‹ La Vendée en 1793Chapitre 38 sur 49 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

HORT DE JEAN CHOUAN. — REPRÉSAILLES DES BLEUS. — MISÈRES DES BLANCS. — ILS TENTENT DE FRANCHIR LA LOIRE A ANCENIS. — LUTTE SUPRÊME.— FUITE DE LA ROCHEJAQUELIN ET DE STOFFLF.T. LA GRANDE ARMÉE EST ANÉANTIE A SAVENAY. — CONCLUSION.

Une' foule considérable de femmes,, restées en arrière, furent faites prisonnières, et relâchées plus tard; beaucoup, parmi lesquelles la mère de Jean Chouan, furent écrasées dans la fuite, foulées aux pieds des chevaux, broyées sous les roues des charrettes. L’âme profondément ulcérée, Jean Chouan resta dans les forêts du Maine, et il poursuivait avec plus d’animosité que jamais le cours de sa guerre de partisans, lorsqu’il apprit une affreuse nouvelle. Ses deux sœurs, qui, n’ayant point pris part aux entreprises des révoltés, et se fiant à leur jeunesse, — l'aînée avait dix-huit ans, — n’avaient pas voulu abandonner leur closerie des Poiriers, venaient d’y être arrêtées et conduites à Bourg-

neuf, d’où elles devaient être, le lendemain, transférées à Laval.

Décidé à tout faire pour les déliver, Jean choisit vingt-six des plus déterminés parmi ses compagnons, leur fait jurer sur leur part du paradis de lui prêter main-forte, et va les poster, à l’entrée de la nuit, sur le bord de la route que doivent prendi’e les deux prisonnières. Tapis au fond d’un fossé qu’abrite une haie épaisse, ils attendent, immobiles et patients, tandis que leur chef s’avance seul sur la route pour aller à' la découverte de l’escorte.

Mais la nuit s’écoule, lente et silencieuse, et une pluie violente survient au lever du jour. Jean se rapproche de ses hommes; il se tient, anxieux, caché derrière un arbre, et de temps en temps il va raninler le courage de ses compagnons^

« N’est-ce pas, mes gas, leur dit-il les.larmes aux yeux, que vous ne me laisserez pas seul ici?

« Ne t’inquiète pas, mon Jean, répondent-ils; nous mourrons là, avec toi, si tu veux! «

La journée tout entière s’écoule encore, la pluie n’a pas cessé, l’eau grandit et monte dans le fossé qui les protège; la faim torture leurs entrailles, ' car il y a vingt-quatre heures qu’ils n’ont rien mangé. A la nuit, Jean, la mobt dans l’âme, leur dit de se retirer; se flattant que là violence de la pluie aura empêché l’escorte de se mettre en route...

Vain espoir! Il apprit le lendemain que ses sœurs

EN nos

avaient été conduites à Ernée, par un autre chemin. De là, elles furent transportées à Laval, puis guillotinées. -

Quelques jours plus tard, sa bande fuyait devant un détachement de Bleus, lorsque Jean revient sur ses pas, attiré par les cris de la femme de son frère René, qui, enceinte et près de devenir mère,, ne pouvait francliir une haie et allait tomber entre leurs mains. Il la dégage, fait face aux républicains pour lui donner le temps de gqgner du terrain, et tombe atteint par une balle. Il se traîne cependant jusqu’à une châtaigneraie voisine, où il parvient à échapper aux recherches de ses ennemis. Mais il expire bientôt entre les bras de René et des siens , qui choisissent pour l’enterrer le lieu le plus fourré du bois. On enlève le gazon , on creuse une tombe profonde, on y dépose le corps, puis on y rejette peu à peu la terre en ayant soin de la fouler à mesure, 'de crainte que le sol, en s’abaissant, ne trahisse le secret de la sépulture. Ensuite on replace les gazons qui sont soigneusement arrosés, afin qu’aucune trace ne puisse indiquer que le terrain ait été remué.

Retournons maintenant vers l’armée catholique ' que rien ne peut arrêter dans sa fuite désordonnée. Emportés* sur les ailes de la terreur, les Vendéens, malgré leurs fatigues, malgré la faim, 'malgré ‘ leurs pieds nus et déchirés, font dix lieues en huit heures, et du Mans à Craon, d’ou Marceau écrit le

16, ils avaient gagné deux jours de marche sur Westermann lui-même !

De terribles représailles les attendaient sur toute la route. A Laval, « les hommes sont en fuite; la masse des Vendéens leur a fait p^ur. Mais les femmes restent, et quand elles voient l’état de l’ennemi, son affaissement; ses guenilles, ses maladies, elles se jettent dessus et lui enlèvent ses armes (1). Les femmes de Laval se rappellent les maux, les meurtres, les outrages des deux précédents passages : le troisième va payer pour tous. Elles sont implacables, et à elles seules elles font, en quelques heures, plus de mal aux brigands que n’en eût fait une armée. Point de soupe, point de linge, point de repos. Les brigands effrayés ne font que traverser cette fournaise {2). »

« Nos femmes de Laval sont enragées, écrit un habitant à un de ses amis. Leurs maris ont été tués en novembre par les brigands : elles s’en vengent en décembre (3). »

Mais, tout vaincus qu’ils sont, les royalistes sèment encore le meurtre sur leur passage, et la petite-ville de Sablé porte en même temps, devant la Convention et devant le comité de défense du Mans, l’expression de sa terreur :

(1) «. Les malheureux Vendéens étaient tellement accablés de fatigues, de besoins, de maladies, que la plupart de ceux qui ne purent marcher, saisis de terreur, se laissèrent désarmer par les femmes de Laval. » De Bcauchamp, t. II, p. 107.

(2) Grille, t. III, p, 362.

(3) Id., p. 374.

- Citoyens représentants, nous venons déposer dans votre sein nos alarmes et nos craintes sur le sort qui nous attend dans ncs malheureuses con-.. trées. Le passage de la horde scélérate des brigands de la Vendée a réduit tous nos concitoyens à l’état le plus déplorable. L’intérieur des maisons ne présente que l'affligeant spectacle du pillage et'de la dévastation. En un mot, notre cité n’offre plus que des murailles teintes du sang de nos frères 1). »

« Citoyens, disaient-ils au comité du Mans, les brigands sont à Ségré, l'ouaucé, Craon. Ils'brûlent, dévastent, tuent les maires qu’ils trouvent sur leur chemin, et ne veulent rien laisser debout dans des lieux qu'ils ne doivent, disent-ils, ne voir jamais... Ils ont su les noms des cavaliers civiques et des gendarmes nationaux. Ils ont particûlièrement ruiné leurs propriétés et outragé leurs familles (2)... «

Il faut reconnaître cependant qu’on ne leur laissait guère le loisir de se livrer à leurs excès habituels. « Ils courent comme des lièvres, écrit Westermann, et nous comme des lévriers. ** De tous côtés les paysans, ruinés par le pacage de cette avalanche humaine, s’armaient à leur tour et recevaient les Vendéens comme ceux-ci avaient reçu chez eux les patriotes, c’est-à-dire à coups de fusil, de fourche, -de bâton, de faux : tout était bon contre eux. A Sablé même, Westermann avait fait fusiller cent vingt Chouans, trop lents à fuir. Aussi

(1) Grille, p. 322.

(2) ld., p. 378.

rien ne saurait donner une idée du désespoir et de la misère de cette foule se ruant vers la Loire, et séparée du sol natal où était le salut, par le fleuve

infranchissable.

Les chpfs eux-mêmes souffraient de la faim, étaient moitié nus, couverts de haillons ou d’accoutrements grotesques.

« J’étais vêtue en paysanne, dit madame de La Rochejaquelin. J’avais sur la tête un capuchon de laine violette; j’étais enveloppée dans une vieille couverture de laine et dans un grand morceau de ' drap bleu, rattaché à mon cou par des ficelles. Je portais trois paires de bas de laine jaune et des pantoufles vertes retenues à mes pieds par de petites cordes. J’étais sans gants; mon cheval avait une selle à la hüssarde avec unechabraque de peau de mouton. M. Iloger-Moulinière avait un turban et un dolman qu’il avait pris au spectacle de la Flèche. Le chevalier de Beauvolliers s’était enveloppé d’une robe de procureur et avait un chapeau de femnje par-dessus un bonnôt de laine; madame d’Àrmaillé et^es enfants s’étaient couverts de lambeaux d’une tenture de damas jaune. M. de Verteuil avait été tué au combat ayant deux cotillons, l’un attaché au cou, et l’autre à la ceinture. Il se battait en cet équipage « ,

Dans cet immense pêle-mêle d’hommes, de femmes, de soldats, de prêtres, dç paysans, de gentilshommes, devenus tous méconnaissables autant , par leurs visages amaigris et décomposés par la

souffrance que par leurs costumes impossibles, lorsque l'on venait à se reconnaître, c’était un échange de questions anxieuses et de réponses navrantes.

« Vous étiez auprès de mon époux, de ma fille, de mon père, de mes frères?... » — «.Votre époux, tué dans la mélée, au Mans!... Votre fille, tombée de fatigue sur la route!... Votre père, massacré parles femmes de Laval!... Vos frères, prisonniers des Bleus!... La guillotine les 'attend !... »

Et l’on se remettait en marche avec une douleur de plus, si toutefois dans le cœur il restait encore „•

quelque place pour une douleur nouvelle.

Enfin , après avoir couru quatre -jours sans prendre une heure do repos, les tristes débris, de la grande armée catholique et royale touchent les bords si ardemment désirés de la Loire, sous la conduite de La Rochejaquelin. Le 16, il s’empare d’Ancenis. Mais on est en décembre, le fleuve coule à pleins bords, et l’on manque de bateaux pour le franchir. Alors cette tourbe désespérée se liyre à un pillage d’un autre genre : poutres, arbres, planches, tonneaux vides, portes arrachées de leurs gonds, boiseries des maisons mises à sac, on apporte sur le rivage tout ce qui peut surnager, on démembre tout, pour construire à la hâte des radeaux auxquels chacun travaille avec la frénésie du désespoir.

Tout à coup on signale l’approche de l’avantgarde républicaine : il faut fuir, ou combattre sans . nulle chance, sans nul espoir de vaincre..."

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Rien n’est achévé, les Vendéens refusent de risquer leur vie sur L’ouvrage grossier de tant de charpentiers inhabiles. Sentant que leur tête est plus menacée, plus- encore que pour donner confiance à leurs hommes, le généralissime Henri de La Rocliejaquelin, Stofflet, Sapinaud, La Ville-Beau gé, Vaugiraud, de Langerie et quelques autres se hasardent sur l’un de ces radeÜux et quittent le rivage. Là Rochejaquçlin tenait par la bride son cheval, qui suivait à la nage. Après une demi-heure de lutte contre le courant, ils touchent la rive opposée (1)...

C’était une désertion; car toute l’armée devait passer, ou sinon, les chefs devaient rester avec elle pour mourir à la tête de ceux qu’ils avaient entraînés à leur suite.

Madame de La Rochejaquelin l’a compris, aussi a-t-elle arrangé autrement la scène (2).

Les Vendéens n’avaient guère qu’un frêle batelet à leur disposition. Sur l’autre rive, quatre grands bateaux plats chargés de foin sont amarrés en face d’eux. Il faut tout tenter pour les aller enlever. Alors La Rochejaquelin et ceux que je viens de nommer, suivis d’un petit nombre de soldats, se risquent sur la nacelle pour aller, décharger les quatre bateaux et les ramener... '

On se demande si une pareille expédition exigeait

(1) De Beauchamp, t. II, p. 108-110. — Madame de Sapinaud, p. 3. Notice sur les Sapinaud.

(2) Mémoires, p. 384.

EN 1193 s ; *27

le concours personnel du généralissime et de tant de chefs, de tous les hommes les plus utiles pour guider l’armée qu’ils laissaient derrière eux. On se demande surtout pourquoi La Rochejaquelin emmenait son cheval avec lui, et s’il espénait qu’il les aiderait à décharger les bateaux chargés de foin, sans doute en en dévotUnt une partie. .

Quoi qu’il en soit, l’armée tout entière contem- . plait d’un œil ardent ce qui se passait de l’autre côté de la Loire, lorsqu’une patrouille républicaine parut sur la rive où ils venaient d’aborder. Il semble qu’ils lui eussent plus facilement échappé en repassant le fleuve pour revenir, comme c’était leur devoir, combattre jusqu’à leur dernièr souffle au milieu de leurs hommes : mais ils en décidèrent autrement. Ils fuient sur la terre ferme, et disparaissent aux regards désespérés des Vendéens.

Toutefois, quelques centaines de royalistes tentent de suivre La Rochejaquelin et les autres chefs dans leur fuite. Les uns réussissent, d’autres sont engloutis dans le fleuve. Une chaloupe canonnière partie de Nantes vient jeter l’ancre en face d’Ancenis, coule à fond leur travail encore inachevé, et détruit cette fragile et dernière espérance. En même temps, le canon gronde et retentit derrière Ancenis; il faut se remettre en marche, non pour éviter la mort, mais pour en retarder l’instant fatal .

On traverse Nort au pas de course, et l’on arrive à-Blain. « L’armée n’était réellement qu’une horde

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