DUVAL
Les maisons d'Avranches étaient trop petites, le quart des Brigands, au plus, avait pu s'y abriter, le reste couchait dans les rues, sur les chemins, sans
voitures, ni tentes. Dans les églises, il y avait des blessés qui juraient, des vieillards qui mouraient, des femmes qui accouchaient. On allumait de grands feux sur les places publiques avec du genêt et de la paille. On amenait des vaches, qu'on assommait et qu'on distribuait palpitantes. On faisait de la bouillie de sarrasin, on perçait des tonneaux de cidre, et ces aliments, tout nouveaux pour les Poitevins, leur donnaient des coliques de miserere.
J'ai vu le théâtre de ces malheurs. J'ai questionné les anciens de la ville et des environs : Gaillard, Bourlier, Allendy , Carbonnel , et j'ai su par eux tout ce qui , à cette époque-lk, s'était passé d'épouvantable.
Le 13 novembre, ou décida qu'on iraitàGranville: c'était le port de nier qu'on avait en vue; il était à six lieues au nord, et, dès le soir, on donna les ordres. Dans la nuit et à la pointe du jour, le 14, les Brigands défilèrent sur le pont Gilbert. Tous s'y jetaient et passaient, à cheval, à pied, en voiture. Ce n'était pas tant l'ardeur de combattre qui les poussait que la crainte des armées républicaines qu'on avait sur les talons, et dont les tirailleurs déjà se faisaient entendre.
Marigny les guidait, excilé lui-même par Westermann. Les deux Marigny, deux cousins 4 , étaient l'un dans les Bleus, l'autre dans les Brigands ; le premier commandait la cavalerie républicaine, le second commandait l'artillerie vendéenne.
1 Je néglige les particules comme en ce temps-là, et je rappelle celle parenté que j'ai déjà expliquée.
Marigny, le Bleu, harcelait sans cesse l'ennemi et, ne souffrait pas qu'il dormît une minute.
Marigny, le Vendéen, se plaça sur le pont, et quand il vit qu'à peu près vingt mille hommes étaient passés, il arrêta les autres, et les refoula sur la ville, en leur criant : « Défendez les femmes, les prêtres, les baga- « ges. »
Les femmes voulaient être avec l'avant-garde, avec les braves, au risque de les embarrasser. Elles n'aimaient pas à demeurer en arrière avec les peureux et les traînards. Mais ce jour-là les consignes furent sévères, et l'on tâcha de n'avoir, pour l'attaque de Gran ville, que les Brigands les mieux trempés et les plus sûrs
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Granville est sur un roc et fermé de murailles. De trois côtés il est battu des flots. C'est un site singulier, d'un rare aspect. La ville est laide, l'église est superbe. Les murailles sont de granit , l'une au nord, l'autre au sud. Au sud est le hâvre, au-dessous de la porte principale ; le faubourg s'étend sur la route d'Avranches. La Porte~de-fer est au levant, au-dessus de la tranchée qui conduit à la plage, et en face du chemin de Coulances. Au pied coule une petite rivière qui fait tourner des moulins dans une vallée où, le dimanche, les Granvillais vont se promener, danser et boire.
Avranches est une ville d'épicuriens; Granville est une ville d'armateurs, de pêcheurs, de cabotage. Les Granvillais sont lestes, robustes, déterminés; les
Grauvillaises sont sveltes, franches, résolues. Les hommes vont au banc de Terre-Neuve chercher de la morue, ou bien ils font la fraude sur Jersey et l'Angleterre. Les femmes ont un costume qui ressemble à celui des Napolitaines ; un corset en queue de merlue, un jupon bouffaut et court, des bas blancs pour les riches, bleus pour les classes inférieures, des souliers à boucles d'argent. Sur la tête une mousseline épaisse, roulée pendant la semaine , mais plus claire aux jours fériés, avec trois cornes ou cônes sur le front et les oreilles.
Une femme dit : « Je vas me côner, » comme ailleurs : « Je vas me coiffer, » Je n'ai pas besoin d'ajouter que les jours de travail et de pêche, les Granvillaises ont les jambes nues et les jupes haut retroussées. C'est comme à Calais , au Courgain et comme partout sur les côtes.
Les dames quittent ces modes et se mettent commb à Paris. Paris envahit tout Les costumes si variés autrefois en France, et si jolis, tendent à l'uniforme, •et c'est dommage. Ce n'est pas là l'égalité que j'aime. Au temps où je me reporte, les chosesétaient encore comme je les peins.
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ku moment de l'attaque, le général Peyre commandait dans la place; il était primé et soutenu par le représentait Carpentier. Un poste placé sur la butte fut culbuté au premier choc, et les Brigands s'établirent dans le faubourg.