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res, cailloux, silex ou macadam, que le sol ne fournit pas, on ne prenait le soin d’y jeter des fascines et des branches d’arbres qui donnent au terrain le liant et la consistance qui lui manquent.
-Point de grandes villes, point de centres populeux où l’intelligence concentrée fermente et d’où elle s’élance et rayonne au loin (1). Quelques bourgs seulement; puis, éparses et isolées dans la campagne, les métairies, peu considérables e.n général, les plus grandes de quatre à cinq cents francs de revenus, aujourd’hui de deux à trois mille : habitations sans clôture d’aucune espèce-, sans chien de garde, lé logis ouvrant à tou3 sa modeste hospitalité, et les bestiaux se gardant d'eux-mémes dans ces champs si bien entourés de haies.
Franchissez l|i porte que surmontait invariablement à l’extérieur une croix blanche peinte à la chaux, à l’intérieur une niche entourée de buis bénit, renfermant une statuette grossièrement enluminée de la Vierge col bambino. En face, un râtelier toujours bien ga’rni supporte les fusils de la famille.
Voilà bien des lits, n’est-ce pas? dans cette vaste chambre divisée par de hautes armoires en cerisier qui remplacent les murs de refend et d6*sinent
(1) L’absence de villes est telle qu’il en fallut fonder et créer une de -tes pièces à la Koclie-sur-Yon, pour donner un cheflieu a» département de la Vendée; et depuis qu’il a cédé à Cholefcsa sous-préfecture et son tribunal, Beaupréau est redevëiîu un bourg sans importance comme sans avenir.
toute la distribution de l’appartement. C’est que, dans cette chambre unique, deux, trois et quelquefois quatre générations habitent à la fois. Cela parait impossible, et cependant cela est : les parents d’un côté,' les enfants de l’autre, les plus' petits dans un autre encore, qui A la tête, qui au pied du lit, selon l’Age et le sexq. Et quelles générations'!
Je sais parlA un homme que l'on appelle LouisXVI, parce qu’il se nomme Louis, en effet, et qu’il est le seizième enfant du même père et de la même mère.
Semblables aux gentilshommes, qui délaissent le nom de leurs' pères pour prendre celui de leurs domaines, les fermiers sont désignés sous le nom de la métairie qu’ils exploitent (1). Ceux do la Guil- > lardière s’appellent les Çruillardière, ceux de la Malestière deviennent les Malestière; si ces métairies appartiennent au même maître, ils se disent
de la sujétion de ce maître, ils sont v ses sujets, et entre eux échangent l’appellation de : Nos gens [nostra gens). Souvent deux individus s’établissent sur la même métairie, y vivent dans la plus étroite et la plus pacifique association, au même chanteau ; ils se disent en par sonnerie, s’appellent nos parsonnien, et présentent encore, en plein dix-huitième siècle, un dernier ressouvenir de ces merveilleuses
(1) Bien que tout soit maintenant à rente fixe, n prix d'nr- . gont, les exploitations agricoles conservent encore l’ancienne appellation do métairie, et les fermiers sc disent métayers.
communautés agricoles du moyen Age que j’ai décrites ailleurs (1).
Parfois même ce sont des familles étrangères l’une à l’autre, inégales en nombre, en apport social, et en capacités personnelles, devant par conséquent concourir à la production et à la consommation dans des proportions très-diverses, qui exploitent une même ferme. Je citerai, entre autres, une ferme -de deux mille francs actuellement exploitée par quatre familles associées. L’une, consistant en trois individus, est intéressée pour moitié dans l’établissement; une autre, composée de dix personnes, dont six en bas âge, prélève un quart; enfin le dernier quart est partagé par moitié entre deux familles, l'une de quacre personnes éminemment utiles, et l'autre d’une veuve avec quatre petits enfants. Tout ce personnel ne forme qu’un seul
ménage, et vit dans la concorde et la paix.
La place qui est devant la maison n’est jamais emprisonnée entre des murs. Une épaisse litière de genêts et de- fougères la couvre tout entière ; foulées aux pieds par les hommes et les animaux, et alssoutes par les pluies de l’hiver, ces plantes sont destinées à fournir un complément d’engrais. Non loin du logis, un chêne ou un châtaignier isolé, qui compte son âge par siècles, étale au loin ses branches robustes, et abrite tout le matériel de la
(1) Voir mon llislnire, des paysans, t. II, p. 312-219,
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ferme, la charrette, les charrues et tous les ustensiles de l’exploitation.
Certes, à voir cet isolement des habitations, cette absence de murailles de clôtures, cette noble confiance, ces couvées d’enfants que surveille l’aïeul, cette vie en plein air, à la face de Dieu et des hommes, on respire à l’aise, comprenant que* l’on est au milieu d’une population honnête, généreuse et saine, an sein de laquelle la probité a dés longtemps élu son domicile.
Dans cet océan onduleux de verdure, l’œil cherche en vain ses points de repère ; chaque champ, de petite dimension, a sa ceinture inévitable de houx, de chênes et de châtaigners garnis de lierre ; le genêt succède au genêt, et le navigateur abandonné sans boussole au milieu des vastes mers trouverait plus facilement sa route que ne saurait le faire l’étranger égaré dans cet inextricable dédale de chemins creux qui tous sc ressemblent, qui tous aboutissent à un carrefour, à l’un des angles duquel se dresse une croix de granit taillée sur un patron uniforme.
Au soir, à l’heure ou le logis abrite ses hôtes, tout se tait, immobile et morne. Le vent agite sur votre tète ces vagues de verdure qui vous dérobent la vue du ciel étoilé, et l’on n’entend pas même, pour s’orienter vers les habitations, la voix retentissante de ce compagnon fidèle qui dort à nos pieds, et veille quand nous dormons, et dont les aboiements annoncent la présence de l’homme. Car
le chien fait véritablement partie de l’humanité.
Ceci, c’est le Bocage, qui forme un. peu plus de la moitié du département de la Vendée, et, dans celui de Maine-et-Loire, couvre tout l'arrondissement de Cliolet.
Vient ensuite le Marais, plus isolé et plus impénétrable encore, espèce de triangle resserré entre la mer, la Loire et le Bocage, et qui embrasse une grande partie des cantons de Fontenay, Chaillé et Maillezais. Là, le sol humide et bas se compose do prairies coupées par une infipité de petites rivières, par leurs affluents, et par des canaux de jonction que leurs eaux se sont creusés : contrée amphibie dans laquelle l’élément liquide n’occupe pas moins de place, que la terre, qui ne produisait que des joncs, des roseaux et des rouches stériles, et du sein de laquelle l’industrie humaine a fait surgir la fécondité et la vie on y créant un sol factice d’une merveilleuse fertilité.
L'absence de pentes ne se prêtait point à laisser écouler l’eau, en même temps que la densité du sol se refusait à l’absorber. Alors on lui a fait sa part : on a creusé des, fossés de dix à douze pieds de largeur, et les terres, rejetées à droite et à gauche, ont permis, en exhaussant l’intervalle, d’élever une langue de terre, nommée moite , de dimension â peu près égale (1), avec quatre fossés pour limites;
(1) L’étendue d’une motte représente la quantité de terrain qu’un homme pent façonner en une journée de travail. Aussit
M ' y LA VENDÉE
puis, après ces fossés, d’autres mottes, et toujours ainsi.
Le cordeau ni l'équerre n’ont été consultés'pour ces canalisations immenses; il y a des courbes, des parallèles, des losanges, des trapèzes, et toutes les combinaisons des lignes géométriques y sont épuisées. De distance en distance, de plus largos canaux, appelés roulcts d'eau, coupent en divers sons cette marqueterie bizarre, de même que l’on rencontre des mottes d’une dimension plus considérable et pouvant avoir jusqu’à cinquante à soixante mètres de longueur. Pour retenir les terres, on a plant é sur les bords des aunes, des saules, des trembles, des peupliers, et tous ces arbres aquatiques qui aiment à mirer dans le cristal -des eaux leur feuillage mobile à l’extrémité do leurs rameaux flexibles.
La demeure s’appelle hutte . les habitants linttiers, et ils vivent tellement quellenient, au milieu de l’atmosphère’ fiévreuse et méphitique qui pèse sur cos ondes mortes, des produits de la pêche et de la chasse aux palmipèdes, oies, canards, sarcelles et autres qui s’y rencontrent en abondance à l’hiver, et qu’ils abattent à coup sùr, armés de leur longue carabine. Chaque famille possède une yole, bateau léger, long et étroit, qui peut contenir six personnes, véhicule indispensable pour circuler
dans le pays, mesure-t-on la terre par journaur, comme ailleurs par arpents, chaînées, boisselées, etc.
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dans cette contrée originale, et que dirige l’yoleur au moyen d’une longue perche qu’il manie avec adresse.
Le Marais, on le voit, c’est Venise sur une grande échelle; seulement, c’est Venise en sabots.
Puis enfin il y a la Plaine, qui comprend de vastes terrains abandonnés un beau jour par l’Océan, sous Louis IV d’Outre-Mer, au dixième siècle; terrains rendus cultivables au moyen de nombreux canaux de dessèchement, h la manièi'e de la Hollande, et préservés de l'invasion des flots par des levées, des digues et d’autres travaux d’art.
Dans cette partie delà Vendée, où pas un arbre, pas même une chétive broussaille ne vient intercepter le regard, l’œil se promène à perte de vuo sur un horizon de pâturages verdoyants coupés par dos
fossés larges et profonds qui rendent ce pays im • » 41 t
praticable pour tout individu qui ne s’est pas familiarisé dès l’enfance avec l’usage de la pigouille, — ailleurs on l’appelle ninglc, — longue et forte per- • che terminée à son extrémité inférieure par une rondelle de bois, et que le Maraichin ne quitte jamais. Arrivé sur le talus, il l’enfonce au milieu du fossé, où elle adhère grâce à la rondelle ; puis, s’élançant d’un bond proportionné à la largeur à franchir, il se trouve transporté de l’autre bord.
La terre n’est plus que le point d’appui, et si, dans le Marais, l’yoleur vit plus sur l’eau que sur la terre ferme, dans la Plaine il est amphibie d’une
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autre manière, et vit dans l’air presque autant que sur le plancher solide. Hommes, femmes et entants, tous sont rompus dès le bas âge à cette gymnastique singulière, et un Maraichin franchit ainsi sans fatigue et sans danger des fossés de vingt à vingt-quatre pieds de largeur;
L’habitation, construite en boue et en branchages et couverte avec des roseaux, s’appelle cabane, et les cabaniers, associés entre eux, se partagent en plusieurs grandes divisions la possession des pâturages. Us s’assemblent une fojs l’an pour voter les fonds nécessaires aux travaux d’utilité commune, curage des fossés, entretien des digues, etc., et chacun est imposé en proportion de la quantité de terrain submersible qu‘il possède. Si, aux jours de tempête ou de grandes marées d’équinoxe, la mer menace de pénétrer dans le pays, nul n’est sourd à l’appel du tocsin qui retentit dans tous les villages; chacun porte sans hésiter sur le lieu du sinistre tout ce qui peut servir â le conjurer, et jusqu’aux récoltes et aux objets les plus précieux, foins, gerbes, fuiûiers, matériaux dè cabanes dé-, • molies, etc., et, le danger passé, le§> dommages , sont estimés, et les associés payent sans hésitation ni querelle.
C’est surtout dans le Marais que l’on rencontre les Colliberts, race à part, qui vit sans se mêler aux autres habitants. Au dixième siècle, aux jours où le noble sire, après avoir contraint tout homme libre à s 'avouer un maître, avait osé attacher au
cou de toute la population agricole le collier du servage, le Maraichin, grâce à son dénûment qui - ne pouvait tenter la cupidité d’un seigneur, avait pu échapper à l’asservissement général. Homme véritablement sans terre, homme sans aveu, il était demeuré franc du collier, — colli lïbertus, Collïbert, — quand tous, autour de lui, tombaient en esclavage. Les autres ont reconquis- -peu à peu une partie de leur liberté; il a gardé sa pauvreté * tout entière. Sans propriété, sans maisons, il vit sur • des bateaux ; et dans le pays, il est méprisé presque à l’égal des crétins, bien que probablement il ne doive son apparente infériorité qu’à son indigence et à son défaut absolu de culture intellec? tuelle.s ' . .
Quoi qu’il en soit, on doit comprendre combien, Bocage, Marais ou Plaine, de semblables contrées sont propices à la guerre civile, et quels avantages immenses elles présentent pour une lutte de tirailleurs. Et si quelque chose peut étonner et grandir encore l’idée que l’on a de l’héroïsme des soldats * de la République, c’est que l’insurrection dit pu être vaincue sur un terrain pareil.
Ce pays inabordable et perdu était pour le Vendéen l’univers entier; il ne connaissait ni ne voulait rien connaître au delà, et l’on ne doit pas s’étonner de voir les apologistes çle ces guerres déplorables avouer que nulle part ailleurs on n’eût pu rencontrer une population plongée dans une aussi complète inintelligence de toutes choses. Ils
ont alors pris le parti de poétiser « cette bienheureuse ignorance », et de représenter le paysan «s'i- %
solant dans la sublimité de ses croyances... Les * Vendéens ne savaient des choses et des hommes que ce qu’ils en apprenaient au prône de leurs curés », ce qui, sans doute, leur donna « une maturité de jugement qu’il serait impossible d’attendre de leur éducation à peu près sauvage (1) ».
En somme, ils étaient aussi complètement dans la main des sorciers que dans celle des prêtres.
« Ignorant et crédule, dit M. de Boauchamp, après son curé, le premier objet de la vénération du Vendéen est le soi’der du Bocage (2). » Toute leur religion, qui tenait d’aussi près à la superstition qu’à la foi, n’était qu’une sorte de druidistfio dont on sut tirer un grand parti, et qui leur fit donner le nom de quercilâtres par La Révcillère-Lepeaux, .lorsqu’il fut envoyé en 1792 en mission dans ces
contrées.
Nous avons dit qu’il n’y avait point de villes en Vendée, et en effet Châtillon, Fontenay, Bressuire, Thouars, Beaupréau, la Roche-sur-Yon, Cholet même alors, n’avaient point d’industrie, point de commerce, rien de ce qui attire et retient le trop plein des campagnes, et leur rend en intelligence ce qu’il leur enlève en forces vives. Privée de toute espèc* de rapport avec les provinces qui
(1) Crétineau-.Toly, Histoire de lu Vendée militaire, 4 yol. in-8 n , t. I, J». 51, 106, 107.
(?) T)6 Bennelinmp, t. I, p. 25.
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l'avoisinent, une population nombreuse y vivait ' éparse sur le sol, livrée à ces mœurs naïves et pieuses qui, sans doute, n’auraient guère à envier à notre civilisation encore bien incomplète, si trop souvent la naïveté n’allait jusqu’à l’ignorance, la plus grossière, et la piété jusqu’au fanatisme le plus inintelligent et le plus aveugle ; et certes, le Vendéen se fût reproché de ne faire lë3 choses qu’à demi, si, lorsqu’il brûlait un cierge à saint Michel,
* il n’en eùt.offert un également à son serpent.
« Ils en savaient toujours assez, avoue avec candeur un historien royaliste, pour cultiver la terre, pour payer docilement la dime et obéir à la corvée (1). »
Aveu précieux, et qui mérite qu’on en prenne acte. Les nobles et le clergé poussèrent le paysan dans les excès et les misères inouïes d’une guerre d’extermination pour qu’il continuât de payér à l’un la dime, aux autres la copvée, et, grâce à son ignorance, le paysan s’y prêta, croyant combattre pour la religion et la société menacées.
*» La Plaine, dit le même historien, plus civi^ lisée, plus éclairée, n’a point pris de part directe à la guerre civile (2). » <
De l’avis même de ses panégyristes, cette ré- . vol te impie eut donc pour cause, et ahssi pour excuse, du moins du côté des paysans, la complète
(1) De Beauchamp, t. 1, p. 27.
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ignorance de ceux-ci, et c’est enfin la lutte do la barbarie contre la civilisation.
Toutes ces petites villes du centre de la Vendée, bien que chaudement patriotes (1), se trouvaient impuissantes à oontre-balancer l’influence rétror grade des campagnes, à cause de leur peu d’importance; aussi furent-elles victimes de la guerre. Quant aux grandes cités qui entouraient le foyer insurrectionnel, Nantes, Rennes, Angers, Vannes, Saumur, Laval, le Mans, Niort, Poitiers, elles* obéissaient aux décrets de la Convention et voulaient y assujettir les campagnes, qui par là se croyaient opprimées. Une sourde irritation grondait donc en tous lieux, commençant à donner à cette guerre fratricide un de ses principaux caractères, celui d’une protestation des paysans contre les messieurs des villes (2 .
Il y avait, par malheur, quelque chose de justifié dans cette hostilité déplorable. Sous l’ancien régime, la bourgeoisie avait trop largement pris sa part des privilèges, les cités s’étaient trop souvent retranchées derrière leurs immunités pour rejeter tout le fardeau sur les épaules de Jacques Bonhomme, elles l’avaient trop oublié en arrière dans la marche de l’humanité en quête du progrès. Les
(1) Bertbre do Bournisenux , Précis historique (le la guerre civile de la Vendée, p. 41.
(2) « Faut-il donc s’étonner de voir surgir plus tard en Vendée la guerre des paysans .contre les villes,' si divisées de croyances et d’intérêts? » Benj. Fillon, Histoire de Fontenay, 1. 1, p. 339.
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intendants des provinces ne s’étaient jamais occupé que des villes, ils avaient élevé des salles de spectaclè, élargi des places, dessiné des jardins publics, dédaigneux d’ouvrir des débouchés aux campagnes, de creuser des canaux, d'entreprendre des défrichements, des dessèchements, etc. Si quelqu’un d’entre eux eût tenté de se lancer dans cette voie plus libérale, « on l’eut traité de novateur, d’économiste (1) «.Car les économistes ont été aussi dans leur temps les boucs émissaires chargés de toutes les iniquités : ils se vengent aujourd’hui sur leurs héritiers de ces injures du passé.
Faute donc de pouvoir comprendre que les villes versaient leur sang pour la liberté commune, et afin qu’il apparaisse une fois de plus que la grande loi de solidarité évangélique commande, au nom même de l’égoïsme intelligent, cette charité divine qui résume en elle toutes les vertus, le paysan allait se jeter en travers d’une révolution dont les meilleurs fruits mûrissaient pour lui, et, aveugle instrument entre les mains des nobles et des prêtres, déchirer lé sein de la France, tandis que le Rhin était franchi et que l’ennemi pénétrait dans nos provinces.
Grâce à sa pauvreté, à l’apparente ingratitude de la nature envers elle, la Vendée avait échappé jadis aux convoitises de ces nobles bandits du moyen âge qui s’étaient faits gentilshommes et seigneurs
(1) Berthré <le Boumiseaux, p. 43.
par la raison du plus fort, et qui, après avoir imposé violemment tant de droits iniques maintenus pour la plupart jusqu’en l’an de grâce 1789 *(1), avaient usurpé les hommes eux-mémes , en les courbant tous sous le niveau commun du servage (2). Ses maîtres étaient de si minces personnages qu'ils n’eussent pu peser sur elle d’un poids bien lourd;
; l) « De la domination romaine aux lois de 1789, pas uri droit ne s’élève qui ne doive son origine à la violence et ne soit tenu pour indu. » Clïampionnière, De la propriété îles eaux courantes, p. 192.
* Les charges imposées dans les villages par les seigneurs étaient aussi variées que leurs caprices. » Papon, Histoire de Proeence, liv. IV, p. 340.
« Beaucoup de seigneurs, d’une déférence volontaire, se sont fait un droit qu’il ont ensuite exigé par force. » Boutaric, Traité îles droits seigneuriaux, p. 654.
(2) « Le nombre des serfs augmenta tellement qu’au commencement de la troisième race, tous les laboureurs se trouvèrent serfs. * Montesquieu, Esprit des lois , liv. XXX, ch. U.
« 11 fut un temps en Franco, et cette époque est fixée aux premiers règnes des rois de la troisième race, où l’on ne trouvait que des seigneurs et des serfs. » Bonbier, Commentaire sur la coutume, de Bourgogne , t. II, p. 436.
« Leur corps était à leur seigneur. On les donnait, on les Vendait, on les échangeait par testament, ou les dévouait au service des églises sous un certain cens annuel, pour marque de leur servitude. »«Dom < alinet, Histoire de Lorraine , t. III; Dissertation, p. CLXVI.
s C’est une chose étrange qu'on donnait , on échangeait et même on vendait de ces hommes et de ces femmes, comme si c’eût été quelque marchandise de vil prix. » Dormay, Histoire de So usons, t. IL p. 31.
« Ces taillables ressemblent encore aux anciens esclaves, eu ce que le seigneur pouvait les vendre, eux et toute leur postérité, et en retirer un prix certain, comme d’un effet dans le commerce. » Valbonnais, Histoire du Dauphiné, p. 69.
la plupart dé ceux qui allaient surgir de ses marécages et se, grandir tout d’un coup d’une grandeur toute personnelle n’avaient jamais entendu le nom de leurs pères retentir dans les salons de Versailles, et beaucoup même d’entreeux eussent en vainbrig^ié l’honneur d’entrer dans la valetaille du roi. Sédentaire par goût autant que par la nécessité que lui taisait la modicité de sa fortune, la noblesse de ces cantons avait donc fourni peu de courtisans à la royauté, et lorsque, dans son Rapport sur l'Anjou (1064', Charles Colbert, le frère du grand ministre, gourmandait les gentilshommes angevins et leur reprochait de tenir autant à leur pays, il ne prévoyait pas que là serait un jour me des dernières chances de salut de la monarchie, si puissante sous Louis XIV, si annihilée à deux règnes de là.
Jaloux de leur indépendance, et pleins de mépris pour ce servilisme doré qui eut toujours tant de partisans en France, si l’un d’eux entrait dans les pages, ses parents ne manquaient pas de lui dire : « Te voilà donc valet, mon petit cousin! * Et si plus tard le souverain jetait sur sa poitrine le cordon de l’un de scs ordres, ils donnaient le nçm méprisant de licou à cette marque honorifique si recherchée. ,
Ce caractère de ténacité au sol; qui remontait haut dans le passé, avait fait naître une sorte dé lien fédératif entre les nobles et leurs sujets, ceuxci voyant toujours dans leurs maîtres des enfants
de la terre natale, et croyant retrouver encore, dans les comtes et les marquis du pays, les fils de Tièrns et de Mactierns des jours heureux de leur indépendance. La terre, disséminée depuis en grande partie entre les mains des bourgeois, et à laquelle même les paysans commencent à mordre leur premier coup de dents pour ne plus la lâcher, la terre était toute en la possession des nobles. Ceux-ci, ne rencontrant pas à côté d’eux, faute de villes, cette bourgeoisie jalouse dont la richesse les irritait, avaient’conservé avec leurs paysans une sorte de bonhomie patriarcale qui n’avait rien de ce caractère de tyrannie violente que l’on pouvait observer dans les autres parties de la France.
Du reste, ignorants et grossiers, perdus comme leurs paysans au fond de leurs genêts ej, de leurs, broussailles, sachant à peine lire et souvent ne sachant pas écrire, leur intelligence sommeillait inculte autant qu’inoccupée.
« Il est souvent arrivé plus d'une fois, dit M. de Sapinaud, que le gentilhomme n’ait pas su écrire, que le fermier n’ait pas su lire. Us n’avaient d’autre instruction que celle qu’ils recevaient au prône de leur pasteur (1). «
Point de splendides demeures, point de châteaux que les arts ennoblissent, que l’architecture, la sculpture et la peinture décorent à l’envi. La cave
(1) Mémoires de madame de Sapinatul sur la Vendée, suivis de Notices sur les généraux vendéens, par Sapiuaud de Bois-Huguet, p. 272.
Digitizéc)
était bien meublée, mais il n’j avait pas de bibliothèque. Point de parcs aux savantes perspectives, point de jardins, point de fleurs; aussi point de ces oiseaux chanteurs qui, par leur présence, semblent venir remercier l’homme de daigner embellir pour eux la nature.
. Au lieu de cela, de lourdes habitations plantées au hasard ammilieu d’une forêt, plus semblables à des repaires qu’à des asiles. Puis, pour hôtes uniques des mâchicoulis de ces châteaux sans grâce, et des arbres de ces forêts sans parfums, tous les petits tyrans des haies et des broussailles : la piegrièche, la mésange espiègle , qui dissimule une âme si féroce sous tant de grâce et de gentillesse; le geai criard, la pie malfaisante, le corbeau sinistre, et surtout l’oiseau des ténèbres, qui cache son nid sous les charpentes des églises et chante autour des morts, l’ennemi des lumières, la chouette au vol silencieux, dont plus tard le cri, imité par les insurgés, servira de signal de ralliement aux Vendéens égarés dans les genêts. Elle baptisera même de, son nom ces victimes du fanatisme, qui s’appelleront les Chouans.
Beaucoup manger, beaucoup chasser, bien boire et bien dormir, était toute la vie de ces gentilshommes campagnards. Le paysan était l’auxiliaire de son seigneur dans tous ses plaisirs, et celui-ci, en récompense, fermait un peu les yeux sur le braconnage, car le gibier était, une manne bienfaisante dont chacun pouvait prendre sa part sans
LA VEN DÉ K
que lo gentilhomme, tsi jaloux partout ailleurs du droit odieux de la chasse, vint réclamer un privilège dont il n'avait pas besoin. Aussi le Vendéen acquit— il une adresse et une sûreté de coup d'œil dont les soldats de la République firent plus tard une terrible expérience.
Mais c’est aller trop loin que de dire quo ces.
hommes s’aimaient. Si le gentilhomme daignait
être familier avec le paysan, il méprisait en lui lo manant qui n’était ni de sa classe, ni de son monde. Le paysan craignait son maître, et au fond détest ait en lui le détenteur de la terre, l’homme qui, par là, tenait sa vie à sa merci. Le maître exigeait moins de lui, sans nul doute ; mais comme il récoltait moins, il était tout aussi pauvre qu’ailleurs. N’osant pas faire remonter sa haine jusqu’à son seigneur, il flétrissait la valetaille qui l’approchait du sobriquet de nobliet, — failli noble. Voyelle, guidant à travers les sillons la charrue que traînent les quatre bœufs de l’attelage. Chacun a son nom : Châtain, Rougeau, Moureau et Nobliet. Celui-là a la plus mauvaise place sous sa main, à portée de l’aiguillon. Sa colère grandit à mesure qu’il s'échauffe en menaçant les trois premiers, puis c’est Nobliet qui reçoit les coups.
Il y avait une autre classe bien autrement puissante que le noble sur la volonté du paysan : c’était le clergé. « Le Poitou, dit M. de Beauchamp (1), se
il) T.I, p. 15.
distingua par son amour pour ses rois et sa soumission au clergé qui, surtout dans les campagnes, y exerça constamment une influence sans bornes, à l’abri des progrès philosophiques. » Il le redoutait èt l’aimait à la fois, et ces deux sentiments ont survécu, affaiblis, mais vivaces encore, à toutes ses anciennes croyances.
Profondément l’eligieuse, la Vendée ne recrutait ses prêtres que dans son sein, elle en donnait aux diocèses d’alentour, elle peuplait, et peuple encore on tous lieux ces contrées de communautés d’hpm-t mes et do femmes. Ces familles si nombreuses dans une région si en arrière et si pauvre, ne pouvaient nourrir tous leurs membres. Alors, tout ce qui redoutait l’odieuse conscription, non par poltronnerie, mais par fanatisme du clocher ; tout ce qui était paresseux et reculait devant les rudes labeurs de la
terre ; tout ce qui était orgueilleux et voulait, quit-
tant la blouse pour la lévite, passer par-dessus les messieurs des villes, pour marcher l’égal des gentilshommes; tout ce qui était faible, d’intelligence aussi bien que de corps , et n’eut pas su 'se tirer d’affaire au milieu des difficultés de la vie ; tout cela entrait au séminaire ou à la communauté.
Un jour l’abbé Blouin, professeur de rhétorique au collège de II eau préau, causait avec quelques paysans dans un pauvre village non loin de Jallais.
— Quel est votre état? denlanda-t-il à l'un d’eux.
— Je suis maçon, répondit-il.
- — Ht ‘vous? demanda-t-il à un autre.
— Je suis maçon aussi.
— Et vous? insiste-t-il auprès d’un troisième.
— Maçon aussi. Je sommes à pou près tous maçons dans le village.
— C’est étonnant, alors, dit l’abbé , que votre village soit si mal biUi. Mais, dites-moi, que faitesvous de vos garçons quand ils n’ont pas assez d’esprit pour être maçons?
— Monsieur l'abbé, répond vivement l’un d’eux, quand un garçon n’a pas assez d’esprit pour être maçon, je nous cotisons et je le poussons prêtre (1).
L’épigramme était d’autant plus sanglante que le mot était vrai.
On comprend quels hommes étaient ces prêtres. Sortis d’une ferme perdue au milieu des genêts du Bocage ou des brouillards du Marais pour aller passer quelques années au séminaire, ils quittaient le séminaire pour revenir vicaires d’un humble village de Vendée. Ils ne savaient rien ni ne voulaient rien savoir du monde, la lumière se faisait en vain autour d’eux, ils eiï restaient toujours aux traditions du treizième siècle. L’ignorance seule alluma souvent le flambeau du fanatisme dans leurs cœurs, et la plupart furent de bonne foi dans leur horreur contre une révolution qui s’avançait, assez riche pour prodiguer à tous les promesses et les bienfaits.
(1) L'abbé II. Bevnier, Histoire du collège de Beaupréau, ap. Berne de l'Anjou.