NOTABLES
Coullion.
F. Grille.
Aynès.
Trottouin 3 .
Bazile.
Follenfant
Miyonnet.
Coutouly.
Chevreul 1 .
Morteau.
Giraud*.
J. Farran 4 .
Delrue.
Lefèvre.
Chaves .
Coustard.
Chotard.
Sinval.
Bury.
Dubled.
Fillon Belnoë, procureur de la commune.
Chesneau jeune, substitut.
Tous ces hommes montrèrent un dévouement et une résolution qui soutinrent la population , animèrent les troupes et méritèrent à leurs noms une place glorieuse dans nos annales.
GilII
Dans la soirée du 3 décembre, tous les flambeaux furent mis en réquisition chez les ciriers. On en garnit les corps-de garde , et l'injonction fut faite à tous les citoyens de mettre des lampions à leurs fenêtres ; pas un ne fit le récalcitrant; les plus pauvres eurent leurs chandelles et leurs lanternes: toute la nuit la
1 Sod fils est le célèbre chimiste, membre de l'Institut.
* Un de ses fils (Augustin), a été maire et représentant.
5 II fut le principal agent de la pacification, au temps du général Hoche.
* Il fut maire ensuite. Son neveu a été maire aussi, puis député et représentant.
ville fut illuminée. Ce fut Chotard, notable, qui fut chargé de faire exécuter ces mesures et qui s'en acquitta fort bien.
Malgré ses défenses, quelques militaires avaient quitté les remparts, et pour entrer dans les cabarets ils enfoncèrent tout simplement les portes. Sur la demande de l'adjudant-général, chef d'état-major, trois membres du conseil de la commune , Aynès, Chevreul et Bazile, se rendirent sur les lieux et firent cesser l'orgie.
Dans la nuit on évacua le trésor et tous les fonds publics sur Saint-Georges. Les registres, les titres et tout ce qu'il y avait de précieux suivit dans un grand caisson. Un corps très-petit de gardes nationaux escorta le convoi : Sinval et Miyonnet furent du voyage et le surveillèrent. Ils étaient de retour à Angers avant le jour.
Grille et Couslard eurent un autre emploi : ce fut de faire faire des moulins pour moudre le grain qui parla Mayenne et la Sarthe était arrivé de Montreuil et de Cheffes 1 .
Heurteloup et Morteau se rendirent au pont de Brionneau munis de l'autorisation de l'administration
1 Un de ces moulins, qu'on avait fait venir de Fontevrault, fut monte dans la Cour-Aubin (maintenant cour de la Préfecture), et fonctionna de manière à donner, avec trois chevaux, 220 livres de farine par heure. On en fît plusieurs sur ce modèle. Il y avait aussi des moulins à hras économiques et perfectionnés par les soins de M- Cassinerie et Puységur. Ces petits moulins pouvaient moudre chacun 25 livres de farine en.cinquante minutes. Cela ne ressemble guère aux vastes minoteries de nos financiers d'aujourd'hui qui se font meuniers et qui en* globent tout clans leurs gigantesques entreprises.
départementale pour traiteravec Bellanger-Bellanger, qui s'engageait à changer, en peu de jours, son moulin à tan en mouliu à farine.
Dubled soigna le service du bois de chauffage et il s'arrangea pour qu'il n'en manquât ni aux postes des remparts, ni aux hôpitaux, ni aux fours.
Tous ces détails s'ennoblissent par l'objet. Il n'y a rien de mesquin dans la guerre, dans la faim, dans la mort, dans ces luttes armées où l'homme se montre dans toute sa vertu, sa laideur, son avidité et son génie.
CDU
Les Brigands étaient fatigués , harassés, abattus. A la chute du jour, le 3 décembre (13 frimaire), ils s'endormirent presque tous. Il n'y eut que les chefs et les braves qui, comme à Dol, restèrent debout. Les masses, hommes et femmes, tombaient de lassitude. Si la garnison eût fait une sortie, c'en était fait de ces bandes désolées, et dès ce jour-là tout cédait, fléchissait et périssait: c'est là ce que depuis on a dit. Mais à l'époque du siège on était convaincu que le salut de la ville était dans la résolution qu'on avait prise de ne pas quitter les murs et de ne rien abandonner au hasard.
Une sortie était difficile avec si peu d'hommes de garnison, et, lors même qu'elle aurait été possible, elle eût nécessairement amené du trouble ; quelques chances de succès que l'ont eût, l'attente pouvait être trompée. Parmi les Brigands il y en avait de déterminés. S'ils avaient quelques avantages, aussi-
tôt ils étaieut suivis de milliers des leurs qui, se précipitant comme un torrent dans la ville, y jetaient répouvante et emportaient de vive force la place, qu'avec de la modération et de la constance on avait désormais tout espoir d'arracher aux périls.
Ces réflexions furent faites tout haut devant Fillon par le commandant Ménard. Il en fit le mobile de sa conduite, et rien ne put, quoi qu'il arrivât, le faire changer les dispositions que tout d'abord il avait ordonnées.
C1IXI
À huit heures du soir, le 3 décembre, Ménard prit Berthe à part à la porte Cupif. Berthe était relieur; c'était un homme tout rond et tout modeste , mais chaud patriote, plein de bon sens et de valeur. Il était adjudant -major de la garde nationale 1 . Ménard lui dit : a J'ai de bonnes intentions, tu le peux voir; « mais je suis entravé de plus d'une manière ; je « voudrais être partout et je ne le puis. Je te charge t de faire pour moi la ronde supérieure sur tous les « remparts, pour t'assurer des postes et voir si tous « sont bien garnis de leurs geus et en bon ordre. Tu a partiras d'ici à deux heures du matin. Piquelin,
1 M a vécu jusqu'à ces derniers temps avec sa femme, faisant des collections de pièces curieuses sur les faits politiques et civils de l'histoire Angevine.
Un moment attaché au Musée, il y éprouva des désagréments et se retira à Bouchemaine, oh il est mort.
Berthe méritait la croix pour sa belle conduite en plus d'une rencontre. Il n'a pas même obtenu la plus légère pension. De gros parvenus dont il avait sauvé la fortune ne le regardaient pas. et son àme en était pleine d'amertume.
« capitaine, fera la ronde de dix heures. Je m'a- « dresse à vous qui êtes de la garde nationale, car « c'est sur elle que je compte, c'est elle qui a le « plus d'intérêt à la conservation de la place, et sans « elle, ami, tout serait perdu »
Berthe répondit : « Je ne suis qu'adjudant, et « comment inspecterai-je les chefs de bataillon? >»
Ménard répliqua : « Je connais ton civisme et il « faut me laisser faire. Attends-moi, je te quitte un « moment, tu me reverras bientôt. »
En effet, il disparaît, court à l'hôtel Maquillé et revient quelques minutes après, muni d'un ordre signé Francastel. Ce papier aplanissait tout. A deux heures, donc, Berthe monte sur le rempart et commence sa ronde par les lieux où sont à présent les vastes magasins dechanvredes frères Leclerc. 11 y avait là des murs de vingt pieds, un terre-plein épais, un fossé profond, une porte de fer garnie de luffeaux, et des fusiliers, grenadiers, canonniers qui ne bougeaient pas de devant l'ennemi : ils se seraient fait hacher sur leurs pièces plutôt que de rompre d'une semelle.
Ce qu'avait prévu Berthe arriva. Les chefs de bataillon qu'il rencontre lui ferment le passage; mais il exhibe son ordre spécial, émané du représentant, et aussitôt sans bruit on obéit. Berthe était précédé de Tarin le tambour, qui portait un falot, suivant l'usage. Cette lumière courante attirait l'attention, les assiégeants en faisaient leur point de mire, et pendant toute sa ronde, l'adjudant-major entendit
les balles siffler à ses oreilles. Dans l'horreur de la nuit, par-dessus le parapet, il jelait les yeux au loin et voyait de toutes parts les maisons embrasées; les vents soufflaient et les étincelles volaient jusqu'aux cieux; son àme se serrait à la vue de ces désastres.
A la porte Saint-Michel , Berthe n'entendit rien ; à la porte Neuve, il trouva Ménard qui lui dit de faire hâte. Il vit la porte Saint-Aubin où commandait Ruffieux qui avait dit, à la tête de sa compagnie, au premier coup de canon de l'ennemi : « Voilà les « gueux de Brigands, marchons contre eux, il ne « faut pas qu'il en échappe. Vous m'avez nommé « votre capitaine, et le premier de vous qui bronche. « vous voyez cette épée-là, eh bien, je la lui enfonce c dans le cœur jusqu'à la garde. »
Je tiens ces mots de mon oncle, Toussaint Grille, qui était dans la compagnie de Ruffieux, et qui les entendit sortir de sa bouche. La même énergie régnait partout. Berthe gagna le rempart des Lices, la porte Toussaint, le Château et revint par la Cité, la Poissonnerie et Boisnet, à son point de départ, sans imaginer qu'il y eût à ce moment-là quelque nouveau et pressant danger pour la ville.
C D JLJL I I
Cependant la nuit, qui de plus en plus devenait sombre, favorisait deux tentatives qu'avaient résolu de faire les principaux d'entre les Vendéens. Ils s'étaient assemblés à Saint-Serge, ils avaient interrogé
une pauvre femme nommée Charton donl le mari était menuisier, et ils avaient manifesté leur surprise d'apprendre que c'était Ménard qui commandait la défense, plutôt qu'un autre chef, qui d'avance leur était vendu, et qui avait promis de leur ouvrir les portes d'Angers sans coup férir.
Au lieu de se rendre, on les recevait à coups de canon. Ladifférence était grande, et ils en furent un moment décontenancés ; mais ils se remirent, et ne voyant point venir de traîtres, ils comprirent qu'il fallait recourir à d'autres moyens. Les voilà donc qui se distribuenten deux sections, dontl'unedoits'emparer de la porte Saint-Michel; l'autre, de la porte Saint- Aubin et de la porte Neuve. Ils marchent, ils marchent; ceux qui s'attaquent à la porte Saint-Aubin ont passé par les derrières du Mail et arrivent par le faubourg Bressigny. Déjà dans le jour, deux pièces de 4 que les Brigands avaient braquées contre la porte avaient été aussitôt démontées. Nos artilleurs étaient là commandés par le lieutenant Flammand, qui y périt avec huit ou dix de ses hommes.
Le soir, les ennemis au nombre d'une centaine, armés de carabines et de haches, feignaient d'abord de vouloir se jeter sur la porte Neuve, puis subitement, tournant à l'ouest, ils s'élancèrent intrépidement contre la palissade et les chevaux de frise qui étaient en avant delà porte Saint-Aubin, et se mirent en devoir de les briser et de les enfoncer; mais on les reçut avec tant de vigueur, que force leur fut de s'en retourner plus vite qu'ils n'étaient venus, et non
sans laisser plus de quinze à vingt des leurs sur le talus 1 .
A la porte Saint-Michel , les Vendéens mettent dans leur entreprise plus d'à-plomb, de mystère et d'adresse. Ils allaient à pas de loup et se glissaient dans les maisons k demi brûlées et démolies qui couvraient le bastion Michel, entre le faubourg et la porte, à la Butte, aujourd'hui place du Pélican.
La porte et le bastion étaient séparés par une douve que les Brigands comblèrent avec de vieux meubles qu'on avait abandonnés. Cela fait, ils descendirent dans le fossé et se mirent, en arrachant les pierres une à une avec les mains, à agrandir une brèche ou cavité qui, par la négligence de Desmaries, existait au bas de la muraille. C'était un tuyau de latrines (je nomme tout par son nom) qui se trouvait au pied de la tour, sous le lierre et les ronces. Ils voulaient en profiter pour faire sauter la porte avec de la poudre, et s'introduire dans la ville au milieu du désordre qu'une semblable détonation occasionnerait.
Jusque-là leurs mesures étaient bien prises. Ni Tinfection ni le péril ne les arrêtaient; ils travaillaient
1 Au moment de cette attaque et dans la rumeur qu'elle causait, M me David, petite femme, mais énergique, qui habitait la rue St-Aubin, se rappelantrarrêté du conseil départemental, proposa à ses voisines de dépaver toutes le devant de leurs portes et de monter les pavés dans leurs chambres pour les jeter sur les Brigands s'ils se faisaient jour dans la ville. Cette proposition fut acceptée et tout fut préparé par ces braves Angevines pour le jeu d'une artillerie alors nouvelle, mais dont Pari» a plus lard vu les effets décisifs dans ses révolutions successives.
avec courage, et r espérance déjà pénétrait dans leur àme. On dormait au dedans comme au dehors , je veux dire la majeure partie des assiégeants et des troupes. Il y aune heure de la nuit où les yeux invinciblement se ferment, et où fatalement l'âme n'a plus ni force ni vertu. C'était cette heure-là qui venait de sonner. Il faisait un brouillard humide. Amis et ennemis s'assoupissaient, se taisaient et faisaient trêve à leur agitation et à leur colère.
Une pièce de 8 avait éclaté sur le tertre Saint- Michel, à la tour qui faisait l'angle. Des canonniers avaient eu les membres fracassés , on venait de les emporter à l'hôpital, et un crêpe noir flottait sur toute cette portion du rempart, entamée par les boulets et sapée secrètement par la base.
Les mineurs étaient Larochejaquelein, Forestier, Boispréau, Rinches, Desessarts, puisquelques paysans dont les noms ne sont pas venus jusqu'à nous. Les chefs ont la gloire et les paysans la peine sans récompense. Comme ils fouillaient, creusaient et s'apprêtaient à placer le baril de poudre , un marchand , Bienvenu, qui était en faction, entendit un bruit sourd et qui semblait venir de dessous terre. 11 éveille son officier. Celui-ci va chercher Farcy, le capitaine des canonniers du bataillon soldé, qui commandait nos batteries depuis la maison de ville jusqu'à la porte Neuve; Farcy monte, écoute, regarde; il croit voir dans l'ombre quelque chose qui remue au fond de la douve ; il fait venir à son tour Ménard , et bientôt on s'accorde à reconnaître des hommes qui ne peuvent
être que des ennemis : l'imminence du danger n'est pas douteuse. On crie aux armes, on se lève, le feu qui avait cessé on le recommence, on tire, on tire, mais sans trop savoir où et sur qui. L'alerte se propage. Les balles et les boulets se remettent a gronder; mais les Brigands sont loin de lâcher prise, et tout le corps municipal, qu'on avertit, est, comme on peut le penser, en de vives alarmes.
« Calmez-vous, citoyens! s'écrie Ménard , j'ai un « remède sûr contre le fléau qui nous menace. » En parlant ainsi il donne l'ordre qu'on apporte des matières combustibles; des chaudières sont mises sur un brasier ardent ; on y trempe des fagots de genêt et de bruyère qu'on prend chez tous les boulangers et qu'on jette enflammés sur les mineurs téméraires. Ces audacieux, qui résistaient au fer et à la mitraille, se sentant noyés dans des flots de goudron bouillant, dans un torrent de poix et de résine, s'éloignent du mur les vêtements tout en feu et se retirent à quatre pattes, comme des lions, non sans pousser des rugissements affreux. Rinches et Boispréau sont tués et consumés dans la douve, Desessarts est blessé, Forestier et Larochejaqufclein s'échappent, mais les paysans qui veulent les imiter sont atteints par le plomb du rempart; ils se débattent et meurent; l'un d'eux, qui grimpait au revers du fossé, reste (Drouard 1 l'a vu) accroché par le cou aux broussailles.
» Membre actuel du Conseil municipal.
C DXI I II
Le jour ne tarda pas à poindre, et, malgré la perte de leurs mineurs, les Brigands ne renoncèrent pas à la partie. Placés dans les maisons du faubourg, ils firent un feu si bien dirigé et si bien nourri, que nos soldats ne tinrent plus qu'à grand'peine sur la muraille et sur la porte. ,
Des maisons de la rue des Pommiers qui restaient encore, malgré l'ordre qu'on avait donné de les abattre, les Vendéens (leurs plus habiles tireurs;, prenant en flanc et à revers tous nos hommes, les déconcertaient en les décimant, sans qu'on pût les chasser euxmêmes de ce labyrinthe» de masures où ils s'étaient embusqués.
Beaupuy vint, en ces circonstances, donner un avis excellent : « Vos remparts sans créneaux laissent vos « soldats à découvert et les exposent à une mort qu'il « n'est que trop facile de leur donner; faites vite des « sacs que vous remplirez de terre et que vous ran- « gérez ensuite l'un près de l'autre, en laissant entre « eux des meurtrières; de cette manière, en préser- «< vaut vos amis, vous les mettrez a même de tirer à « coup sûr à leur tour sur vos ennemis. »
Des sacs! des sacs! ce fut le mot qui courut par toute la ville. On en apporta en une heure par centaines. On y mit de la terre, on les plaça sur les remparts, ainsi que Beaupuy l'avait conseillé, et l'on en retira de grands avantages. Mais le feu des assiégeants était si vif qu'on commençait à trembler pour la ville. Il y eut huit à dix heures d'anxiété et d'angoisse.
A ce moment les représentants parurent, toutes le i autorités se réunirent, on dépava le haut de la rue Saint-Michel , et l'on braqua des pièces de canon au pied de la maison de ville et du palais, la bouche tournée, bien entendu, contre la porte, afin de mitrailler les Brigands s'ils parvenaient à se faire jour de ce côté. On se fût battu dans les rues plutôt que de se rendre.
Ce fut dans ce transport qui agitait tous les esprits que Lebreton, municipal, quittant la salle des délibérations, alla pour examiner l'état des choses et animer par sa présence jusque sur la brèche nos braves et généreux défenseurs. Il était dans l'escalier d'une des tours qui flanquaient la porte Saint-Michel (la tour de l'Ouest), et il montait en causant avec Guillory-Goubault , qui l'avait immédiatement suivi, quand une balle, passant par une barbacane, le vint frapper au front et l'étendit raide mort. On l'emporte et les médecins accourent, mais ils ne peuvent se rendre aux vœux de ses amis. Son sang couvre les marches, et sa perte si prompte et le bruit qui en circule sont accueillis par les cris des gardes nationaux, les larmes de tous les citoyens.
CDU I V
On lit ce qui suit sur le registre de la municipalité :
« \ 4 frimaire, an II.
« Un membre du conseil général de la commune « dit qu'à l'instant même le citoyen Lebreton, que le
« zèle et l'amour du bien public faisaient se porter « avec empressement partout où sa présence semblait « utile , vient d'être atteint sur les remparts par un « coup de feu de l'ennemi, et qu'il est mort sur le- « champ victime de ses devoirs et de son dévouement « sans bornes.
a L'assemblée, pénétrée de la plus vive douleur à « cette triste nouvelle, garde pendant quelques mi- « nutes un morne silence, expression de ses senti- « ments, expression des regrets qu'elle éprouve et « de sa peine profonde ; hommage d'estime et de reste pect qu'elle ne peut s'empêcher de consacrer à la « mémoire d'un de ses plus dignes membres, d'un « homme qui ne cessa jamais de bien mériter de ses « concitoyens par son ardent amour pour tout ce qui « était bon et généreux, pour tout ce qui servait à la « ville et devait être glorieux à sa patrie.
« Le conseil, sans désemparer, a repris ses délibé- « rations. »
Cette attitude est sublime. Voyez-vous nos pères qui , en face de la mort et menacés tous d'un coup pareil à celui qui vient de frapper un de leurs frères, sont à leur poste inébranlables et continuent à délibérer sans hésitation, sans trêve, sans faiblesse, sur les intérêts généraux qui sont confiés à leur amour.
C'est une des plus belles pages de l'histoire angevine.
Revenons aux scènes de la nuit. Les soldats du régiment dauphin (38 e ), qui étaient à la porte Cupif,
reçurent un ordre assurément fort singulier, c'était celui d'abandonner ce poste et de se rendre à la porte Saint-Nicolas, de l'autre côté de Peau, à l'extrémité de la Doutre, et dans un lieu où leur présence ne semblait utile à aucun homme de bon sens. L'ordre cependant était précis, Danican l'avait écrit de sa main: on le mit sans retard à exécution. De tout le bataillon, qui était de cinq à six cents hommes, il n'en resta que quatre et un caporal, comme si c'eût été par dérision; c'était là tout ce qui aurait été commis à la garde de la porte Cupif, si la milice citoyenne ne se fût trouvée prête à réparer cette faute, ou mieux, à tromper ce calcul et à déjouer l'affreux complot qui, évidemment, à cette heure-là, était tramé contre nous par l'infâme chef de l'autorité militaire.
Un détachement du premier de nos bataillons de gardes nationales stationnait dans la rue de la Roë : Torcy, Cator, Ollivier l'apothicaire, Leroux le traiteur, Charrier le négociant et une foule d'autres en faisaient partie. 11 fut appelé tout de suite par Berthe et placé de telle façon qu'il pût défendre le port Ayraultetses levées. Ménardqui survint applaudit à ces dispositions, et se mit en mesure de confondre partout les lâches et les traîtres.
Le 38 e régiment, qui, du reste, s'était bien conduit durant toute la journée du 13, fit sa retraite par la ruelle des Zéphyrs, gagna les grands ponts, et à peine les avait-ils passés, qu'on vit descendre par la rue Baudrière, Danican lui-même et ses aides-de-camp qui, avec un piquet de hussards, voulaient prendre
aussi le chemin de la Doutre, sans qu'on pût attribuer de motif honorable a un tel mouvement, et à une pareille heure. Ils descendaient au trot; mais une patrouille d'Angevins, qui se trouvait là fort heureusement, les arrêta à la porte Chapeliôre.
Je veux dire les noms des douze citoyens qui composaient cette patrouille ; Évain, Letourneau, Viger, Chassebœuf, Lachùze-Lollivrel, Guillot. Maslin, Godard, Morleau, Camus, Claveau, Lefèvre. Ils couchèrent en joue le général, en lui criant d'une voix ferme : On ne passe pas.
Les aides-de-camp s'élancent au-devant des baïonnettes et cherchent a entrer en pourparlers : « Nous « voulons, disent-ils, prendre des mesures pour « ménager un abri aux habitants si la ville succombe.» xMais nos braves répondent unanimement : « Que « parles-tu d'abri? Il n'y en a pas, nous n'en voulons « pas. La ville d'Angers ne sera prise que quand il « ne restera plus un seul Angevin pour la disputer m aux Brigands. »
A ces mots, Danican tourne bride, remonte la rue au galop et rentre inquiet et furieux à son hôtel.
Plusieurs des hussards étaient armés de torches. Ces feux, en passant sur les ponts, auraient averti les Brigands (qui étaient sur la tour Saint-Serge) du départ de l'état-major. C'était le signal convenu (on Ta su depuis) d'un assaut général qui , livré à propos, devait, grâce à l'obscurité, avoir pour nous les conséquences les plus funestes. Mais les choses prirent une autre face. Danican fut gardé k vue. L'hôlel qu'il
Ç~'Z — 199 — occupait avait été mis sous le séquestre comme bien d'émigré; il en brisa les scellés, fit main basse sur la cave el s'enivra comme le dernier des misérables, avec des filles qu'il avait amenées de Laval. On mit à sa porte un piquet de cinquante hommes; des postes furent placés aux carrefours, des bivouacs établis sur les remparts, et Gaudin, tonnelier, du faubourg Saint-Michel, qui avait ses cercles au port Ayrault en abandonna les piles de grand cœur à ses camarades, en leur disant : « J'aime mieux que ce soit vous ic qui vous en chauffiez que les scélérats de royalis- « tes. » 11 attisait lui-même le feu et chantait gaîment la Carmagnole pendant qu'au dehors les assiégés entonnaient les psaumes.
Tout le monde chantait alors : pour boire, pour aimer, pour se battre, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. On ne chante plus à présent, le couplet et la pointe sont de mauvais ton ; nos jeunes gens sont comme des chartreux, nos soldats comme des automates.