TOME
Tout de suite ils coururent aux palissades, et une fusillade bien nourrie commença pour ne plus cesser pendant quinze à dix-huit heures.
Les Brigands avaient leurs canons sur les hauteurs de la Croix-au-Lude, du Calvaire et de la Huguette. Mais quels canons! tous de quatre et de huit, pas un de siège; de mauvais affûts, fatigués, de méchants harnais, tout un équipage en loques, rien de ce qui eût été nécessaire pour un assaut, point de cordes, point de pétards, point d'échelles, et pas même l'instinct d'arracher les chevaux de frise, pas de moyens d'arriver aux portes , et point de haches pour les enfoncer.
Les patriotes tiraient de haut en bas et tuaient les Brigands qu'ils voulaient , beaucoup de chefs et des plus intrépides.
Larochejaquelein , désespérant de réussir par Yœuvre et par le front méridional, crie, en voyant la marrée basse : « Au quai, au quai! gagnons le rocher « et prenons la ville à revers. » Peut-être que par là en effet il y avait espoir de s'emparer de la ville. Au bout du roc un petit sentier existe, rapide, grimpant, à peine praticable pour un pied alerte; mais enfin, avec de l'audace, on pouvait passer, monter, arriver par l'endroit le moins fort, le moins gardé, et pénétrer à dos dans la place. StofQet, Piron, Beauvoillier, Forestier, Mariguy, s'élancent avec Larochejaquelein; mais pas cent de leurs hommes n'osent les suivre. Deux barques canonnières , embossées dans le port, faisaient pleuvoir sur les assaillants des boulets ramés
qui les firent promptement retourner sur leurs pas. Ces barques firent taire les batteries de la Huguette, et balayèrent le pont du Bosc
Les Brigands se tapissaient dans les maisons du faubourg, derrière les murs des jardins Campion et Lesauvage; ils tiraillaient des rues de l'Hôpital et des Juifs. Carpentier y fit jeter des boulets rouges. La nuit se passa dans le feu et les alarmes. Le 15, au lever du soleil, tout n'était que cendres.
GCCLIIlf
Peyre fit redoubler la mitraillade. La ville était comme un volcan d'où sortait la mort dans un nuage de fumée et de flamme \
Toute l'armée royale prit la fuite. Les chefs, ne
1 Les habitants secondaient merveilleusement les troupes. Deux armateurs se distinguèrent : Dumanoir et Lemaignannet. Dumanoir, père du contre-amiral, ne quitia pas un instant le rempart; Lemaignannet ouvrit sa bourse à tous les ouvriers du port qui, passant les heures à se battre, manquaient de pain. M lle Durand, fille du seul limonadier de Granville, personne très-jolie et très aimée, ne cessa de porter du vin et des cartouches aui combattants. La famille Robine, fort nombreuse, fit preuve d'un patriotisme qui plus tard lui valut bien des persécutions. M»* Jourdan monta sur la muraille en habit de fête, et, armée du fusil de chasse de son vieux père, elle tira sur les Brigands pendant plus de deux heures. Elle en blessa deux qui restèrent sur la place devant l'auberge de Piquenard. Après l'action, elle alla les recueillir et elle les amena chez elle avec des républicains qu'elle y soignait aussi. Les Brigands furent déguisés et cachés par elle. L'un d'eux mourut, l'autre fut guéri et sauvé. Il adorait sa bienfaitrice, mais elle repoussa ses vœux. Un officier républicain qu'elle aimait avait été tué sur le rempart ; elle lui resta fidèle, elle prit le deuil et le porta jusqu'à sa mort, à Caen, où elle s'était transportée. Elle lut avec passion les journaux jusqu'à son dernier souffle, et sous l'Empire elle regrettait la République.
pouvant la retenir, formèrent un escadron sacré qui protégea cette multitude effarouchée.
Dans son dépit d'avoir manqué un si beau coup, Larochejaquelein Ht une crânerie que je ne puis passer sous silence : Planté à l'embranchement des routes de Villedieu et d'Avranches, sur le talus d'une batterie démontée , il défît sa culotte et montra outrageusement aux Granvillaisce qu'on me permettra bien de ne pas nommer.
Plus de dix coups de canon furent tirés sur lui sans l'atteindre.
De là il s'en alla par Villedieu-lez-Poèles , dont parle Rabelais dans son Pantagruel. Tous les hommes du lieu, requis comme gardes nationaux, étaient allés s'enfermer dans Granville ou avaient rejoint l'armée de Sépher. Les femmes imaginent de défendre seules le passage. Elles creusent des fossés, abattent les arbres, dépavent les rues, renversent les charrettes, et, à coups de pierres et de fusils, elles font reculer les premiers qui paraissent. Mais cette bravade leur coûte cher. Les Vendéens forcent bientôt les barricades et massacrent tout ce qui se trouve sous les pieds de leurs chevaux et sous leurs sabres.
Leurs bandes, durant ce temps-là, rentraient à Avranches, et à ce retour affreux ce ne fut plus dans la ville que gémissements et que lamentations.
Sans perdre une seconde , il faut se remettre en route. Les Bleus ont eu le loisir de se rassembler. Ils accourent de Bretagne, de Normandie et du Maine.
« Dieu! inspire-nous, disaient les Vendéens! » On
reprit le Pont-au-BauU, puis Pontorson, puis Dol.
Et quand l'armée royale quitte Avrauches, Vardot y revient, Sêpher le suit, et l'ancien moine Laplanche , à présent conventionnel, les accompagne.
Sépher était bedeau ou sacristain à Saint-Eustache. C'était uu ignorant furibond qu'on avait fait général. Il ne fit que des stupidités et des vilenies. Je suis républicain, je veux des républicains, mais je n'aime que les braves et les honnêtes. Je suis inexorable pour les gueux, qui sont ceux qui ont nui odieusement à la cause populaire, et qui ont retardé, par leur barbarieetleurs saletés, l'avènement de la démocratie et l'accomplissement des destinées.
Malgré les sottises de Sépher, on l'eût gardé pourtant s'il eût marché plus vite ; mais il était lent, hésiteur, il craignait le boulet et les balles, et sous peu nous le verrons cassé aux gages par ce Prieur de la Marne, qui ne pardonnait pas aux flâneurs et aux musards. Tilly le remplaça; mais, par une bizarrerie inexplicable , son armée garda son nom jusqu'au delà d'Angers, au sac du Mans.
N'anticipons pas sur les événements.
Laplanche était un sanguinaire et burlesque personnage. C'était par de plates bouffonneries qu'il assaisonnait ses cruautés. Il ordonna de ramasser tous les Brigands qui, s'étant sauvés de Granville, n'avaient pu suivre le gros de l'armée catholique. Il y en eut huit cents de trouvés dans les bruyères et dans les bois. Ils étaient infirmes, blessés, découragés, sans
force ni physique ni morale : t Qu'en faire? dit Laa planche, les fusiller. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. On les mena, garrottés deux à deux, sur la côte de Champ-Jonc, où trois bataillons eurent ordre de tirer dessus jusqu'à ce que pas un ne restât debout. Cette tuerie dura cinq quarts d'heure. Laplauche était à table, le soir, quand les paysans fossoyeurs vinrent lui dire : « Une des femmes « est encore vivante; qu'ordonnes-tu d'elle, citoyen « représentant?» — « Qu'on me l'amène ici. »
Elle vint, en effet. Elle avait trois blessures : une balle dans le cou , une dans le bras , une dans la cuisse. Cependant elle marchait toute couverte de sang et portée à demi par ceux qui l'avaient relevée : « Je te donne la vie, dit Laplanche,si tu cries : Vive « la République. » — m Ah! jamais! qu'on me rende « à la mort! » Ce fureut ses seules paroles. On la pria, on la menaça, on lui mit des baïonnettes sur la poitrine. Rien, elle fut impassible. Laplanche lui prit la main et lui fit mille instances pour tirer d'elle un mot, un cri, un signe. La religieuse (car c'en était une) leva les yeux au ciel et ne parla point. Vaincu par ce courage de femme, le proconsul enfin s'écrie : « Qu'on la jette à l'hôpital et qu'on la soigne. » Elle y fut conduite et pansée. Elle guérit en peu de mois, du corps, non de l'âme , et je l'ai vue là hospitalière.