‹ La Vendée en 1793Chapitre 12 sur 49 · C 'LA VENDÉE · texte numérisé non relu

C 'LA VENDÉE

frappé d’un coup mortel. Il saute à bas de cheval, vole à lui, et cherche à retenir sa vie, qui s’écoule avec son sang. Dans le même moment, il apprend que son autre fils vient d’être fait prisonnier, et , on lui demande ce qu’il en faut faire.

« Qu’on le fusille! » dit-il froidement, sans détourner se3 regards de celui qui meurt dans ses bras (1).

Comme Stofftet et quelques autres, il détestait les nobles et, après la destruction de l’armée d’Anjou, il disputa le premier rang à Charette. Accusé par celui-ci do garder pour lui seul les fruits du pillage, il se sépara de lui, et mourut assommé par les paysans de son parti (2). Nous verrons ce motif très-matériel amener de continuelles zizanies entre les divers chefs royalistes.

Charette, avant de se rendre aux vœux des ré-

voltés, leur laissa le temps de se compromettre par leurs cruautés, afin que, ne pouvant plus regarder eh arrière, ils fussent à lui corps et ànxe. Le 14 mars, il vient à Machecoül, et' est élu tunxultuairement chef de l’armée qui se forme. Pour l’essayer, il l’entraîne à Pornic, où il s'agissait de venger une défaite récente. « Cette fois, Pornic fut pris et livré au pillage... Le comité royaliste, présidé par Souchu, souillait la victoire et ordonnait le meurtre. Quarante-cinq républicains furentégor-

(1) Madame de Sapinnud, p. 5.

r 2) Id., p. 227.

gé$ les 11 et 12 mars; on en avait jeté autant dans les cachots. Ces horribles exécutions étaient imitées au camp vendéen de Guiové, près la route de Paimbœuf. A Légé, à Montaigu, tout ce qui tenait à la Révolution fut impitoyablement massacré. On dressait des listes de proscription.,. (1). »

Les comités secondaires versaient le trop-plein de • leurs prisons au comité central de Machecoul, sachant bien que Souchu n’avait garde de laisser les cachots s’encombrer, et qu’il trouverait de la place pour tout le monde. Les prisonniers arrivaient à pied, à cheval et par charretées. Leur jugement allait vite, ou plutôt, il n’y en avait pas : pris, condamné, exécuté, pas un n’en réchappa. Pour colorer tant de' crimes du prétexte de la vengeance, on supposait des nouvelles révoltantes, soit de Nantes, soit de Paris. Une lettre controuvée ayant annoncé l’égorgemenir de tous les prêtres -détenus à Nantes, à l’instant les sicaires de Souchu retroussent leurs manches, les royalistes les plus exaltés, les catholiques les plus fervents courent aux prisons, défoncent les portes, et, en une journée, massacrent quatre-vingts républicains.

On a reproché aux terroristes de la République la guillotine et on a en raison ; les terroristes de la monarchie surent bien s’én passer, trouvant, comme

l'affreux Carrier, que c’était trop lent. Ils faisaient

(l) De Beauchamp, 1. 1, p. 122-124, .

creuser dans une prairie, aux portes de Machecoul, une vaste fosse ; puis, la veille de l’exécution, ils formaient deux listes de trente individus chacune ; la première, composée de ceux qui devaient être exécutés le lendemain, la seconde, de ceux réservés pour le surlendemain. On liait les trente premiers . en rond, à l’imitation du chapelet, car il ne faut pas oublierque c’étaient tous gens pieux, zélés soutiens de la société qui penchait vers l’abîme de la liberté. Us les entraînaient au bord de la fosse, les fusillaient, assommaient de leur mieux ceux que le plomb n’avait pas frappés, les morts entraînaient les vivants, et l’on recouvrait le tout de terre. Ils appelaient cela dire leur chapelet. « Et dans le fait, on récitait cette prière au moment où l'on répandait le sang de ces malheureux. » (Madame de La Rochejaquelin.)

« Les trente portés sur la seconde liste assistaient à cette exécution, et on leur disait : « Demain, il « tous en sera fait autaut, si vous ne renoncez pas « à la République, et ne prenez pas parti pour le « roi et la religion ! » — Ensuite on les reconduisait dans leurs cachots, où ils étaient déjà livrés aux angoisses de la mort. Xe curé constitutionnel de Machecoul fut un de ceux qui eut le plus à souffrir, parce qu’il fut livré à des harpies qui le mutilèrent horriblement. » A la reprise de la ville par les républicains, on visita ce champ des martyrs do la liberté, « et l’on vit un bras hors de terre, dont la main, accrochée à une poignée d’herbes, semblait

celle d’un spectre qui s’était efforcé vainement de sortir de la fosse (1). »

Boulmer, rfiembre du district de Machecoul , * avait seul échappé ». (De Beauchamp.) Désigné à la fureur des assassins, il resta caché pendant quarante-deux jours, du 11 mars au 22 avril, sous le toit de sa maison, dans un trou de cinq pieds de long où il ne pouvait rem^r même les bras. Il s’y glissait par une ouverture ménagée entre deux soliveaux, mais si étroite, qu’il lui fallait ôter ses habits pour y passer. Le représentant Garnier, de Saintes, publia la déclaration faite par Boulmer à

Angers, et depuis devant les autorités constituées au Mans :

« Dès que les révoltés, en nombre considérable, dit-il, furent maîtres de Machecoul, ils ne songèrent plus qu’à assouvir leur rage et à s’abreuver du sang dès patriotes. Les plus cruels parmi les brigands étaient les femmes, les vieillards et les enfants. Les femmes criaient : Tue! tue!... les vieillards assommaient et les enfants chantaient victoire. Un des assassins courait les rues avec un cor de chasse. Quand il passait un citoyen, il sonnait, la vue ; on assommait le patriote, puis le monstre revenait sur la place sonner l 'hallali. Les enfants le suivaient en criant : Victoire ! vive le roi !

« Le curé constitutionnel Letort fut assommé à

(1) De Beaucliainp, 1. 1, p. 136. — Collection rie Mémoires relatifs à ta Jtécolution française, XIV* livraison, p. 13, 14.— Créli— neau-Joly, t. I, p. 124. '

coups de fourches et de baïonnettes dans la tête, et pour comble d’horreur une femme lui ôta sa qualité d'homme. Le citoyen Pinet fut arrêté avec son fils âgé de dix-sept ans : — Renonce à la nation ! crie : Vive le roi! mets-toi de notre côté, lui disent les brigands, nous ne te ferons pas de mal ! — Non ! je mourrai fidèle à ma patrie : Vive la nation ! Ils l’assommèrent. Les scélérats se retournent vers sûn fils : — Tu vois le sort de ton père ! Sois des nôtres, crie : Vive le roi ! vivent les aristocrates! et nous ne te ferons point de mal. • — Je ne quitterai pas mon père; il est mort fidèle à sa patrie, je veux mourir de même. Vive la nation! Et on l’assomma. La citoyenne Saurin, dont on venait d’assassiner le mari, le frère et un de ses ouvriers, fut forcée par les bar- . bares de prendre un bras de la civière sur laquelle était son mari pour le porter en terre.

« Il n’y a point de barbarie que ces brigands n’aient exercée. Le 12, ils furent chez la citoyennè Gachinard lui demander son père mort ou vif, en la menaçant de la couper par morceaux si elle ne le leur livrait pas : — Eh! vous venez de le tuer! leur dit cette malheureuse fille. — Eh bien! viens le reconnaître! L’infortunée fut contrainte d’aller, en enjambant sur les cadavres, leur .montrer celui de son père.

« Depuis le 1 er jusqu’au 11 mars, on ne porta pas les mains sur lés prisonniers. Il est vrai que leur état était aussi cruel que la mort, puisqu’ils

étaient entassés dans un cachot infect, au point qu’ils ne pouvaient ni s’asseoir ni se coucher. Ceux que le sommeil emportait appuyaient leurs têtes sur les épaules de leurs voisins et dormaient ainsi. Le 11, jour de l’arrivée de Charette, tous les serruriers furent occupés à forger des menottes, non pas rondes, mais tranchantes, de manière qu’en remuant les bras, les malheureux prisonniers se coupaient les poignets. Un jour qu’ils demandaient à Charette pourquoi on les cmmenottait, il répondit froidement : — On ne veut vous faire'aucun mal, mais seulement vous gêner un peu.

« On amenait quatorze prisonniers du port Saint- Père. Les brigands ne voulaient pas les détruire de leur chef. Ils entrèrent au comité, disant à Charette : — Qu’en ferons-nous, notre général? — Ce que vous voudrez, mes enfants ! Et ils furent fusillés à l’instant.

- « Il était arrivé avec les paysans, habillés comme

eux, des ci-devant nobles des deux sexes et des prêtres réfractaires. Un d’eux, nommé Priou, qui avait été vicaire à Machecoul, fut invité à dire la messe. Il répond que l’église est polluée, qu’il ne l’a pas bénie depuis q’ue le prêtre constitutionnel y. avait dit la messe. 11 choisit alors un autre lieu plus consacré : il fait dresser un autel au carrefour de la prison et dit la messé dans l’endroit même où le prêtre constitutionnel avait été massacré, ainsi que trente patriotes. Le monstre avait les pieds dans le sang, le bas de son aube en était

teint. Le jour de Pâques, les brigands massacrèrent le matin vingt-quati’e prisonniers, et le soir, après vêpres, cinquante-six. Aussi, en soupant, disaient-ils : « Nous.nous sommes bien décarêmés. »

« Voici le seul trait d’humanité de ces barbares. Il fait frémir. Ils avaient cassé à coups de massue les bras et les jambes aux citoyens Fleury et Orcéan. Ceux-ci leur criaient : « Frappez-nous donc sur la tète. » Ils leur font voler la cervelle en ricanant : « Vous voilà guéris 1 »

« Je n’ose dire ce qu’ils firent sur les femmes des patriotes (1). »

Les historiens royalistes ont passé légèrement sur tous ces hideux détails : « Les horreurs qui ont été commises ne doivent point être attribuées aux chefs, prétend madame de La Rochejaquelin, et souvent ils s’y sont opposés avec force (2). » — « La Vendée, innocente de ces crimes, les repousse avec énergie, dit M. Crétineau-Joly (3). » Cela est bientôt dit. Mais suffira-t-il à la Révolution, pour être amnistiée par vous, de repousser avec la même énergie les noyades de Nantes et les fusillades de Lyon, massacres provoqués par vos massacres?

Puis, embarrassés de là célébrité effroyable de Souchu et de Six-Sous, ils en ont fait des transfuges de la Révolution égarés dans leurs rangs,

(1) Grille, t. III, p. 2. — De Beaucliamp, t. I, p. 134-136.

(2) Mémoires, p. 190.

(3) La Vendée militaire, t. I, p. 65.

reconnus plus tard comme tels, et châtiés pour leurs crimes (1).

Gardez pour vous vos monstres, et laissez-nous dévoiler les causes qui poussèrent à des mesures terribles ceux qui avaient juré, — dussent-ils y laisser leurs vies , dussent-ils y laisser leur renommée ! — de sauver la cause sainte de la liberté, contre laquelle vous déchaîniez la guerre civile et l’invasion étrangère.

Six-Sous, dont la férocité sauvage épouvantait son parti lui-même, fut tué par les Blancs, la veille de la seconde bataille de Chemillé, et il ne tenta jamais, ainsi que l’avance M. Crétineau-Joly, de chercher un refuge auprès des républicains, qui l’eussent repoussé avec horreur; et lorsque Beysser vint apporter la délivrance à Machecoul , Souchu ne vint pas à lui, la cocarde tricolore au chapeau et une liste de proscription de royalistes à la main, comme le raconte M. de Beauchamp. Royaliste, il mourut royaliste, arrêté et fusillé comme la plupart des membres du comité d’assassins organisé par lui (2).

Il en avait établi dans la plupart des villes, à Palluau, Challans, La Motte-Achard, Chantonuay, La Roche-sur-Yon ; et, chose horrible ! des femmes prirent part à leurs opérations, madame Mauclerc, mademoiselle Robert, madame Imbert et ses

1) /.« Vendit militaire , t. 1, p 91.

(2) Fillon, Pièces contre-rerolulionmires, p. 46,

'filles (1)... Les comités révolutionnaires avaient’ au moins la pudeur de ne pas associer les femmes à leur terrfble besogne. Dans ces conseils royalistes, on pratiquait la théorie des suspects avec non moins d’ardeur que dans ceux de ia Révolution :

« Frères et amis, écrivaient le 26 mars ceux du port Saint-Père au comité central de Maehecoul, nous profitons de l’occasion pour vous informer que nous avons massacré plus de quarante suspects. Il nous en reste encore douze ou quinze à ramasser (2). *

Ali ! dans cette guerre trois et quatre fois sacrilège, les prêtres à cruficix, les femmes à pieuses oraisons ou à coquettes chevauchées, les paysans à chapelets furent plus cruels cent fois que les Parisiens armés dé piques et les sans-culottes revêtus de la sinistre carmagnole I... Et cela dura ainsi pendant six longues semaines, depuis le 11 mars jusqu’au 22 avril, jusqu’à la reprise de Maehecoul par les troupes libératrices de la République. Mais quand elles arrivèrent, plus de six cents patriotes avaient été massacrés. Puis, qûand tous les hommes y eurent passé, on songea aux femmes. Déjà un bon nombre étaient incarcérées. « .Charette , en arrivant, les fit mettre en liberté (3). »

(1) Fillon, Pièces contre-révolutionnaires, p. 59.

(3) Do Beaucliaray, 1 . 1, p, 137.

Soyez donc justes pour tout le monde , même pour la République, la grande calomniée, et reconnaissez que ce n’est pas à la Convention, mais bien - aux monstres de Machecoul, qu’il faut faire remonter la responsabilité des décrets impitoyables que bientôt la nécessité va lui arracher.

Mais sa patience n’était pas épuisée encore. Ainsi que le reconnaît M. de Be^uchamp, « à un soulèvement aussi formidable, la Convention n’opposa d’abord que des moyens législatifs (1) ». L’armée de La Bourdonnaye, chargée de défendre les côtes de l’Océan et de la Manche, depuis l’embouchure de la Gironde jusqu’à celle de la Somme, est de six mille hommes, et l’on ne songe pas à l’augmenter^). #Et cependant, écoutez le cri de terreur poussé à Nantes à la nouvelle de tant de forfaits, écoutez l'appel désespéré des administratéurs de la Loire-Inférieure, adressé dès le 11 mars aux départements voisins :

« Frères et amis, à notre secours! Notre département est en feu : une insurrection générale vient d’éclater. Partout on sonne le tocsin, partout on pille, on assassine, on brûle. Partout les patriotes, en petit nombre, tombent victimes de la fureur et du fanatisme des révoltés... Avezvous des forces à nous prêter, des moyens de défense à nous fournir? Avez-vous des soldats, des

(1) î)e Boaucliamp, t. l,p. 129.

la. vkndÆe

hommes, du fer? Envoyez-les-noue, jamais on n’en eut plus besoin (1). »

Les insurgés du Marais menaçaient Fontenay, chef-lieu de la Vendée. « Un administrateur et un juge de Montaigu venaient d’être massacrés (2). »

Malgré tout, la Convention veut se bercer encore de l’espoir de ramener à elle les esprits égarés. Elle croit ou feint de croire à une conspiration de quelques nobles et de quelques prêtres, et s’efforce de faire comprendre au peuple que la cause de ceux-ci n’est pas la sienne, et qu’on le trompe. Deux représentants moutagnards, envoyés en mission, Choudieu et Richard, publient à Angers la proclamation suivante [20 mars 1793) :

« Considérant qu’il importe au salut de la République et au rétablissement de l'ordre dans le département de Maine-et-Loire, que les conspirateurs soient arrêtés, et que ceux qui pourront l’être soient promptemen t punis ;... considérant que, pour parvenir à découvrir les auteurs de cette grande conspiration, il est nécessaire que tous les renseignements aboutissent à un centro commun ; arrêtent comme mesure do sûreté générale : le conseil général du département de Maine-et-Loire exercera provisoirement dans son ressort, et sous la surveillance des commissaires de la Convention, la •

(1) Bevthre de Iiourtiiseanx, p. 303. — De Benuelminp, 1. 1, p. 12H.

(2j^)e Benuclmnip, p. 141.

police de sûreté générale attribuée "par la loi du 11 août aux municipalités... »

Aucun cri de vérité ne pouvait parvenir dans cette malheureuse contrée : cependant Choudieu et Richard tentent encore un effort, et le 6 avril ils renouvellent leurs avertissements infructueux :

« Aveugles instruments des plus lâches, des plus horribles complots, que faites-vous? Ce sont vos frères que vous voulez fcombattre ! C’est la patrie que vous déchirez! Vous rie voyez pas que les hommes pervers qui vous ont égarés sont vos plus cruels ennemis! C’est pour vous rendre esclaves * qu’ils vous ont armés contre la République...

« Vous parlez do vos prêtres! Hommes crédules, ouvrez donc les yeux ! Ils se disent les ministres du Dieu de paix, et ils no vous prêchent' que la guerre... Cessez de vous sacrifier à leurrage impuissante. Laissez-les seuls avec leurs forfaits et leurs remords... Livrez au glaive de la justice nationale les traîtres qui vous ont abusés ou contraints.

« Au nom de la République française et de la Convention- nationale, nous promettons paix et amnistie à ceux des attroupés qui rentreront surle-champ dans leurs foyers et remettront leurs armes. Nous promettons six mille livres à tous ceux qui livreront les chefs delà révolte. »

De son côté, Bouchotte, en prenant possession du ministère de la guerre, écrivait au comité de salut public :

- Je pense que vous ine permettrez une réflexion * qui no peut déplaire à des cœurs populaires ; c’est que parmi les rassemblements de rebelles il y a beaucoup d’hommes égarés; c’est qu’avec un décret d’amnistie d’une fnain, en montrant la force de l’autre, on peut détacher de cette cause tous les craintifs. C’est ordinairement le plus grand nombre. »

Par malheur, la force 'taisait défaut. Aucune lumière ne pouvait pénétrer au cœur de la Vendée, les chefe ne laissaient rien parvenir jusqu’à leurs’ hommes, qui pût les éclairer sur les intentions bienveillantes de la République . Les brigands poursuivaient le cours de leurs crimes, et la colère de la Convention grandissait avec la fureur de la résistance contre laquelle ses tentatives de conciliation venaient échouer.

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