haïr, et je bénis ta haine, car elle me sera plus douce que ton indifférence ou ta pitié. Tu vas me tuer peut-être, et je t'en remercie : je serai heureuse de mourir de ta main, de ta chère main. Ecoule, écoute... Tu sais combien je haïssais celle qui était venue entre nous... oui, elle, elle. Eh bien, la jalousie, la haine m'ont égarée, et aussi je ne sais quelle force dont je ne pouvais m'affranchir... Ecoute encore : c'est moi qui ai arraché l'appuie-main... c'est moi qui l'ai poussée., c'est par moi qu'elle est morte. Oui, c'est moi qui l'ai poussée, c'est par moi qu'elle est mortel

— Que dis-tu ? Tu es folle ? -

— Je dis vrai. J'ai tué la femme que tu m'avais préférée. Je l'ai tuée parce que je t'aime par-dessus tout, comme je t'aimerai toute ma vie.

Elle restait à genoux, meurtrie par les pierres du chemin; et ses mains gardaient étroitement les poignets d'André. Elle levait vers lui sa face suppliante, la haussait, l'offrait avec indifférence aux caresses ou aux blessures, à la mort ou aux baisers. André se refusait à comprendre.

Enfin, il jeta un cri :

— Malheureuse !

Et il voulut se détacher d'elle, s'en éloigner. Jacqueline ag^enouillée tenait encore ses mains. Alors, dans sa volonté surtendue de fuir, pour échapper au besoin de meurtre qui sourdait en lui, il put saisir un des doigts de la jeune fille ; et il le tordit violemment, jusqu'à le rabattre contre la main. Il entendit le sec craquement des os. Jacqueline gémit et lâcha prise.

— Malheureuse, répéfa-t-il... Je te hais!

Il la repoussa durement, la fit choir sur le sol de la route, puis s'enfuit vers la demeure où il avait aimé.

Jacqueline se releva avec peine. La douleur de son doigt brisé lui arracha un cri. Elle chercha son chemin, hâta le pas, prit sa course dans la nuit impénétrable. Elle courait, plus vite, toujours plus vite, trébuchant contre les pierres, Incérant sa jupe aux ronces des haies. Oui donc la poursuivait, la rejoignait, la touchait à chaque pas? Une femme si belle, si belle, aux jeux éteints, aux mains divines, aux grands cheveux

d'or... Une femme pâle, pâle comme un fantôme, d'une pâleur bleuissante... Une femme...

Elle court, elle court à travers la campag-ne qu'elle ne voit pas, par des chemins où son instinct la guide sans qu'elle puisse les distinguer. Et voici déjà les vieux noyers de la Foucherie, puis là-bas, à gauche, les douves, les douves...

Elle s'arrête. Les douves ! Passer près des douves... elle ne le peut plus. Ses jambes fléchissent.Elle chancelle de terreur, car des mains l'étreignent, des mains glacées comme le vent d'hiver. Un souffle passe sur son visage, un souffle glacé comme le vent d'hiver...

Mais, tout à coup, à côté d'elle, une lamentation éclate, s'éternise, vibre aux échos :

— Hou hou hou !

Ah! ce cri, elle l'entend, elle le reconnaît, elle l'aime... Il a résonné, jadis, près du berceau d'une petite enfant. Il a résonné, naguère, près de la fenêtre où rêvait une naïve amoureuse...

— Hou hou hou I

A son tour, elle tend le cou, et, comme un

rire, comme une plainte, comme une chanson, elle module le cii familier :

— Hou hou hou !

Puis, quand l'étrange clameur a cessé dans sa voix, elle l'écoute se répercuter au loin, elle écoute d'autres clameurs pareilles, qui roulent et lui répondent. Et elle la recommence :

— Hou hou hou !

Jacqueline de la Foucherie, folle, jette à la Vendée l'appel de ses aïeux.

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Des mois se sont écoulés, depuis la nuit de ténèbres où l'on a retrouvé Jacqueline, accroupie contre l'un des noyers de l'avenue, hagarde, un doigt brisé, les vêtements en lambeaux, imitant à pleine voix les hurlements des oiseaux nocturnes.

Elle vit recluse à la Foucherie, dont elle n'a plus franchi le seuil. Une religieuse veille sans cesse sur sa démence. Silencieuse, docile, elle semble poursuivre toujours un souvenir qui ne se précise point. A peine murmure-t-elle de rares paroles inintelligibles, dérisoires serments d'amour ou vaines exhortations de combat. Elle regarde indéfiniment les images d'une histoire illustrée de la Grande -Guerre, dont elle ne sait plus épeler les pages. Elle chantonne les vieux

refrains de son enfance, les hymnes vendéens et les cantiques belliqueux. Parfois, elle considère sa main restée infirme ; elle cherche alors dans le vide de sa mémoire, pais elle éclate d un rire interminable et saccadé.

D'une fenêtre, il lui est arrivé d'apercevoir les douves el leur petit pont. Aussitôt, son visage a pris une expression de suprême terreur, ses yeux se sont distendus sur quelque apparition effroyable el mystérieuse. Elle a crié, elle s'est enfuie...

Mais, le soir, quand la pénombre du crépuscule a fait place à la lueur incertaine des lampes, Jacqueline semble prêter l'oreille et attendre. Bientôt, le premier cri d'un chat-huant résonne dans les ténèbres, et des cris pareils éclatent par centaines. Elle s'anime alors, elle lève ses tristes bras en gestes désordonnés; et, jusqu'à l'aube, elle hurle avec les oiseaux funèbres.

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M. de la Foucherie quitte chaque matin la demeure d'épouvante dont les murailles s'appesantissent sur la démence d'une enfant. Selon sa coutume ancienne, il parcourt ses terres et leurs chemins creux. Il marche à grands pas rapides, appuyé sur un lourd bâton ferré et vêtu d'un manteau de chasse. Il ne parle plus à personne, il évite tout commerce humain. Il s'en va à l'aventure, rudement, comme il serait allé vers les combats si le signal avait sonné de nouveau aux clochers vendéens.

Il songe à sa destinée, à son enfant qui est folle et qui n'a pas vingt ans. Il ignore pourquoi le sort l'a si cruellement frappé : car André n'a rien révélé, et personne n'a jamais su. Parfois, au sommet d'un coteau, il s'arrête

et regarde. Il reconnaît autour de lui le décor de toute son existence, les châteaux, les métairies, les ruines, les moulins à vent. Il contemple aussi les calmes travaux des labours, il devine l'allégresse profonde qui monte de la terre : et ses mains se reprennent à trembler de colère, ses lèvres s'agitent, il murmure des imprécations véhémentes.

Et il va toujours, obsédé par les sanglants souvenirs de la Grande-Guerre, par les désastres que sa race a connus, par les tristesses de sa propre existence. Il retrouve pour un instant sa foi en la revanche implacable, et l'espoir de massacre et de vengeance où se sont consumés tous ses rêves.

Cependant, l'hiver a pris fin, la Vendée s'est dégagée de son voile de neige, et les derniers genêts ont reverdi dans l'attente d'une floraison nouvelle. Le temps s'écoule, et la vie recommence.

Il va. Il est le Passé qui s'obstine, et que pourtant chaque heure achève d'effriter. Il semble une ruine plus fragile et plus chancelante que

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les autres ruines. Il va, parmi les champs féconds, sans comprendre enfin que la haine est un leurre décevant où s'attarde et s'épuise en vain l'énerg^ie des races, un leurre qui détourne les hommes des victoires certaines, qui les désarme et qui les livre, éphémères jouets du destin, de la douleur et de la mort.

ACHEVÉ D' IMPRIMER le vingt-huit décembre mil neuf cent sept

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