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La Vendée en 1793

Il n’estpas, dans toute notre histoire, d’épisode sur lequel les écrivains aient répandu plus d'erreurs que sur le soulèvement des paysans du Bas- Poitou, du Bas-Maine, du comté Nantais et d’une partie de l’Anjou pendant la lutte désespérée que soutint la Convention contre PEurope tout entière. Les faits matériels, les résultats généraux sont connus; mais il semble que l’on ait pris à tâche de dissimuler la pensée intime et les ressorts secrets

qui poussèrent cette multitude insensée, ces paysans, si maltraités par l’ancien régime, à s’armer contre une révolution dont eux surtout devaient recueillir les principaux fruits.

Dans la nuit immortelle du 4 août 1789, l’As- • semblée nationale avait brisé jles derniers anneaux du servage en abolissant la main-morte, sous quelque dénomination qu’elle existât. Elle avait mis à néant cette « multitude prodigieuse de droits seigneuriaux (1) p imposés par la violence (2), contre lesquels s’élevaient en vain les légistes du dix-huitième siècle, et qui faisait dire à l’un d’eux :

« Les hommes, leur vie, leur mort, leur liberté, leurs contrats, leurs héritages, leurs troupeaux, leur commerce, leurs moindres actions, tout, jusqu'à leurs plaisirs, était devenu l’objet d’un droit seigneurial (3). »

Supprimant enfin la vénalité des offices, elle

(1) a On ne peut, sans étonnement, considérer lu multitude prodigieuse de droits que les seigneurs s’étaient arrogés autrefois par usurpation et par tyrannie, ou que le caprice leur avait suggérés dnnj leurs inféodations et accensements. * Yalin, Commentaires sur la coutume île La Hachette , art. 1, p. 19 (1756).

i,2) ( Il n'est point vraisemblable que les peuple» nient accordé volontairement à des seigneurs particuliers tant de droits contraires h la liberté publique, dont In plupart des coutumes font mention, et dont plusieurs subsistent encore. Tous ces droits sentant la servitude de ceux à qui ils -ont été imposés, ou la violence de ceux qui les ont établis. » L’abbé Flenry, Histoire du Droit français. |j 14 (1674).

(3) Pou tarie, Traité des droits seigneuriaux et des matières fé d-

dales, p. 650 (1715),

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avait décrété rétablissement prochain d’une jus-, tice gratuite, et mis un terme aux abus de cette inextricable justice seigneuriale qui faisait du temple de Thémis une caverne de larrons et un lupanar (1). Elle avait détruit le droit exclusif de chasse, celui de colombier, de garenne. Elle avait rendu au prêtre sa dignité en supprimant lesdimes ~et toutes ces redevances qui, dans tant de provinces, avaient consommé la séparation entre lui et le paysan. Elle avait remplacé par l’égalité des impôts, de quelque nature qu’ils fussent, ces immunités pécuniaires sans nombre, ces privilèges de la plupart des grandes villes. Elle avait proclamé l’admissibilité de tous les citoyens à tous les emplois, civils ou militaires...

La Révolution enfin, en anéantissant à jamais ces entraves surannées de francs-fiefs, de rachat,

(1) « La justice, souvent et trop souvent exercée par des ignorants ou des fripons, dégénère en brigandage, ou daus une impunité affreuse. » Renaudon, Traité des droits seigneuriaux, tit. des Baux des seigneurs, chap. I".

« Les officiers de justice exerçaient dans les tribunaux le même genre de brigandage que les seigneurs français avaient commis par la force ouverte. » Dom Carlier, Histoire des Valois, liv. VII, p. 560.

« Les officiers de justice faisaient mettre en prison, sous de faux prétextes, des femmes, même honnêtes, pour les faire servir à leurs plaisirs. » Papon, Histoire de Provence, t. Il, p. 181..’

« 11 existait deux classes de justiciers publics ; ces deux classes répondaient à deux moyens de pillage et à deux catégories do déprédateurs. » Clmmpionnière, Ile la propriété des eaur edurantes, p. 205.

d’amortissement, d’indemnité, de lods et ventes, etc., les conviait tous à la propriété, en jetant en vente à vil prix la moitié des terres du royaume. Et tandis que la bourgeoisie des villes et les campagnards de toute la France applaudissaient à l'œuvre de leurs représentants, ceux de la Vendée levaient contre la patrie le bâton ferré des Jacques, que leurs mains laissaient reposer depuis les jours difficiles de la Fronde.

Soixante-douze années, — deux générations, — nous séparent de ces événements qui eurent pour acteurs nos grands-pères, et qui nous ont été racontés par nos pères. Ce fut entre les hommes de 93 et les derniers défenseurs de la féodalité expirante un duel à mort où de rudes coups furent portés de part et d’autre. Enfants alors que leurs pères secouaient sur leurs têtes les colonnes du vieil édifice féodal, ils comptèrent avec épouvante le nombre des victimes en retirant de dessous les ruines sanglantes les cadavres des auteurs de leurs jours pêle-mêle avec ceux de leurs adversaires. Aussi, n’ayant vu la lutte qu’à travers le prisme de leurs terreurs d’enfants, ils se sont partagé les- fruits de la victoire, tout en maudissant presque la mémoire de ceux qui l’ont remportée pour eux.

Qui connaissait la Vendée, qui avait seulement jamais entendu prononcer son nom? Etait-ce une province, une rivière ou une montagne? Etait-elle de l’Anjou, delà Bretagne ou du Poitou? Avaitelle eu ses guerriers, Ses poètes, ses historiens, ses

annales et ses grands hommes, quelque chose enfin qui fasse. du bruit, qui parle ou dont on parle? Non, elle n’avait rien de tout cela. L’invasion des Romains, celle des Barbares, l’établissement du christianisme ne se 'signalent dans la Vendée par aucune particularité remarquable; elle n’a pas versé son sang, comme le reste de la France, dans la grande révolution communale du onzième siècle, elle ne l’a pas versé au quinzième pour chasser l’Anglais du royaume; les guerres de religion, les agitations de la Ligue et de la Fronde passèrent sur elle sans que le rôle qu’elle y joue mérite d’arrêter les regards par quelque retentissement exceptionnel.

Sans passé, sans traditions, sans grands souvenirs, c’était une terre morte, endormie tout au moins depuis plusieurs centaines d’années, et si profondément, que lorsqu’en 1193 la France envahie crut la tirer de son sommeil en lui disant ce mot magique, qui mettait tous ses enfants sur pied : La Patrie est en danger! — ces deux mots, France, Patrie, n’eurent pas de sens pour elle, et elle ne comprit pas.

Les historiens de ces guerres néfastes "n’ont pas donné à la description matérielle et moraie du théâtre de la lutte toute l’importance qu’elle mérite. Il est cependant assez profondément excentrique pour mériter d’être décrit avec complaisance. Et d’ailleurs, c’est en le parcourant, en se

plongeant dans l’atmosphère qu’on y respire, en sè faisant pour quelques instants l’homme do ce pays étrange, que l’on peut comprendre qu’il soit devenu la terre classique de la guerre intestine, tant la résistance y est facile, tant l’agression y est diffl- . ^cile et presque impossible.

C’était alors, et c’est encore aujourd’hui, à certains égards, une contrée singulière que celle qui, sur la rive gauche de la Loire, et à partir de Sau-

mur, comprenait une partie de l’Anjou, du Poitou et du comté Nantais. Dans la portion la plus voisine du fleuve, et bien qu’on n’y rencontre ni montagnes, ni'plaines, ni rivières, ni pente générale,

. le sol est inégal, ondulé, coupé de ravins, inculte et couvert d’une luxuriante végétation de genêts Hauts do douze à quinze pieds.

L’agriculture, comme tout le reste, s’y montrait en retard de plusieurs siècles (1). Convaincus alors que ces champs, aujourd'hui si fertiles, étaient improductifs, les paysans les abandonnaient aux in-

(1) « Nulle part los préjugés, et la routine do régnent avec plus d’empire. * Alphonse de Beaucliamp, Histoire de la guerre île la Vendée, t. I, p. 19.

i C’était un des départements les plus reculés par rapport aux connaissances et à l’industrie,.. Pas un atelier, pas une manufacture, pas une société de commerçants ou de spéculateurs qui la vivifiât, ti M., p.,16.

.J’ai consulté deux éditions de cet historien royaliste : la première, de 1806, en trois volumes in- 8", et la quatrième, de 1 820, en quatre volumes in 8°. Plies présentent quelques légères différences.

vasions de ees genêts immenses, qui poussent spontanément .en Vendée dans toute terre que la charrue abandonne; vaste manteau de verdure dont le printemps venait faire, aux jours de la floraison, un véritable champ de drap d’or.

Quelques parcelles défrichées pour un an ou deux, et semées en seigle ou en 'blé noir, satisfaisaient aux modestes exigences de la consommation locale, sans rien offrir à l’exportation ni au commerce, grâce à l’absence de toute espèce de routes. Une seule, celle de Nantes à la Rochelle, traversait, la Vendée; celle de Saumur à la Roche-sur- Yon était tracée, mais non exécutée. Quant aux chemins vicinaux, c’étaient, et ce sont trop souvent encore, de sombres défilés profondément encaissés,' creusés successivement par les roues des charrettes dans le roc peu consistant qui forme le sous-sol, servant de fossés pour l’écoulement des eaux, de lit aux ruisseaux, bordés de talus de dix à douze pieds presque à pic, sur lesquels poussent à miracle de formidables haies de houx, de ronces et d’ajoncs, que lo cerf le plus agile ne franchirait pas, et que le lièvre ne traverse qu’à certains endroits bien connus de lui. Le houblon contourne sa tige flexible jusqu’à leur faîte, que le chèvrefeuille couronne de, son corymbe embaumé, et ainsi reliées et pour ainsi dire solidifiées, ces murailles do verdure s’abritent sous des chênes centenaires, sous des châtaigniers énormes, dont le tronc, creusé par les ans, disparaît sous le sombre ^feuillage du lierre

parasite (1), et semble prédestiné à cacher aux. regards le crime qui guette sa proie.

Il est peu d’endroits assez larges pour qu’une charrette puisse y tourner, ou pour que deux puissent y marcher de front. Seul quadrupède propre à se tirer de ce labyrinthe de fange que ne visitèrent jamais les rayons du Dieu du jour, le bœuf, dont le pas lent et régulier emboîte invariablement, celui qui le précède, creusé à intervalles égaux dans la terre glaise des sillons transversaux appelés chapelets, qui n’en permettent guère l’usage aux voitures pendant les trois ou quatre mois où ils sont à peu près secs. C’ést un staccato non interrompu, à faire jaillir les entrailles. Absolument impraticables aux piétons pendant les deux tiers de l’année, ils sont dangereux même pour les cavaliers, à ce point que j'en ai connu un qui, sans avoir mis pied à terre, y laissa un jour ses deux souliers. Le cheval en avait, à la lettre, jusqu’au ventre. Quant aux paysans, ils gravissent le talus, suivent l 'adressée tracée de l’autre côté de la haie, et franchissent les échaliers ménagés à l’extrémité de chaque champ.

Dans les baisseurs, où l’eau séjourne en plus grande abondance, on rencontre des mollets, où la terre n’offre pas de fond solide, et dans lesquels on enfoncerait indéfiniment, si, en l’absence de pier-

(1) On respecte le lierre qui, en hiver, fournit le verâ, c’està-dire une nourriture qui délasse les bestiaux du foin et de la paille.

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